//img.uscri.be/pth/37533a102d0dfc8d96faa0188840ee067ef023c0
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - PDF - EPUB

sans DRM

Dernières Nouvelles Du Soleil

De
286 pages

Après « Des Nouvelles Du Soleil », voici les « Dernières Nouvelles Du Soleil ».
Comme dans le premier recueil, le fil rouge guidant le lecteur parmi ces histoires est la Provence. Tous ces récits sont baignés de Soleil, de ciel bleu et de Méditerranée. Avec en plus un ingrédient nouveau : Le mystère.
Si vous voulez savoir qui a tué Monica, comment on rencontre des fantômes, ou comment on voyage dans le temps, ouvrez vite ce livre et laissez-vous emporter dans un tourbillon de couleurs.


Voir plus Voir moins

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-94391-0

 

© Edilivre, 2015

Poker tricheur

L’Anguille devait son surnom à la façon habile avec laquelle il réussissait à glisser toujours entre les doigts de la police. Il alluma une cigarette, froissa son paquet vide et le jeta dans le cendrier.

– Sans moi, lança-t-il avec résignation.

Le grand Raymond, sec et gris comme un pin des Landes calciné, posa délicatement ses cartes devant lui et, dans un souffle désabusé, lança à son tour :

– Sans moi.

Bébert « le chargé » avait abandonné le tour dès le début. Il devait son surnom à son 38 qui ne le quittait jamais, sauf, bien sûr, à la table de poker du « Baron ». En entrant dans la pièce il s’en était délesté au profit d’Aldo qui l’avait soigneusement déposé dans une armoire déjà bien garnie devant laquelle il se tenait en permanence tel un chien de garde.

Il ne restait plus devant la table de poker que Michel « la Loi » et le Baron. La partie durait depuis 7 heures. Elle avait débuté à 9 heures du soir dans la chambre d’un grand hôtel marseillais que le Baron avait loué pour la circonstance. Sa passion pour les cartes le poussait à organiser souvent des parties aux conséquences parfois lourdes pour certains. Ce soir on était réunis entre amis et le jeu n’était pas des plus importants. « Juste pour se distraire », avait dit le Baron.

Ce n’était pas la première fois que Michel rencontrait les joueurs de cette nuit. Il les connaissait tous et tous le connaissaient. Aucun d’entre eux n’était un enfant de chœur, même si Raymond avait servi la messe dans l’orphelinat d’où il s’était échappé à 12 ans pour n’y jamais remettre les pieds, et même si le Baron assistait ponctuellement à l’office d’onze heures tous les dimanches, accompagné de sa sœur portant sur la tête le voile noir des filles du sud de l’Italie. La plupart de ceux qui jouaient, comme de ceux qui avaient obtenu le privilège d’assister à la partie, faisaient quelquefois les beaux jours mais souvent les mauvaises nuits des services de police marseillais.

Michel la Loi était l’exception. Il fréquentait ce milieu, côtoyait ce monde, mais n’en était pas. Il y était pourtant bien accepté parce qu’il était « régulier ». À trente cinq ans, Michel Leloy était un avocat connu. La presse avait cité son nom dans plusieurs affaires très médiatisées. Il jouissait auprès de ces messieurs de la pègre d’une bonne réputation. Il avait permis à plusieurs d’entre eux de se sortir sans trop de dégâts de situations délicates. Il connaissait bien les méandres des textes juridiques. Il utilisait la Loi au mieux des intérêts de ses clients sans, toutefois, jamais l’enfreindre. Son nom et sa profession lui avaient valu son surnom.

– Tapis, dit Michel d’une voix neutre en poussant tout l’argent qui se trouvait devant lui vers le centre de la table.

En bon joueur de poker, Michel ne montrait aucune trace de jubilation et son visage restait de marbre. Mais il bouillait intérieurement. C’était bien la première fois qu’en une partie aussi importante il touchait un carré d’as. Il en avait reçu deux en entrée et deux autres après avoir changé trois cartes, ce qui ne permettait pas à ses adversaires d’imaginer sa « main ». Il devait maintenant gérer au mieux cette aubaine. Il rageait de n’avoir pas une réserve très grande. Le « pot » s’élevait seulement à 2.000 € environ et, son tapis atteignait à peine 5.000 € Il ne pouvait donc espérer au mieux qu’un gain de 12.000 € si le Baron suivait. Michel faisait des vœux pour que ce soit le cas. Le Baron était très riche et supporterait cette perte avec philosophie. Il était réglo. Mais il prenait son temps, tripotant ses cartes négligemment sans détacher son regard d’aigle de celui de son adversaire.

– C’est dommage que tu n’aies pas plus de fric, dit-il enfin avec un léger sourire au bord des lèvres.

Michel ne pouvait répondre. Avouer qu’il aurait voulu jouer plus serait dévoiler son jeu. Il se contenta de garder un visage inexpressif sans, toutefois, baisser les yeux. Encore un long moment passa. Un silence lourd s’était établi. Autour de la table les respirations s’étaient bloquées, comme si les spectateurs étaient tombés soudain en apnée. Le Baron se décida enfin.

– Tapis suivi, dit-il.

Tous les regards se portèrent sur Michel. Celui-ci pouvait maintenant dévoiler ses batteries.

– Si vous acceptez un billet je peux faire mieux, Baron.

– Quelles garanties tu apportes ?

– Rien que ma parole d’honneur. Mais vous me connaissez. Vous savez ce qu’elle vaut.

Le Baron semblait réfléchir. Il ne pouvait ignorer maintenant que son adversaire ne bluffait pas.

– J’ai une autre idée, dit-il enfin.

Et se tournant vers les observateurs il lança :

– Voulez-vous sortir tous un moment ? Je vous appellerai pour la fin.

Venant du Baron cette demande polie était un ordre. Rocco Baroni, dit le Baron, originaire de Palerme, n’était pas n’importe qui. Ceux qui le connaissaient savaient qu’il était l’un des ténors de la pègre marseillaise. Tout ce qui se tramait d’un peu important dans le milieu passait plus ou moins par lui. Il ne serait venu à personne l’idée de poser une question, ni de discuter, encore moins de désobéir. Toute l’assistance, y compris les autres joueurs, se dirigea rapidement vers la porte. Seul Aldo resta devant son armoire comme un chien devant sa niche. Quand ils furent seuls, le Baron se leva et emplit les verres. Il tendit le sien à Michel qui se demandait à quelle sauce il allait être mangé. Il était rien moins que rassuré.

Enfin, le Baron, se calant bien en face de lui, lui demanda :

– Dis-moi, Michel, est-ce que tu connais ma sœur ?

Malgré son emprise sur lui-même, l’avocat laissa paraître son étonnement. Tout Marseille connaissait Maria, la sœur du Baron. C’était une grande et belle fille du sud, comme les a popularisées le cinéma italien d’après guerre. Elle allait allègrement sur ses 32 ans et n’était pas mariée. Il y avait à cela deux raisons : D’abord il eût fallu, pour l’épouser, le consentement de son redouté frère. Mais surtout, Maria était dotée d’un épouvantable caractère. Quelqu’un qui avait de la culture, l’avait un jour comparée à la Mégère Apprivoisée. Personne dans l’entourage du Baron ne connaissait ce personnage Shakespearien, mais ce terme avait de quoi épouvanter même les plus audacieux. Et, contrairement au destin de sa célèbre consœur, aucun galant n’avait eu le courage de tenter le dressage de ce fauve. En attendant, elle dirigeait la maison de son frère d’une main de fer, et même d’une main leste disait-on. Plusieurs employés de maison, femmes ou hommes, s’étaient plaints de ses débordements belliqueux. Mais le Baron avait su les faire taire, sans, toutefois, demander des comptes à sa sœur, la seule personne au monde qui lui tenait tête et qu’il redoutait.

– J’en ai entendu parler, mais je ne la connais pas personnellement répondit prudemment Michel.

– Tu sais qu’elle vit chez moi.

– Je l’ai entendu dire.

– Et tu sais qu’elle n’est pas mariée…

Un silence.

– Et tu sais aussi pourquoi.

Le Baron ne questionnait pas ; il affirmait.

– Je n’écoute jamais les ragots.

– C’est bien, ça. C’est très bien. Mais maintenant, Michel, écoute-moi bien ! Tu me connais. Tu sais que je n’admettrais de personne un mot désobligeant sur ma sœur. Mais à toi, je vais te le dire : c’est une teigne. Une poison. Une…

Les mots ne venaient pas.

– Une acariâtre !

Le baron paraissait soulagé d’avoir trouvé le qualificatif qui lui semblait le plus à même de résumer la forte personnalité de sa sœur.

Michel savait cela mais rien n’aurait pu le forcer à le dire, et surtout pas au Baron lui-même. Celui-ci continuait.

– Je ne suis que son frère et elle me fait une vie impossible. Je suis obligé de la supporter parce que j’ai juré à la Mama sur son lit de mort de veiller sur elle jusqu’à son mariage. Tu comprends ça, petit ? Je suis obligé de la garder avec moi jusqu’à ce qu’elle trouve un mari… Un mari ! Et ça, c’est pas facile, crois-moi.

Le Baron avait l’air désespéré. Michel, pourtant habitué à recueillir des aveux pitoyables, n’en croyait pas ses yeux. Le « dur » se trouvait nu devant lui.

– Pourquoi me dire ça à moi, Baron ?

– Parce que, tu l’as dit tout à l’heure, je te connais. Tu es un type honnête et loyal. Je sais aussi que, sans être dans la dèche, tu ne roules pas sur l’or.

C’était vrai. Michel gagnait bien sa vie, mais il avait les mains trouées. Il ne savait pas engranger.

– J’ai quelque chose à te confier. Je ne l’ai jamais dit à personne. Je sais que tu n’iras jamais le répéter.

– C’est beaucoup d’honneur, mais est-ce bien nécessaire ?

– Oui ! Écoute-moi bien, Michel. Je veux me marier.

C’était décidément le jour des confessions étonnantes.

– Félicitations.

– Oui. Merci.

Le Baron hésitait à continuer. Il se décida enfin.

– Je veux épouser madame Donnat, la veuve du notaire.

– Ah bravo ! Je vous réitère toutes mes félicitations, Baron. C’est une femme de qualité, charmante et intelligente. Et qui, parait-il à du caractère. Mais… en quoi ça me concerne ?

– Tu vas comprendre. Tant que ma sœur sera dans ma maison, Elvire… je veux dire madame Donnat, n’y entrera pas. Tu l’as dit : Elv… Madame Donnat, a du caractère. Et ma sœur… Enfin, bref ! Ça serait pire qu’Hiroshima ! Je ne tiens pas à déclencher la troisième guerre mondiale, tu comprends ?

– Tout à fait.

Le jeune homme trouvait la situation amusante. Mais une idée s’insinuait lentement dans son esprit.

– Et je commence à voir où vous voulez en venir. Vous voulez me faire épouser votre sœur, pour qu’elle quitte votre maison et laisse la place à votre future épouse.

– Tout juste ! Tu comprends vite, toi. J’en étais sûr.

– Baron, ne prenez pas mal ce que je vais vous dire. Je suis un vieux célibataire et je tiens beaucoup à le rester. Me mettre une chaîne au cou, surtout une chaîne du gabarit de votre sœur, soit dit sans vous offenser, c’est pas pour moi. Désolé Baron.

– Il n’y a pas d’offense, garçon. Mais laisse-moi terminer. Voilà ce que je te propose : Revenons à ce tour de poker. Tu me demandes une relance importante sur ta parole. Je réponds : d’accord. Je mets 100.000 € sur le tapis. 65 millions anciens ! Si tu gagnes, tu les empoches et on n’en parle plus. Parole d’homme. Et si tu perds, tu les emportes aussi ; mais tu épouses ma sœur. Qu’est-ce que tu en dis ?

Michel n’en disait rien. Il était soufflé. C’était bien la plus étrange proposition qu’on lui ait jamais faite. Du bout des doigts il caressait ses cartes retournées sur la table. Après tout qu’est-ce qu’il risquait ? Avec un carré d’as il était sûr de gagner et d’enlever les soixante cinq millions. Et le Baron pourrait repartir avec sa sœur sous le bras. Il le ferait : Il avait donné sa parole. Il pourrait toujours la proposer à quelqu’un d’autre. Soixante cinq millions c’était une somme dont la Loi était loin de posséder le centième actuellement, alors que le baron… Les cartes, le seul vice du jeune homme, avec l’intérêt qu’il portait aux dames, avaient été cruelles avec lui ces derniers temps. Il lui fallait prendre une décision rapide. Il se décida.

– Banco ! dit-il.

Le Baron lui tendit la main. Michel la serra avec vigueur. Il savait que ce geste avait scellé le marché mieux que s’il avait eu lieu devant notaire. En aucun cas il ne pourrait s’y soustraire. Il n’y pensait même pas, d’ailleurs. Il ne pensait qu’à son carré d’as qu’il caressait des doigts sur le tapis.

Le Baron emplit à nouveau les verres et cogna le sien contre celui de l’avocat. Ils burent. Puis le Baron fit un signe à Aldo qui n’avait pas bougé plus qu’une statue. Le truand ouvrit la porte et revint à sa chaise.

Le Baron attendit que la dizaine de spectateurs aient repris leurs places. Puis il annonça simplement :

– Le pot est à 100.000 € sur parole. Au tapis à parler.

Il y eut un mouvement dans l’assistance. Les participants se regardaient avec étonnement. Ils se demandaient ce que cachait une pareille mise. Même dans les parties les plus acharnées entre truands arrivés ils avaient rarement vu en jeu des sommes pareilles. À plus forte raison pour un petit avocat dont tout le monde connaissait à peu près la surface financière. Mais il ne venait à personne l’envie de demander à l’un ou à l’autre des joueurs les motivations de cet extravagant pari.

Michel eut envie de faire durer le plaisir. Il regarda l’un après l’autre les témoins de ce qui allait être son jour de gloire. Il était certain, maintenant, d’empocher la plus grosse somme qu’il eût jamais eu à gagner. Lentement il retourna ses cartes, laissant apparaître progressivement les quatre as. Un murmure d’étonnement et d’envie courut dans l’assistance. Chacun avait un jour rêvé d’avoir un jeu pareil sur un pot aussi fabuleux.

Michel regardait son adversaire en souriant sans forfanterie. Les cartes avaient parlé, la chance était de son côté. Il n’y avait pas lieu de pavoiser.

C’est alors que le Baron avança sa main et, d’un geste souple et élégant, retourna son jeu.

– Quinte flush, dit-il sèchement.

Le silence tomba comme un seau d’eau glacée. Un silence dur, compact, qu’on aurait pu toucher. Il dura exactement 10 secondes pendant lesquelles les langues étaient paralysées, les poumons bloqués. Puis ce fut une explosion de chuchotements (si l’on peut employer une expression aussi contradictoire).

Michel était abasourdi. Jamais il n’aurait pu imaginer un tel rebondissement. Il aurait pourtant dû savoir que le Baron ne se serait pas engagé dans une telle aventure, ne lui aurait pas fait des aveux aussi gênants, sans être certain de gagner.

Et soudain Michel réalisa qu’il allait devoir épouser Maria. Il en eu froid dans le dos. Il regrettait maintenant sa légèreté, mais il savait qu’il ne pourrait s’évader de ce piège. Il se leva et tendit la main au Baron qui la serra chaleureusement en souriant de toutes ses dents.

– Je t’attends chez moi demain à midi pour déjeuner, Michel. Ne sois pas en retard.

– Comptez sur moi, Baron. Je serai à l’heure.

Et Michel quitta la pièce, bien décidé à finir la nuit en compagnie d’une ou, pourquoi pas, plusieurs bouteilles pour enterrer sa vie de garçon.

*
*       *

Paresseusement allongé sur un transat, un Scotch à portée de main, Michel la Loi regardait sans la voir la mer qui battait les rochers au pied de la terrasse.

Depuis son mariage, un mois auparavant, deux mois après cette mémorable partie, il habitait la jolie maison que sa femme possédait du côté de Carry le Rouet, sur la côte bleue. Il aurait pu être heureux dans ce véritable petit paradis. De sa place, il pouvait à loisir observer les bateaux de toutes tailles qui traçaient sur l’eau d’un bleu lapis-lazuli des sillons d’argent sans cesse renouvelés. Des mouettes gracieuses dansaient un ballet bruyant sur les flots calmes, tandis que les pêcheurs patientaient sur les roches dans l’attente de la prise merveilleuse dont rêve chaque enragé de la gaule. Derrière la maison une vaste pinède séparait la villa de la route et en atténuait les bruits agressifs des moteurs.

Mais dans cette vaste maison de rêve, Michel n’était pas heureux. Comme bien souvent, la réalité dépassait la fiction. Le caractère de sa femme était encore pire que tout ce qu’il avait prévu. Il l’avait imaginée emportée, elle était agressive. Il la croyait coléreuse, elle se montrait irascible. Il la supposait hypocrite, elle était sournoise. Elle était un véritable concentré de méchanceté. Dénuée d’intelligence elle compensait ce manque par une malignité affûtée. Le pauvre Michel en faisait les frais tous les jours.

Une autre surprise, et de taille, l’attendait au jour de son mariage. Il avait découvert, ce soir-là, une partenaire sexuellement déchaînée. Il avait mis ce comportement sur le compte de besoins refoulés durant des années par une femme aux sens explosifs contrainte d’attendre l’âge de 32 ans pour connaître l’amour physique et il pensait que cela ne durerait pas. Mais le feu qui brûlait dans le corps de la belle italienne ne paraissait pas devoir s’éteindre de si tôt. Cette situation contrariait beaucoup Michel car, n’aimant pas cette épouse imposée, il avait du mal à satisfaire ses besoins exacerbés. D’autant que, comble de défaut, elle se montrait d’une jalousie farouche. Ses reproches, ses cris, ses insultes même, emplissaient journellement la maison, et ses scènes de jalousie morbides créaient un climat qui poussait les domestiques successifs à quitter un service aussi déplaisant.

Michel avait supporté cela quelques temps sans se départir d’un calme qui ne faisait qu’aggraver l’exaltation de sa femme. Mais au bout d’un mois de cette vie il avait dépassé son seuil de tolérance. Il devenait lui-même désagréable, voire agressif, ce qui le contrariait énormément. Il commençait donc à chercher un moyen de se tirer de cette situation. C’est pourquoi, la veille au dîner, il avait décidé d’avoir une conversation franche avec sa femme. C’était quand elle avait la bouche pleine que Maria se taisait enfin. Il avait donc profité de ce moment pour l’amener à parler de divorce. Il lui avait fait valoir que leur union était loin d’être parfaite. Il reconnaissait volontiers qu’il n’était pas le mari idéal. Divorcée, elle rencontrerait certainement un homme qui lui apporterait la sérénité à laquelle elle avait droit après tant d’années de sacrifices. L’avocat avait argumenté et présenté sa plus belle plaidoirie. En vain !

Elle le laissa parler sans jamais l’interrompre, ce qui, d’ailleurs, n’était pas sans l’inquiéter. Quand, à bout d’arguments, il se tut enfin, elle avait emmagasiné une telle violence qu’elle faillit s’étouffer.

Bien sûr, il craignait la réaction de sa femme. Mais ses craintes furent dépassées au centuple. La riposte de Maria avait été terrible. Elle l’avait traité de tous les noms d’oiseaux et, bien que connaissant maintenant son vocabulaire considérable, il apprit de nouvelles expressions très imagées. Elle l’avait même accusé de n’en avoir voulu qu’à sa dot, alors qu’ils étaient mariés sous contrat. Elle l’avait menacé de toutes les représailles, dont la mort était sûrement la plus douce. Pour le lui prouver elle avait saisi un couteau et s’était jetée sur lui en lui réclamant le nom de la garce qui lui avait mis cette idée en tête. Le malheureux eu toutes les peines du monde à la désarmer. Pour finir elle lui promit de se suicider s’il lui reparlait une seule fois de divorce. Il eu du mal à ne pas lui avouer que cette solution avait sa préférence.

Il se retira avant la fin du repas et se réfugia dans sa chambre avec une bouteille de Chivas.

C’est pourquoi, le lendemain, sur la terrasse, il examinait toutes les solutions qui pourraient le délivrer de ce fléau. Il envisagea même le crime camouflé en accident, mais il était de ces hommes qui ne tueraient même pas une mouche enragée.

Il décida enfin d’aller trouver son beau-frère pour lui demander conseil. Après tout c’était lui qui l’avait fourré dans ce pétrin. Il serait peut-être compréhensif.

Le lendemain lundi il fit un détour avant de se rendre à son bureau à Marseille. Il sonna à la porte de la grande maison du Baron. C’est sa charmante femme, l’ex madame Donnat, qui lui ouvrit la porte. Le Baron l’avait enfin épousée et il s’était pratiquement « retiré des voitures » comme l’on dit dans le milieu. Elvire avait beaucoup de sympathie pour son malheureux beau-frère dont elle connaissait les avanies. Elle se demandait toujours ce qui avait pu l’inciter à épouser sa mégère de femme. Personne, bien sûr, ne lui avait parlé de la partie de poker. Elle introduisit Michel dans le salon et le Baron, prévenu, arriva rapidement, pendant que sa femme s’éclipsait.

– Alors, mon cher beau-frère, qu’est-ce qui me vaut le plaisir de ta visite ? Tu te fais rare, mon vieux.

Le Baron oubliait de dire que, débarrassé de sa sœur, il évitait d’inviter chez lui les Leloy pour bien marquer que la séparation fraternelle était définitive. Maria avait d’ailleurs fort mal pris la chose. En acceptant de bonne grâce l’époux que son frère lui proposait, elle pensait que tous continueraient à vivre dans la grande maison du Baron qu’elle continuerait à régenter. Quand, après le mariage, il lui avait appris qu’il allait lui-même prendre femme et que l’élue était l’ex madame Donnat, elle s’était sentie comme dépossédée d’un bien. Mais quand il lui avait signifié qu’elle devrait désormais vivre dans sa maison de Carry, avec son mari, elle avait conçu pour son frère une rancœur qui ne passait pas avec le temps.

Michel entra tout de suite dans le vif du sujet.

– Baron, j’ai besoin d’un conseil.

– Vas-y. Je t’écoute.

– C’est à propos de votre sœur, enfin… de ma femme.

– Figure-toi que je m’en doutais.

– Bien sûr. Vous la connaissez votre sœur. Vous pouvez imaginer la vie qu’elle me fait.

– Oh ! Oui !

– Vous savez que depuis mon mariage je n’ai plus un instant de calme. Je vis en prison.

– Une prison dorée…

– Mais dont je ne peux m’évader. C’est terrible.

– Je m’en doute.

– C’est pourquoi j’ai pensé à une solution.

– Ah ?

– J’ai pensé au divorce.

– Ah bon ! C’est ça.

– Et je voudrais savoir si vous y verriez une objection. Je sais que chez vous le divorce est très mal vu. Mais réfléchissez bien. Pour vous ça ne changerait rien, maintenant. Elle continuerait à vivre dans sa maison de Carry. Elle rencontrerait peut-être quelqu’un de plus…

– Servile. Oui, en cherchant bien, elle pourra peut-être trouver un sourd.

– Je voulais pas dire ça.

Le Baron s’était levé et arpentait la pièce en tirant sans arrêt sur sa cigarette. Michel le suivait des yeux, se demandant s’il n’avait pas présenté sa question trop brutalement. Enfin son beau-frère se campa devant lui, le fixant dans les yeux, un petit sourire aux coins des lèvres.

– Écoute, mon vieux. J’ai supporté ma sœur pendant trente deux ans. Tu m’en as débarrassé et je t’en suis extrêmement reconnaissant. Ça s’est fait d’une façon pas très convenable, je le sais. Mais c’est la seule que j’ai trouvée. Alors, la façon dont toi tu t’en débarrasseras à ton tour, je m’en fous complètement. Si tu parviens à divorcer, ce qui m’étonnerait, je n’y verrais aucun inconvénient. Et je vais même te dire mieux, j’en serai ravi pour toi. Parce que… Je t’aime bien, tu sais ?

– Je vous remercie beaucoup, Baron.

Michel s’était levé, sous le coup de l’émotion. Son beau-frère le prit par l’épaule.

– Mais, dis-moi ! Comment tu vas t’y prendre ? Tu as déjà une idée ? De toi ça ne m’étonnerait pas…

– Non. Hélas ! Aucune idée. J’espère seulement qu’à la longue je réussirai à la convaincre, ou qu’elle se lassera de moi.

– Ouais ! C’est pas demain la veille, tu sais ? Chez nous le divorce est très mal vu. Et ma sœur… Mais je te le souhaite sincèrement, mon vieux. Parce que si quelqu’un peut te comprendre, c’est bien moi.

Michel, prit congé, rassuré par l’appui du chef du clan qu’il avait eu peur de ne pas obtenir. D’un pas léger, il se rendit directement à son bureau. Dans la salle d’attente, il aperçut un homme assis timidement sur le bord d’un fauteuil et qui paraissait attendre avec patience. Sa secrétaire, lui désignant l’inconnu d’un coup d’œil, lui dit qu’il l’attendait depuis une bonne demi-heure.

– Faites-le entrer dans deux minutes, dit-il, en remâchant ses problèmes.

Le petit homme qui se présenta devant lui ne payait pas de mine. Il avait l’air d’un chien battu et Michel se dit qu’il avait peut-être tué sa femme. Dans ce cas, il le défendrait volontiers. Il le comprenait par avance.

– Je me nomme François Planchet, dit le visiteur d’une voix faible.

– Asseyez-vous. Que puis-je faire pour vous ? Articula poliment Michel en pensant à tout autre chose qu’à monsieur Planchet.

Ce en quoi il avait tort, mais il ne pouvait pas le deviner.

*
*       *

Le repas du soir fut étrange. Maria avait le visage fermé et, manifestement, elle n’attendait qu’une occasion pour agresser son mari. La demande de divorce lui restait sur l’estomac. Mais Michel fut plus doux et prévenant qu’il ne l’avait jamais été. Il souriait à sa femme et lui parlait de choses et d’autres sans tenir compte de son attitude hostile. A aucun moment il ne lui donna la plus petite raison de l’attaquer.

Le soir, au lit, il fut à la fois un mari tendre et plein d’égards et un amant infatigable. Si bien que Maria dormit d’un trait jusqu’au matin.

Michel se rendit à son bureau comme à son habitude. Il rentra tôt le soir et continua de faire bonne figure à sa femme. Celle-ci, cherchait à comprendre la raison de cette attitude nouvelle et étonnante. Finalement, elle pencha pour la peur qu’elle avait inspirée à son époux lors de sa sortie après sa demande de divorce. Elle pensa avec un brin d’orgueil l’avoir maté.

Après le repas du soir, Maria se préparait à allumer la télévision comme d’habitude, quand Michel lui dit gentiment :

– Qu’est-ce qu’il y a à la télé ce soir ?

– Rien, comme d’habitude. On se demande qui fait ces programmes de…

Michel la coupa gentiment.

– Et si nous faisions plutôt une partie de cartes ? Ce serait plus amusant, non ?

– Une partie de cartes ? Tu me prends pour mon frère ?

– Non, bien sûr. Mais les cartes en famille c’est amusant ; et puis ça détend. Et puis ça change de cette télé abrutissante. Mais ce que j’en dis…

– Mais tu sais bien que je ne sais pas jouer aux cartes, rétorqua Maria de sa voix hargneuse.

– Je pourrais t’apprendre, si tu veux. Je suis sûr que tu comprendras en quelques coups. Parce que c’est une question d’intelligence… Le poker par exemple. Je suis sûr que ça te plairait.

– Oui. Mais c’est lamentable de jouer son argent aux cartes. Tu sais ce que j’en pense. Dans une partie il y a toujours un malin et un couillon !

Je suis bien payé pour le savoir, pensa Michel.

– Mais on peut jouer des haricots. C’est juste pour passer le temps. C’est intéressant, je t’assure. Mais si tu as peur de perdre…

– Moi peur ?

– Oui ; Si tu pense que tu n’es pas capable d’apprendre…

Maria frémit sous l’attaque. Elle regardait son mari en essayant de comprendre ce qui le poussait à lui proposer une telle chose. Mais Michel la regardait avec un air angélique. Il ajouta avec son plus grand sourire :

– Et puis ça nous ferait coucher plus tôt. D’ailleurs, ce soir il n’y a rien d’intéressant à la télé, tu l’as dit toi-même…

Peut-être amadouée par la folle nuit de la veille, encore présente à son esprit, et émoustillée par la perspective de nouveaux instants de frénésie, Maria, pour la première fois, envisagea d’accepter une proposition de son mari.

– D’accord. Mais si ça ne me plait pas, on arrête.

– Bien sûr, ma chérie, bien sûr.

Et Michel alla chercher un jeu de cartes.

Il entreprit avec beaucoup de patience d’enseigner les règles simples du poker. Maria s’y laissa prendre. Deux heures après elle avait parfaitement assimilé la technique du jeu, et, sans l’avouer, y prenait un grand plaisir. Un jeu dans lequel le mensonge joue une si grande place ne pouvait que la séduire. Ce soir là, on misa avec des allumettes, et Maria en gagna beaucoup. Le hasard est si grand, lui dit son mari en souriant.

Le lendemain soir, Michel avait apporté des petites pièces de monnaie. Il dit à sa femme que le jeu serait plus intéressant en étant plus proche de la vérité, ce qu’elle accepta facilement.

À partir de ce moment, toutes les soirées du couple furent consacrées au poker. Maria y avait vraiment pris goût. Quinze jours plus tard, les deux époux, commençaient à mettre sur le tapis des sommes assez importantes. Maria avait beaucoup de chance. Elle gagnait plus souvent que son mari. Comme leur fortune était séparée en vertu du contrat de mariage, elle était heureuse de remporter de l’argent pris sur le compte de son époux.

Trois semaines plus tard, pendant une partie très disputée, Michel dit :

– Tu joues de mieux en mieux. Tu pourrais te frotter à de vrais joueurs, tu sais ?

– Tu crois ?

– Bien sûr. Et puis les parties à plusieurs sont plus intéressantes. Et elles rapportent plus…

Il la voyait réfléchir et suivait sa pensée sans effort. Quand il la jugea à point il dit négligemment :

– Et si nous invitions ton frère un de ces soirs ? C’est un excellent joueur, tu le sais.

– Pourquoi pas.

– J’irais le voir demain, promis Michel.

Et le lendemain, il se rendit chez son beau-frère pour l’inviter à un dîner qui serait suivi d’une partie de poker. À sa belle-sœur, qui voyait d’un mauvais œil cette proposition, il expliqua que c’était un moyen qu’il avait trouvé pour amadouer sa turbulente épouse. Charitablement, elle accepta et le Baron, à qui les cartes manquaient depuis son mariage, consentit volontiers à cette manœuvre.

Durant le mois qui suivit, le Baron se rendit de plus en plus souvent chez les Leloy. Les parties devenaient de plus en plus professionnelles.

Un soir, Michel proposa d’inviter deux de leurs anciens amis afin d’avoir des rencontres plus intéressantes. Ce qui fut admis par tous, sauf par Elvire, la femme du Baron, qui n’accompagnait plus que rarement son mari à ces soirées.

*
*       *

Ce soir-là, après un repas savoureux et bien arrosé, les invités se retrouvèrent enfin autour de la table de jeu. Il y avait, outre Michel et Maria, le Baron, le grand Raymond et l’anguille, les seuls joueurs à peu près présentables.