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Désirs décalés

De
230 pages
Se chercher, se rapprocher de nous-même, de ce que nous sommes vraiment, de notre noyau dur, en un mot de notre Moi, telle est notre principale préoccupation et occupation à nous, occidentaux. "Qui suis-je ?" est plus qu’une question lancinante, c’est devenu un programme de vie. C’est pour y répondre que l’on s’inscrit au Gymnase Club (suis-je sportif ?), que l’on hante les clubs échangistes (ais-je envie d’échanger ma femme contre une autre ?), que l’on suit un cours du soir d’espagnol organisé par la mairie de l’arrondissement (et si j’étais un hispanophone…), que l’on tente d’arrêter de fumer (en suis-je capable ?), que l’on marche avec Terre d’Aventure dans l’Himalaya (vais-je y arriver ?), que l’on visite Cuba (aimerais-je les Caraïbes ?)...
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Désirs décalésLéon Stern
Désirs décalés
ROMAN© manuscrit.com, 2003Avertissement de l’éditeur
DécouvertparnotreréseaudeGrands Lecteurs(libraires,revues,critiques
littéraires etdechercheurs),cemanuscritestimprimételunlivre.
manuscrit.com
5bis, rue de l’Asile Popincourt
75011 Paris
Téléphone:0148075000
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com1
Se chercher, se rapprocher de nous-même, de ce
que nous sommes vraiment, de notre noyau dur, en
un mot de notre Moi, telle est notre principale pré-
occupationet occupation ànous, occidentaux. “Qui
suis-je ?” est plus qu’une question lancinante, c’est
devenuunprogrammedevie. C’estpouryrépondre
que l’on s’inscrit au Gymnase Club (suis-je spor-
tif?),quel’onhantelesclubséchangistes(ais-jeen-
vie d’échanger ma femme contre une autre ?), que
l’onsuituncoursdusoird’espagnolorganiséparla
mairie de l’arrondissement (et si j’étais un hispano-
phone…),quel’ontented’arrêtedefumer(ensuis-je
capable ?), que l’on marche avec Terre d’Aventure
dansl’Himalaya(vais-jeyarriver?),quel’onvisite
Cuba (aimerais-je les Caraïbes ?), que l’on en pro-
fite pour baiser une jeune Cubaine rencontrée sur la
plage pour un prix que l’on n’oserait pas avouer à
son meilleur ami (suis-je un touriste sexuel ?), que
l’ons’essayeau yoga, autantra,au théâtre, àla mé-
ditation transcendantale, à la Capuera, au Taï Chi
ChouanetauTango. Certes,c’estunpeuempirique
commemoyendeseconnaîtreetc’estpourcelaque
l’onfaitenplusuneanalyse: c’estcenséactiverles
choses. Qui suis-je ? Qui suis-je ? Bien malin qui
pourra y répondre…
7Désirs décalés
Encequimeconcerne,j’essaielesactivitéspour
vérifierqu’ellesnemeplaisentpas. Jereconnaisque
la méthode n’est pas parfaite, elle me prend beau-
coup de temps et d’énergie et puis surtout, il faut
s’investir longtemps et sérieusement avant de pou-
voir affirmer que décidément non, ce n’est pas ça !
Alors, je persévère en espérant que bientôt je vais
y prendre goût, que c’est une question de temps.
En attendant, je m’ennuie. Lorsque enfin je com-
prends que l’activité en question ne me correspond
absolumentpas,j’hésiteencoreàl’abandonnercarje
trouveanormalcedésintérêtalorsqued’autresl’ap-
précient. C’est par exemple ce qui s’est passé avec
leTango,ilm’afalluplusdesixansdecoursdusoir
pourmerendrecompteetaccepterquejen’avaisau-
cunsensdurythme,aucuneoreillemusicale,aucune
souplesse,qu’enunmotjen’étaispasetneseraija-
maisundanseur. Ensomme,ils’agitd’uneméthode
longueetcoûteuse,maisjecrainsqu’ellenesoitas-
sez incontournable et puis elle donne tout de même
des résultats : on finit tant bien que mal par repérer
cequel’onn’aimepas,cequiestunbondébutpour
savoir ce que l’on aime.
Nous autres, occidentaux repus de biens maté-
riels, nous revendiquons le droit d’être nous même,
qui doit nous amener au bonheur - autre droit que
nous revendiquons par la même occasion. C’est
pourquoi nous sommes dans une recherche perma-
nente de nous même avec un égocentrisme affiché,
revendiqué et parfois même insolent. Ce qui ex-
plique le succès des stages de développement per-
sonnel, de découverte de soi et ce que j’appellerai
d’une manière plus générale, de psycho-papouille.
Laquestionc’estdesavoirsil’onfinitparsetrouver
unjour. Certaincertainement,d’autresjamais,d’au-
cuntardivement…J’enconnaisquin’ontpasbesoin
de chercher très loin pour se trouver, ils ont de la
8Léon Stern
chanceetpuisilyenaaussiquinesecherchentpas
encore, mais qui vont bientôt y venir car parfois ce
besoin se révèle sur le tard.
C’est le sens de l’histoire : lorsque tu as de quoi
vivre,tuveuxsavoircommenttuvasvivre…etlàça
secompliquesérieusement,ilfautexplorerlespistes.
C’est ce que les pauvres ne veulent pas com-
prendre.
92
Subitement je vis que Julien allait éjaculer, il
fermalesyeux,Corinneaccélérasonmouvementde
langue sur le sexe érigé en lui pressant les couilles.
Il se tendit, se souleva légèrement du fauteuil et
retomba tétanisé. Corinne garda son sexe dans sa
bouche le temps de lécher les dernières gouttes de
sperme qui sourdaient, avec des petits mouvements
delangue. Demoncoté,j’avaisdéjàbaiséCorinne;
elle avait semblé apprécier, du moins avait-elle eu
la délicatesse de pousser quelques gémissements
convaincants.
Je ne connaissais Julien et Corinne que depuis
deux heures, mais ils me faisaient vraiment une
bonne impression. Je les avais rencontré par Mi-
nitel, c’est encore ce qui marche le mieux pour ce
genre de soirée. Corinne vint s’allonger entre nous.
Julien alluma une cigarette. Corinne glissa sa main
vers ma bite, la fit grossir et me demanda de la
prendre par derrière, cette fois.
En sortant de chez eux, je me sentais détendu et
serein. Ils habitaient un immeuble moderne prés de
la Porte Maillot. Nous étions un samedi soir de la
fin août, il faisait encore chaud. Je marchais tran-
quillementverslesboulevardsextérieurs,oùj’avais
garémavoiture. Cecouplem’avaitdécidémentbien
plu, j’avais eu de la chance car ce n’est pas évident
11Désirs décalés
de trouver un couple quand on est un homme seul
sur Minitel, ni en général d’ailleurs. Ce que j’aime
dans les rencontres comme celles-là qui sont exclu-
sivementdédiéesaucul,c’estquel’onsaitpourquoi
onsevoit,iln’yaaucuneambiguïté,c’estbeaucoup
plus simplequedansles autres situations.
Je traversais Paris en roulant lentement, fenêtres
ouvertes, pour rentrer chez moi dans le Marais. Il
étaituneheuredumatin,maisilyavaitencorebeau-
coup de monde dans les rues, les gens profitaient
des trop raresbeaux jours à Paris. C’est curieux me
dis-je, cette ville que tous ses habitants veulentfuir,
carc’estl’unedescaractéristiquesdeParisetnonla
moindre, d’être haï par une grande partie de sa po-
pulation. Les gens supportent mal la concentration
humaine,lesbouchonschroniquesetleclimatlarge-
mentpourri. Maisraressontceuxquipartent. C’est
un peu comme le tabac, lorsque on fait un sondage
onserendcomptequebeaucoupdefumeursveulent
arrêterdefumer,maispeulefont. S’ilestdifficilede
quitter Paris, c’est quetout se passe là. J’avoue que
je suis comme les autre Parisiens, râleur, insatisfait,
maisinfoutudemigrerparpeurdem’enterrervivant
dans quelque régionenvahie de beaufs.
Il faut dire que dés que je quitte Paris je suis
abasourdi par le matérialisme ambiant qui règne.
Les préoccupations des provinciaux et donc leurs
conversations, tournent principalement autour de
quatre thèmes : la bouffe, le sport, la voiture et
la baise. Avec ces sujets, ils font 99 % de leurs
échanges. Apparemment ça leur suffit. Moi, ça
me déprime ; c’est comme si je manquais d’air,
j’étouffe. Pourtant à Paris aussi on parle de bouffe,
de sport, de voiture et de baise, mais on en parle
différemment, il y a comme une dimension en plus,
une aspiration à autre chose, peut-être une vision
spirituelle. On en parle mais on le déplore, tandis
12Léon Stern
qu’en province non seulement on en parle, mais en
plus on ne s’en cache pas.
Cela étant, il est vrai que cette ville devient
pénible, me dis-je alors que j’étais bloqué depuis
plus de dix minutes rue des Archives car un groupe
d’homos insomniaques, agglutinés à l’Open Café,
buvaient leur bière en débordant largement sur la
chaussée. Ils étaient tellement occupés à se draguer
mutuellement qu’ils ignoraient superbement les
pauvres hétéro en voitures. Je me surpris de cette
tendance à s’agglutiner les uns aux autres que l’on
a tous plus ou moins, moi y compris puisque je vis
ici à Paris, à côté de quelques millions d’autres,
alors que je pourrais parfaitement habiter ailleurs.
D’ailleurs, le CNRS qui a fait de la délocalisation
des chercheurs en province, la pierre angulaire de
sa stratégie en matière de ressources humaines, me
propose régulièrement de partir à Saint-Étienne,
SophiaAntipolis,Bordeaux,Toulouseouquesais-je
encore. Jenerépondsmêmepasàleurscourriers,je
les mets directement à la poubelle. Non mais, pour
qui me prennent-il !
Mais ce soir là, arrêté par quelques buveurs de
bière à la sexualité marginale, je repensais presque
avec nostalgie au dernier poste qui m’avait été pro-
posé, Saint-Étienne, je crois. Au moins là n’y a t-il
pasdebouchon,c’estdumoinscequejemedis. En
réalitéjen’ensavaisriencarjen’yavaisjamaismis
les pieds, et peut-être après tout qu’à Saint-Étienne
aussi la fièvre s’abat le samedi soir.
Enfinlesbuveursdebièresepoussèrentetjepus
avancer. Mais non, poursuivis-je en mon fort in-
térieur tandis que je freinais pour respecter le feu
suivant qui évidemment passait au rouge à mon ap-
proche, il ne peut y avoir d’embouteillage à Saint-
Étienne le samedi soir, ni les autres soirs d’ailleurs,
13Désirs décalés
puisqu’il n’y a rien à y faire. Le vide ne peut géné-
rerdesbouchons. Ceux-civiennentparnaturemême
d’un trop plein, d’une concentration de corps, d’un
excèsdevie,d’unamasdematière-enl’occurrence
de tôles. Où iraient tous cesgens ? Et je me réjouis
de mon sens de la déduction, qui me permit d’affir-
mersansavoirjamaisétéàSaint-Étienne,quelacir-
culation ne pouvait qu’y être fluide.
143
Arrivé dans mon deux pièces cuisine, rue Saint-
Paul,jebusunebièreaulitenfeuilletantLeMonde
auquel je suis abonné depuis toujours. Ce jour-
nal est comme une drogue, douce au début, dure
ensuite. Même épuisé je le parcours, mais depuis
quelquestempsc’estvitefait. Lapolitiquenem’in-
téresse plus, ni la justice, ni l’environnement, ni la
santé. Reste l’économie, la situation internationale
etquelquesdécouvertesscientifiquesenphysiqueet
surlesoriginesdel’homme. Avecl’âge,jemerends
comptequelasciencen’estpasrien. Entantquelit-
téraire,j’aieuunpeutendancedurantmajeunesseet
mon adolescence à la sous-estimer, peut-être même
àlamépriser,voireàladénigrer.Maintenant,jeme-
suremonerreur. Sinousoccidentaux,vivonscomme
nous vivons, c’est bien grâce à la science. C’est
elle qui nous enrichit, pas la littérature. Je ne parle
pas la science pure bien sûr, mais les sciences ap-
pliquées,laphysique, la chimie, l’astrologie, la mé-
decine,l’économie,l’électronique,l’informatiqueet
maintenant les technologies de l’information. Ce
sont elles qui nous nourrissent, qu’on le veuille ou
non.
Enfincesoirlà,jetombaisurunebrèvequiméri-
tait réflexion. Saturne fait le tour du soleil en vingt
neufans. Chaquesaisonduredoncplusdeseptans.
Je m’imaginai un hiver de sept années, cela me fit
15Désirs décalés
froiddansledos. Saturne,précisaitlejournaliste,est
la sixième planète de notre système solaire en par-
tant du soleil. Elle est neuf fois plus grande que la
terreetsesitueà1344900000kilomètresdusoleil.
Humm… me dis-je pensif. J’aime les grandes dis-
tances,cellesquel’ontrouvedansl’espace,l’infini-
ment grand me donne le vertige, nous remet à notre
place. Quelque part c’est confortable, on est petit
quoique l’on fasse. Nous sommes infimes en taille,
en poids, en intelligence et en durée de vie. Il est
vrai que cela n’empêche pas d’avoir conscience de
l’universetconsciencedenotreinsignifiance,juste-
ment. C’est bien là tout le problème d’ailleurs. Si
nous n’en avions pas conscience, nous n’en souffri-
rions pas.
164
Le lendemain, je me réveillai relativement tôt.
Cela m’arrivait rarement depuis que je ne mettais
plus mon réveil à sonner. J’avais pris cette décision
quelquesmoisauparavant,réalisantsubitementqu’il
ne servait à rien de me lever tôt puisque je n’avais
pasgrandchoseàfaire,etqu’entoutcasmesactivi-
tés entraient très largement dans une demi-journée.
Lorsquejepensequ’ilm’afallutrenteetunanspour
réaliser cette évidence, c’est assez affligeant. Je me
dispourmeconsolerqued’aucuncontinuentjusqu’à
leur mort à régler leur réveil à sept heures pour ne
rienfairedeleurjournée. Unesortedeculpabilitéso-
cialelesempêchetoutbonnementdedormirlorsque
lesautresselèvent.
N’ayant pas un programme très défini de ma
matinée, je décidai d’aller au Gymnase Club Répu-
blique dans lequel j’ai un abonnement annuel. J’y
passeenvirondeuxfoisparsemaine:j’yaidonc,en
quelquesorte,meshabitudes. Jemesuisdéshabillé,
j’avaisencoregrossietj’étaistoutblanc;j’aienfilé
mon maillot, un jogging et un tee-shirt − noir et
ample, pour dissimuler mon ventre. Nous n’étions
que quatre dans la salle de musculation. Quatre
hommes. Il faut dire que le matin c’est l’heure
des sportifs, des vrais, auquel se joignent quelques
femmes au foyer en quête de bien être. Chacun
est concentré sur son effort, personne ne parle,
17Désirs décalés
j’aime bien. Je peux me plonger dans mes rêveries
en actionnant machinalement quelques appareils à
muscler. S’il n’y avait pas cette radio qui débite
des tubes, ce serait parfait. Ensuite, j’ai été faire
quelques abdominaux pour essayer de rentrer ce
foutu ventre. Je sais qu’il faudrait pratiquer ces
exercices chaque jour pour obtenir un résultat pro-
bantmaisçam’ennui,jen’ytrouveaucunplaisir,je
crains de ne pas être vraiment sportif.
En fait, ce que j’aime avec les abdos, c’est
qu’entre deux séries je reste allongé là, sur le dos,
lesyeuxfixésauplafond,àrêvasser. Onararement
l’occasion d’être allongé par terre sur le dos, alors
que c’est incontestablement l’un des grands plaisirs
de l’existence, apparemment si simple à réaliser. Je
me demande pourquoi on s’en prive et qu’il faille
prétexter faire des abdos pour s’y adonner. C’est
fou les chemins de travers qu’il nous faut prendre
pour nous détendre. Je fis une deuxième série
“coude gauche/genoux droit”, “coude droit/genoux
gauche”, je sentis une douleur intense dans les
muscles du ventre, j’arrêtai à douze.
Malgré tous ses défauts, j’aime bien le Gymnase
Club. C’est comme une grosse bulle. Quelque soit
le temps qu’il fait à Paris, la lumière y est toujours
lamêmeparcequ’elleestélectrique;iln’yaaucune
ouverture. C’est particulièrement agréable lorsque
lefroid,lapluieoulagrisailleenvahissentlaville.
Ensuite, j’ai été marché sur le tapis roulant. Je le
règlesurdeuxkilomètres/heure,puisj’accélèrepro-
gressivementjusqu’àsixkilomètres/heure. Celapa-
raîtpeu,maiscomptetenudelaquantitédecigarettes
quejefumequotidiennement,jetrouvequecen’est
passimal. Cequigâcheunpeumonplaisir,cesont
lestélévisionsquidéversentdesflotsdeclips. Ilsen
ont suspendu partout, elles attirent le regard, j’ai du
18Léon Stern
mal à y échapper ; en plus ils poussent le volume,
une horreur !
195
Alorsqueje marchaistranquillement surmon ta-
pis, une fille est venue sur le tapis voisin. Queue
de cheval, port altier, seins fermes, petit cul moulé
dans un jogging noir ; je la croise de temps à autre.
Evidemment,ellenemejetapasunregardetencore
moins un sourire, alors que je la dévisageais ouver-
tement. Elle attaqua d’emblée un petit trop enlevé
qui faisait tressauter ses seins de manière extrême-
ment provocante. Elle levait curieusement haut ses
genoux. Elle avait quelque chose d’animal et pour
toutdiredechevalin. Unepouliche,c’étaitunebelle
pouliche ! Je me dis que le pouvoir des femmes est
sans borne, du moins des belles femmes. Inouï les
portesquidevaients’ouvriravecuntelcorps. Quiy
résisterait? Pas moi en tous cas. Je poussais la ma-
chine infernale à 8 kilomètres/heure et me lançais à
montourdansunpasdecourse,histoiredemerecon-
centrerdansl’effortetaccessoirementdemontrerce
dontj’étaiscapable. Jenesuispassûrqu’ellesesoit
aperçu de mon changement de rythme, c’est bien la
peine de se défoncer.
Ce qui acheva de m’agacer, c’étaient ces écou-
teurscollésauxoreillesreliésauwalkmanposébien
enévidence sur le guidondel’appareil, l’air de dire
“jesuisoccupée,nemedérangezpas”. Unevéritable
autisteenferméedanssonmutisme,danssamusique,
dans son corps et dans la conscience de sa beauté.
21Désirs décalés
Elleseregardaitcourirdanslemiroirquinousfaisait
face. Elleappréciaitseslonguesjambes,sescuisses
musclées,sonventreplat,sesseinsbienrondsetson
cul haut placé. Elle s’aimait beaucoup, cela sautait
aux yeux. Il faut bien admettre malheureusement,
qu’unepartnonnégligeabledelaclientèleduGym-
naseClubprésentecepetittravers. Jenedispascela
uniquement par jalousie, je pense vraiment qu’atta-
cher une telle importance à son corps est démesuré.
Ceuxquiensontvictimesneregardentpaslesautres,
ils se voient à travers leurs regards. A mon avis, ça
perturbelesrelations. Enfinilfautbienquelesbeaux
aient aussi leurs problèmes.
Je redescendis à trois kilomètres/heure pour re-
prendremonsouffletandisquelestélésdégueulaient
Madonna en pantalon de cuir et soutien-gorge pi-
geonnant,quientraitdansuneCadillacàrallongeet
s’affalait sur le siège arrière avec une moue extrê-
mement vulgaire du genre “Tu viens chéri ?”. A ce
moment là et contre toute attente, la belle pouliche
arrêtasamachine,s’essuyalevisage,retirasesécou-
teurs, se tourna vers moi et me sourit.
- Au moins vous ne vous fatiguez pas trop ! me
dit-elled’untonsarcastique,danslequeljecrudéce-
lerunepointed’admiration. Monimaginationdevait
me jouer des tours…
Complètementprisaudépourvu,jerépondis:
-Heunon…Enfinsiunpeuparcequejefume…
Je ralentis instinctivement le pas pour ne pas in-
terromprecetteébauchedeconversation,maislama-
chinecontinuantàsonrythme,jefaillismecasserla
figure. Elle éclata de rire. Elle était vraiment char-
mante. J’arrêtailetapis,j’étaisensueur,jem’épon-
geaiavecmaserviette;elleenprofitapours’éclipser
vers un rameur. Pour une fois qu’une fille m’adres-
saitlaparole,j’étaisincapabled’entretenirlaconver-
sation. Je me traitai de nul et de dépit, décidai de
22Léon Stern
quitter sur le champs ce lieu grotesque. Je pris une
douche sous l’eau tiédasse, puis rentrai chez moi à
pied.
Enarrivant,jetrouvaisurmonrépondeurunmes-
sage de ma mère, l’ulcère de mon père se réveillait,
elle voulait que je la rappelle. Plusieurs biopsies et
plus récemment une fibroscopie avaient permis de
localiser cet ulcère gastrique, mais malgré un trai-
tement médicamenteux il revenait régulièrement à
la charge selon une loi qui m’échappait. Ma mère
m’appelaitàchaqueincartadedel’estomacpaternel
afinquejeprennemapartdecemalheur. Jedécidai
d’attendre jusqu’au soir pour la rappeler. J’allumai
latélétandisquejemepréparaisdeuxœufsbrouillés.
J’aimebienvoirlesinfosàl’heuredudéjeuner,mais
cejour là iln’y avait rien d’intéressant.
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