Descendre la rivière

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Alex et sa femme Kay vivent à Bayport près de Toronto, au bord du lac Muskoka. Alex s’apprête à publier son second roman quand il reçoit de son éditeur une enveloppe contenant un curieux insecte : une mouche pour la pêche. Cette découverte réveille en lui de douloureux souvenirs d’enfance où il est question d’un père écrasant, de prêtres troubles et troublés et d’un ami trahi, dans une Irlande où tout se sait et rien ne se dit.
Les souvenirs s’égrènent et forment peu à peu l’image du drame, entrecoupée de la description raisonnée de la pêche à la truite, habile tension narratrice et anticipatrice. Mais une menace rôde autour de la famille : un nouveau venu à Bayport, qui se prétend ancien policier, se fait de plus en plus présent, insistant…
Une enquête sensible et libératrice qui montre comment le traumatisme nié, enfoui, les silences et les mensonges peuvent détruire des vies.
Publié le : vendredi 1 avril 2016
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EAN13 : 9782072599033
Nombre de pages : 192
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Peter Cunningham
Descendre la rivière
Roman Traduit de l’anglais (Irlande) par Christophe Mercier
Pour Carol
Les personnages de ce roman sont imaginaires. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, ne saurait être que fortuite.
Nous pensons pouvoir nous toucher, mais, en réalité, nous ne pouvons faire plus que nous approcher, nous effleurer. FRANZ SCHUBERT (1797-1828)
1 Il y a deux ans Bayport, lac Muskoka Ontario, Canada
L orsque l’hiver quitte Muskoka, il le fait souvent en une seule nuit. Un soir, la nuit tombe sur un paysage d’un gris acier, pris dans la glace ; le lendemain matin, les écureuils, les castors et les ratons laveurs réapparaissent sur les îles et, bientôt, la glace n’est plus qu’un souvenir. En moins de quarante-huit heures, on aperçoit des cerfs à queue blanche le long des rives, grignotant les bosquets d’érables et de pins canadiens. Les villas en bord de lac, fermées depuis Thanksgiving, se rouvrent comme d’un seul tour de clef, et l’on entend de nouveau à Bayport les accents de Toronto et de Detroit. Un geai bleu, tapi dans les branches basses du chêne qui se dresse entre notre jardin et la route, appelle un compagnon invisible. Bientôt ma chambre troquera l’odeur réconfortante des livres et du papier contre le parfum de l’herbe coupée et des pins. Je sais que j’ai tendance à me plaindre des brèves et froides journées d’hiver, mais, à la vérité, c’est en hiver que je travaille le mieux. Pendant quatre saisons d’ensevelissement, l’histoire est sortie de moi, mot après mot, pour finir par se trouver métamorphosée en une pile de pages qui formeront un livre. Notre maison, dont les fondations sont incrustées dans le roc du Bouclier canadien, est construite sur un terrain en pente à huit cents mètres de la ville de Bayport, au bord du lac. À vingt-cinq kilomètres à l’ouest, par la route, ou à dix par bateau, se trouve Charlton, le centre administratif du district. Depuis notre porche, en regardant vers le nord à travers des bouquets de pins blancs et rouges, de bouleaux et de chênes, on voit le lac Muskoka : blanc comme de l’ivoire en hiver et, en été, comme maintenant, d’un bleu joyeux. Kay descend le chemin qui part en diagonale vers le portail. Elle est grande, avec des cheveux gris fer et des traits marqués, et se déplace toujours comme une chatte. Lorsque le geai bleu s’envole avec un cri strident, elle agite les bras pour le saluer, une ancienne superstition irlandaise destinée à exorciser la pie, cousine du geai. Un petit garçon avec un grand sac à dos violet arrive sur la route, le soleil dansant sur ses boucles noires. Sur les derniers mètres, il court vers sa grand-mère, qui le serre contre elle, puis se tourne vers l’endroit où elle me sait être, comme pour dire :Regarde qui est là ! Ils remontent le chemin, et l’enfant court devant, laissant le sac à dos à sa grand-mère. « Tu sais quoi, grand-papa ? » Je prends l’air étonné. « Quoi, Tim ? » Il bondit dans mes bras, agrippe ma barbe de ses petits poings, et y enfouit sa tête. « On a gagné ! Notre équipe a gagné ! » Bayport compte 889 habitants. Même si la ville vit essentiellement des lacs, on arrive quand même à s’en sortir à la morte-saison. Les clubs de bridge et de lecture sont florissants. Mr Amos, l’épicier local, qui fabrique des mouches pour les vendre au printemps et en été, constitue son stock. Le spectacle annuel de la société d’opérette de la ville est traditionnellement présenté à Noël. Les sorties de ski de fond ne se comptent pas. Deux églises accueillent la congrégation épiscopale, la plus importante, et la congrégation catholique, plus réduite. Il y a un bar, le Muskoka Inn, et un restaurant,Chez Francini. Le courrier pour Bayport arrive de Charlton, où il faut se rendre pour aller à la banque, acheter une chemise neuve ou un livre récent, ou prendre le bus qui part de Muskoka. Pendant trente ans, j’ai enseigné l’anglais à Saint-Célestin, à Toronto. Ça fait beaucoup d’enseignement.
On dit qu’à la fin, ça vous consume ; telle est du moins l’explication à laquelle je me suis arrêté. Quand l’école a engagé un nouveau proviseur, plus jeune, avec des idées modernes, et qu’il a mis sur pied une nouvelle organisation, j’ai démissionné. Nous avons vendu notre maison de Milton et nous sommes installés ici, de façon que je puisse consacrer tout mon temps à l’écriture. Ça a été parfait jusqu’à la crise économique qui a emporté avec elle la plus grande partie de nos investissements. Non que nous ayons à nous plaindre – nous avons assez pour nous en sortir – mais nous avons dû suspendre nos projets de voyages. Gavin, notre fils, est le paléontologue d’une équipe d’archéologues canadiens qui passe six semaines en Chine pour faire ce qu’on fait avec des restes humains vieux de 200 000 ans. La mère de Tim est morte dans un accident de la route à Toronto quand il avait trois ans. S’il y a un camp de vacances quand Tim vient à Muskoka, nous l’y inscrivons pour qu’il puisse être avec des camarades de son âge. Alors que nous sommes assis sur le porche avec des verres de thé glacé, la camionnette de la poste arrive. Dans certains quartiers, l’arrivée tardive du courrier chaque jour est un problème majeur : Mr Amos est le président d’un comité qui a pour unique fonction d’obtenir que le courrier soit distribué à Bayport avant midi. Kay lit le bulletin scolaire du camp de vacances de Tim, qu’elle a trouvé dans son sac à dos. Le chant des oiseaux s’élève dans la canopée le long du rivage. En deux jours, la lumière a augmenté. « Ils sont contents de lui ? — Oui, ça marche bien. » Elle pose la main sur l’unique page. « Ils disent qu’il a une mémoire eidétique. » Assis à un bureau sous la fenêtre, l’enfant a les yeux fixés sur l’ordinateur. Selon le spécialiste de Toronto, Tim est atteint d’une dyslexie de niveau moyen. Il manifeste aussi des troubles comportementaux dont son père et nous avons pris l’habitude. « J’espère qu’on fait ce qu’il faut », dis-je. Kay me sourit patiemment, comme si je passais volontairement à côté du problème. « Le médecin qui le suit fait partie des trois meilleurs d’Amérique du Nord, Alex. » Je sais ce que j’ai envie de répondre. Je sais de qui l’opinion m’importerait concernant l’état de mon petit-fils. Kay se lève. « J’ai du travail », dit-elle. Les sièges de la Humber Hawk noire étaient en cuir rouge cousu, y compris la banquette arrière, sur laquelle je me mettais à genoux, en culottes courtes, inspirant l’odeur du cuir, observant le monde qui s’éloignait. C’était mon univers, différent de celui que le Docteur voyait par la vitre avant : mon univers à l’âge de sept ans, vu à travers un cadre beaucoup plus petit, et allant dans la direction opposée. Tout en conduisant, le Docteur parlait de l’importance de l’éducation, de la sagesse qu’on trouve dans les livres, et du fait que la littérature ne le cède qu’à la religion. Il parlait avec les rythmes riches et graves typiques du sud-est de l’Irlande, un accent aux articulations douces et uvulaires. Les mots du Docteur, quand il était de bonne humeur, tourbillonnaient tendrement autour de moi, mais quand son humeur changeait, tout changeait. Le rabat de la boîte aux lettres se referme, et la camionnette s’éloigne en accélérant. Pendant des années, le courrier a été distribué par une femme au visage agréable ; elle a été remplacée, et maintenant il semble qu’il y ait un nouveau facteur chaque semaine. Des pousses minuscules s’agitent de part et d’autre du chemin, des têtes d’épingle d’un vert lumineux. Pour Noël, Kay m’offre un abonnement auNew Yorker. Une fois par semaine, comme en cet instant, je savoure le premier aperçu du magazine étranger à travers son enveloppe de cellophane. Jerry Fisher, mon agent littéraire, qui, à l’origine, a vendu mon livre à un éditeur de Toronto, m’a promis des nouvelles à propos d’une publication à New York. Pas de lettre de Jerry, mais il y en a plusieurs pour Kay, qui travaille comme psychothérapeute à l’hôpital de Charlton. Pendant la première année que nous avons passée ici, Kay a profité d’avoir arrêté le métier qui l’occupait tellement à Toronto, et s’est lancée dans la peinture, en quoi elle excelle. Son travail a été exposé dans une petite galerie de Toronto, où
toutes les toiles se sont vendues. Et pourtant, en raison de notre situation, elle a le sentiment qu’elle ne peut complètement se reposer sur sa peinture, raison pour laquelle elle travaille maintenant à mi-temps à Charlton. Je repère une carte de Larry White, qui est venu vivre au bord du lac, à Bayport, et tente déjà de nous 1 stimuler pour la production théâtrale de l’hiver prochain. Larry, un ancienMountie, est arrivé ici l’année dernière, mais se voit déjà comme le leader de Bayport. Kay, depuis le porche, regarde autour d’elle. Parfois, comme en cet instant, son regard est voilé de tristesse : elle paraît nourrir des regrets intimes, ou la crainte que notre bonheur ne soit jamais que provisoire. L’adresse de la lettre en dessous de la pile est tapée à la machine sur une enveloppe marron. Cachet de la poste de Toronto. Alex Smyth Écrivain Bayport Lac Muskoka Ontario Tel est notre code postal. Depuis la publication de mon roman,Soufre, j’ai reçu trois lettres, expédiées aux bons soins de mon éditeur. Deux lecteurs voyaient en moi un héros ; le troisième, une femme de Vancouver, disait que mon livre la rendait physiquement malade. Dans la cuisine, je prends le coupe-papier. Selon la plupart des dictionnaires, le mot truite désigne un certain nombre d’espèces de poissons d’eau douce et d’eau de mer appartenant à une sous-catégorie de la famille des salmonidés. La couleur de la truite reflète son environnement : en mer, elle est argentée, alors qu’en rivière, son aspect est plus sombre. Selon certaines estimations, on a dénombré cinquante-deux variétés de truites. La truite brune est la seule originaire d’Irlande. Elle est parmi les plus agressives de l’espèce et, à l’époque du frai, elle défend furieusement son territoire. « Ils sonttrèsenthousiastes. Ils sont vraiment décidés à te soutenir. » Deux jours ont passé, et Jerry Fisher est venu en voiture de Toronto. Tandis que Kay remplit son verre de la citronnade maison dont elle a préparé un pichet, son visage exprime l’impatience et l’enthousiasme. Ainsi qu’elle me l’a dit après leur première rencontre, Kay apprécie Jerry. Il lui adresse un grand sourire, boit son verre à petites gorgées, et claque des lèvres. « Merci bien, m’dame ! » Jerry est petit et rond, avec un visage froissé et buriné par quatre décennies de voile sur le lac Ontario. Chaque fois qu’il me téléphone, il module son ton en fonction des péripéties de ma carrière littéraire. Une ouverture en mineur,Oh, allô, Alex– dans les premiers temps, je me demandais s’il ne venait pas de subir un malheur personnel – prépare la voie à la nouvelle d’un nouveau refus ; alors queAlex !, un cri de joie, a une seule signification : les présages sont favorables. « Et oui, il s’agit d’une occasion fantastique », dit Jerry en posant son verre. Il a éveillé l’intérêt d’un éditeur d’une maison new-yorkaise de taille moyenne, et a maintenant un contrat en vue. Quelques jours plus tôt, j’aurais savouré ces nouvelles. « À part l’argent, qu’est-ce que ça impliquera ? » La lumière se courbe en un arc doré à travers les bouleaux. Jerry se penche en avant. « Je suppose que personne ne te paierait dix mille dollars sans que toute une équipe ne s’emploie à t’assurer une promotion ex-cep-tion-nelle. C’est le rêve de tout auteur qui en est à ton stade. — Quelle sorte de promotion ? » Jerry glousse. « Ils ne vont pas te donner l’argent et te laisser partir à la pêche. » La peur monte en moi. « Laisse-moi le temps de réfléchir. »
Jerry ne parvient pas à masquer sa surprise. « Réfléchir à quoi ? — Je suis quelqu’un de très discret. — Je suis sûre qu’Alex aimerait juste avoir une idée de ce dans quoi il risque de se lancer », intervient Kay, et ses yeux verts me lancent des éclairs. Soudain, Jerry ne comprend plus ce qui se passe. « C’est comme ce qu’il a déjà fait, mais sur une plus grande échelle », lui dit-il d’un ton enjôleur. Ce que j’ai déjà fait, ça veut dire un article dans laCharlton Gazette, un entretien avec un magazine littéraire de Vancouver, et une toute petite rencontre – on ne peut parler d’un lancement – dans une librairie de Toronto, où vingt personnes ont bu du vin en cubi et où j’ai signé quelques livres. Jerry entreprend de décrire ce qu’exigerait une campagne publicitaire de niveau moyen à New York. « Tu as grandi en Irlande, non ? Sinon, comment écrire un livre aussi génial que ça ? Tout ce passage sur le gamin qui va pêcher avec son père, c’est inoubliable.Voilàce qu’ils ont envie d’entendre ! » La crevette est une créature farouche et furtive qui vit au bord des cours d’eau. Elle est de couleur verdâtre, et se cramponne aux pierres avec ses pattes minuscules, le dos arc-bouté, la tête baissée. Quand la truite a envie d’une crevette qui rampe sur le fond de la rivière, elle doit la soulever, comme avec une pelle, avec la partie plate de sa bouche. Le ciel est encore clair sur Roger’s Quay où, depuis des années, je loue un mouillage couvert – un espace dans une longue cabane sur une jetée, avec un palan électrique pour soulever mon bateau l’hiver. Jerry est parti un peu plus tôt. Nous nous sommes mis d’accord pour nous retrouver prochainement à Toronto, mais il était évident qu’il n’était pas satisfait. J’ai aidé Kay à laver les verres. « Je vais voir où en est le bateau, dis-je, mais elle m’a tourné le dos. Qu’est-ce qui ne va pas, Kay ? Ce qui ne va pas ?Ce qui ne va pas, c’est que nous avons liquidé Toronto et que nous sommes venus ici pour que tu puisses écrire. Maintenant, la plus grande partie de nos économies a disparu, mais quand se présente le genre d’occasion qu’on espérait et que ton agent vient pour te parler d’une promotion plus conséquente, tu te conduis comme un autiste. » Sous les planches disjointes de la jetée, l’eau scintille. Il y a encore des bateaux qui reviennent des îles. L’hiver, cet endroit est froid et désolé, mais à partir de maintenant il va fourmiller d’activité. Un homme émerge d’un mouillage. Il a les épaules larges, il est vêtu d’une salopette bleue et ses cheveux d’un noir de jais sont rassemblés en une queue-de-cheval, semblable à celle de beaucoup d’Ojibwés. Je n’ai jamais réussi à jauger l’âge de Keith d’après son visage brun profondément buriné, mais il doit avoir au moins cinquante ans. « Bonjour, Mr Smyth. — Comment ça va, Keith ? — Bien. » Keith ménage ses mots. « Le bateau est prêt. » Il sait tout faire, exactement le contraire de moi. Pendant son temps libre, pour quelques dollars il vient effectuer divers travaux dans la maison. « Peut-être que je le sortirai un peu plus tard, dis-je. — La quille est comme neuve. » LeMaid of Kerry, mon bateau de plaisance de six mètres, a la coque blanche et une proue surélevée, une capote et un pare-brise. À l’avant du cockpit, il y a une banquette semi-circulaire en imitation de cuir blanc. Au-dessus de la poupe brille le sommet d’un Evinrude de quatre-vingt-dix chevaux. « Il a l’air parfait. — Merci », dit Keith. On raconte qu’il y a longtemps Keith a effectué un séjour dans une prison pour jeunes délinquants, au sud de Chatham, sur le lac Érié, pour trafic de cigarettes de contrebande. Apparemment, là-bas, il aurait travaillé sur le bateau du vieux Danny Forman, dont le fils possède maintenant l’affaire de Roger’s Quay. Quand Keith est sorti de prison, Danny lui a donné un boulot. Sur le ton de la conversation, je demande : « Vous avez vu des étrangers ? » Les yeux noirs de Keith me fixent. « Quelques habitants des villas sont revenus.
— Mais personne qui traîne dans le coin ? — Vous attendez quelqu’un ? » Keith possède un autre visage, comme une personne différente qui s’avancerait parfois en pleine lumière. « Vous vous rappelez, le livre que je vous ai donné. — Sûr. » Keith se gratte la tête. « Je l’ai commencé, mais… — Parfois, on voit des journalistes. Qui essaient d’apprendre des choses sur les écrivains, qui cherchent une bonne histoire. — Vous allez devenir célèbre, Mr Smyth ? » Le lent sourire de Keith a quelque chose de moqueur. « J’espère bien que non. Mais on ne sait jamais. Il se pourrait que quelqu’un vienne fouiner dans le coin. — Vous voulez que j’ouvre l’œil ? — Juste au cas où. » Je me force à sourire. « Mieux vaut se tenir prêt. — Comme dit le proverbe, il n’y a pas de fumée sans feu. » Mettez-vous dans la tête d’une truite, tendue contre le courant de la rivière, à deux brasses de profondeur. Soudain, quelque chose change dans le dôme d’air libre : une ombre coupe la lumière au-dessus de votre tête. Que faites-vous ? Une mémoire profonde comme l’océan vous empoigne. Et vous ne pensez plus qu’à la survie. Que faites-vous ? Vous ne faites rien. Vous attendez dans la fraîcheur du renfoncement sous le rivage. Vous laissez passer. Si vous restez immobile, le danger disparaîtra. Vous ne faites rien. Kay sort son chevalet et sa palette du cagibi où ils ont passé l’hiver, et les apporte sur le porche, ainsi qu’une toile, une boîte de tubes de peinture, des pinceaux et du white-spirit. Tim est chez nos voisins, les Echenoz, dont le fils, Pierre, a huit ans. Le vent a tourné au sud. De l’autre côté de la barrière, Dimitri Echenoz fait un barbecue. Pendant des années, Kay a essayé de peindre à l’intérieur, mais elle n’a jamais aimé ça. Et même si elle reproduit rarement ce qu’elle voit, si ses huiles à la matière épaisse, aux couleurs riches, sortent des tréfonds de sa psyché, il n’y a qu’en extérieur qu’elle trouve son inspiration. Elle tourne les vis à oreilles qui tiennent les pieds du chevalet, installe la toile, rassemble les pinceaux et les pots sur une table basse, et se met au travail. Tout en peignant, elle essaie de se détendre. Ça fait déjà quelque temps qu’elle est inquiète pour notre mariage. Au fil des ans, quand je suis devenu dépressif, quand je me suis laissé entraîner par un tourbillon intérieur, elle m’a poussé à faire une analyse, mais j’ai toujours résisté. Quand Gavin, notre fils, a grandi et que nous nous sommes installés à Milton, nos métiers respectifs dévoraient notre temps à tous les deux, y compris, souvent, les week-ends. Mais nous appréciions les moments passés ensemble. Nous étions à l’aise financièrement. C’était avant que je ne prenne une retraite anticipée. Maintenant, à Muskoka, nous passons la plus grande partie de nos journées à nous marcher sur les pieds, et nous devons faire attention au moindre dollar. Il est rare que nous fassions l’amour plus d’une fois par mois. Elle pensait que le fait que j’écrive un roman serait pour moi une espèce de catharsis, que ça équivaudrait à une sorte d’auto-analyse qui pourrait me permettre de surmonter mes problèmes. Mais, apparemment, c’est le contraire qui s’est passé. Je suis devenu encore plus bizarre. La séance d’aujourd’hui avec Jerry Fisher m’a amené à un nouveau palier. C’était comme si j’avais délibérément mis en péril ce que j’ai recherché par mon travail. Kay grince des dents. Elle ne sait pas combien de temps encore elle pourra supporter ça. Quand elle commence à peindre, il est rare qu’elle ait une idée préconçue. Même à l’instant où son pinceau touche la toile, son esprit est divisé : une partie guide le pinceau, l’autre trie, analyse et classe des sujets jusque-là impalpables. Elle allonge son trait vers le bas en une courbe gracieuse. Nous nous sommes mariés à dix-neuf ans ; nous étions encore des enfants, une chose à laquelle elle songe maintenant souvent, se demandant si ce n’était pas une erreur. Nous ne connaissions rien de la vie,
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