Des mots, des traits, des notes...

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La création appelle bien souvent un support. Comme le papier, garni de mots pour l'écriture, de traits pour le dessin ou de notes pour la musique. Ainsi débute la première des onze nouvelles présentées dans ce recueil. Elle traite de rencontres avec la musique par une découverte assez particulière du chant puis du piano. Les récits qui suivent se consacrent aux relations qu'il nous arrive d'entretenir avec d'autres modes d'expression tels que le dessin et la peinture, le cinéma et surtout l'écriture. Tous ces récits ne sont pas, dans leur variété, d'une veine commune. Au-delà cependant de leurs dissemblances, quelles que soient les disciplines abordées et même si pour certains la chute de l'histoire n'est pas celle qu'on attend, ils restent proches d'une notion qui semble à notre époque un peu s'estomper et même s'oublier, celle qui voudrait que l'art s'identifie à la beauté des choses et des idées. Le souhait de l'auteur est donc tout autant d'interpeller les qualités d'émotion et les préférences de goût de ses lecteurs que de les surprendre comme il se doit en fin de toute nouvelle.
Publié le : jeudi 17 septembre 2015
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342041910
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342041910
Nombre de pages : 136
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Le piano de George sans s La création appelle bien souvent un support. Comme le pa-pier, garni de mots pour l’écriture, de traits pour le dessin ou de notes pour la musique. Privés de ce support, l’écrivain et le dessinateur ne seraient qu’illusionnistes. Le musicien peut s’en passer. Voyez les oi-seaux. Sur des thèmes immuables, les oiseaux improvisent et va-rient. Leurs chants divers selon leurs espèces s’inspirent parfois de l’une à l’autre. Tels les étourneaux dont les jacassements gré-gaires et criards peuvent se défausser en de solitaires et flûtées arias de merles. Mon esprit est un peu comme un étourneau sensible. Il se laisse envahir par les tumultes tapageurs de la vie qui l’entoure mais il aime y percevoir la tendresse de mélodies tirées de sa mémoire. Lorsque j’étais un jeune enfant, il m’arrivait souvent de me glisser en silence dans un coin de pénombre du salon de ma grand-mère, alors que des vocalises discrètes m’annonçaient qu’elle s’y préparait à chanter. Je trouvais tout aussi discrète-ment un coin de siège et j’attendais qu’elle ajustât le tabouret du piano. Car elle s’accompagnait elle-même, d’une manière que je trouvais aussi belle et passionnante à regarder qu’à écouter.
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Grand-mère avait une voix qui lui ressemblait : frêle et ronde. La voix d’une jeune fille gracile devenue une dame un peu opulente. Je l’aimais beaucoup et j’aimais ce qu’elle chantait. Des mélodies dont je ne comprenais pas les paroles mais qui parfois me donnaient de petits frissons dans le haut du dos, un peu comme si j’étais prêt à pleurer. Et ensuite c’était le silence, que j’accompagnais les yeux fer-més. Je ne les rouvrais que lorsque j’avais entendu claquer le couvercle du piano. À ce moment grand-mère quittait son ta-bouret et se dirigeait vers la porte pour m’apercevoir soudainement d’un regard dont la distraction devenait savam-ment de la surprise. « Tiens, s’écriait-elle presque invariablement sur un ton de faux courroux, tu étais donc là, petit vilain, à te cacher à mon insu. N’es-tu pourtant pas assez grand pour sa-voir que j’aime être seule quand j’essaye de chanter ? » Je n’étais sans doute pas assez grand pour comprendre son souci de se retrouver avec elle-même devant les partitions qui l’attendaient, mais je l’étais suffisamment pour lui faire com-prendre combien j’aimais qu’elle donnât la vie des sons à l’aridité des signes. Elle l’a si bien admis qu’après chacune de nos petites séances secrètes, elle me parlait longuement de cet attrait de la musique qui avait nourri sa propre enfance au point de lui laisser des souvenirs heureux de cette éducation pourtant sévère et rigide que l’on réservait aux enfants de son époque. Elle me parlait parfois de son grand-père, le père de sa mère, qui aimait entrer dans le salon lorsqu’elle recevait des leçons de piano. Elle devait souvent s’exercer sur des petites pièces d’un certain Monsieur Czerny. Lors des premières visites de son grand-père, celui-ci s’asseyait en retrait, écoutait et sans mot dire quittait la pièce. Un jour toutefois il resta, attendit que prit con-
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gé le professeur de grand-mère et entraîna celle-ci près du pia-no, devant lequel il s’assit. « Vois-tu, dit-il à sa petite-fille, je n’ai jamais rencontré Monsieur Czerny, mais après avoir écouté ce petit morceau qu’on t’a fait jouer tout à l’heure, je me demande si ce n’est pas comme ceci qu’il souhaitait qu’on le joue. » Et il se plut à sortir de la partition de Monsieur Czerny une musique qui fit penser à grand-mère que ce qu’elle-même en avait tiré émanait d’un piano mécanique. « C’est ainsi, conclut-elle ce jour-là, que j’ai compris que si quelqu’un écrit de la musique, il attend que ceux qui la joueront la lisent bien, pour le plaisir de ceux qui l’écouteront. Création par l’auteur, recréation par l’interprète, récréation des auditeurs. Un rêve sans doute pour les humbles interprètes que nous sommes. Tu peux le constater quand tu viens m’espionner, j’en suis toujours à mon âge à essayer et réessayer encore… » « Ton aïeul, m’expliqua-t-elle un autre jour, était un vrai mu-sicien même si de son métier il était juge. Il était un bon pianiste et avait une belle voix de basse. C’est à son exemple que j’ai voulu apprendre le chant. De plus il composait et a mis en mu-sique des textes de grands poètes de son temps. Cette mélodie-ci, par exemple, qui a même été imprimée. Je la chante parfois devant toi, tout comme beaucoup d’autres de lui d’ailleurs. » Mais le malheur a voulu que je n’aie jamais vraiment connu l’œuvre de cet ancêtre déjà lointain. Car ma grand-mère disparut prématurément, ne me laissant que des souvenirs épars semés dans une mémoire d’enfant peu soucieux des noms de sa fa-mille. Des souvenirs simples de bonheur dans la musique. Un de ces souvenirs était un Ave Maria qu’elle chantait fré-quemment et dont au fil du temps j’aimais fredonner la mélodie. J’avais près de dix ans quand ceci m’arriva au sortir de
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l’école en compagnie d’un ami, élève de ma classe, qu’était venu chercher son père. Comme ce monsieur remarquait au moment de nous séparer que c’était là une fort belle musique, je lui ré-pondis que je l’aimais parce que ma grand-mère souvent la chantait. J’ajoutai que son propre grand-père l’avait composée et dans mon émotion je partis en courant. Mais le lendemain mon ami me fit part non sans une certaine envie de la réaction de son père à mon abrupte confidence. « C’est déjà fort douloureux, avait proclamé cet homme un peu solennel, pour un jeune enfant de perdre un être cher, mais ce l’est encore bien plus s’il est de la famille d’un grand person-nage. Et Dieu sait si Franz Schubert en est un, lui dont l’Ave Maria est chanté dans toutes les églises du monde ! » Les enfants, ceux du moins de mon espèce, aiment se créer des secrets et jalousement les conserver à l’encontre de leurs proches. Il m’a fallu donc apprendre que Schubert a écrit bien d’autres choses que ce fameux Ave Maria pour réaliser que la commisération plutôt pompeuse du père de mon ami m’avait égaré sur mes ascendances. Mais la place que Schubert et sa musique ont depuis lors prise dans mon cœur m’amène au-jourd’hui encore à rêver quelque peu… Si le piano disparu de ma grand-mère était un Steinway, celui de mon oncle Philibert était un Gaveau. Il était énorme et blanc. Il n’avait en fait pas l’air d’un vrai piano, pas plus d’ailleurs qu’il fallait voir un oncle véritable en l’oncle Philibert. Celui-ci était en fait un grand ami et proche voisin de mes parents. Tout au plus, se plaisait-il à rire, était-il pour moi un oncle à la mode de Bretagne, ce qui était d’autant plus amusant que sa mère était une pure Bretonne. Il vivait seul avec sa fille Margaux qui avait mon âge. Je me sentais heureux
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