Dérives séculaires

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Dérives séculaires: le voyage initiatique de Sydoséa, jeune insulaire d'un pays inconnu. Il n'est cependant pas difficile d'y sentir les parfums de la Méditerranée dans une décennie proche de la nôtre, quoique jalonnée de multiples accents odysséens. Ces pages composent une étrange combinaison d'aventures, de réflexions, de sentiments qui conduisent à penser qu'aucune morale, confrontée à la matérialité, n'est tolérable bien longtemps. Simplement, "il ne nous reste que les sensations à démêler et pourtant... il faut continuer avec, devant soi, un grand vide... qu'il faut combler." Tout n'est finalement pas si sombre. Le roman s'achève sur une intense clarté d'espoir qu'il est pourtant facile de gaspiller.
Publié le : jeudi 13 août 2015
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342040920
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342040920
Nombre de pages : 242
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Philippe Collet DÉRIVES SÉCULAIRES
Mon Petit Éditeur
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Chapitre I. L’appel au voyage Il en parlait depuis longtemps déjà. Le soir, prostré des heures devant la mer, il méditait sur la ligne d’horizon, des rêves plein la tête. Son village ne lui suffisait plus. Les histoires enten-dues depuis sa plus tendre enfance avaient évoqué tant d’images imprécises que ce matin-là, il prit une décision irrévocable : il parcourrait le monde. La curiosité avait eu raison de tous ceux qui l’avaient mis en garde contre les dangers encourus à tenter un tel périple à travers ces territoires d’hostilité. Sa femme avait compris depuis longtemps qu’elle ne le re-tiendrait pas. Durant tellement d’années il lui avait décrit, sans les avoir jamais vues, les merveilles des pays inconnus, de l’autre côté des flots. Sa volonté le contraignait à mener ses désirs jus-qu’au bout, quitte à endurer les pires souffrances, la solitude et la maladie. Des chef-d’oeuvres, des hommes prodigieux qu’il imaginait chaque soir, se dissimulaient derrière cette mer étale. À son âge, il ne pouvait pas les ignorer plus longtemps. Sydoséa, né il y a tout juste trente ans d’un père boulanger, savait depuis toujours qu’il reprendrait l’entreprise familiale. Sa mère servait les clients à la boutique. Dès l’âge de six ans, il ne rechignait pas à lui donner un coup de main aux heures d’affluence. Le pain n’avait plus de mystère pour lui. Son rôle dans le village était capital. De « fils du boulanger », il était de-venu, depuis la retraite de son père, « Sydoséa le boulanger ». Apprécié par les villageois qui lui avaient forgé une réputation de garçon travailleur, discret et enthousiaste, il avait dû, il y a
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quelques années, refuser beaucoup de bons partis ostensible-ment présentés en vue d’épousailles. On le taxait bien d’un tempérament un peu « rêvasseur ». Rien de bien inquiétant tou-tefois. Son goût pour la lecture étonna ses parents, dès qu’ils eurent constaté son appétit enfantin à dévorer le moindre feuil-let imprimé. Mais jamais leur fils n’avait songé à d’autre profession que le four. Son père vieillissant avait assuré sa suc-cession. Lorsque ce matin il avait annoncé son départ à sa femme, elle était restée silencieuse. Elle s’y attendait un peu sans doute, à le voir ainsi tourner en rond sur le port depuis plusieurs jours en interrogeant les équipages des bateaux. Ses parents, eux, ne savaient pas encore et ne sauraient pas avant que le navire ait quitté le port. Il éviterait ainsi des scènes pénibles, les remords de peiner sa mère qui ne manquerait pas de considérer cette idée de voyage comme un abandon. Pourtant, inconsciemment peut-être, il avait préparé le terrain depuis des années. Son ap-prenti avait acquis assez de maîtrise pour le remplacer durant son absence. Le commerce tournerait bien sans lui quelque temps. Son fils Méléta, encore petit, le préoccupait davantage. Il s’était pourtant consolé en songeant que lorsqu’il était enfant, il aurait souhaité que son père s’évade ainsi, pour l’abreuver une fois revenu au pays de toutes ces histoires qui fascinent les pe-tits garçons. Son père serait devenu quelqu’un d’autre, plus passionnant peut-être. Sa femme Nolèppe le connaissait bien. Son mari était diffé-rent des autres hommes du village. Son regard s’embrasait parfois lorsqu’en rentrant le soir, il lui rapportait ses entrevues sur la place avec les marchands ambulants. Le plus souvent, il faisait mine d’acheter une bricole. D’abord réservé, il prenait vite de l’assurance et finissait par véritablement assaillir de ques-tions les pauvres démarcheurs. C’est un vendeur d’étoffes qui lui avait parlé de Rocate : un sage, un philosophe qui habitait
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une maison creusée dans le rocher, au-dessus d’un village niché sur une montagne couverte de neige toute l’année. Le colpor-teur prétendait que Rocate savait tout. Aucun domaine n’échappait au champ de sa connaissance. Il pourrait certaine-ment soulager Sydoséa des questions qui le tourmentaient. Tous les livres de la bibliothèque municipale, choisis au ha-sard des rayons, l’avaient transformé et quelque peu différencié de ses camarades. Il le réalisait parfois en se remémorant son enfance. Élève moyen de la Communale, il y avait au moins appris à lire, écrire et compter. Un monde s’était ouvert ensuite, à travers les caractères méticuleusement rangés sur les lignes des brochures. Ces contrées fabuleuses d’autres continents, dont il n’avait entr’aperçu que de rares autochtones sur les ponts des navires ancrés au port, avaient, au fil des pages ingurgitées, rempli son esprit de paysages immuables mais flous : la neige des grandes plaines du nord, le sable aux couleurs changeantes du désert, les fastes des forêts équatoriales, les montagnes si hautes qu’on n’y respirait plus. Ces décors exotiques, il s’en rendait compte, n’étaient que les fantaisies de son esprit fécond. Au-delà de l’imaginaire, il désirait maintenant les toucher, se rouler dans ces éléments inconnus, approcher un Nordique, un Indien, intégrer la multitude des humains. Un vieux du village, ancien marin aux multiples voyages, lui avait conseillé d’abandonner son projet en prétendant que les rêves s’éteignent au contact de la réalité. Sydoséa se souvint que l’exaltation qui précédait Noël était toujours gâchée par l’ouverture des cadeaux. Les jouets, tellement convoités, ne brillaient plus avec la même ardeur. Chaque fois, cette amère déception lui faisait presque préférer l’attente. Il délaissait volontiers les fictions. La notion de vécu donnait à ses lectures une dimension fiable. Un jour viendrait, pensait-il, où il pourrait enfin confirmer les dires de tous ces auteurs. Des questions avaient rapidement surgi lorsqu’il tentait de relier par un enchaînement logique toutes ces notions éparses.
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D’abord, au regard du temps, les erreurs dénoncées n’évitaient pas la récidive. Toute l’histoire des peuples évoquait davantage le cercle que la ligne, cercle pointé de détours obligés, de pas-sages récurrents. Certaines constantes comme la guerre, la religion, la lutte pour le pouvoir, reproduisaient un schéma identique, égal à travers les siècles. À quels idéaux, par exemple, obéissaient les soldats de tous les conflits ? Croyaient-ils à la justesse de leur cause au point d’en perdre la vie ? Quelles grandes idées de quelles puissances régissaient la planète ? Qui étaient les autres dieux que les étrangers priaient ? Pour toutes ces raisons, il suffoquait dans son village dont il appréciait pourtant la douceur de vie, apaisante et harmonieuse. Les pierres du mur qui longeait le chemin descendant vers la mer lui étaient si familières qu’il aurait pu les dessiner une à une. Il devinait la saison à la couleur de la mousse agglutinée, verte au printemps, grise en été, noircissante à l’approche de l’hiver. Tout le monde le saluait. Il saluait tout le monde. Il peinait à croire que dans les grandes villes les voisins s’ignoraient, que parfois des vieux mouraient seuls, oubliés derrière leurs portes verrouillées à double tour. Ces cités démesurées occupaient une place prédominante dans les romans, comme si son village, gommé de la littérature, n’intéressait personne. Il songeait par-fois que son petit cadre s’avérait si morne qu’il ne suscitait pas de commentaires et en venait même, aux pires moments, à le juger indigne d’intérêt. S’il devait entreprendre ce long voyage, la saison était pro-pice. En sirotant son café sur la place, il avait entendu tellement de clients projeter un périple similaire. Malheureusement avec les années, les aventuriers en herbe perdaient lentement toute envie d’évasion. Il s’était juré de ne jamais tomber dans le piège des velléités. Il ne ferait pas partie de ceux qui, à l’âge de la re-traite, deviennent la risée de tout le village qui ne manque pas, à la moindre occasion, de leur rappeler perfidement les projets d’aventures restées au fond de la tasse.
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