Deo Ignoto

De
Publié par

Deo Ignoto ou le vain repentir d'un jeune ex-terroriste. Un cheminement durant une journée, au cours de laquelle un homme lutte contre son passé. Et qui le mènera vers la poésie du monde, la fatalité.

Publié le : jeudi 8 octobre 2015
Lecture(s) : 2
Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342043204
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342043204
Nombre de pages : 76
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Yassine Guedira DEO IGNOTO Tome I. Le repentir d’Ismaël
Mon Petit Éditeur
Retrouvez notre catalogue sur le site de Mon Petit Éditeur : http://www.monpetitediteur.com Ce texte publié par Mon Petit Éditeur est protégé par les lois et traités internationaux relatifs aux droits d’auteur. Son impression sur papier est strictement réservée à l’acquéreur et limitée à son usage personnel. Toute autre reproduction ou copie, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon et serait passible des sanctions prévues par les textes susvisés et notamment le Code français de la propriété intellectuelle et les conventions internationales en vigueur sur la protection des droits d’auteur. Mon Petit Éditeur 14, rue des Volontaires 75015 PARIS – France IDDN.FR.010.0120485.000.R.P.2015.030.31500 Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2015
Chapitre I. Le sang des cerises
Il est des printemps que les cigognes méprisent L’orge jaunit dans les plaines en morguant avril Quand ces mêmes plaines promettent des années stériles Les sabres cueillent les têtes, coule le sang des cerises
* * * Le printemps n’est plus et les cigognes grisent Et cachent leurs chagrins dans de piètres asiles Ne pouvant oublier les fiers campaniles Ils dépérissent quand coule le sang des cerises
* * * On tire toutes les alarmes annonçant la crise Dans de fastes banquets pour les lâches reptiles Qui enjôlent les innocents par des babils Et baptisent la terre par le sang des cerises
* * * Un temps versatile les anathématise Bien sûr les jours trépassent et les nuits défilent Mais le bonheur se cache ou est en exil Et coule encore le béni sang des cerises
* * *
7
DEO IGNOTO
Je me soulève tout seul contre la couardise Des uns et des autres dans leurs épars conciles J’aime les cigognes et déteste les crocodiles Il ne coulera pas que le sang des cerises
* * * Encolérez-vous, la terre vous est promise Indignez-vous contre ces scélérats débiles Oubliez les galères, les temps difficiles Je bois à votre santé le sang des cerises — Arrière, chiens, cria-t-il furieusement avant de frapper de toutes ses forces avec une matraque contre la barrière métalli-que. Tous alors se recroquevillèrent dans un mouvement brutalement et absurdement harmonieux, telle une vague défer-lante qui se brise sur un rocher isolé non loin du littoral. Des femmes, qui étaient venues de bonne heure pour assister au passage du Président, aspirées par la forte bousculade, se re-trouvèrent piteusement par terre. Les cris aigus féminins surgissaient dans un nuage de poussière et d’odeurs de cohue suante et se mélangeaient aux voix protestataires des hommes et aux pleurs plaintifs des enfants. Seul un vieillard impassible et debout au milieu de ce tohu-bohu fixait le policier en affichant un rictus ambigu. — Papy fait de la résistance on dirait, railla le policier en étouffant difficilement cette agressivité enflammée et cette irré-pressible envie de fustiger qui l’assaillent chaque fois que sa main adhère à une matraque, par une chaleur pareille…, nous sommes tous sur les nerfs, lui dit-il d’un ton sardonique qui sous-entend : « ce n’est pas aujourd’hui qu’il faut me faire chier ». — Puisse Dieu vous venir en aide, répondit sereinement le vieil homme. Je voudrais simplement traverser la rue, ma belle
8
DEO IGNOTO
fille a été admise à l’hôpital et a accouché ce matin, je dois lui rendre visite. Il regarda avec circonspection à droite et à gauche, jeta un regard irrité aux yeux suppliants de la foule qui l’exhortaient à épargner le vieillard, et il maugréa en entrouvrant la barrière : — Allez-y, puis il souleva sa matraque dans un geste mena-çant adressé à ces pouilleux massés sur le trottoir, quant à vous, le premier qui s’avance… puisse Dieu vous… — Puisse Dieu les bénir, l’interrompit le vieillard, déjà au mi-lieu de la rue, l’empêchant ainsi de proférer de nouvelles imprécations, puisse Dieu les bénir, répéta-t-il en esquissant un sourire tranquille et affable. — Oui c’est cela, Amen, répondit le policier en se disant au fond de lui-même « c’est cela, casse-toi, vieux schnock, avant que je change d’avis. » Le pays célébrait un jour de fête nationale : la fête de l’allé-geance du peuple au Président et à la famille qui le gouverne depuis plusieurs années. Les couleurs nationales flottaient par-tout et ornaient toutes les artères de la ville en croisant dans les airs les banderoles chargées d’inscriptions à la gloire du Prési-dent et de sa famille. Les rues déprimées et gercées s’étaient maquillées d’un bitume éphémère, le temps de ce carnaval, pour jouer un rôle de composition en se remémorant leur jeunesse fugace. Des enfants habillées traditionnellement et peinturlurées à outrance, s’apprêtaient à parsemer des pétales de roses, au passage furtif du cortège présidentiel, sur les fastueux tapis dé-roulés pour l’occasion. Tout était préparé pour que les images retransmises par l’unique chaîne de télévision nationale reflétas-sent le bonheur du peuple et son attachement à son Commandeur. Les vivats effervescents de la foule fusaient de partout et se mélangeaient, dans une cacophonie invraisembla-ble, aux grésillements des talkies-walkies et aux sirènes des voitures de police. Le stress des agents de police, dans leurs uniformes flambant neufs, essuyant les colères et les ordres on-
9
DEO IGNOTO
doyants d’un officier tyrannique, contrastait singulièrement avec le flegme et la froideur de leurs homologues civils aux regards perçants et implacables ; des archétypes de la cruauté impitoya-ble. Un assemblage disparate de fanfare militaire et de chœur d’enfants, s’égosillant à brailler des chansons patriotiques, cédait la place à quelques péroreurs qui discouraient devant une es-trade peuplée par des dignitaires bouffis d’orgueil dans leurs costumes d’apparat et qui n’avaient cure de tout ce brouhaha ; ils s’entretenaient de leurs affaires personnelles et biglaient sur leurs gros cigares, qu’ils embrassaient avec arrogance, en atten-dant le moment solennel où ils devraient faire des révérences obséquieuses et manifester des airs zélés. Lorsque le vieil homme réussit à s’extirper de cette ambiance festive et tumultueuse et à franchir le portail de l’hôpital, il s’as-sit sur un banc en pierre sous l’ombre d’un oranger fleuri. Pourtant, les traits de son visage n’étaient plus aussi décontrac-tés que quand il faisait face au policier. Il sortit de sa poche un petit flacon d’eau de Cologne et imbiba un mouchoir de son contenu ; il faisait très chaud pour un mois de mars. Il retira sa toque, s’épongea les cheveux, le front et le cou, puis il alluma une cigarette de tabac noir bon marché. Depuis sa libération, après l’indépendance, pas une seule nuit ne s’était passée sans que des souvenirs lugubres ne vinssent habiter ses rares moments de sommeil, pour le faire repentir de tous les crimes qu’il avait commis au nom de la patrie, lorsqu’il faisait partie de la résistance. Pourtant ce jour-là d’autres souve-nirs obsédaient son esprit et ébranlaient son imagination. Adossé au banc, il se laissa submerger par ses émotions : il se rappelait les nombreuses fois où ses geôliers venaient lui annon-cer qu’il allait être exécuté le jour même ; combien de fois il dut creuser lui-même sa tombe, les pieds enchaînés et meurtris par le traînement d’un boulet. Un corps nu et allongé à même le sol dans une salle sombre, voyait-il, les mains attachées derrière le dos et un torchon trempé d’urine sur le visage pour l’asphyxier ;
10
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

La promesse de l'aube

de editions-gallimard

Le Livre de saphir

de editions-gallimard

Exils

de harmattan

suivant