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Des garçons épatants

De
302 pages

Trois paumés magnifiques sont les héros de cette histoire mise en scène avec maestria par l'auteur des Aventures de Kavalier & Clay et du Club des policiers yiddish. Grady Tripp, prof de lettres en mal d'inspiration, doit remettre un manuscrit à son éditeur lors d'un festival de littérature au moment même où sa femme – troisième en titre – le quitte et où sa maîtresse lui annonce qu'elle est enceinte. Son éditeur Teddy Crabtree n'en a que faire. Abonné aux sensations fortes, il est seulement avide de récupérer le livre. James Leer enfin, fervent disciple de Tripp et petit génie incompris qui cultive une attirance morbide pour les suicides de stars, doit être empêché d'en commettre un à son tour ! Ce petit monde va s'agiter avec une belle énergie pour le plaisir du lecteur parfois incrédule mais enthousiaste jusqu'au coup de gong final. Parvenir à marier les ressorts de la comédie la plus efficace et la peinture réaliste des petits drames de la vie qui font la condition humaine, tel est le tour de force littéraire réussi par Michael Chabon dans ce roman, son deuxième après les fameux Mystères de Pittsburgh. Hollywood ne s'y est pas trompé, qui a convoqué rien moins que Michael Douglas pour interpréter le rôle principal de l'adaptation confiée au réalisateur Curtis Hanson.





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L’auteur remercie Mary Evans et Douglas Stumpf, le Tigre et l’Euphrate de ce petit empire.

Ils pouvaient penser ce qu’ils voulaient, mais je n’avais pas du tout l’intention de me noyer.

Je voulais nager jusqu’à ce que je coule – et ce n’est pas du tout la même chose.

Joseph CONRAD

Le premier écrivain que j’aie connu en chair et en os signait August Van Zorn et vivait à l’hôtel McClelland dont ma grand-mère était propriétaire. Il occupait la dernière chambre au sommet de la tour et il enseignait la littérature anglaise à Coxley, un établissement qui se trouvait sur l’autre rive de la Petite Pennsylvanie, la rivière qui coupait notre ville en deux.

Le vrai nom de cet homme était Albert Vetch. Je crois que son grand sujet était Blake ; je me souviens en tout cas d’un poème, « The Ancient of Days », dont il gardait une épreuve encadrée, clouée sur un papier peint décollé aux couleurs fanées, au-dessus d’un valet de nuit en bois à larges épaules rondes qui avait appartenu à mon père. La femme de M. Vetch était entrée au sanatorium près d’Erie après la mort de leurs deux garçons, des adolescents, à la suite d’une explosion dans un jardin. Elle n’en avait plus bougé. J’ai toujours eu l’impression que le mari écrivait plus ou moins pour gagner l’argent nécessaire à son séjour. Il pondait des centaines d’histoires d’horreur et nombre d’entre elles paraissaient dans des revues de l’époque, Contes bizarres, Histoires étranges, Le Donjon noir, etc. Elles étaient d’un genre plutôt gothique, inspiré de Lovecraft. L’action se passait toujours dans des petites villes tranquilles de Pennsylvanie qui, par malheur, se trouvaient construites sur des sites hantés par des divinités bizarres assoiffées de sang, des lieux de torture iroquois, ou que sais-je. Sa phrase était brève et pleine d’ironie, avec, de temps en temps, des audaces imprévues. Plus tard, j’y découvris un écho dans les histoires de John Collier. Il travaillait le soir, au stylo à plume, dans un rocking-chair dont les accoudoirs décrivaient de larges arabesques. Une couverture de trappeur lui couvrait les genoux. Sur la table devant lui trônait une bouteille de bourbon. Quand son travail progressait selon ses vœux, on entendait son manège à travers tout l’hôtel endormi : tandis qu’il infligeait à ses héros le sort affreux où les précipitaient leurs passions innommables, il se balançait comme un fou sur ce fauteuil.

Dans les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, les histoires sanguinolentes ne connurent plus le même succès, et les enveloppes vergées portant de prestigieuses adresses new-yorkaises qui atterrissaient sur le plateau du service à thé juché sur le piano de ma grand-mère se firent de plus en plus rares. Bientôt le facteur n’en apporta plus aucune. Je crois savoir qu’August Van Zorn essaya de réagir. Dans un premier temps il changea de décors et se convertit à la banlieue. Ensuite, il accentua le côté humoristique de ses écrits. Il essaya, sans succès, de vendre des histoires pince-sans-rire à la revue Collier’s et au Saturday Evening Post. J’atteignais quatorze ans, âge auquel j’aurais pu apprécier les œuvres de cet auteur bizarre – d’ailleurs, en voilà douze qu’il vivait sous le même toit que grand-mère et moi –, lorsqu’un lundi matin Honoria Vetch, sa femme, se jeta dans la petite rivière impétueuse qui longeait le sanatorium et traversait la ville avant d’aller se mêler aux eaux boueuses de l’Allegheny. On ne retrouva jamais son corps.

Le dimanche suivant, au retour de l’église, ma grand-mère m’envoya porter son déjeuner, là-haut, à M. Vetch. Normalement, c’était elle qui s’en chargeait. Elle prétendait que ni moi ni M. Vetch n’étions capables de résister à la tentation de perdre notre temps ensemble en bavardages. Ce dimanche-là, elle apprécia encore moins que d’habitude que M. Vetch n’allât pas à la messe. Elle voulut marquer le coup : elle prépara deux sandwiches au poulet dont elle enleva la croûte, les disposa sur un plateau avec une salière, une pêche blanche et la Bible du roi Jean, puis elle m’envoya le trouver dans sa chambre. Je l’y ai trouvé, en effet, un petit trou roussi à la tempe gauche, assis sur son fauteuil à arabesques qui se balançait encore. Malgré son amour de la littérature sanglante et contrairement à mon père qui, d’après ce que j’ai pu comprendre, était parti de façon très vilaine, Albert Vetch avait soigné sa sortie en s’efforçant de saigner le moins possible.

J’ai dit qu’Albert Vetch était le premier écrivain en chair et en os que j’aie rencontré ; non pas parce qu’il était parvenu un temps à vendre ses écrits aux magazines, mais tout simplement parce qu’il était le premier chez qui j’aie observé cette maladie nocturne dont les symptômes étaient le rocking-chair, la bouteille de bourbon veillant au coin de la table et l’œil de l’insomniaque écarquillé jusqu’au milieu de la journée. En fait, maintenant que j’y pense, il était le premier représentant de cette espèce que j’aie croisé dans une vie encombrée de rencontres avec ces rongeurs aigris que sont les écrivains. Il était pour moi l’archétype de ceux que mon métier m’a obligé à fréquenter depuis lors. J’espère seulement que ce n’est pas moi qui l’ai inventé.

L’histoire d’August Van Zorn et celles qu’il racontait rôdaient dans ma mémoire ce vendredi quand je suis allé chercher Crabtree à son avion. Je ne pouvais pas m’empêcher, chaque fois que je revoyais Terry Crabtree, de me souvenir des nouvelles qu’écrivait cet auteur cinglé. Notre longue amitié avait trouvé son origine, en quelque sorte, à l’ombre d’August Van Zorn, à l’ombre précisément de cette abjecte défaillance qui avait contribué à réduire en miettes l’esprit d’un homme que ma grand-mère comparait à un parapluie retourné. D’ailleurs, mon amitié avec Crabtree avait fini, après vingt ans, par offrir le même paysage que l’une de ces villes où se déroulaient les histoires de Van Zorn : une espèce de structure érigée, on ne savait trop comment, sur une croûte très mince de réalité sous laquelle se tenait tapie une Chose monstrueuse, avec un œil jaune à moitié ouvert qui vous scrutait attentivement. Trois mois plus tôt, on avait annoncé que Crabtree était nommé au comité d’organisation du Festival littéraire de l’année – je m’étais débrouillé pour lui obtenir cela – et depuis, malgré le nombre de ses messages, je ne lui avais parlé directement qu’une seule fois, cinq minutes, un soir de février. Ayant pris un léger coup dans l’aile après une soirée chez le recteur, j’avais fait un saut à la maison pour mettre une cravate et ressortir avec ma femme, dont le patron donnait une autre soirée du côté de Shadyside. Je fumais un pétard tout en parlant à Crabtree, et je m’accrochais au téléphone comme à une poignée de coursive. Je me voyais lancé au milieu d’un vaste, d’un interminable tunnel où le vent sifflait, mes cheveux me giflaient le visage et ma cravate flottait derrière moi comme un étendard. J’avais beau me rendre compte que mon ami, à l’autre bout, me parlait sur un ton de reproche et qu’il était fâché, tout en m’accrochant au combiné je voyais ses mots filer à toute allure devant moi, dans la tempête, comme un vol de papiers gras, et je les saluais au passage. Je me souviens, ce vendredi, pour la première fois dans l’histoire de notre amitié, je n’étais pas impatient de revoir Crabtree. On peut même dire que je le craignais.

Je me souviens aussi que j’ai renvoyé mes grands élèves assez tôt ce jour-là. Le prétexte était le Festival littéraire. En quittant la salle tout le monde regardait ce pauvre James Leer. J’ai fini de rassembler les exemplaires annotés et les critiques de sa dernière et bizarre nouvelle, je les ai bouclés dans mon attaché-case, j’ai enfilé mon manteau, mais au moment où je m’apprêtais à quitter la classe j’ai vu ce garçon assis là, devant moi, au fond, parmi les chaises vides. Il fallait que je le console d’une manière ou d’une autre. Pendant la séance, les autres lui étaient littéralement tombés dessus. Visiblement, il souhaitait que je lui dise un mot, mais j’étais en retard, il fallait que j’aille à l’aéroport, en plus ce garçon m’énervait depuis toujours avec son côté tête à claques. Alors je me suis contenté d’un au revoir et j’ai filé vers la porte. « S’il vous plaît, éteignez la lumière », m’a-t-il dit de sa petite voix étranglée qui s’achevait toujours dans une sorte de souffle inaudible. Je sais bien que je n’aurais pas dû, mais je l’ai fait. J’ai éteint la lumière. Ce genre de truc figurera un jour sur mon épitaphe. Ma pierre tombale sera probablement couverte d’épisodes semblables, tristes à mourir. Ils seront imprimés serrés, en tout petits caractères.

J’ai donc laissé James Leer assis seul dans le noir. Quand je suis arrivé à l’aéroport, il me restait une demi-heure avant l’atterrissage de Crabtree, ce qui m’a permis de rester dans ma voiture, sur le parking, et d’y fumer un bon petit joint en écoutant une cassette d’Ahmad Jamal. Autant être franc : j’avais prévu de m’accorder cette demi-heure en abandonnant mes élèves à leur sort. Avec les années, j’avais renoncé à pas mal de vices, le whisky, les cigarettes, les variétés de drogues qui vous fâchent avec les lois de la gravité, mais je dois reconnaître qu’avec la marijuana je vivais toujours une liaison sans orage. Or, justement, de la californienne de Humboldt County, odorante à souhait, m’attendait dans la boîte à gants au fond d’un sachet en plastique.

Crabtree est sorti de l’avion. Il tenait un petit sac de toile, au bras son costume enveloppé dans une housse. À son côté, quelqu’un de grand, de séduisant, aux longues boucles noires, portant un manteau d’un rouge agressif, une robe noire, des talons aiguilles du genre piloti, noirs également. Elle était en train de pousser un rire chatouillé, Crabtree venant de lui souffler quelque chose de drôle du coin des lèvres. Je dis elle, mais dès le début je n’ai pas eu l’impression d’avoir affaire à une femme, bien que je n’aie pu me faire immédiatement une opinion plus complète à ce sujet.

— Tripp ! s’est exclamé Crabtree en tendant vers moi sa main libre.

Il a fini par me prendre dans ses bras et pendant une ou deux secondes nous sommes restés enlacés. J’essayais de me figurer, d’après la façon dont résonnait contre moi sa cage thoracique, si ce gars-là m’aimait encore.

— Je suis content de te revoir. Comment ça va ?

J’ai fait un pas en arrière ; il arborait une expression distante assez fréquente chez lui, un regard dur et brillant, mais il ne semblait nourrir aucune animosité à mon égard. Avec l’âge il s’était laissé pousser les cheveux. Les hommes de quarante ans font souvent ça pour rester dans le coup et parce que leur calvitie les y oblige. Mais Crabtree plaçait sa vanité ailleurs, sur un autre terrain : il avait de beaux cheveux, épais, et dont la couleur noisette se répandait sur ses épaules avec grâce. Il portait un imperméable à ceinture d’une discrète couleur olive sur un superbe costume – le genre de vêtement italien dont le vert soyeux et métallique évoque à peu près le verso des billets d’un dollar –, une paire de mocassins de cuir tressé sans chaussettes, et des lunettes d’écolier que je ne lui avais jamais vues auparavant.

— T’as l’air en superforme, lui ai-je dit.

— Je te présente Grady Tripp, et voici Mlle Antonia… euh, Antonia.

— Sloviak, a dit la personne à son côté, d’une voix normale, enfin, normale pour une jolie femme. Enchantée, a-t-elle ajouté.

— C’est marrant, non ? Elle vit à deux pas de chez moi sur Hudson.

— Salut, ai-je dit. Ça tombe bien, c’est ma rue préférée à New York.

J’étais en train d’essayer de me livrer à une discrète étude de l’architecture des voies respiratoires supérieures de Mlle Sloviak, mais un foulard à motifs rouges, qu’elle portait autour du cou, m’empêcha d’aller très loin. C’était déjà le genre de détail propre à éveiller les soupçons.

— Vous avez des bagages ?

Crabtree a gardé son sac de toile et m’a tendu sa housse à costume, dont la légèreté m’a frappé.

— C’est tout ?

— Oui, c’est tout. Tu crois qu’on peut raccompagner Mlle Sloviak ?

— Mais oui, il n’y a pas de problème, ai-je répondu, non sans un discret sursaut d’appréhension, parce que je commençais à me douter de la soirée qui nous attendait.

Cette lueur qui brillait dans le regard de Crabtree, je la connaissais trop bien. Il me regardait comme sa chose, sa créature, un être modelé par ses mains, conçu par son cerveau, auquel il s’apprêtait à mettre la dernière touche ; une fois qu’il aurait pressé le bouton j’allais me mettre à tituber, raide, à travers la campagne, à courser les filles naïves, à porter la désolation dans les fermes. C’était la première étape d’un plan diabolique qui en comportait beaucoup d’autres. C’était justement cette nuit-là, je le devinais, que Crabtree avait résolu d’emmerder le monde impitoyablement. Si Mlle Sloviak n’était pas déjà un travesti, il aurait à tous les coups trouvé le moyen de la convertir.

— C’est un hôtel ?

— Non, je vis vraiment là, dit Mlle Sloviak en rougissant légèrement. Enfin, mes parents. À Bloomfield exactement. Mais si vous me laissez en ville ça ira, je prendrai un taxi.

— De toute façon, il faut qu’on aille en ville, ai-je dit directement à Crabtree (je voulais montrer par là que je n’avais affaire qu’à lui et que je considérais Mlle Sloviak comme un imprévu temporaire). Il faut qu’on aille chercher Emily.

— C’est où, déjà, ce dîner ?

— À Point Breeze.

— C’est loin de Bloomfield ?

— Non, pas très.

— Parfait, déclara-t-il.

Il prit le coude de Mlle Sloviak en se dirigeant vers la livraison des bagages. De toutes ses jambes grêles, il s’efforçait de lui emboîter le pas.

— Allons, tu viens, Tripp, me dit-il comme je traînais derrière eux.

Leurs bagages tardèrent à apparaître sur le tapis et Mlle Sloviak en profita pour disparaître aux toilettes – les toilettes pour dames, évidemment. Crabtree et moi nous échangions des sourires.

— Toi, t’es encore en pleine défonce, m’a-t-il dit.

— Pauvre con, ai-je répondu. Ça va comment, en ce moment ?

— Au chômage.

Ce qui n’avait pas l’air de le troubler exagérément.

J’ai esquissé un sourire, mais j’ai compris, à un vague tressaillement de sa mâchoire, qu’il ne plaisantait pas.

— Tu t’es fait virer ?

— Pas encore. Mais j’ai l’impression que ça ne va pas tarder. Bah, ça ira. J’ai passé la moitié de la semaine au téléphone et déjeuné avec pas mal de gens.

Il jouait des sourcils et multipliait les sourires comme si ses ennuis étaient une source d’amusement. Terry Crabtree présentait une fameuse couche d’autodérision. J’ai vraiment eu l’impression que ça l’amusait, d’un certain point de vue.

— Mais quelque chose m’a dit qu’on ne se bousculait pas en ma faveur.

— Bon Dieu ! Terry, je ne comprends pas, qu’est-ce qui s’est passé ?

— Restructuration.

Mon éditeur, Bartizan, avait été racheté deux mois plus tôt par Bicero Verlag, un gros groupe allemand. Depuis lors, des rumeurs insistantes de grande lessive couraient les couloirs ; elles étaient remontées jusqu’à Pittsburgh.

— J’ai l’impression que je n’ai pas le profil qui convient à la nouvelle direction.

— Lequel ?

— La compétence.

— Où vas-tu aller ?

Il a secoué la tête comme pour s’ébrouer.

— Alors, comment tu la trouves ? Je veux dire Mlle Sloviak. Elle était à côté de moi dans l’avion.

Un signal d’alarme s’est élevé derrière nous ; le manège à bagages allait s’ébranler. Nous avons sursauté.

— Tu te rends compte un peu ? Tu n’imagines pas le nombre d’avions que j’ai pu prendre en ruminant l’espoir que le hasard me placerait à côté d’une fille comme ça. Et il faut que ça m’arrive sur la ligne de Pittsburgh ! Tu crois que ça pourra sauver Pittsburgh au jour du Jugement ?

— Quoi ?

— Que Mlle Sloviak soit d’ici ?

— C’est un travelo, cette fille.

— Merde alors, dit-il, apparemment touché.

— T’es pas de mon avis ?

— Je parie que c’est son bagage, là.

Il désigna une grosse valise rectangulaire en cuir moucheté enveloppée dans un plastique genre housse de canapé. Le tout s’extrayait péniblement des lames de caoutchouc.

— Sans doute qu’elle ne veut pas la salir, a dit Terry.

— Terry, que vas-tu devenir ?

Je sentais comme l’écho de la sirène d’alarme se propager dans ma poitrine. (Et moi, me disais-je, que vais-je devenir, hein ? Que deviendra mon livre ?)

— Depuis combien d’années es-tu chez Bartizan, maintenant ? Dix, non ?

— Si tu ne comptes pas les cinq dernières années, ça fait dix.

Il s’était tourné vers moi, le visage apaisé. Ses yeux exprimaient cet éternel mélange de goguenardise et d’affection dont j’avais l’habitude ; tout comme je savais, d’ailleurs, avant qu’il n’ouvre la bouche, ce qu’il allait me dire.

— Et ton livre, ça va comment ?

J’étais en train d’attraper la valise de cuir.

— Oh, ça va.