Des larmes d'espoir

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John, un jeune irlandais, découvre un adolescent africain désemparé sur la côte sud de Ténériffe où la mer l’a jeté la nuit précédente alors qu’il débarquait avec d’autres clandestins dans la tempête.
L’Irlandais, plongé dans une profonde dépression due à un événement tragique vécu dans le passé en Irlande, décide de l’aider, poussé par des souvenirs et des rêves qui ne cessent de le tourmenter et que peuple un jeune noir.
La vie réunit plusieurs personnages qui n’avaient rien en commun, ni l’origine (Mali, Irlande, Espagne) ni la culture. L’histoire de chacun rejoint celle des autres et décrit de manière intime la douloureuse situation des émigrés aujourd’hui.
Un roman plein de sensibilité qui nous entraîne de l’île de Ténériffe, à l’Irlande, en passant par la France et La Nouvelle-Calédonie.


Publié le : lundi 24 février 2014
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EAN13 : 9782332657282
Nombre de pages : 268
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ISBN numérique : 978-2-332-65726-8

 

© Edilivre, 2014

– 1 –

Le soleil projetait sans pitié ses rayons à la verticale sur ses épaules, tandis qu’une légère brise marine était impuissante à le soulager de cette asphyxiante chaleur. A chaque pas, ses chaussures de sport pesaient sur les pierres du chemin. Il avançait à rythme lent mais continu. Il n’était pas facile de courir vite dans cette zone désertique parsemée de roches volcaniques et de cailloux où le temps et les rares promeneurs qui passaient par là avaient fini par tracer un chemin parallèle à la côte. Il connaissait bien ce circuit qu’il parcourait presque chaque jour pour rester en forme. Chaque pierre, chaque bosse, chaque montée ou descente lui étaient devenues familières. Il garait sa voiture en bordure d’un petit lotissement coincé entre une haute falaise et l’océan et courait le long de la côte bordant cette réserve naturelle, sauvage et protégée appelée « malpais » jusqu’à atteindre le phare de Rasca, pointe sud de l’ile de Ténériffe. Après une brève pause, il reprenait le chemin inverse au même rythme. La solitude, le silence et les tons verts, jaunes et bruns du paysage qui composait une palette de nuances variables selon le moment de la journée et lui donnaient la sensation de se fondre dans ce milieu sauvage.

Aujourd’hui, la mer était calme qui bordait le rivage d’une mince ligne d’écume blanche. Certains jours, cette écume explosait dans l’air avec violence après avoir heurté les rochers. Peu de gens osaient se baigner ici comme étaient rares les embarcations qui se risquaient à approcher le rivage parsemé de récifs à fleur d’eau.

L’état du sentier l’obligeait à concentrer son attention sur le sol pour lui éviter de se tordre la cheville dans un trou, de s’égratigner en effleurant un buisson ou buter sur une pierre tranchante. De temps à autre, il jetait un coup d’œil à droite, à gauche et loin devant lui pour surveiller l’horizon.

Il courait depuis une dizaine de minutes, le silence était total, les gouttes de sueur inondaient son torse nu et son dos pour mourir sur la ceinture de son short qui peu à peu prenait une couleur foncée. Il ne portait que ce vêtement, des baskets et une casquette dont la visière lui protégeait le visage. Son corps bronzé brillait sous le soleil. Il accusait une bonne trentaine, semblait de constitution robuste sans surplus de graisse, ses jambes s’étaient musclées au fur et à mesure des kilomètres parcourus. Quant à la couleur de ses cheveux, mélange de blond et de roux, elle trahissait ses origines saxonnes.

On était aux alentours de midi. Sa respiration saccadée s’accordait aux mouvements de ses membres : en sportif confirmé, il aspirait deux fois par le nez, expirait deux fois par la bouche, au rythme d’une machine bien réglée. Soudain, il arrêta sa course. Un fait inhabituel et même étrange attirait son attention. Pour mieux observer et comprendre ce qui l’intriguait, il se remit en marche. Le paysage verdâtre et marron était parsemé de taches bleues qui semblaient trembloter sous la brise. En s’approchant, il découvrit qu’il s’agissait de sacs en plastique, accrochés ça et là aux buissons épineux. Il distinguait à présent des taches sombres sur le sol en divers endroits. Le mystère se dissipait peu à peu à mesure qu’il avançait. Sur un espace d’environ cent mètres de long sur vingt de large, parallèlement à la côte, des vêtements, des chaussures, des objets disparates et ces sacs déchirés parsemaient le sol.

Les vêtements étaient regroupés en tas comme quand les baigneurs sur la plage se dévêtissent avant d’aller à l’eau, pantalons par-ci, chemises et tee-shirts par là. John stoppa pour observer la scène avec plus d’attention encore ; ce qu’il avait vécu le matin même lui revenait soudain à l’esprit.

Comme chaque jour, aux alentours de huit heures, il était entré au supermarché proche de chez lui, avait pris du pain pour son petit déjeuner et « El Dia », le quotidien du coin avant de se diriger vers la caisse. Tandis qu’il préparait sa monnaie, Maria, l’employée de service, lui montra un article paru en première page du journal.

– Vous avez vu ce qu’il s’est passé cette nuit à Palm-Mar ?

John la regarda surpris.

– Une « patera » s’est échouée tout près d’ici.

– Une quoi ? lui demanda John.

– Vous savez bien… Une « patera », cette espèce de rafiot de fortune qui amène les immigrants africains en cachette la nuit. Moi, j’étais au courant avant les journaux, ma tante qui habite par ici m’a dit que la nuit dernière on a entendu des voix, des cris et tout ! On a prévenu les flics de la Guardia civil, il paraît qu’ils les ont tous arrêtés. Ma tante les a aperçus tôt ce matin en partant travailler, ils étaient alignés comme des sardines sur le bord du trottoir. Quelle horreur !

John réagit en hochant plusieurs fois la tête, les yeux écarquillés et les sourcils relevés. Sa façon à lui d’exprimer sa stupéfaction. Il en apprenait des choses. A dire vrai, ça ne le surprenait plus tellement car dans le coin on commençait à s’habituer à ce fait divers qui se produisait au moins une fois par semaine. Chacun savait que, dans les îles, le nombre de clandestins était en hausse constante. Il paya et s’en alla, laissant Maria avec ce qu’elle croyait être un « scoop ». Il se mit à rigoler en pensant qu’aucun client de passage au supermarché ce jour-là n’échapperait aux commérages de Maria et de sa tante chérie.

Il rentra chez lui déjeuner et laissa négligemment le journal sur la table. Pourtant, en terminant de siroter son café, il jeta un œil distrait sur la dernière page comme il le faisait quand il était pressé. Puis il nettoya la vaisselle et rangea la maison avant de partir faire son footing quotidien.

C’est donc ici qu’ils ont débarqué cette nuit, pensa John en regardant autour de lui. L’endroit où il se trouvait surplombait d’un mètre à peine le niveau de la mer et la quinzaine d’autres qui séparaient le sentier du bord de l’eau étaient couverts de rochers travaillés par l’érosion et affleurant seulement à marée basse. Planté là, les bras ballants, John dirigea son regard vers l’océan qui brillait sous le soleil comme un miroir. L’océan atlantique semblait s’être calmé après une nuit de tempête.

Dans sa tête commença à se dérouler l’horrible film de ce qui avait dû se passer ici durant la nuit. Une nuit d’encre, sans lune, plus noire encore que ceux qui avaient échoué en cet endroit désolé. Il ne put s’empêcher d’imaginer les centaines de roches abrasives plantées au hasard sur le rivage, parmi lesquelles il est difficile de se faufiler quand les vagues ne cessent de les couvrir et découvrir sans fin. Et ces corps fragiles, affamés, épuisés pour la plupart, projetés sur ces récifs impitoyables propres à les broyer dans la tourmente des rouleaux, ces êtres sans défense qui ne voient pas où ils vont, ignorent où ils sont et dont le seul but est de surmonter cette ultime épreuve avant d’accéder enfin à ce qu’ils croient être leur Terre promise. John les imagine ballotés comme des fétus de paille, il devine leurs clameurs de douleur et de peur au milieu de la tempête. Leur martyre a pu se prolonger car franchir cette barrière du premier coup est réputé impossible. Combien de fois chacun d’eux a-t-il été jeté sur les récifs pour être ensuite aspiré par le reflux, proie fragile qui lutte désespérément pour se mettre debout, échapper aux éléments déchaînés, guidée par son instinct de survie en espérant que la déferlante finira par le pousser dans la bonne direction. Le film se déroule et John essaie de comprendre comment ces zombies à peau noire ont fait pour se protéger, bras en avant, corps et jambes heurtant ces blocs abrasifs, tentant de s’agripper à la moindre aspérité pour ne pas perdre les quelques mètres gagnés, avant que ne les submerge la vague qui les obligera à tout recommencer. Ils ne sentent pas les douleurs provoquées par les écorchures parsemées sur leur corps, surtout genoux et tibias. Il leur faut se sortir de là coûte que coûte. Ils y sont finalement parvenus, mais au prix de quels sacrifices…

Un long moment immobile, plongé dans sa réflexion, John revient à la réalité, il se déplace lentement d’un paquet de vêtements à un autre en quête d’un détail, d’un élément qui lui permettrait de mieux cerner la personnalité de ces fantômes en chair et en os qui ont laissé ici tant de traces. Il avait entendu dire que les immigrants transportaient des vêtements secs de rechange dans des sacs en plastique pour les protéger de l’humidité. Il les trouvait à ses pieds, tremblotant sous la brise, leur mission accomplie. Il poursuivit son inspection. A l’évidence, cinq où six personnes s’étaient changées là, deux ou trois un peu plus loin. Il fit quelques pas en direction du rivage et dans un recoin, entre deux rochers, trouva un pantalon, une chemise et une trousse de toilette entrouverte laissant voir une brosse à dents et d’autres objets. Sceptique, il se demanda pourquoi les avoir largués à cet endroit après avoir connu une traversée aussi mouvementée. L’obscurité et la panique étaient sans doute l’explication. Cela lui faisait penser aux scènes de champs de bataille au lendemain d’un combat, quand règne un silence de mort dans un paysage couvert de toutes sortes d’objets hétéroclites abandonnés, alors que la paix du lieu recouvre d’un voile pudique l’horreur de la veille.

Ce qu’il a découvert l’a affecté. Bien sûr, confortablement installé dans son sofa, il n’avait pas été sans lire d’un œil intéressé quelques articles sur le sujet mais aujourd’hui, il en est le témoin et ça le touche soudainement.

Un quart d’heure a passé. Il ne peut rien faire d’autre que continuer sa course mais ce qu’il vient de voir ne le quitte pas. C’est un drame qui n’a jamais été son pain quotidien. « Tant d’événements horribles dont nous avons connaissance mais qui ne nous concernent pas arrivent quotidiennement », pense-t-il, « nous les mettons de côté pour mener notre petite vie médiocre, mais, quoi qu’on fasse, c’est la vie ». Il continue donc à courir parce que c’est dans ses habitudes de courir, il va jusqu’au bout de son parcours. Au retour tout en cheminant à son rythme, il retraverse la zone pour l’observer un peu mieux. Il lui vient même l’idée que certains naufragés pourraient être restés cachés dans les parages. Cette pensée le fait sourire parce que ceux qui auraient réussi à échapper à la police doivent être bien loin à l’heure qu’il est.

De retour chez lui, il se dirige vers la table où il avait laissé le journal. Il veut en savoir davantage et dans les pages centrales, il tombe sur un article qui a pour titre : « 95 immigrants débarqués cette nuit sur la côte d’Arona et placés en détention ».

« Les subsahariens sont arrivés à bord d’une embarcation trouvée abandonnée et presque coulée à 200 mètres de la zone protégée de RASCA tandis que huit autres pateras ont laissé deux cent quatre autres sans papiers sur l’île de Fuerteventura.

Santa Cruz de Tenerife, vendredi 9 janvier.

Le nombre d’immigrants placés en détention aux Canaries dans les dernières heures s’élève désormais à 299. 204 ont été capturés à Fuerteventura, et 95 sur la commune d’Arona, selon les sources de la guardia civil et de la police nationale.

Durant la matinée de mercredi dernier et avec l’appui des hélicoptères de la guardia civil et de patrouilles provenant de plusieurs postes du sud de Ténériffe (Playa de las Americas, Granadilla de Abona, Guia de Isora) ont été localisés les clandestins débarqués sur nos côtes, soit un total de 95 personnes qui étaient dispersées dans la zone.

Selon les premières investigations, ces sans papiers seraient arrivés sur une embarcation de 25 mètres et auraient tenté d’atteindre le rivage à bord d’un bateau pneumatique.

Leur port d’embarquement pourrait être Dakar. La barque a été trouvée à moitié coulée à 200m de la zone protégée de RASCA. Ces sans papiers parmi lesquels deux femmes sont d’origine subsaharienne : Lybie, Gambie, Guinée-Bissau, Sierra-Leone, Cameroun, Zaïre, et Congo.

Après examen médical, neuf d’entre eux ont été admis à l’hôpital sud de Ténériffe et deux envoyés dans la capitale, à l’hôpital universitaire de la Candelaria.

Hier à midi, les volontaires de la Croix-Rouge ont apporté au centre de détention du poste de police de Playa de las Américas des couvertures, de la nourriture, des boissons et des kits de toilette destinés aux immigrants.

La Guardia civil avait commencé à se mobiliser dès mercredi à 21.20, suite à l’appel d’une personne de la localité de Palm-Mar, faisant part de la présence d’un grand nombrede gens d’origine subsaharienne qui auraient pu arriver par voie maritime.

Maria avait donc raison, pensa-t-il. Comment un tel drame peut-il se résumer en un article aussi succinct ? Il referma le journal et retourna à ses occupations. Ce qu’il avait vu le matin l’avait sans aucun doute affecté mais que pouvait-il y faire ?

Le lendemain, comme chaque jour à cette heure, John gara sa voiture en bordure du même lotissement que la veille et après avoir mis ses baskets et fait quelques étirements, il entreprit de courir sur le chemin qui le conduirait une fois encore au phare de Rasca. Il évitait de se relâcher dans son programme car la saine fatigue que lui procurait cette activité physique lui était nécessaire pour dormir la nuit suivante. Il craignait tellement de rester éveillé dans son lit et d’avoir la visite de ces vieux fantômes qui réapparaissaient dès que lui baissait pavillon. Cette maudite lumière orange implantée dans sa tête se mettait alors à tourner sans fin, le torturait sans répit de jour comme de nuit. Il pensait ne jamais pouvoir s’en libérer. Au début, il avait espéré qu’avec le temps cette angoisse disparaîtrait mais il n’en était rien.

Ce qu’il avait vu la veille, il l’avait refoulé au fond de son subconscient et n’y avait plus pensé jusqu’au moment où il passa de nouveau par là. Rien n’avait changé si ce n’est quelques taches bleues parvenues à échapper à l’emprise des buissons pour s’en remettre au bon vouloir du vent. Il ralentit le rythme, fit quelques pas en marchant, jeta un coup d’œil à la ronde et reprit sa course.

Le soleil frappait sans pitié à cette heure de la journée, et bien qu’habitué à la forte chaleur, il quittait parfois le sentier pour descendre au rivage afin de se rafraîchir dans une des nombreuses mares laissées par la mer entre les rochers. Ce qu’il fit un peu plus loin. Tandis qu’il approchait de l’eau en sautant d’un rocher à l’autre, quelque chose capta son attention. Il détourna la tête, croyant à un bruit ou un mouvement quelconque, peut-être le fait d’un lézard ou d’un lapin, pensa-t-il. Cette zone était fréquentée par les chasseurs pendant la saison, ce qui l’irritait car il préférait voir ces animaux courir et sauter librement plutôt qu’être la cible d’un fusil. Il fit deux pas en direction de la mer et examina avec attention le paysage sur sa droite. Il venait de percevoir de nouveau ce bruit bizarre semblant provenir d’un endroit où poussait un arbuste qu’aux Canaries on nomme « tabaiba », bienvenu pour protéger, tel un parasol, les promeneurs des rayons du soleil. Il s’approcha car le bruit venait bien de là, il en était sûr maintenant. Le tabaiba surplombait deux masses rocheuses ombragées à cette heure de la journée. L’ensemble formait une zone obscure, semblable à une minuscule excavation. John se fit plus proche encore pour distinguer l’origine du bruit mais il lui fallut quelques instants pour que ses yeux s’habituent à l’obscurité. Il tira vers l’avant la visière de sa casquette car la lumière du soleil l’aveuglait.

Au bout de quelques secondes, il parvint à déceler dans le trou deux petits cercles blancs sur fond noir, avec deux points noirs au centre. Des yeux ! Des yeux qui le scrutaient intensément et reflétaient une peur panique. Incrédule, il porta un instant son regard vers le rivage comme si le fait de détourner la tête allait le délivrer de cette vision. Mais non, ils étaient toujours là, fixés sur lui sans le moindre mouvement. Son cœur battait la chamade.

– Qui est là ? lança-t-il à l’inconnu.

Le son de sa voix, tremblante et rocailleuse, le surprit. Sa question resta sans réponse.

– Mince, alors, murmura-t-il. Qu’est-ce que c’est que ça ?

Il commençait à distinguer dans la pénombre une silhouette d’homme dont les mains sombres apparurent à la lumière, découvrant des paumes plus claires et des doigts fluets pointés vers le ciel comme le font ceux qui se rendent. Il fit instinctivement un pas en arrière.

– Incroyable, murmura-t-il. L’inconnu avait réussi à extraire du trou deux jambes malingres recouvertes à mi-mollet d’un short usé jusqu’à la corde et déchiré par endroits. Sa peau noire était parsemée de taches suspectes, des égratignures sans doute, des blessures plus graves peut-être que recouvrait un mélange rougeâtre de terre et de poussière. John en était retourné, sa vue se brouillait, il fut pris de vertiges et eut envie de vomir. Il dut s’asseoir sur le premier rocher venu pour ne pas s’affaisser et risquer de se blesser à son tour. Replié sur lui-même, les mains posées sur les genoux, les yeux clos, il mit du temps à reprendre ses esprits. Lorsqu’il revint à lui, la fulgurance du soleil l’éblouit et enclencha dans sa tête le mécanisme qu’il redoutait le plus : ce clignotement orange qui hantait ses nuits, cette lumière qui tournait sur elle-même, tournait sans fin et le mettait à la torture. Un court instant, il eut le sentiment d’être revenu sur la scène de cette tragédie qui avait à jamais marqué son passé.

Ces quelques secondes lui parurent une éternité. Heureusement, le grondement des réacteurs d’un avion en phase d’atterrissage vers l’aéroport Reina Sofia tout proche le ramena à la réalité.

L’immigrant n’avait pas bougé d’un pouce. John se releva lentement, il se sentait mieux, le malaise s’était dissipé. Il lui fit un signe de la main pour qu’il s’extraie de son trou. Une autre surprise l’attendait. Ce n’était pas un adulte qui se trouvait face à lui mais un adolescent, pour ne pas dire un garçon qui devait avoir entre quatorze et dix-sept ans. Il s’exécuta avec difficulté, s’agenouilla d’abord puis se redressa lentement en grimaçant de douleur. Quand il exposa son visage au soleil, il se protégea des rayons aveuglants en plaçant son avant-bras droit au-dessus de sa tête comme le font les gamins qui craignent d’être battus.

L’Irlandais était décontenancé. Il avait sûrement devant lui un des immigrants arrivés la veille, un de ceux qui font la une des journaux mais qu’on ne fréquente pas.

– Bon, qu’est-ce que je fais maintenant et pourquoi diable avais-je besoin de venir mettre mon nez ici ? J’aurais dû laisser tomber et passer mon chemin, bon sang !

Il l’observa avec plus d’attention. Le garçon tenait à peine debout, il était très jeune, le visage plutôt rond, des lèvres charnues, les cheveux courts et frisés, sa bouche entrouverte laissait voir des dents aussi blanches que sa peau était noire. Il portait un tee-shirt à manches longues, une sorte de sweater bleu marine que le temps avait décoloré et un short américain mal taillé. Ces vêtements étaient sales, recouverts par endroits d’une poudre blanchâtre qui semblait être un mélange de sel séché et de sable fin. A l’évidence, ils n’étaient pas à sa taille. Le garçon devait mesurer dans les un mètre soixante ou peut-être davantage car il se tenait légèrement incliné, sans doute sous l’effet de la douleur.

– Me entiendes ? Tu me comprends ? lui demanda John en espagnol. L’autre ne réagit pas.

– Speak english ? Mais l’Irlandais en fut pour ses frais.

– Llamo a la policia ? J’appelle la police, lui lança-t-il et cette fois la réaction fut immédiate. Son visage changea, la panique apparut dans son regard, son corps se mit à trembler tandis qu’il agitait les mains, index levé, pour signifier que non. John entendit pour la première fois le son de sa voix suppliante.

– Nooooo. !… Police Nooo !

A cet instant, John crut que le jeune homme allait s’enfuir en courant car il tournait la tête en tous sens comme un animal traqué en quête d’une issue. Mais il n’avait pas la force de faire un pas. Il finit par tomber à genoux et s’agrippa comme un naufragé aux jambes de l’Irlandais qui comprit, à ses spasmes, qu’il pleurait à chaudes larmes.

Le contact physique avec l’adolescent sanglotant à ses pieds fit naître chez John des sentiments qu’il croyait avoir oubliés. Il lui donna quelques tapes dans le dos comme on le fait pour réconforter un bébé et s’assit à ses côtés.

– Allez, calme-toi,… police non. L’idée lui vint qu’il n’avait probablement rien mangé depuis la veille. Les provisions s’épuisent vite sur ces embarcations pendant une traversée qui pouvait durer plusieurs jours. Il avait lu que parfois ces malheureux devaient galérer une semaine et plus pour parcourir les trois cents kilomètres séparant Ténériffe de la côte africaine, et encore tous n’avaient pas la chance d’arriver à bon port.

– Eh, regarde-moi, dit-il en le fixant droit dans les yeux, je vais aller chercher de quoi manger. Rien ne montrait qu’il avait été compris.

– Don’t move, I’ll come back soon, reprit-il cette fois en anglais mais en vain. Sans succomber au découragement, il se leva et s’éloigna en sautant d’un rocher à l’autre en direction du chemin, tout en jetant un coup d’œil derrière lui pour voir si le jeune immigrant réagissait à son départ. Mais non, il restait figé comme une momie.

John se mit à courir machinalement sans se soucier des pierres ni de la chaleur. Tout en regagnant son véhicule, il se repassait le film de la matinée : l’article de « El Dia », sa découverte des habits abandonnés et du garçon perdu dans ce désert de pierres, ses blessures et la faim, la soif qui devaient le tenailler. Et cette question sans réponse : Où est-ce que je me suis fourré ? Et que va-t-il se passer maintenant ?

Il ouvrit la portière avant droite de sa jeep, jeta un coup d’œil aux alentours avant de prendre le sac qui contenait les biscuits, y introduisit une bouteille d’eau fraîche et une pomme qu’il sortît d’une glacière portative. Il referma le sac et inspecta de nouveau les environs. Cette attitude de retrait le surprit, il se comportait comme quelqu’un qui n’a pas la conscience tranquille, comme s’il agissait en marge de la loi.

Je suis vraiment stupide, pensa-t-il, je ne fais rien de répréhensible, je vais simplement porter de la nourriture à quelqu’un qui en manque. Mais il ne voulait pas réfléchir, simplement achever le plus vite possible ce qu’il avait entrepris avant que sa raison ne le torture.

Il claqua la portière et se dirigea vers le chemin côtier, le sac à la main. Puis il reprit sa course non sans avoir jeté un nouveau coup d’œil aux alentours. Il empruntait pour la deuxième fois de la journée son circuit habituel, ses jambes accusaient la fatigue mais là n’était pas le problème.

A mesure qu’il approchait de l’endroit où il avait laissé le garçon, il se demandait s’il le retrouverait ou s’il avait fui. Mais il n’avait pas bougé, il se fondait dans le paysage.

John fit quelques pas et le vit, allongé sur le côté, la tête posée sur son bras droit dans la même position. Il était resté là parce que son état de faiblesse l’empêchait de se mouvoir. John s’assura d’abord qu’il respirait.

Je suis revenu, murmura-t-il sans espérer obtenir la moindre réponse.

Il sortit la bouteille, s’assit près du garçon, ôta le bouchon et lui souleva doucement la tête pour lui verser un peu d’eau dans la bouche. L’Africain réagit quand il sentit le contact frais du liquide sur ses lèvres. Quand John renouvela son geste, il ouvrit les yeux avec difficulté. Quelques gouttes de sueur tombèrent du front de John sur son visage, faisant deux cercles humides sur sa joue. A cet instant lui revint à l’esprit une image floue, comme une sorte de flash : il était assis sur le rebord d’un lit dans une chambre, maintenant d’une main la tête d’un jeune noir en sueur, grelottant de fièvre tandis que de l’autre il lui posait un linge humide sur le front. John ferma les yeux pour chasser cette apparition du passé qu’il avait repoussée en vain durant tant d’années et qu’il s’empressa de rejeter. C’est alors que résonna dans sa tête une voix venant d’outre-tombe et qui disait :

– Jooohn, le Seigneur nous offre toujours une deuxième chance…

Il sentit la chair de poule envahir sa peau couverte de sueur tandis que les rayons du soleil pesaient lourdement sur sa nuque. Il lui sembla que son compagnon revenait peu à peu à la vie. Il essayait de se redresser en s’appuyant sur un coude et avait à présent les yeux ouverts. John avait déjà utilisé les trois-quarts de l’eau que contenait la bouteille qu’il referma avec précaution. Il prit alors le paquet de biscuits, en sortit un qu’il proposa au jeune garçon.

– Tiens, mange, c’est tout ce que j’ai pour le moment.

Celui-ci le saisit et se mit à le mastiquer avec appétit, et un autre et encore un autre jusqu’au dernier.

C’est alors que l’Irlandais prit une décision, comme influencé par la voix intérieure qu’il avait perçue. Il en fut pleinement conscient lorsqu’il s’entendit prononcer ces quatre mots : je vais t’aider.

Cette phrase, il avait tenté de l’esquiver après avoir entendu les sanglots du jeune garçon effondré à ses pieds. En réalité, il avait commencé à se compromettre dès qu’il avait dit : » Police, non !».Il venait de mettre ses pas sur le chemin périlleux de l’illégalité tout en refusant d’imaginer où cela pourrait le mener.

Pour le moment, l’urgence était de transporter le malheureux dans un lieu sûr où il s’alimenterait, se reposerait et il pourrait panser ses blessures. « Ensuite on verra », conclut-il.

Il tâcha de remettre un peu d’ordre dans ses idées. L’endroit où il allait l’emmener – son domicile – s’était imposé naturellement à lui en dépit de ses hésitations compréhensibles. Il n’avait guère d’autre choix.

Tout d’abord, il leur fallait s’éloigner le plus discrètement possible. La meilleure option était d’attendre la nuit. Un noir, la nuit, ça ne se voit pas, pensa–t-il en se remémorant une des blagues usées qu’il avait entendues fréquemment. Mais il ne pouvait décemment pas le laisser longtemps sur place car la distance à parcourir jusqu’à la voiture et la difficulté pour le retrouver dans l’obscurité l’obligeaient à le rapprocher de l’endroit où était garé le véhicule. Il connaissait un coin discret parmi les rochers où il pourrait le mettre à l’abri des curieux et où il reviendrait le chercher, la nuit tombée. Il jugea sa décision raisonnable.

« Mais comment diable lui expliquer mon plan dès maintenant ? » pensa-t-il tout en observant le garçon qui semblait plus calme car il avait fini par s’habituer à sa présence. De l’eau fraîche et quelques biscuits l’avaient apprivoisé. Le temps était maintenant venu pour John de lui exposer son plan.

– Toi-dit-il en pointant vers lui son index, et moi, en se touchant la poitrine, marcher, walk. Il se mit à mimer quelqu’un qui avance en utilisant deux doigts de la main comme on le fait d’ordinaire devant un jeune enfant. La réaction fut immédiate : il ouvrit grand les yeux tandis qu’il secouait la tête Le contact était enfin établi et, en gros, le message reçu.Il décida d’arrêter là ses explications afin de ne pas compliquer davantage la situation, il l’informerait plus tard de la suite à donner lorsqu’ils arriveraient à l’endroit où il pensait le cacher pour la nuit.

L’Irlandais se leva et aida le garçon à se redresser. Ce ne fut pas tâche facile. Celui-ci commença par s’agenouiller puis il parvint à se mettre debout et resta une minute penché vers l’avant, les mains sur les genoux, le visage crispé par la douleur. John lui passa le bras autour du cou afin qu’il s’appuie sur lui et ils se mirent en marche. Ils furent incapables de parcourir plus de trois ou quatre mètres sans devoir s’arrêter. John avait pensé qu’ils seraient plus à l’abri des regards s’ils se déplaçaient en contrebas, sur les rochers bordant la mer mais il dût rapidement se rendre a l’évidence, la faiblesse de son compagnon l’empêchait d’avancer de cette façon. Il entreprit donc de remonter avec lui jusqu’au chemin. Progresser à découvert augmentait son champ de vision, ainsi détecterait-il mieux la présence d’un éventuel promeneur. Comme un radar, ses yeux ne cessaient de scruter les alentours. Il voyait bien que le garçon faisait de gros efforts pour soutenir le rythme imposé et faire équipe avec lui. Ils s’arrêtaient fréquemment, mais la distance entre chaque halte leur paraissait de plus en plus longue. Ils ne se parlaient pas, seuls des plaintes et des soupirs traduisaient ce qu’ils éprouvaient. Leur unique désir était de parvenir au plus vite à bon port. Soudain, John s’arrêta net. Une vague silhouette et un bref éclat de soleil au loin l’alertèrent. Sa connaissance de la topographie des lieux lui rappelait qu’il y avait là-bas une descente et que celui ou celle qu’il avait aperçu se trouvait provisoirement hors de vue parce qu’en contrebas.

Ce doit être un pêcheur, pensa-t-il.

Il savait que le reflet lumineux qu’il avait détecté pouvait être celui d’un éclat de soleil sur une canne à pêche. Il en était presque sûr. Il fit un signe à son compagnon pour lui indiquer la direction de la mer. L’autre qui ne s’était rendu compte de rien ne saisit pas ce que cela signifiait. John l’entraîna fermement vers le rivage en trébuchant à plusieurs reprises sur les rochers. Après une trentaine de mètres, il le contraint à se blottir derrière un bloc de pierre pour le dissimuler à la vue de l’inconnu qui se dirigeait dans leur direction. Cette zone était souvent fréquentée par des pêcheurs qui choisissaient quelques avancées rocheuses surplombant l’océan pour mettre leurs lignes à l’eau. « On patiente un instant et on continue » murmura John. Ils virent l’homme, canne sur l’épaule et seau en plastique à la main, filer sans se préoccuper de leur présence. En réalité, il ne représentait pas un vrai danger mais l’Irlandais ne voulait pas d’histoire. Ce qui lui fit se demander si, en agissant ainsi, il avait déjà franchi la ligne rouge de l’illégalité. Le doute s’insinuait dans son esprit : il savait à la fois qu’il était pour son compagnon son unique espoir mais qu’il encourait de gros risques à le prendre en charge.

Quand il constata que l’inconnu était loin, il se leva, aida le garçon à faire de même et ils reprirent leur marche chaotique sous le soleil. La dernière partie du trajet comportait deux buttes à même de cacher quelqu’un venant en face, ce qui obligea John, par deux fois, à grimper en courant sur chacune d’elles pour s’assurer que le chemin était libre. « Prudence est mère de sureté » affirme le proverbe.

L’emplacement où il avait d’abord pensé cacher l’immigré était d’un accès difficile. Il leur eût fallu descendre une pente abrupte, ce qui représentait un défi insurmontable en l’état. Finalement il découvrit l’endroit idéal situé en bord de mer, un espace suffisant pour une personne assise, placé entre trois rochers qui tournaient le dos au chemin. Incapable d’un effort supplémentaire, le garçon s’était laissé conduire jusqu’à la cachette sans réagir. John se laissa tomber sur le sol rocailleux et, satisfait de son choix, observera les alentours. Personne ne descendrait jusque là, et moins encore à cette heure. L’heure ! Il regarda soudain sa montre. Il avait perdu toute notion du temps depuis qu’il avait garé sa voiture. Il réalisa subitement qu’il devait retourner à son bureau, qu’il avait un rendez vous à six heures. « Ma parole, je rêve, je suis vraiment déconnecté de la réalité ». Il regarda autour de lui, rien n’avait changé, l’Africain était là, assis, la tête posée sur son épaule, tel un cadavre si ce n’est le léger mouvement de la poitrine qui montrait qu’il respirait toujours.

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