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Derrière les paillettes

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Karine, jeune femme provinciale, arrive à Paris pour devenir danseuse professionnelle. Mais le métier qu’elle convoite tant est-il si proche de l’idée qu’elle s’en fait ? Par quelles étapes devra-t-elle passer ? Quels sacrifices sera-t-elle prête à assumer pour toucher du doigt son rêve ? Le statut d’Intermittent du spectacle représentera-t-il réellement un sésame à atteindre coûte que coûte ou sera-t-il porté comme un fardeau ? 
À travers son parcours, elle vous livrera sans langue de bois, les tenants et les aboutissants de ce métier qui fait tant parler.
... Et qui sait ?...
Peut-être que d'autres aventures et évolutions professionnelles se présenteront à elle et qu'un Tome 2, sera bientôt là pour en découdre avec ses aspirations et ses envies encore inassouvies ?... 
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Nolwenn Chaillot

Derrière les paillettes

 


 

© Nolwenn Chaillot, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-1049-8

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

Préambule

 

 

« Les artistes figurent parmi les personnes les plus persévérantes et courageuses que l’on puisse trouver sur terre.

En une année, ils vivent plus de situations difficiles et d’échecs que la plupart des gens dans toute une vie. Chaque jour, les artistes font face au défi financier d’être un travailleur autonome, au manque de respect, à l’incompréhension des gens qui pensent qu’ils devraient trouver un « vrai job », affronter leur propre peur de ne jamais plus travailler à nouveau. Chaque jour, ils doivent ignorer et dépasser l’idée que ce à quoi ils consacrent leur vie est peut-être une chimère. Chaque année qui passe, nombre d’entre eux regardent les personnes de leur âge franchir les étapes d’une vie normale : voiture, famille, maison et épargne. Mais ils restent fidèles à leurs rêves en dépit des sacrifices consentis. Pourquoi ? Parce que les artistes sont prêts à dédier leur vie entière pour faire naître ce moment- ce trait, ce rire, ce geste ou cette interprétation qui touchera l’âme du public. Les artistes sont des êtres qui ont goûté au nectar de la vie, dans cet instant cristallisé où leurs créations ont touché le cœur de l’autre. A cet instant-là, ils sont si proches de la magie, du divin, de la perfection, comme personne ne le sera jamais. Et au plus profond de leur cœur, ils savent que dédier leur vie à faire naître ce moment vaut plus que milles vies »

 

David Ackert (traduction libre : Marianne Coineau)

 

Février 2014. Je poste sur mon mur Facebook :

 

« Partie vendredi matin 7h30 de la maison, retour cette nuit (samedi) 4h du mat... Soit presque 48h de présence pour 2 shows d'1h30... Voilà notre vie d'artistes, d'intermittents du spectacle ! J'omets de dire aussi les heures de répétitions en amont des shows, les heures à apprendre chansons après chansons, les castings à répétition pour décrocher parfois ou pas un contrat, les heures de voiture / train / avion... Parfois, tout cela mis bout à bout peut représenter pas loin du triple des 35h que beaucoup de salariés font à la semaine. Ah oui ! À rajouter aussi à la liste, le sacrifice d'une vie privée "normale", impossible de prévoir vacances et autres petits week-ends en avance et même tout simplement d'oser se permettre ce genre de "folies" parce qu'on ne sait jamais si des « dates » tombent !!! Et la vie de couple, on en parle ?!! Bref, venez vivre notre vie d'intermittents avant de laisser entendre qu'on se la coule douce ! »

 

Je suis en colère en cette nuit d’hiver et pour la première fois, j’exprime sur la toile mon ras-le-bol d’un statut qui est le mien : Intermittente du Spectacle et qui vient, à nouveau d’être jeté en pâture par les politiques il y a quelques jours.

 

Les réactions de mes contacts Facebook ne se font pas attendre. Les Likes et les Partages fusent. Nous ressentons au plus profond de nos âmes d’artistes une injustice terrible et un sentiment de mépris de cette société, à laquelle pourtant, nous appartenons. L’incompréhension se mêle à la tristesse. Nous qui faisons ce métier par passion certes mais aussi par souhait d’apporter de la magie et du bonheur dans la vie de nos concitoyens. Rien ne vaut ce moment où nous voyons les yeux de ces derniers briller et s’évader loin de leurs soucis et de la dureté de leur vie lors d’une représentation. Une parenthèse que peu se refuse s’ils en ont la possibilité.

 

Cette nuit, je suis meurtrie de tout cela. J’aimerais avoir un mégaphone et aller sur la place de la concorde. Crier à la foule combien leur jugement est injuste. Ou mieux ! Avoir la parole à un JT pour que ce soit la France qui entende ma peine. Et même encore mieux ! Rencontrer le président et ses ministres et leur dire à quel point, sans les intermittents du spectacle, eux-mêmes ne seraient pas grand-chose. Car sans technicien, pas de son, pas d’image, pas de médiatisation !

 

Il y a 2 jours, le MEDEF a proposé de supprimer le statut des intermittents du spectacle. L’information a circulé comme une trainé de poudre sur toutes les chaines télévisées, dans de nombreux articles de presse et dans plusieurs émissions de radio. Cette nouvelle a fait l’effet d’une bombe. Elle n’était pourtant rien comparée à celle qui nous est tombée dessus lorsque les premiers sondages sont arrivés. Près de 60% des français sont favorables à la réforme du régime, voir même, estiment que nous sommes les « enfants gâtés de la République » comme le titre le journal Le Point à notre sujet.

 

Devant ma télévision, j’enrage. Comment ces gens peuvent-ils donner quelconque opinion sur notre statut alors que personne n’en comprend vraiment les rouages, les tenants et les aboutissants ? Ma propre famille, qui pourtant vit de près mon métier, est perdue dans ce statut qui fait tant parler.

 

Quand même l’un des membres de celle-ci me dit « alors…toi aussi…tu es intermittente du spectacle ?! », cela me donne envie de baisser les armes. Car dans cette question, je ressens, un rabaissement voire même une accusation d’oser appartenir à cette branche de « parias » ! Je suis issue d’une famille de libéraux : des médecins, des pharmaciens, des dentistes, des architectes… Pour beaucoup d’entre-deux, je suis passée du côté obscur ! Celui de la dépendance à la société, celui de l’assistanat ! Je le conçois mais font-ils l’effort de comprendre mon statut ? Ce dernier dont je ne peux pas me défaire à moins de ne plus faire ce pourquoi je vibre et je vis.

 

Cela fait 15 ans que j’ai démarré mes premiers contrats professionnels. Pour des raisons bien indépendantes de ma volonté, je suis dans l’incapacité de faire ce métier que j’aime tant depuis maintenant plus d’un an. Pour certains de mes amis, cette période est une aubaine car pour la première fois je suis obligée de me reposer ! La vie me montre peut-être qu’il est temps de lever le pied. Je réalise avec effroi que depuis 15 ans, je n’ai pas « pensé » vacances, je n’ai pas « pensé » famille, je n’ai pas « pensé » VIE…ou seulement vie artistique.

Malgré ce bilan sans appel, ces années ont été les plus belles, les plus riches, les plus excitantes. Demain, je veux les revivre ! Je suis prête à re-signer pour 15 ans de plus si ce « bagne » m’est redonné.

 

À vous qui vous demandez ce qu’est la vie d’artiste, comment on y arrive, quelles sont les épreuves et les sacrifices je vous propose un petit tour dans mon monde. Celui d’une jeune provinciale, prête à tout pour fouler les planches et se bercer, jusqu’à assourdissement, de la chaleur des applaudissements.

 

Introduction

 

 

— Bonjour Madame, c’est 10f l’entrée s’il vous plaît…Merci !

— Ah non Monsieur, vous ne pouvez pas passer si vous ne payez pas…les artistes ont bien signalé qu’il s’agit d’un spectacle payant.

 

Du haut de son mètre seize, Julie fait barrage à quiconque tente de frauder. Elle est chargée de la caisse et de la distribution des programmes que nous avons toutes mis tant d’application à illustrer. Elle tient son rôle très au sérieux. Je surveille tout de même du coin de l’œil que personne ne cherche à « l’entourlouper ». Elle n’a que 7 ans et demi et ne sait pas encore bien compter.

Tout le monde a répondu présent à nos affiches placardées dans tous les coins de la maison :

« Atention, médame et mes-sieu, gran spectacle prévu le dimanche 13 août 1989 à 18h30 précise. Vous pourai assister à de la magi et de la danse. Entendre de la poésie, de la chanson et surtou admirer un numéro de ote voltige sur portique encore jamai vu jusque-là. Nous vous atendons nombreus. Entrée adulte 10f et entrée enfant 5f. Veuillés préparé la monnaie, notre trésorière n’encaissera pas les cartes ni les chèc, merci de votre compré-ension. »

 

Tapies derrière la façade de la maison, avec ma cousine Marie, de trois ans ma cadette, j’observe nos spectateurs s’installer.

Tous munis de leur appareil photo ou de leur camera, ils sont prêts à immortaliser ce temps fort de nos vacances en famille. L’une de mes tantes arrive, une bombe à poux à la main. Elle compte bien mettre à profit ce temps où tous les enfants du public sont sagement assis sur le petit muret en pierre ! La chasse est ouverte !! Tous installés à la queue leu leu, les charmantes têtes blondes sont tour à tour triées à la loupe. Un vrai folklore !

Julie nous rejoint dans notre cachette, la corbeille bien remplie. « Chouette », notre idée a marché ! Nous allons avoir plein d’argent à nous partager pour la kermesse du 15 août. Sûr, cette année, je l’aurai mon lapin ! Je vais pouvoir acheter plein de jetons et doubler mes chances de le gagner !

 

Une petite pointe de stress monte en moi. Je ne sais pas pour mes cousines, mais pour ma part, je tiens à ce que le spectacle soit parfait. Nous avons répété tout l’été dans le jardin et les jours de pluie dans notre chambre, nous n’avons pas droit à l’erreur, nous sommes des « professionnelles » ! Il ne s’agirait pas de décevoir notre public. Il connaît notre petite troupe depuis déjà quelques étés, nous nous devons de surprendre et de faire mieux à chaque nouvelle représentation.

 

Je regarde ma montre, il est l’heure. Je prends un gros morceau de bois et tape trois coups sur le sol dallé. (J’avais noté cela en allant voir une pièce de théâtre avec ma classe en mars dernier. J’en avais alors conclu que l’utilité devait résider dans le fait d’annoncer le début de la représentation.)

Le résultat ne se fait pas attendre : le silence s’installe seulement troublé par le ronflement des caméras et les « clics-clics » des appareils photos.

 

Marie entre en scène. Du haut de ses 6 ans, elle n’a pas froid aux yeux, elle se place en plein milieu de notre scène improvisée et récite sa poésie. Je la rejoins pour présenter notre première chorégraphie sur « Billy le Bordelais » de Joe Dassin.

Catastrophe ! … Mon petit frère, haut comme trois pommes, décide de venir s’immiscer dans notre danse…tout est gâché. Je suis vexée. Pourquoi mes parents ne l’ont pas sanglé et bâillonné sur sa chaise !

Le public filme la scène, amusé par cette intrusion. Ma cousine et moi essayons de faire partir le coquin surexcité d’être l’objet de toutes les attentions. Notre grand-mère le prend sur ses genoux. Je sais qu’elle a lu mon appel au secours au fond de mes yeux bleus.

 

Le spectacle peut reprendre.

 

À son tour, Julie fait son entrée. Nos chers spectateurs participent volontiers à ses blagues.

Je prends sa suite et entame la chanson « feu de bois ». Assise sur un gros tronc d’arbre, je cherche à capter l’attention du public avec ma voix… Cela semble fonctionner. Le calme revient dans l’assistance.

J’aime chanter autant que danser. Je ressens au plus profond de mon être cette petite flamme qui s’allume lorsque je donne du bonheur au gens, que je véhicule de l’émotion. Je déguste ce moment comme s’il était le seul qu’il ne me serait jamais donné d’avoir de toute ma vie. Je veux ensorceler l’assistance.

S’ensuivent plusieurs autres chansons, playbacks, démonstrations en tout genre jusqu’ au « bouquet » final : la danse aérienne des trois cousines sur leur nouveau portique. Julie passe d’une balançoire à l’autre, Marie fait le cochon-pendu sur le trapèze, pendant que je fais le grand-écart entre deux barres… Quelle fierté !

Pour le salut, nous nous prenons la main, mais mon terrible petit frère accourt vers nous pour se faufiler dans la ligne. Les applaudissements jaillissent, les compliments fusent, j’aime cette ivresse et me promets de remettre un autre show en place dès l’été prochain, j’ai hâte… !

 

Chapitre 1
L’heure est venue de danser !

 

 

1 - Un soir d’hiver

 

« Mais enfin, quelle mouche m’a piquée le soir où j’ai fait mon « Coming-Out ? »

 

C’était l’hiver. J’étais seule devant la télévision, confortablement installée dans le canapé avec une tisane bien chaude, une couverture douillette et dans la cheminée, un bon feu de bois.

Comme d’habitude, en ces fêtes de fin d’année, étaient diffusés les « Astérix et Obélix », les « Père-Noël est une ordure » et autres « Sissi Impératrice » …sans oublier les incontournables diffusions des revues du « Crazy Horse », « Moulin rouge » et « Lido » …dans lesquels ces femmes, vêtues de magnifiques costumes strassés, maquillées comme dans un film de Cléopâtre offrent du rêve, de la magie, de l’inaccessible, et incarnent grâce, beauté et volupté. A les regarder tout paraît si facile. Elles ne cessent de sourire. Dans des décors d’une somptueuse beauté où pas un seul mètre carré n’échappe aux faisceaux lumineux, elles semblent ne pas toucher terre tant leurs pas sont légers.

Ce soir-là, ces spectacles ont révélé en moi des émotions si fortes que je me suis mise à pleurer comme une petite fille réalisant que je faisais fausse route. « Pourquoi perdre mon temps à la fac ? Mon avenir n’est pas là ! »

Pendant des années, mes loisirs étaient tournés vers le sport, la danse, le chant, les spectacles. Je m’entraînais dur à chaque cours cherchant à perfectionner encore et toujours ma technique. Elle était là ma vraie vie, celle qui était en moi depuis toujours mais que je ne voyais pas. A cet instant précis, elle s’imposait à moi.

Plus de doute, je veux danser, chanter, jouer la comédie. Boire, manger, respirer Art. En découvrir chacune de ses facettes. Je veux faire de ma vie un éternel renouveau, vivre à mille à l’heure et avoir mille vies en une ! Virement de cap, je largue les amarres, je change de bord, sinon j’en crèverai, c’est sûr !

 

 

2 - L’annonce

 

— Papa, Maman, c’est décidé, je veux être danseuse professionnelle. (Un choc à la fois ! Si je leur dis que j’ai, encore plus secrètement, l’envie de devenir chanteuse, cela risque d’être trop et je ne voudrais pas que mes objectifs artistiques ne soient pas pris au sérieux… La dispersion ne sera pas au sujet du jour !)

— Ah bon ? mais d’où te vient cette idée ? de quoi vivras-tu ? et blablabla et blablabla… Mais tout en me posant ces questions, je vois dans leurs regards complices et amusés qu’eux aussi l’attendaient ce « Coming out ». Un petit sourire au coin des lèvres, leurs yeux qui pétillent… Qu’une surprise totalement feinte, en somme !

Après tout, ils avaient été les premiers à le sentir et me proposer, des années auparavant, de participer à la fameuse émission de l’Ecole des Fans présentée par Jacques Martin.

Ils n’opposent aucune résistance puisqu’ils savaient très bien que le jour où j’en prendrais moi-même conscience, rien ne m’arrêterait !

 

Mais dans un tel moment seul notre cœur de graine d’artiste, notre Fichu cœur de graine d’artiste parle…bien avant que notre cerveau n’ait eu le temps de connecter tous ses neurones.

 

— Bien sûr j’ai réfléchi ! C’est ça et seulement ça que je veux faire dans la vie. Je ne me vois pas rester dans un bureau des journées entières. Les autres artistes y arrivent… pourquoi pas moi ?!...

 

Pour l’heure, je suis loin d’imaginer que le chemin sera long, tortueux, plein d’embûches. Que rien de tout ce qu’on nous a appris dans les livres ne me servira quand je serai à Paris : Paris, la ville de tous les rêves et toutes les libertés. Et moi, Karine, petite provinciale de 20 ans, n’imagine rien de plus beau que cette future vie qui m’attend… je décide coûte que coûte de foncer tête baissée, la Vie d’Artiste sera bientôt mienne.

 

 

3 - Et maintenant 

 

Quel apaisement, j’ai trouvé ma voie et mes parents approuvent. C’est tellement rassurant de savoir enfin à quoi nous nous destinons. Ce sentiment de ne faire plus qu’un, entre son cœur et sa raison, est véritablement grisant, comme une fusion qui n’est plus qu’évidence… le soulagement total !

 

Allez, c’est bien tout cela mais passée cette euphorie, il va falloir trouver comment s’y prendre. Dans mon entourage, je suis seule à me diriger vers ce plan de carrière, personne ne peut me conseiller ! Vers qui vais-je pouvoir me tourner ? Ce choix de vie est tellement hors norme qu’il n’entre dans aucune case…

 

— Que veux-tu faire comme métier ?

— Danseuse.

— Danseuse ? Ah, bon, alors nous allons cocher la case « Autre » !

 

Fin des années 90, la comédie musicale vient à peine de retrouver de sa superbe grâce au succès de Notre Dame de Paris…cela ne s’était plus produit depuis l’époque de Starmania. La France est donc encore loin d’être au niveau des autres pays pour former ses jeunes artistes à la pluridisciplinarité. C’est en Angleterre et aux Etats-Unis que les Musicals (équivalent du terme Comédie Musicale pour nous en France) sont de véritables institutions et grâce à cela, les artistes profitent de formations extrêmement complètes. Mais le chant fait de toute façon partie de mon jardin secret et il n’est pas arrivé le jour où j’oserai dire à mes parents que j’aime cela par-dessus tout ! Loin de moi l’idée de chanter à la maison !

Et puis, au-delà du fait que je ne m’assume pas encore dans cet exercice, les rares fois où j’ai tenté de sortir quelques sons, mon père m’a fait comprendre que ses retours à la maison, le soir en rentrant du travail, ne méritaient pas d’être acclamés par mes débutantes prouesses vocales ! Je garde donc le développement de mes cordes et l’affinement de mes oreilles pour ma voiture ! Unique témoin de ma passion dévorante !

C’est donc d’abord comme danseuse que je vais tenter de faire mes premières armes dans ce métier.

 

Après quelques jours de flottement, je trouve une publicité dans un magazine de danse : celle d’une école professionnelle recrutant des élèves pour la rentrée prochaine. Voilà la solution : obtenir le sésame pour accéder à l’une de ces formations.

 

 

4 - Le concours d’entrée

 

La veille du Grand Jour, je n’arrive pas à trouver le sommeil. Des milliers de questions me trottent dans la tête mais la passion est plus forte que le reste et c’est la peur au ventre et les jambes cotonneuses qu’au petit matin, je prends mon sac contenant toutes mes affaires de danse. Je pars passer l’audition de toutes les chances, accompagnée d’une amie juste là pour me soutenir : « Merci ma belle ! »

 

Dans une telle situation le temps est comme suspendu : le ciel est bleu, les oiseaux chantent, chacun part à ses activités comme si de rien n’était et moi, dans ma tête, ça tourbillonne à n’en plus pouvoir, partagée entre l’envie de me cacher et l’envie d’y aller. Si seulement j’avais pu sauter cette étape et avoir tout de suite une réponse, je ne me serai pas fait prier !

Arrivée sur place, je suis dans mes « petits souliers ». Les anciens élèves toisent les petits nouveaux qui osent à peine traverser la cour pour aller s’inscrire au concours d’entrée. Rien de bien méchant dans le fond mais c’est déjà un petit aperçu de ce que le monde de la danse nous réserve une fois passé « professionnel » !

Au bureau d’accueil je prends mon numéro de passage à fixer sur mon collant. Je me dirige vers les vestiaires. Je n’en mène pas large : j’observe, j’analyse, je glane des informations par-ci par-là et je me sens à 10 000 lieux de cet univers…est-ce vraiment ma place ? Vais-je vraiment être à la hauteur ?

Ce jour-là, je suis envahie par mes premiers doutes et ce ne seront pas les derniers ! Vous a-t-on déjà dit qu’il n’y a pas plus angoissé qu’un artiste malgré toute la confiance narcissique dont il se croit doté ?!...

 

Les couloirs sont imprégnés de cette « agréable » effluve de transpiration : seul un sportif peut ressentir du bonheur à humer cette odeur de travail ! Moi j’adore !

Dans chaque recoin, des danseurs s’échauffent et s’étirent. Personne ne se connaît. Sur chaque visage je peux lire l’angoisse : « à quelle sauce va-t-on nous manger ? »

À mon tour, je trouve une place. Je vais pouvoir me contorsionner dans tous les sens, mélange de douleur et de bien être absolu. Je me laisse bercer par la musique qui passe sous la porte de la grande salle d’audition. Mon cœur est prêt à exploser. La peur est si grande que j’hésite à repartir !

Juste le temps d’y penser, il est déjà trop tard, on nous appelle. Mon amie me serre les mains et m’encourage de toutes ses forces. Me voilà au pied du mur, il va falloir tout donner. Un dernier regard entre elle et moi et je m’engouffre dans la salle où mon destin va se jouer.

 

Tout naturellement nous nous dirigeons vers la barre, prêts à nous mettre au travail et attendons les instructions.

Devant nous, de nombreux professeurs de danse assis à une grande table. Ils se présentent et nous expliquent le déroulement de l’audition :

 

– Se placer dans l’ordre des numéros attribués.

– Faire la barre d’échauffement classique en suivant les instructions du professeur affecté à cette tâche.

– Danser un bout de chorégraphie Jazz.

 

Rien de bien compliqué en somme mais leurs regards acérés nous intimident tous et nous font perdre un peu de nos moyens.

Dès les premières notes de musique le jugement débute. Pour être au mieux de notre forme nous nous concentrons au maximum. De tels efforts nous font transpirer deux fois plus qu’à

l’accoutumée. Tout en dansant j’essaie de situer mon niveau en me comparant aux autres. À mon grand soulagement, je ne suis pas si « à la rue » que cela !

Il y a bien sûr de tout dans ce groupe : des personnes très appliquées avec un placement parfait, une excellente exécution de chaque mouvement demandé, une tenue vestimentaire irréprochable sans qu’un cheveu ne dépasse des chignons plaqués. Ceux-là n’éprouvent pas la moindre difficulté à mémoriser instantanément ce que le professeur nous montre.

A l’inverse, il y a quelques « paumés », portant un semblant de survêtement pas du tout adapté à la pratique de la danse. Leurs cheveux sont en bataille voir même complètement détachés, leurs yeux sont hagards et le regard « copieur ». Leurs mouvements incontrôlés ont la délicatesse d’un éléphant ! Ont-ils seulement fait un jour de la danse ? Que font-ils là ? La situation est presque risible mais a, au moins, le pouvoir de me détendre !

Le temps paraît très long avant d’être libérée de cette salle des tortures !

À la sortie, je me sens soulagée d’être allée jusqu’au bout mais très inquiète sur le sort qui va m’être réservé…Vais-je recevoir une réponse positive dans quelques semaines ? Ma vie va-t-elle vraiment prendre le tournant tant souhaité ? L’impatience est le pire de mes défauts et l’angoisse celui de mes démons. Il va pourtant falloir que je compose avec. En attendant l’arrivée du facteur, je vais devoir poursuivre ma vie d’étudiante comme si de rien n’était !