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Derrière les portes

De
189 pages
Régine est toujours rentrée à la tombée de la nuit... sauf hier soir. Au fond, pas de quoi s'inquiéter. Une fille de dix-sept ans aussi ravissante qu'elle doit bien avoir quelque rendez-vous galant à honorer, d'autant que l'institutrice prétend qu'elle s'y connaît à faire tourner la tête des garçons.
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Enseignante dans un lycée français en Allemagne, puis architecte,Sylvie Giberta publié des romans pour la jeunesse chez Milan Presse. Avec Derrière les portes, elle signe avec talent son premier roman chezDe Borée.
DERRIÈRE LES PORTES
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
©
, 2010
SYLVIEGIBERT
DERRIÈRE LES PORTES
Prologue
Dès qu’il aperçut sa silhouette de violon qui ondul ait au loin, il sut que c’était elle. Ces courbes-là, il les aurait reconnues entre mille.
Quand il ne resta plus entre eux que la distance né cessaire pour apprécier le léger renflement qui étirait les plis de sa jupe , juste au-dessous de sa taille, il mit la jument au pas, réglant le battement des s abots sur le rythme des foulées de la jeune fille. Celle-ci ne se retournait pas. Pourtant, elle ne po uvait pas ne pas entendre le martèlement des fers qui produisait un son d’enc lume lorsqu’ils rencontraient l’un de ces gros galets incrustés dan s la terre du chemin. Irrité, il comprit qu’il avait raté son effet. Cet échec l’excita davantage. Il déclara d’une voix forte: «Quelle surprise! Ne serait-ce pas la merveilleuse Régine? ême emphaseC’est bien elle!» répondit la jeune fille avec la m narquoise, mais toujours sans daigner se retourner. Il frétilla sur sa selle, et la jument rattrapa la promeneuse en quelques foulées. «Alors, on se promène? Quel brillant esprit de déduction!» Il éprouva un petit chatouillement au creux de son ventre. Plus cette fille l’agaçait, plus il se sentait troublé… «Est-ce bien prudent, pour une belle jeune fille co mme toi, de sortir toute seule… avec la nuit qui va bientôt tomber? Mais je ne suis pas seule, puisque vous êtes là.» Mmmm! la petite garce avait l’acidité d’un citron. C’était délicieux. «Ça te dirait, ma jolie, une balade à cheval? D’abord, je ne suis pas “votre” jolie! Alors, demoiselle Régine, daigneriez-vous chevauche r ma misérable monture?» Elle cessa de mordiller le brin d’herbe qu’elle ten ait du bout des doigts et tourna enfin vers lui son regard de velours. «Vous me la prêtez?» Pris de court, il dégaina son rire le plus viril: «Tu ne doutes de rien, toi! C’est bien trop dangere ux, voyons! Si tu n’es jamais montée, tu pourrais abîmer ta jolie frimouss e. Allez! viens, je vais t’apprendre.» Du haut de son piédestal, il se pencha acrobatiquem ent vers elle et lui présenta sa main. Elle considéra cette main avec dédain. «Ou vous me laissez monter seule, ou vous pouvez pa sser votre chemin… Il n’est pas question que je monte avec vous sur ce tte jument.» Vexé et de plus en plus irrité par les résistances de la jeune fille, il se redressa en poussant un soupir d’exaspération. Un m oment, il fut sur le point de talonner la jument et laisser là cette prétentie use. Mais un regard vers la nuque soyeuse, où de petites boucles sombres échapp ées du ruban venaient
dessiner des arabesques, suffit à lui rendre sa détermination. «Eh bien! soit!» Il glissa à terre et, utilisant sa bombe comme un l arge chapeau emplumé, il exécuta un salut compli-qué en désignant sa monture . Elle le toisa avec méfiance, regarda la jument, le considéra à nouveau et finit par dire: «Alors éloignez-vous! Restez là, devant la jument.» Il hésitait, la considérant avec ce sourire renferm é de ceux qui mangent seuls une très bonne chose. Enfin il recula, persua dé qu’elle ne parviendrait pas à se hisser sur la selle sans son aide. Il se trompait: elle escalada la bête aussi lesteme nt que l’aurait fait un écureuil. Elle le dominait maintenant de toute la hauteur du garrot de l’animal. Sa jupe ample était remontée et découvrait un peu plus que ses genoux. Le jeune homme frissonna. «Qu’attendez-vous? Faites-moi passer les rênes! lui cria-t-elle, impatiente. tends au moins queOh! mais elle ne doute de rien, la belle Régine! At j’ajuste les étrivières.» Elle avait retiré son pied de l’étrier tandis qu’il trafiquait la boucle. Soudain, enfilant l’étrier libéré, il se hissa d’un bon derr ière la jeune fille. Son corps collé tout contre le sien, il frappa du talon le fl anc de la jument qui partit d’un galop accablé. Régine avait été surprise. Durant quelques instants , elle ne sut si elle devait tenter de sauter, s’emparer des rênes, ou bien mord re la main qui pétrissait maintenant sa poitrine. Elle opta pour cette derniè re solution et, dans un cri de douleur, la jument s’arrêta rudement. Pendant que l a bête renâclait, la jeune fille sauta à terre: «Pauvre type!» cracha-t-elle avant de s’enfuir.
Tandis qu’il la regardait s’éloigner, sautant comme une biche les aspérités du chemin, il murmura entre ses dents: «Espèce de sale garce, je finirai par t’avoir! Tu n e perds rien pour attendre…» Puis il suça pensivement le filet de sang qui coula it de sa main.
«Aujourd’hui, le presPytère est Pien trop grand pour le curé qui doit fort souvent y demeurer seul. Le froid gagne d’aPord le premier étage, où les chamPres vides ne sont plus jamais chauffées , puis une Ponne partie du rez-de-chaussée.»
Bernard ALEXANDRE, Le Horsain.
I
EGARDEZ! Celle-ci me semble assez réussie…» «R Elle posa son tricot sur ses genoux et examina la p hotographie qu’il lui tendait. Le papier, encore légèrement hum ide, était froid dans sa main. Il restait debout à côté d’elle. Elle n’avait pas b esoin de le regarder, elle savait qu’il souriait. Il était satisfait de son travail. Elle le connaissait trop bien maintenant pour ne pas sentir cela. «Je crois que je commence à savoir m’en servir», dit-il modestement. Et, après une pause, il ajouta: «C’est vraiment un très bon appareil photo.» Une semaine plus tôt, lorsqu’elle lui avait offert un Rolleiflex Automatic pour ses cinquante ans, il avait témoigné un tel émervei llement, mais aussi une telle maladresse pour la remercier, qu’elle avait c ompris que c’était la première fois de sa vie qu’il recevait un cadeau. Il avait longtemps tourné et retourné l’appareil ph oto dans tous les sens, dissimulant son émotion dans ces gestes lents et ap pliqués. Puis il avait respiré fort comme s’il sortait la tête de dessous l’eau et avait murmuré: «Merci Raymonde… merci beaucoup.» Le lendemain, il avait remisé avec tendresse et nostalgie son vieux Kodak Beau Brownie avec lequel il avait fait son apprentissage de photographe amateur. Il s’étai t silencieusement promis de l’utiliser encore de temps à autre, mais les nou velles possibilités qui s’ouvraient à lui avec le nouvel appareil avaient b ien vite étouffé ses remords. Pendant qu’il repensait à tout cela, elle continuai t à regarder, avec une attention de philatéliste, cette femme éblouie par le soleil qui souriait à l’objectif. D’un geste gracieux, la main droite lan çait quelques grains de blé à la volée, faisant jaillir comme un voile lumineux. Trois chats flairaient les graines sur le sol. Quant aux poules, elles picorai ent un peu plus loin les résidus du grain jeté lors des précédentes poses. E lle se souvenait qu’il l’avait fait se déplacer plusieurs fois. En ce qui concerna it ses prises de vue, il se montrait aussi maniaque qu’une vieille fille. Il traquait toujours avec opiniâtreté l’éclairage naturel idéal dont lui seul connaissait les critères. Elle esquissa enfin un sourire. «Alors, elle vous plaît? très lumineuseC’est une belle photographie… Vraiment très belle, aussi…» Elle ne cessa pourtant pas de l’examiner. Elle étai t satisfaite de constater que le visage rayonnant de lumière, avec son petit nez mutin, avait encore la fraîcheur de la jeunesse. Mais que penser de cette silhouette massive, comme ébauchée. Peut-être n’était-elle pas flattée par cette robe en tricot qui lui avait demandé tant d’heures de travail. Cependa nt, la robe n’était pas responsable de tout. Non. Il fallait s’y résoudre: elle allait avoir cinquante ans et elle ressemblait à une femme de cinquante ans. M algré tous ces arguments inspirés par le bon sens, elle ne parvenait toujour s pas à s’habituer à cette nouvelle image d’elle-même. Un jour, elle s’y habit uerait. Oui, mais ce jour-là elle serait déjà une autre; c’était comme ça la vie! Elle soupira. «J’ai l’impression que quelque chose vous chiffonne. Je me trompe?»
Elle prit conscience que, pendant tout ce temps, il n’avait pas cessé de l’observer. Et lui? Comment la voyait-il? La voyait -il vieillir? Voyait-il que tout au long de ces années, tout au long des portraits q u’il avait faits d’elle, la belle femme qu’elle avait été se transformait sournoiseme nt en vieille femme? «J’ai vieilli, vous ne trouvez pas?» Il resta interdit quelques secondes, la regardant c omme si elle avait blasphémé. Puis, en secouant lentement la tête, il dit de sa voix la plus grave: «N’oubliez jamais, Raymonde, que tout le monde n’a p as cette chance…» Après quoi, dans le bruissement de sa large soutane en mouvement, il avait rapidement regagné la pièce obscure qu’il appelait son «laboratoire», mais qui n’était rien d’autre qu’une souillarde, un déba rras où l’on rangeait les balais et où, sur des étagères, s’alignaient des bo caux de conserve et de confiture. Elle eut envie de rire toute seule. D’abord parce q u’être mélancolique, ce n’était pas dans sa nature. Mais surtout, ces sente nces de bonne vieille philosophie terrienne dont il avait le secret, elle trouvait cela réjouissant. Elle se sentait bien maintenant. Extrêmement bien. Le poêle ronronnait. Une douce chaleur l’engourdissait peu à peu. S’il t ardait trop à sortir de la souillarde, elle lui souhaiterait une bonne nuit à travers la porte et monterait se coucher. Elle tendit ses semelles vers le poêle pour emmagas iner un peu de chaleur avant d’affronter l’escalier glacial. À l’instant même où elle reposait les pieds sur le sol, elle perçut des petits coups frappés à la porte. Lorsqu’elle ouvrit, un gamin malingre s’engouffra e n même temps qu’un courant d’air glacé. D’un geste furtif, il ôta sa c asquette et la plaqua contre sa poitrine. Il était tellement essoufflé qu’il avait du mal à parler. «Qu’est-ce qui t’amène Pierrot? C’est le grand-père… Il va passer… Je viens cherche r M.le curé. Entre! Va te chauffer au poêle, petit. Je vais l’appeler.»
C’était ennuyeux d’interrompre le curé pendant ses rares moments de détente. Mais comment faire autrement? Elle toqua à la porte de la souillarde. «Curé! On vous demande. C’est pour le père Géraud. Pierrot est venu vous chercher.» Elle savait qu’il en aurait pour quelques minutes; le temps de suspendre la dernière photo sur la corde à linge et de verser le contenu des bacs dans des jerricans. Le gamin était resté près du poêle. Il tendait ses mains cramoisies au plus près de la fonte vibrante. Au-dessus de son petit c orps parfaitement immobile, sa tête se dévissait dans toutes les directions, ra pide et souple comme une tête de moineau. Raymonde l’observait, amusée. Il y avait tant de choses à voir dans cette maison! Tant de choses qu’il n’y av ait pas chez lui. Un ensemble de meubles élégants et de bibelots précieu x qu’elle avait apportés avec elle. Des gravures et des aquarelles sur les m urs. Des rideaux de cretonne encadrant les fenêtres. Tout un décor de m aison douillette et cossue. «Attention Pierrot! N’approche pas tes mains si prè s du poêle, tu vas