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Des ombres de nuages filent sur la steppe

De
249 pages
La vie se limite-t-elle au monde visible que nous connaissons, celui de tous les jours, ou prendrait-elle, autrement, une autre dimension ? C’est l’expérience que fait Robert Klen, en compagnie de Lydia, d’abord, qui se rétracte, puis de Coralie Munker, Susan Waren, Janet Pardo, le docteur Zimmer. Le transsibérien fonce à travers la taïga sibérienne, jusqu’à la steppe mongole. Il y a des réalités, où le possible se confond avec l’imaginaire... Si l’expédition se solde par un échec, Beltarezan, ex-praticien formé par les cartésiens, lors d’une cérémonie chamaniste témoigne d’un ailleurs virtuel, hypothétique, ouvert aux esprits...
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2 Titre
Des ombres de nuages
filent sur la steppe

3
Titre
Bernard Tellez
Des ombres de nuages
filent sur la steppe

Roman
5Éditions Le Manuscrit
























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01052-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304010527 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01053-4 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304010534 (livre numérique)

6
.

8 Des ombres de nuages filent sur la steppe






Parmi des chaises disposées, au hasard,
quelques tables, des fauteuils de relaxation,
Lydia approcha les lèvres de son gobelet rempli
de café, afin d’en sentir l’arôme. Celui-ci lui
parut trop chaud, encore. Au lieu d’utiliser l’un
des fauteuils, elle s’appuya, d’une main, sur le
muret qui ceignait le toit des combles, de
l’autre, tint la timbale, en plastic, du distributeur
automatique, au contenu presque brûlant, entre
ses doigts. Elle se pencha, du seuil de la
terrasse, pour scruter la rue… Le moment
viendrait, où elle approcherait de nouveau les
lèvres, du gobelet, afin d’en absorber le liquide,
à petites gorgées… « On tient à ses habitudes,
même si c’est un élixir, de valeur, très ordinaire,
quoique vitalisant », songea-t-elle… De son
promontoire, le regard baissé, elle voyait des
crânes, un fouillis de crânes, certains, en
bouclettes, d’autres dégarnis, qui passaient, en
bas. Une rumeur s’élevait, le long des étages, et
venait mourir sur la terrasse, en bruits
indistincts… Des bruits de pas, le passage des
voitures, les éclats de voix de certains passants,
des rires satisfaits, suffisants, dans la
9 Des ombres de nuages filent sur la steppe
cacophonie ridicule de la ville, déjà en activité…
Au niveau du sol, dans le prolongement des
crânes, une armée de pieds s’activait sur le
bitume, chaussée parfois de sandales,
d’escarpins, ou de respectables chaussures, à
lacets. Elle se sentit, un instant, presque séparée
de la rumeur, de la multitude, comme si elle
était de trop, à la vue de ces gens qui
marchaient… Sa position l’isolait du monde,
mais l’impression se dissipa, quand elle entendit
derrière elle, une voix de femme qui
demandait :
– Vous êtes déjà là, Lydia ?
Elle se retourna, vit la jeune Maria.
– Il le faut bien, dit-elle… Mon train de
banlieue est toujours en avance, d’une demie
heure… Si je le rate, j’arriverai, en retard.
– Je vois !
– Cela ne fait pas bon effet, ajouta-t-elle, à
moins que les cheminots soient, en grève.
Maria rit, avec ses dents éblouissantes. Elle a
un amoureux qui vient la chercher, le soir, à sa
sortie du travail. Tout à fait charmante, douce,
plaisante, à voir, elle porte une blouse de
femme de ménage. C’est elle qui vide les
poubelles, et passe la serpillière, l’aspirateur.
Elle semble, en dehors, des autres, le personnel
qualifié, mais en fait partie, surtout lorsqu’elle
lave les vitres de la loggia du hall, ou change
une ampoule défectueuse. On peut alors
10 Des ombres de nuages filent sur la steppe
observer, à loisir, son corps désirable, avec
envie. Lydia se sentit satisfaite, rassérénée de
voir qu’elle avait été aperçue, la première, par
Maria. Elle aimait bien Maria, sa présence, son
sourire, et la jeune femme, aussi. Une sympathie
réciproque.
Si la belle saison pouvait s’éterniser ainsi, on
n’était pas dans le Midi… Ici, à Paris ce ne
pouvait pas être vraiment indéfiniment l’été
indien, mais presque, avec une ligne d’horizon
climatique, en dents de scie. On finissait par
s’habituer, question de latitude, si cela se
généralisait partout… Huit jours de beau temps,
parfois plus, jusqu’au bouleversement de tout
ça, on perdait dix degrés, au thermomètre. Sur
les toits des immeubles anciens, en face, assez
nombreux dans ce quartier, l’ardoise desséchée,
presque pourrie, ou à peine incurvée, par le
temps et les intempéries, paraissait sale, ayant
perdu son éclat d’antan.
Maria toujours là, derrière elle, à passer le
balai, Lydia se retourna, de nouveau, l’air gêné.
– Ne vous dérangez pas pour moi, Maria…
J’étais venu la, sur la terrasse, pour m’isoler, un
peu, et boire un peu de café.
Elle lui sourit.
– Merci, dit-elle… J’aurais dû venir à un
autre moment. Moi aussi, j’aime la rumeur qui
vient d’en bas, les voix des passants, ce remue-
ménage… On a l’impression d’être un oiseau
11 Des ombres de nuages filent sur la steppe
sur la branche, prêt à fuir, à tout moment. Au
moindre indice… On est là, comme une feuille
qui tremble.
Elle ajouta :
– Vous êtes d’où, Maria, si je ne veux pas
paraître indiscrète ?
– Du Brésil, à la limite de l’Argentine. Mon
ami m’a fait venir ici, il veut m’épouser. Il s’est
occupé de tout, de l’hébergement, du passeport.
C’est lui qui m’a obtenu un contrat de travail.
– Vous parlez bien le français.
– Je l’ai appris un peu, au lycée, avant de
venir. En parlant, cela vient, aussi facilement…
– C’est ce qu’il faut !
Lydia but son café, chaud, à souhait, sans
qu’il lui brûlât le palais.
Elle écrasa le gobelet entre ses doigts, elle ne
savait pas quoi en faire, et le jeta, sur le toit d’en
face, comme on lance une balle, en swing. Le
résidus glissa avant de se fixer sur une
gargouille. De l’ombre des trottoirs, s’élevaient
des odeurs d’essence, de nourriture, de
poubelles… A cette heure matinale, partout où
se plaçait son regard, la bouche un peu tendue,
en tentant de retenir, ou d’activer sa respiration,
Lydia observait le besoin d’activité qui
s’imposait, chez ses semblables. Elle pensa à
leur mouvement futile, à cette dépense
d’énergie. Elle en faisait partie, aussi.

12 Des ombres de nuages filent sur la steppe
Salvador s’approcha pour lui serrer la main. Il
rangea son téléphone portable, dans la poche
arrière de son pantalon. Ses doigts
caoutchouteux et gonflés, contrastaient, avec la
paume rêche de ses mains qui connaissaient
l’effort, le serrement des boulons, des vis, le
maniement de la clef anglaise, tout ce qui peut
être défectueux, dans un immeuble plus ou
moins récent, la plomberie, l’électricité, le
plâtrage, la maçonnerie. Des mains faites pour
une tâche spéciale, responsable, des mains de
manuel, ce qui ne veux pas dire que l’on soit
moins intelligent qu’un autre, ainsi, de
quelqu’un qui tape, à longueur de journée, sur
un clavier d’ordinateur, à dresser des plans, des
graphiques, dans le silence, avec onctuosité.
Lydia se sentit respectueuse envers Salvador,
car il la dominait dans un secteur qu’elle
connaissait mal. « Il est tellement éprouvant
d’être juste et judicieux, à tout moment, dans la
continuité, songea-t-elle… Même si l’on
s’habitue à tout, question de survie… » Salvador
donnait l’impression de savoir tout faire, aussi
bien sur le plan technique, de la maintenance,
que de cogiter sur un problème à résoudre, avec
discernement, beaucoup de sensibilité, voire de
l’invention.
– C’est vrai que je ne fais rien, ou que je ne
sais rien faire, ou pas grand chose, dit-elle.
Juste, monter à cheval…
13 Des ombres de nuages filent sur la steppe
– Cela, je ne sais pas, répondit-il, avec une
nuance de respect.
– Très peu, en tout cas. C’est si relatif…
Son accent espagnol était vraiment léger et
charmant, mais on le sentait bien réel. Ce matin,
comme le précédent, on sentait qu’il avait envie
d’une bonne tasse de café, pas le café, de la
boîte, très peu pour lui, et qu’il se débrouillerait
bien pour aller boire un « espresso », au
caboulot, d’en face. Il s’approcha du muret, en
contemplant la rue, à son tour :
– Ils arrivent, dit-il.
« Ils », c’étaient les autres, le personnel de
première qualité, sans quoi l’entreprise ne
pouvait pas fonctionner, le cursus, le corso
fleuri de la boîte, les forts en thème, la tête
pleine de fleurs. Lydia ouvrit une porte, se laissa
happer à l’intérieur de l’immeuble, en laissant
Maria et Salvador, sur la terrasse, et alla
rejoindre ses semblables. Les bruits devaient
monter d’en bas, dans la rue, toujours… Depuis
qu’elle venait de pénétrer dans l’enceinte de
l’immeuble, d’autres résonances se ramifiaient,
d’autres bruits de voix qu’elle connaissait,
certaines que l’on n’arrivait à ne pas souffrir,
tant elles se laissaient conditionner, absorber
par l’habitude d’être, en un lieu précis, celui
d’un domaine où ceux qui parlaient, existaient,
dans la routine, comme on dit, si rassurante,
d’un travail à effectuer, voire même, de passer
14 Des ombres de nuages filent sur la steppe
son temps, en effectuant une tâche précise, qui
demandait du jugement, beaucoup d’attention.
On n’était pas là, pour s’amuser, mais pour
travailler, et justifier son salaire. Un lieu de vie,
où on le gagnait, où l’on se sentait à l’aise. Lydia
était parfois tentée d’observer un silence voulu,
comme on regarde une mouche voler… Mais
les autres ne s’en apercevait pas, ou très peu,
sinon ils lui en auraient fait réflexion. Sans
doute pensaient-ils qu’elle cogitait à propos
d’un problème à résoudre, dans sa tâche… « Ce
que c’est que d’avoir un alibi », songea-t-elle…
Une chaleur d’enfer se dégageait de l’air
poisseux, des cinq niveaux empilés sous la
verrière. Le soleil venait y buter, depuis les
premières heures du jour. Au rez-de-chaussée,
les bureaux étaient vides encore de leurs
personnages, avec l’air de finir leur nuit, dans
un désordre de papiers, et de dossiers. Les
portes étaient ouvertes, ou fermées, les pièces
encore empreintes du magnétisme de ceux qui
les occupaient, à longueur de journée, comme si
le long des étages, jusqu’à l’endroit où elle se
trouvait, ils encensaient l’atmosphère d’une
teneur diffuse, privilégiée, où l’emploi de
l’intelligence était de rigueur. On sentait que des
gens y dépensaient une énergie spécifique,
pendant des heures. Les murs qui montaient
jusqu’au cinquième, étaient imbibés, en
ectoplasmes, d’une énergie mentale exigée,
15 Des ombres de nuages filent sur la steppe
d’une dépense d’activité cérébrale, qui
persistaient après que les occupants, en fussent
partis.
Lydia descendit l’escalier, lentement,
contourna une sorte de jungle, en bacs, de
cactus, yuccas, et bananiers, à chaque étage, qui
entremêlaient leurs racines, dans un carré de
terre, sur le contour des patios. Francis était
déjà là, avec sa musique s’échappant des haut-
parleurs branchés, sur son ordinateur. Chaque
matin, l’aigreur domestiquée, ou insipide du rap,
vous accueillait comme un « bonjour », avec
pour but de saisir, à froid, les arrivants. Francis,
lui, n’était nulle part, ou partout, à la fois. Il
débordait d’activité, le matin.
– Tu ne l’aurais pas vu ? demanda Amélie,
qui venait d’arriver, aussi, en posant son sac, sur
une table. Ouf ! ajouta-elle, j’ai failli rater mon
RER. Il a fallu que je coure sur le quai, pour y
monter, au risque de tomber. Le compartiment
était bondé. Tu crois que l’on se serait dérangé,
pour me faire un peu de place ? J’ai fait le trajet,
appuyé contre un noir, qui sentait le nègre, et
une sueur de huit jours. J’en avais la nausée, il
me donnait envie de vomir. Il faisait exprès de
se coller contre moi. Malgré mon regard
narquois, son impudence ne le démonta pas. Il
tenta même de s’insinuer entre mes jambes.
J’étais tenté de lui donner, un coup de pied.
Crois-tu que cela existe, les viols, dans un
16 Des ombres de nuages filent sur la steppe
compartiment bondé ? Au niveau du sol, là où
les pieds des gens se posent, peut-être, afin
d’être foulé par eux, avec leur consentement ?
Lydia haussa légèrement les épaules, en signe
d’ignorance. Son bureau, à droite, de celui
d’Amélie, faisait penser à un cagibi. Amélie qui
avait peur de rentrer seule, le soir, à la nuit
tombée, en automne, et en hiver, car il faisait
sombre, malgré l’éclairage des lampes. Amélie
répétait, à bout de champ, qu’il y avait toujours
quelqu’un qui la suivait, toujours, qui mâtait ses
hanches, ses cuisses, son déhanchement, de
préférence un type, au teint basané, un
immigrant, au regard louche. Mais elle évitait de
se retourner, pour voir qui c’était, même si elle
sentait un regard posé sur elle, si elle percevait
le bruit de ses pas, derrière, et craignait d’être
rattrapée, et agressée, hâtant le pas, comme une
biche aux abois. « Trotte, trotte menue,
Amélie… », songea Lydia. A croire qu’elle avait
peur des hommes, même de type européen, à
moins qu’il ne fussent présentés, aux parents,
qui donnaient leur avis, leur accord, ou leur
désapprobation, à partir de quoi, elle acceptait
que son prétendant l’amenât, au cinéma, ou
dans une boîte, pour flirter, ou baiser, ensuite,
dans sa chambre d’étudiant, ou dans un hôtel
de luxe. Il lui arrivait de découcher, parfois, cela
se sentait lorsqu’elle avait passé la nuit, hors de
chez elle, ou chez une amie. Elle devenait une
17 Des ombres de nuages filent sur la steppe
jeune femme, elle avait des rapports de femme,
alors, pas de jeune fille. Cela durait quelques
jours, jusqu’à ce qu’elle vécût, une nouvelle
aventure sentimentale. Le bureau de Lydia,
jouxtait celui d’Amélie, contre un mur tapissé
de toile beige, et n’atteignait jamais la lumière
naturelle. Dans ce clair-obscur, l’endroit
demeurait assez frais, même si, dès quatre ou
cinq heures, ou par temps nuageux, elle devait
allumer une lampe, pour travailler. La lumière
dispensée par l’ordinateur ne suffisait pas, alors.

Sous la verrière, la température avait grimpé
jusqu’à plus de quarante degrés, durant l’été.
C’était là, qu’elles avaient souffert, toutes les
deux. Amélie s’indignait que ce « trou », les
condamnât à un manque de visibilité, d’aisance
de se mouvoir, dans la maison, comme les
autres. Elle aurait voulu voir du monde passer,
ses collègues, et les visiteurs, croiser leurs
regards. « Vivre, quoi ! » Dans ce bref échange,
retomber dans son estime, au lieu de son
désarroi. A cause de cet abandon, qui la
condamnait, toute entière, à son travail, elle se
sentait frustrée. Quoi de moins harassant, mais
quoi de plus rassurant, quand on n’a pas un
chef, ou une supérieure, derrière soi, à vous
asticoter, toutes les deux minutes ? Lydia n’était
pas mécontente de cette relative
indépendance… Elle lui aurait abandonné
18 Des ombres de nuages filent sur la steppe
volontiers la gloire d’être vue, à son insu, d’être
livrée aux regards de tous, car c’est toujours une
imposture. Il y avait une barrière, de la part de
l’autre, à ne pas franchir, et il fallait savoir se
prémunir. Elle échappait à la prostitution du
regard, celui de s’imposer, dans son travail, qui
la gênaient. Lydia avait pris l’habitude de son
coin, sans fenêtre, de ce débarras. Elle
participait à l’activité de la boîte, mais elle était
aussi, pour ainsi dire, un peu, à l’écart. Les
plantes, légèrement excentrées, par rapport à la
verrière, poussaient à l’ombre tiède, et ne s’en
portaient pas plus mal. Amélie n’avait rien
d’une plante, même si ses cheveux, d’un blond,
sans fadeur, les traits subtils de son visage
sautaient, aux yeux, si une belle fille comme elle,
allumait les regards des deux sexes, et n’avait
aucune raison de se plaindre. « Une fille,
comme toi, ne devrait jamais s’inquiéter de son
avenir, elle scintillerait, même dans une grotte »,
lui déclara Lydia, dont les cheveux étaient d’un
brun roux, autant dire auburn, et ondulaient, en
frisottant naturellement, pour couvrir la nuque,
et une partie de ses épaules, en cascades. Elle
était super jolie, avec le regard parfois triste,
énigmatique, un regard qui exprimait toujours
quelque chose, un sentiment, une idée, un état
d’âme, beau et changeant, comme un ciel de
début d’automne, que le peintre fixe, ou fait
miroiter sur sa toile. Un instantané éblouissant,
19 Des ombres de nuages filent sur la steppe
qui pouvait paraître morose, dérangeant,
parfois, presque inquiétant. A quoi pensait-elle,
dans ses moments-là. Sa nature était-elle, à ce
point sauvage, qu’elle n’acceptait de se
soumettre, de vendre son temps, contre de
l’argent, que sous la contrainte ? Tout cela,
c’étaient des à-priori… Son travail était toujours
impeccablement bien fait, conforme à ce que
l’on lui demandait de réaliser.
Dès leur première rencontre, Amélie avait
étonnée Lydia. Au bureau, elle paraissait
dépourvue de cette douloureuse attention,
envers soi, qui rend parfois pesante les
relations, avec autrui, de ce penchant à
l’égocentrisme. Il n’en était pas de même,
dehors, en présence de ceux qu’elle ne
connaissait pas… Son charme résultait de l’élan
qui jaillissait de chacun de ses gestes, de sa voix
bien timbrée, quand elle voulait qu’on l’écoute.
Mais il en était tout autre, dans la rue, avec les
gens qu’elle apercevait, au passage, et qu’elle
avait tendance à nier, par morgue, ou
indifférence. D’un abord difficile, en admettant
qu’il soit possible, dans le milieu du travail, de
choisir tel collègue, plutôt que tel autre, dans ce
cadre seul, elle était d’un naturel enjoué, parfois
boudeur, mais pas trop longtemps. Lydia l’eût
choisie comme modèle, si elle avait été peintre,
ou photographe, en fonction de ses états
d’humeurs rapides, de ses changements
20 Des ombres de nuages filent sur la steppe
d’exposants, non pas tant, à cause de son
physique, mais par sa façon désinvolte de
privilégier sa vie, dans l’instant, comme elle
l’entendait, et pas autrement. Elle avait des
coups de blues, où elle savait se montrer très
tendre, et changeait de voix. Elle n’était plus
vindicative, elle s’en moquait, et subissait ces
états « entre parenthèses », ces coups de blues,
comme si elle révélait là, un autre aspect de
nature, certaines imperfections.
Francis sortit des toilettes, où il avait
feuilleté, ou lu, quelques pages de son dernier
livre : « Les dames de nages ». Il avait compris,
un jour, que les BD ne lui apporterait pas ce
qu’il cherchait. Il interposait ses poses, en lisant,
un peu de littérature, histoire de s’aérer l’esprit,
en plus du rap. Il sentait ses lacunes, dans ce
domaine… Lorsqu’on travaille, on n’a
pratiquement jamais le temps de lire, sinon
quelques pages d’un best-seller, avant de
s’endormir, après avoir dit « bonsoir », aux
enfants. Il en avait deux, mômes, que sa femme
amenaient à la crèche, avant de rejoindre son
lieu de travail. Elle était plus lève-tôt que lui.
Amélie, dès qu’elle vît Francis, lui sauta dessus.
Le client du moment avait exigé des
modifications, pour la publicité de son nouveau
cosmétique, de la laque à tenir les cheveux
raides, et dressés, contre vents et marées. De
quoi emporter le marché, avec des laques de
21 Des ombres de nuages filent sur la steppe
plusieurs couleurs qui teignaient les cheveux à
volonté, celles que l’on souhaitait, rouge, verte,
bleue tango, marrons roux, noir d’ébène. Il
fallait régler cette affaire, au plus vite.
– Tu te sens prêt pour cet après-midi, vers
dix-sept heures ?
Comme il détournait la tête, son livre à la
main :
– Oh, tu m’écoutes ? demanda Amélie. Il y a
plus urgent que de lire Giraudeau. C’est un bon
livre, je te l’accorde, mais tu n’ais pas payé pour
glander ! Pense à tes gosses, si tu perdais ton
boulot, Jean Foutre !
Francis ne releva pas l’insulte. Il considéra
des yeux, Amélie, d’un air indolent, comme si
elle débarquait de la lune, en passant les mains
dans les bretelles de sa salopette, qui lui
donnaient l’air d’un bricoleur d’opérette, voire
d’un peintre, en bâtiment. Avec ses pieds, il osa
marquer le tempo d’un nouveau rap.
– Deux gifles, tu mériterais deux gifles, avec
mon coup de pied, au derrière. Ne fais pas ton
cirque. Si tu continues, j’en parlerai à Arturo.
Tu verras comme il sait remonter les bretelles !
– Ok ! dit-il, j’ai compris ! Dans ce cas tu
expliques à Dyonisos, pourquoi on n’est pas
prêt, pourquoi on ne peut pas. Il manque l’idée
centrale…
– Cherches dans ta cabosse, intello ! Les
Dames de nages, devraient te donner des idées !
22 Des ombres de nuages filent sur la steppe
– Justement ! Mais il suffit de ne pas
s’exciter, déclara-t-il, en s’asseyant devant son
ordinateur, et en montant le son ! Cool, ma
belle, ne me met pas la tête comme un four ! Je
n’ai pas encore commencé, à cogiter ! Il caressa
sa barbe d’un blond roux, sur ses grosses joues
pleines de sommeil, tandis que celles d’Amélie,
étaient toujours contractées, la moue presque
haineuse. Le travail, c’est le travail ! Et le rap !
ajouta-t-elle…
Elle arrêta la musique. Quand Francis se mit
à fixer l’écran vide, et noir, elle s’impatienta
davantage, encore.
– Tu pourrais commencer par le charger, tu
ne crois pas ?
Francis haussa les épaules, et lança la
machine. Le logo de la marque s’afficha en
rouge et noir, accompagné d’une musique
transcendantale. Une créature humanoïde
apparut, grossit sur l’écran. Un athlète, très
beau, comme on en voit dans les bandes
dessinées. Mais il manquait le décor, la plage
était insuffisante, malgré la présence de
flamboyants, une barque, à rames, sur le seuil
du rivage.
– Jusque là, ça va, dit Amélie. Dionysos aime
beaucoup… Il est brun, ou blond, il a bien les
cheveux dressés sur la tête, mais il manque
l’action. Trouve, et cherche… Dès que tu auras
trouvé, préviens-moi…
23 Des ombres de nuages filent sur la steppe
– La musique est nulle, remarqua-t-il. A
moins que l’on y mette du rap, là, c’est
fracassant !
– Personne ne l’entend, la musique, regarde-
moi, cette plage désertique. Il ne se passe rien,
sur ce site, rien.
– Il a une grosse queue, ça se voit, c’est un
Tarzan moderne… Il n’a pas peur de la
tempête, ni du vent, il vient de ramer, avant
d’aborder sur cette plage inconnu.
Heureusement pour lui, il a dans la barque, des
godets de laque Dionysos, il vient en offrir aux
zoulous, dès que ceux-ci apparaîtront sur la
plage, avec arcs et flèches, des Papous de
Nouvelle-Guinée, histoire de leur gominés leurs
cheveux, de leur faire changer de look. Yaoah !
Il les appelle, comme Tarzan… Les autres ont
déjà préparé une énorme bassine, sous un feu.
Il revient vers la barque, et se met à ramer, les
cheveux, plus que dressés, en érection. Yaohah !
Il se barre, mais avant de le faire, il leur jette des
bidons de laque, les seules armes qu’il a, pour se
défendre des flèches qui pleuvent, sur
l’embarcation. Les sauvages s’emparent du
butin, le chef ouvre l’un des bouchons, le goûte,
voit si c’est bon, et sa langue devient raide.
Alors, il s’en passe, par tout le corps, et ses poils
se dressent. D’autres l’imitent, en se versant de
la laque sur la tête. On dirait des cactus, ou des
24