Dernières lumières, derniers plaisirs

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"On n'écrit pas ce qu'on veut, dit Jules Renard dans son Journal, on n'écrit que soi-même." Et c'est bien ainsi. C'est tout le devoir d'un écrivain et particulièrement aujourd'hui, dans ce monde où sévissent des modes et les
Publié le : mardi 25 octobre 1977
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246053996
Nombre de pages : 222
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Je vieillis, j'écris encore, mais j'ai fait de grands progrès en indifférence et en sagesse. Quelle impatience autrefois et quelle passion ! J'espérais changer le monde. Il me semble quelquefois maintenant en être chassé. Il change, mais je ne me sens guère associé à ce changement et je ne vois plus bien où j'y ai ma place. J'ai conscience de mon impuissance et de mon inefficacité. Alors je m'occupe du mieux que je peux, en attendant... Je passe d'une idée à une autre, heureux quand elle a quelque charme. Tout cela sans tristesse. Je relis mes vieux livres, Montaigne, La Fontaine, Voltaire, Diderot, Chamfort, Chateaubriand, Jouffroy, Stendhal, Joubert, Michelet, Renan, Nietzsche, Whitman, Proust, Valéry. J'y cherche de derniers plaisirs et de dernières lumières. Tous de libres esprits. Tout ce que je voudrais être. Mais il y a aussi en quelques-uns d'entre eux une éloquence, une ardeur à vivre à tous risques et au-delà d'eux-mêmes, une flamme d'imagination que j'aime voir briller, et je souhaite toujours qu'elle se rallume en moi.
Je me suis souvent promis de ne plus dire : Je. Ce serait une bonne discipline. Mais j'y retombe toujours. Du moins puis-je assurer que ce n'est par aucun égotisme, seulement par commodité. On ne s'évite pas. Je ne m'aime guère, et j'ai plaisir à rencontrer des gens qui savent, bien mieux que moi, vivre, tout naïvement, sans se poser tant de questions, dans une sorte de joie naturelle, contents, quelle qu'elle soit, de leur destinée, de ce qu'ils ont fait et de ce qu'ils sont. C'est la vraie sagesse et le vrai bonheur. J'en ai connu et en connais encore quelques-uns. Gens simples le plus souvent et que la fièvre moderne n'a pas encore touchés. J'ai peur pour eux que la « radio », la « télé », tout ce bruit, tous ces intrus qui envahissent nos maisons, ne les égarent. Je vis l'été dans un village de pêcheurs. Ce sont, beaucoup, d'anciens matelots de « la Royale », retraités tout jeunes encore par la grâce de Colbert et d'une vieille loi. Ils ont fait le tour du monde. Il n'est pas une de leurs maisons où on ne trouve, suspendus au mur, des souvenirs, des images de Bombay, de Yokohama, de Shanghaï, de Valparaiso, quelque sagaie africaine ou de petits objets d'ivoire ou d'ébène, sans rareté et conventionnels, achetés au passage aux escales, dans les ports, d'ailleurs souvent fabriqués en Europe, mais il leur semble que le monde est dans leur maison, et ils gardent de leurs voyages une nostalgie pleine de rêves. Ils vivent sans précipitation, repeignent leur porte ou leurs volets, par habitude de marins qui, tous les jours, ont fait la chasse à la rouille dans les coursives de leur navire. Ils vont, par les beaux jours, à la pêche ou cultivent leur jardin. Ils savent vivre.
Le bonheur ne s'apprend pas dans les livres, qui tout compliquent. Je les ai sans doute trop pratiqués. Je les aime toujours, et ce sont eux qui me tirent encore le mieux d'ennui, mais j'en ai dit sans doute trop de bien par une foi en eux excessive et d'autant plus vive qu'ils m'avaient été longtemps interdits. Mon Caliban, vers 1930, dénonçait la culture, faussée par des mensonges intéressés, comme un privilège de bourgeoisie. Mais j'avais d'elle un si profond désir qu'elle m'a peut-être, en fin de compte, moi-même un peu égaré. Mon Caliban la voulait pure et vraie, mais elle n'évite pas, dans sa plus grande pureté, tous les artifices et peut même devenir le jeu le plus abstrait, une mécanique à raisonnements qu'on n'arrête plus, une sorte de machine à penser au-delà du bonheur et du malheur, de la nature, du mal et du bien.
Si j'étais à recommencer, je veillerais à mieux employer mes oreilles pour entendre, mes yeux pour voir et regarder, tout mon corps, tous mes sens pour demeurer, d'aussi près que possible, au contact de toute la vie. La culture, toujours un peu vaniteuse, prétend ajouter à la nature. Sans doute devrait-elle d'abord se proposer de savoir mieux l'utiliser. C'est une affaire difficile de se tenir au juste point, d'être à la fois simple et compliqué. La plus grande force de l'esprit est à revenir toujours au plus simple, à retrouver l'ordre même et le mouvement des choses, comme les ruisseaux vont au fleuve.
J'en étais, vers mes vingt-cinq ans, d'après ma seule et propre expérience, à me définir la Révolution comme le passage d'une vie qu'on subit à une vie qu'on choisit, une augmentation en chacun de la pensée et de la conscience. Conception sans doute trop intellectuelle, livresque et tout aristocratique. J'ai supposé Caliban plus barbare et tout à la fois plus ambitieux qu'il n'était. J'aurais dû faire plus de confiance à ses instincts. Il s'agit d'augmenter toute la vie et non pas seulement un petit pouvoir de raisonner qui, tout seul, l'attriste autant qu'il l'étend. C'est une grande limite de n'être qu'un intellectuel. L'abondance et la puissance de l'Être, seules, augmentent notre participation au monde et nous réconcilient avec lui. Des héros de Thomas Mann, dans
la Montagne magique, ce roman qui pose et développe bien des problèmes de notre temps, j'admire entre tous ce Peeperkorn qui simplement sait vivre, et non pas ce Naphta qui met tout en question ni ce Settembrini qui a réponse à tout. J'ai cru longtemps qu'à devenir plus savant on devenait plus homme. L'expérience m'a détrompé. J'ai fini par vivre parmi ceux qu'on dit savants. J'ai constaté qu'ils sont aussi ignorants, quelquefois davantage, dans l'art de vivre que le plus inculte des Calibans, et n'ont pas, comme lui, l'excuse d'avoir manqué de toute initiation. Ils n'ont, souvent, gagné qu'en vanité. Ils ont de plus belles manières. Ils parlent mieux, mais ils sont restés dans la même disposition au préjugé, la même confusion de la pensée de tous les jours. Ils n'en sentent aucune gêne. Tout au contraire, leur prétendu savoir leur donne une ridicule assurance. Le seul vrai progrès est intérieur. Il ne concerne pas seulement le savoir mais tout l'être.
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