Destins en guerre

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Juillet 1916. L'offensive de la Somme débute, plus meurtrière encore que Verdun. Non loin de là, Vincent, 17 ans, décide de partir à la guerre en trichant sur son âge. Il persuade Alban, voulant déserter, de prendre sa place. Le subterfuge fonctionne. Lors d'une permission à Paris, Vincent tombe amoureux d'Aurélie qui devient sa marraine de guerre. Aux Halles, Alban s'entiche de Lisette, une jeune prostituée, mais il est blessé par son souteneur. Aurélie et sa cousine Constance lui viennent en aide. Mais le proxénète est assassiné. La police soupçonne Alban et découvre sa désertion. Il se résout alors à rejoindre son unité. Entre temps, sur le front, Vincent devient un héros et refuse sa décoration à cause de son faux nom. La vérité éclate.
Publié le : vendredi 17 juin 2011
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EAN13 : 9782748192421
Nombre de pages : 533
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2

Destins en guerre

3
Bernard Motron
Destins en guerre
Tome 1
Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9242-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748192421 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9243-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748192438 (livre numérique)

6 . .

8
1
Vincent Benoît ne dormait pas. Le front
n’était qu’à quelques kilomètres à l’est. Par les
volets entrouverts de la fenêtre de sa chambre,
il pouvait voir le ciel embrasé par les tirs
d’artillerie. Le déluge de feu et d’acier n’avait
pas cessé depuis que l’Etat-Major
francobritannique avait lancé l’offensive sur la Somme
et pilonnait les positions allemandes avant de
erdonner l’assaut qui débuta ce 1 juillet 1916 à
7 heures. Ce nouveau front prit vite
l’appellation de ‘Bataille de la Somme’. Le sol
tremblait jusque dans Cappy, village situé au
bord du canal de la Somme, comme si un
volcan proche était en pleine éruption. Ce
tonnerre venu de l’enfer assourdissait et hantait
les habitants paniqués qui ne trouvaient plus le
sommeil depuis plusieurs jours.
Dans la ferme des Benoît, située à la sortie
ouest du bourg, à deux pas de la Tourbière,
Vincent et sa mère, Eugénie, étaient seuls.
Vincent était fils unique et Eugénie était folle
d’anxiété à la pensée de le voir partir au front
9 Destins en guerre
un jour prochain si la guerre durait trop
longtemps. Pour lutter contre l’insomnie qui lui
rongeait ses forces d’adolescent, en plus du dur
travail de la terre, Vincent alluma la bougie
posée sur la petite table près de la fenêtre et
sortit un simple cahier d’écolier tout neuf
destiné à devenir son journal intime qu’il avait
décidé de commencer le jour de son
anniversaire. Il trempa sa plume ‘sergent-major’
dans l’encrier et laissa courir sur le papier sa
belle écriture appliquée qui avait toujours fait la
fierté de ses parents :
« Je m’appelle Vincent Benoît. Je suis né le 2 juillet
1899 et j’aurai 17 ans à 11 heures très précises. Je hais
la guerre tout autant que ces braves qui se battent
comme des forcenés pour en finir au plus vite. Mais ils
ne sont pas de trop et j’ai décidé d’aller les rejoindre.
Depuis bientôt deux ans que je remplace papa à la
ferme, je suis devenu un homme. Je sais que maman ne
voudra jamais que je parte, mais la Patrie a besoin de
tous ses enfants pour ‘bouter le Boche hors de France’
comme le dit sans cesse tonton Pierre. Quand tout sera
fini, nous ferons encore de belles moissons et maman
sèchera ses larmes ! »
Tout à coup, il entendit remuer en bas.
Incapable de dormir comme tout un chacun, sa
mère s’était levée et tournait en rond dans la
grande salle qui servait à la fois de salle à
manger et de cuisine. Bientôt les marches de
l’escalier gémirent et la porte de la chambre de
10 Destins en guerre
Vincent s’ouvrit. Alerté par le bruit, celui-ci
rangea son cahier et sortit son livre en cours de
lecture : La débâcle d’Émile Zola.
– Toi non plus, tu ne dors pas, Vincent ?
– Non, maman. Te rends-tu compte de ce
vacarme ? Et tout à l’heure, même ma table en
tremblait. Et puis-je pense trop à papa.
– Moi aussi mon garçon. Je ne cesse de prier,
mais comment veux-tu que Dieu m’entende
avec ce bruit infernal ?
– Si on y allait avec tous les copains, on la
gagnerait cette satanée guerre !
– Que dis-tu là, Vincent ? Es-tu fou ? Ton
père est déjà au front ! Et puis, tu es trop jeune
et il y a du travail à la ferme ! D’ailleurs, tu n’as
pas fini ta croissance et tu n’es encore qu’un
gamin !
– Ne te moque pas, maman ! Tu sais bien
que je ne suis plus un gamin ! T’as pas vu
comment elle me regarde Laure, la fille cadette
des Picard ?
– Oh ! J’ai bien remarqué que tu la lorgnais
toi aussi ! Faut dire qu’elle est mignonnette et
bien gentillette. Les Picard sont des gens
charmants et sérieux…
– Et ils cultivent plus de cent hectares !
Nous, nous n’en avons que cinquante ! Quand
la guerre sera finie, je travaillerai dur avec papa
et nous agrandirons la ferme.
11 Destins en guerre
– Puisse Dieu t’entendre, Vincent ! C’est le
vœu le plus cher de ton père. Mais si tu veux le
réaliser, chasse cette idée de vouloir partir au
front. N’oublie pas tous ceux qui ne
reviendront jamais.
Le visage de Vincent devint grave d’un seul
coup. Sa bouche se fit dure et un regard
déterminé, brillant dans la flamme de la bougie,
lança un éclat métallique. Eugénie frisait la
quarantaine, ce qui n’altérait en rien sa beauté,
pas plus d’ailleurs que sa dure condition
d’épouse de paysan. À cet instant même, elle
eut le sentiment de découvrir son fils. Non, ce
n’était plus un gamin ! Et c’était dans cette
pénombre lugubre qu’elle crut voir le portrait
tout craché de son mari, Mathieu, et cette
même volonté virile. Cependant, elle se garda
bien de le lui dire pour retarder le plus possible
son départ sous les drapeaux qu’il souhaitait
anticiper. D’ici-là, la guerre sera finie,
pensa-telle, dans un accès de naïveté qui ne lui
ressemblait guère. D’une voix soudain plus
grave, une vraie voix d’homme, Vincent dit à sa
mère :
– Je suis sûr que papa est arrivé sur ce
nouveau front. Il a dit, dans sa dernière carte,
erque son régiment, le 1 d’infanterie, allait
revenir sur la Somme.
– C’est pour cela que notre artillerie pilonne
sans relâche les positions allemandes avant
12 Destins en guerre
l’attaque des nôtres. Mais nos villages seront
écrasés ! Une seule erreur, et Cappy y passera
aussi, et nous avec !
– Maman, tu devrais essayer d’aller dormir,
tu vas être morte de fatigue !
– Tu as raison, mon petit homme. Mais
faisen autant si tu veux devenir costaud comme ton
père.
– Oui, maman, mais ne crois-tu pas que c’est
déjà fait ? Et rassure-toi, je ne partirai
maintenant !
– Arrête, Vincent ! Ne plaisante pas avec ça !
Comment veux-tu que je m’endorme si je
t’imagine partant au front ?
– Pardon, excuse-moi, maman. Va te
recoucher, je vais faire de même.
Vincent embrassa sa mère et lui murmura à
l’oreille sur un ton sérieux et énigmatique :
– Papa reviendra, maman. J’en suis sûr, je le
sais, je le sens. Et si un jour je dois partir, je
reviendrai aussi.
– Je comprends ce que tu ressens, Vincent.
C’est l’optimisme de la jeunesse. Il faut surtout
continuer d’y croire.
Eugénie descendit l’escalier d’un pas léger,
dans le bruissement de sa longue chemise de
nuit. Vincent referma son livre, souffla la
bougie et se recoucha.
13 Destins en guerre
– Je partirai, je me battrai et je reviendrai !
Cà, je vous le promets, chers parents ! dit-il à
mi-voix dans l’obscurité revenue.
Il se pelotonna sous son drap et tira sur lui la
couverture pour échapper à la fraîcheur de la
nuit qui pénétrait maintenant dans la chambre
malgré la chaleur agréable de cette première
journée de juillet. À travers les fentes des volets,
les lueurs du front sautillaient comme des feux
follets et le sol tremblait toujours par
intermittence. Le grondement du canon
ressemblait à un mauvais orage d’été qui
refusait de s’enfuir vers d’autres cieux. Il se mit
son oreiller de plumes sur la tête pour se
boucher les oreilles et finit par sombrer dans un
sommeil sans rêves ni cauchemars. Au petit
matin, le vent ayant tourné, nul bruit ne
parvenait plus du front et seul le coq se
permettait de troubler ce silence soudain qui
paraissait presque anormal. Vincent sauta du lit,
s’habilla rapidement, ouvrit les volets et cria à
l’animal fanfaron :
– Chanteclair ! Tu as de la chance d’être le
préféré de toutes tes poules, sinon, tu passerais
vite fait à la casserole !
Mais bientôt le fond de l’air ramena le sourd
grondement, hélas déjà trop bien connu, de la
bataille faisant rage. Entre autres nouveautés
modernes, pour mieux broyer hommes et
villages, les obus français de 400 donnaient une
14 Destins en guerre
efficace réplique aux 420 allemands dans un
horrible concerto en mort majeure.
Avant de quitter sa chambre, Vincent
ressortit son cahier et traça quelques lignes :
« 2 juillet, 6 heures. J’ai bien réfléchi cette
nuit. Dans le courant de la journée, je
m’arrangerai pour passer à la gendarmerie et je
m’engagerai. »
Sa bonne humeur coutumière se trouva
amplifiée par cette décision, à la limite de
l’euphorie, ce qui aurait pu éveiller quelques
soupçons dans l’esprit de sa mère qui s’affairait
au fourneau pour faire chauffer le lait du petit
déjeuner.
– Bonjour, maman ! dit-il en l’embrassant
tendrement. As-tu réussi à dormir un peu ?
– Oui, Vincent, la fatigue a eu raison de moi.
Et toi ?
– Moi aussi, maman. Je suis en pleine forme
ce matin !
– Tant mieux ! Car je n’ai trait que la Rosette
et les autres t’attendent ! Moi, j’ai toute ma
lessive à faire.
– Je n’en aurai pas pour longtemps à traire
les quatre autres, maman. Ensuite, je
bichonnerai Pompon et Bijou et après, j’irai
vérifier la moissonneuse. Tant que nous
resterons à l’arrière du front, nous pouvons
espérer faire la moisson dans une dizaine de
jours. Si tu veux, nous irons vérifier l’orge,
15 Destins en guerre
l’avoine et le blé cette après-midi. J’ai aussi
réparé ton vélo hier soir.
– Merci, Vincent, lui répondit Eugénie en
l’embrassant une nouvelle fois. Je suis d’accord
pour ton emploi du temps. Nous irons aux
champs après déjeuner.
Tandis que sa mère lui versait le lait chaud
dans un grand bol, il se coupa une épaisse
tranche dans la boule de pain cuit la veille dans
le four à bois construit par son grand-père dans
le bâtiment contigu à la maison. Il n’avait pas
servi depuis longtemps et les rigueurs de la
guerre avaient obligé Eugénie à faire elle-même
son pain une fois par semaine. Avec patience et
ingéniosité, conseillé et aidé par son grand-père
Odilon Benoît, Vincent l’avait remis en état et
se faisait un plaisir de l’allumer, entretenir la
braise et veiller à la cuisson du pain.
– Sans vouloir vexer notre boulanger parti au
front, aimait-il à se vanter, notre pain est bien
meilleur que le sien !
– C’est normal, répliquait Eugénie en entrant
dans sa boutade, n’avons-nous pas le meilleur
blé de Cappy ?
Vincent adorait son pépé Odilon qui portait
très bien ses 70 ans et travaillait sans relâche
avec son petit-fils, lui apprenant avec méthode
et passion tout ce que son père n’avait pas eu le
temps de lui apprendre avant d’être mobilisé.
Odilon Benoît avait fait la guerre de 1870 et
16 Destins en guerre
avait subi l’humiliation de la débâcle. Comme la
majorité des Français en 1914, il était empreint
d’un patriotisme à l’esprit quelque peu
revanchard et, s’il avait été plus jeune, il se serait
porté volontaire pour aller reconquérir l’Alsace
et la Lorraine. Il avait souvent des discussions
sérieuses avec Vincent qu’il ne prenait plus pour
un gamin depuis qu’il le voyait remplacer son
père avec brio et courage dans tous les durs
travaux de la ferme. L’adolescent ne se cachait
pas de son désir de partir faire son devoir de
citoyen et ne pouvait pas concevoir qu’un bon
Français ne fût point patriote. Odilon tempérait
cependant son ardeur en lui expliquant que la
guerre risquait d’être longue encore et qu’il
partirait de toute façon sans avoir besoin
d’anticiper l’appel de sa classe sous les
drapeaux.
– Quand même, pépé, bien que j’aie un peu
de mal à faire le tri dans les contradictions des
politiques de tous bords, que je considère la
guerre comme le pire des fléaux bien avant la
peste et le choléra, je n’arrive pas à comprendre
ceux qui militent pour le pacifisme. Il me paraît
évident que tout le monde désire la paix.
Pourtant, je ne vois pas comment l’obtenir en
chassant l’ennemi de France pacifiquement ! Et
puis, si les Allemands restent chez nous, à quoi
servirait une paix sans la liberté ?
17 Destins en guerre
– Je t’avoue, Vincent, que je partage tes
interrogations. Pour négocier la paix, comme ils
disent, il faut bien céder sur quelque chose. Et
dès la menace de guerre suivante, on cèderait
encore sur autre chose !
– Et dans quelques décennies, on ne serait
plus Français !
– Ta vision des évènements est un peu
schématisée, mais je crois que tu as compris
l’essentiel. La négociation, pour le pays le plus
faible, équivaut à une certaine forme de
capitulation.
– De toute façon, même le cynique
Talleyrand n’avait pas réussi à éviter les guerres
sous tous les régimes qu’il a servis !
– Quand je pense que ta chère maman te
prend encore pour un gamin ! Tu raisonnes
mieux que certains vieux de mon âge !
– Je ne suis pas dupe, pépé, elle fait semblant
mais elle pense comme toi. C’est la guerre qui
fait vieillir les enfants prématurément. J’ai lu ça
dans des livres. Et puis, toi et mes parents, vous
m’avez toujours expliqué les choses de la vie.
D’ailleurs, ça me servait bien à l’école, j’en
savais toujours plus que les autres !
– En parlant d’école, Vincent, honnêtement,
n’avais-tu pas envie de faire un autre métier que
ton père et moi ? Car justement, tu apprenais
très bien en classe, tu avais décroché
brillamment ton Certificat d’Études et je
18 Destins en guerre
constate que tu continues d’apprendre des tas
de choses et que tu te plonges dans tes
bouquins dès que tu as fini ton travail.
– Franchement, pépé, à 14 ans, je n’avais
guère envie de continuer l’école. Et puis, pour
aller au lycée, il aurait fallu que je sois
pensionnaire à Bapaume ou Péronne que les
Boches ont envahie. Mes études auraient
peutêtre été interrompues depuis deux ans !
– Bien sûr, Vincent, mais sans la guerre ?
– Sans la guerre, je le regretterais
certainement aujourd’hui. Mais elle me fait
réfléchir, la guerre. Quand je vois le génie des
hommes pour moderniser les machines à tuer,
je pense que lorsque la paix sera revenue, tout le
reste se modernisera beaucoup plus vite, y
compris l’agriculture. Alors, je resterai ici et,
avec papa, nous améliorerons à la fois nos
conditions de travail et le rendement.
– Ton père sait-il que tu as toutes ses idées
dans la tête ?
– Non, c’est tout récent. Je le lui expliquerai
dès sa prochaine permission. Cela lui remontera
le moral !
– Tu ne pouvais pas trouver mieux, mon
cher garçon, je suis fier de toi !
– C’est pour ça qu’il faut en finir avec cette
saloperie de guerre !
– Ce n’est pas parce que tu es devenu un
homme qu’il faut jurer comme un charretier !
19 Destins en guerre
– Pardon, pépé, ça m’a échappé ! Tu vois,
c’est pour toutes ces raisons-là que je veux me
battre, par pour me suicider, mais pour vivre
normalement après, tout simplement vivre.
Odilon Benoît n’était pas du genre à se
laisser émouvoir facilement, mais les propos
lucides de son petit-fils lui allèrent droit au cœur
et il essuya discrètement une larme qui lui
venait au bord de la paupière.
Malgré son apparence frêle, Vincent était un
beau jeune homme au visage énergique toujours
souriant. Il mesurait 1 mètre 70, avait les
cheveux châtains et les yeux bleus. Depuis
presque deux ans, le dur labeur de la terre avait
sculpté les muscles de son corps et il n’avait pas
à rougir de sa silhouette lorsque, l’été, il
travaillait en tricot de corps parmi les rares
hommes d’âge mûr encore présents au village.
Comme il l’avait décidé dans la nuit, il se
dépêcha de faire son travail et, en fin de
matinée, il enfourcha sa bicyclette et pédala
comme un fou jusqu’à Bray-sur-Somme. Il était
11 heures 30 quand il posa sa bicyclette contre
le mur de la gendarmerie. Il entra en trombe et
fit sursauter le sergent moustachu qui assurait la
permanence.
– Qu’y a-t-il de si urgent, mon gars ?
demanda-t-il. Tu m’as l’air bien pressé !
20 Destins en guerre
– Bonjour, m’sieur, dit Vincent tout
essoufflé, il faut que je sois rentré à Cappy pour
midi…
– Et que voulais-tu donc ?
– M’engager, m’sieur ! On ne va pas les
laisser envahir toute la France !
– Calme-toi, mon gars ! Tout d’abord, tu
m’as l’air bien jeune !
– J’ai 19 ans, m’sieur, depuis 32 minutes et
30 secondes !
– Tu es sûr ? demanda le pandore assez
sceptique. Mais je te reconnais toi, tu ne serais
pas le neveu de Pierre Courtois ? Le menuisier
de Cappy ? Ne serais-tu pas Vincent Benoît ?
Oui c’est ça, je te reconnais Vincent ! Je ne
pensais pas que tu étais de la Classe 17. Ton
ème erpère est sergent au 2 Bataillon du 1
d’Infanterie et je ne crois pas qu’il apprécierait
tellement que tu t’engages sans son autorisation.
– Je lui en avais parlé lors de sa dernière
permission et il n’y était pas hostile. Il m’avait
dit : « Pas avant tes 19 ans ! »
– Écoute mon gars, ta démarche est
courageuse mais, vois-tu, le chef n’est pas là et
moi, je crois bien que tu mens sur ton âge. Tu
sais, Vincent, je n’en ai pas pour longtemps à le
vérifier. Rentre vite chez toi, ta mère va
s’inquiéter !
21 Destins en guerre
– Je comprends, m’sieur. Mais si vous ne
voulez pas que ma mère s’inquiète, ne lui dites
rien de ma visite.
– Promis, Vincent ! En tout cas, c’est bien ce
que tu viens de faire !
Déçu mais nullement surpris, Vincent
n’insista pas. Il avait mal préparé son coup,
voilà tout. Et puis, à la campagne, tout le
monde connaissait tout le monde. Impossible
de tricher sur son âge. Il épancha son trop plein
d’énergie en pédalant de plus belle et rentra à
fond dans la cour de la ferme en effrayant toute
la volaille qui picorait tranquillement sous le
soleil au zénith. L’Angélus sonnait au clocher de
l’église de Cappy, couvrant pour quelques
minutes le bruit de la mort venant du nord à
l’est. Il entra dans la grande salle et ôta sa
casquette trempée de sueur. Eugénie était au
fourneau, l’antique cuisinière en fonte noire,
fonctionnant aussi bien au bois qu’au charbon,
aux boutons et poignées en laiton astiqué,
brillant comme des boutons d’uniformes. Elle
préparait le repas avec la même frénésie qu’un
dimanche d’avant-guerre. Sa belle-mère, mémé
Honorine, mettait le couvert sur une nappe
blanche tandis qu’Odilon débouchait une
bonne bouteille de derrière les fagots. Interdit,
Vincent resta bloqué au milieu de la pièce. Il ne
comprenait rien et en oublia d’embrasser ses
grands-parents. Certes, c’était son anniversaire,
22 Destins en guerre
et ça tombait un dimanche, mais on était en
pleine guerre et son père était quelque part au
front. Sa mère se retourna et, quand il vit ses
yeux pétillant d’une joie devenue rare, il
commença à se douter de quelque chose
d’inhabituel. Il jeta un coup d’œil circulaire
autour de la pièce et, au moment où ses yeux
s’arrêtaient sur la patère en découvrant une
vareuse bleu horizon, la voix aimée de son père
retentit dans son dos :
– Ah ! Vincent ! Je t’y prends, tu as failli être
en retard !
– Papa ! s’exclama Vincent en se réfugiant
dans ses bras, comme je suis content !
– Bon anniversaire, mon garçon !
Mathieu Benoît embrassa tendrement son
fils, recula et le regarda attentivement des pieds
à la tête.
– Je te trouve changé à chaque permission,
Vincent. Tu es devenu un homme, et un vrai !
Et musclé avec ça ! Est-ce Laure qui t’aurait
retardé ?
– Oh ! Non, papa. J’ai fait un tour en vélo,
dans les champs, mentit-il. D’ailleurs, ça mûrit
bien et la récolte devrait être assez correcte.
Pépé et moi avons comblé tant bien que mal les
cratères d’obus et labouré au mieux.
– Nous irons voir ça tous ensemble après
déjeuner. Maman m’a dit que tu avais vérifié la
moissonneuse ce matin.
23 Destins en guerre
– Vérifié et graissé papa. Et cet hiver, j’avais
affûté les lames.
– Vincent est formidable, intervint Odilon. Il
anticipe tout ce qu’il y a à faire et vient me
demander avis et conseils. Et, crois-moi, il
apprend vite !
– Je suis fier de toi, Vincent. Je peux te dire
que ça m’aide à tenir le coup certains jours dans
l’enfer que tu entends gronder, bien trop près
d’ici, hélas ! Je ne me fais pas trop de soucis
pour la ferme grâce à vous tous et ça me permet
d’être plus concentré pour ne pas me faire tuer
bêtement.
– Tu as pu venir nous voir avant de repartir
te battre là-bas, tout près de nous ? C’est ça,
papa ?
– Oui, Vincent. On ouvre un nouveau front
sur la Somme pour obliger l’ennemi à desserrer
l’étau sur Verdun. Et bientôt, nous serons
épaulés par des tanks, c’est une invention
anglaise. Ils passent devant pour faire le ménage
et nous, nous suivrons derrière. Non seulement,
l’avance sera plus rapide, mais de surcroît, cela
devrait diminuer nos pertes.
Mathieu Benoît était bien informé par le
capitaine Froment, toujours très proche de ses
hommes, qui commandait son bataillon. Cet
officier avait pour principe qu’un ordre ne
pouvait être bien exécuté que s’il était expliqué
et compris. Mathieu était convaincu qu’en
24 Destins en guerre
agissant de la sorte, son capitaine réussissait à
sauver de nombreuses vies parmi ses hommes,
hormis bien sûr, les victimes des inévitables tirs
de l’implacable artillerie ennemie. C’est ainsi
qu’il savait que l’offensive franco-anglaise sur la
Somme avait été décidée en septembre 1915, et
définie dans ses grandes lignes en février 1916.
Le front des opérations s’étalait sur
60 kilomètres au lieu des 70 initialement prévus,
d’Hébuterne à Lassigny. Cependant, ce brave
capitaine Froment ignorait que le général Foch
aurait dû disposer de 39 divisions et qu’il n’en
avait reçu que 12. Il fut révélé après le conflit
que les Franco-britanniques mirent en ligne de
nouvelles pièces d’artillerie dont la puissance de
feu, dans son ensemble, fut probablement
supérieure à celle que les Allemands avaient
déchaînée sur Verdun. Pour un front de
40 kilomètres, le général Foch disposait, outre
ses batteries de 75 de campagne, de 1110 pièces
d’artillerie de tranchées et de 900 pièces de gros
calibres approvisionnées de six millions et demi
de coups à tirer en un mois.
En ce 2 juillet 1916, deuxième jour de
l’offensive, le sergent Benoît se voulait
optimiste quant à l’issue de cette bataille qui,
pensait-il, serait décisive pour mettre fin aux
hostilités. Heureuse coïncidence, il était en
permission pour fêter les 17 ans de son fils et,
pendant son court repos bien mérité, ses frères
25 Destins en guerre
d’armes prenaient Frise. À table, les Benoît
tentèrent d’oublier un peu le front et
commencèrent à faire des projets pour
l’aprèsguerre dont une grande partie reposerait sur les
épaules de Vincent, fermement décidé à rester à
la ferme pour travailler aux côtés de son père.
L’après-midi, ils se rendirent sur leurs terres,
feignant d’ignorer l’horrible vacarme des
machines à tuer qui leur vrillait les entrailles.
– Cela ne cesse donc jamais ? demanda
Eugénie à Mathieu qui la tenait étroitement par
la taille.
– Si, parfois. On en profite pour tenter de
récupérer les blessés tombés entre les lignes,
mais bien souvent, les mitrailleuses allemandes
nous obligent à y renoncer. Et ça, c’est le plus
atroce. Entendre les gars salement amochés
hurler de douleur et agoniser pendant des
heures, voire des jours, c’est insupportable
d’être impuissant pour les secourir. Nous avons
un sentiment de culpabilité qui hantera nos
nuits jusqu’à notre dernier souffle.
– J’imagine que beaucoup sont morts en
voulant justement tenter l’impossible.
– Hélas, oui ! Cependant, parfois, grâce au
moindre relief accidenté du terrain, on peut y
parvenir. Mais il faut être très prudent et surtout
assez mince. J’ai déjà réussi à ramener
quelquesuns de mes hommes et crois-moi, depuis la
première fois, je n’ai plus besoin d’aboyer mes
26 Destins en guerre
ordres pour être obéi. J’élève la voix juste à
cause du bruit. Ils ont confiance en moi et c’est
ma grande fierté.
– Nous aussi, nous sommes fiers de toi. Mais
avec la peur au ventre. Vincent aussi me fait
peur.
– Comment ça ?
– Je le soupçonne de vouloir s’engager. Pour
le moment il est trop jeune, mais va savoir s’il
ne mijote pas une astuce quelconque. Je le traite
de gamin, mais je suis consciente qu’il pourrait
bien se faire passer pour plus vieux que son âge.
– Lorsque je vois la façon dont Laure le
regarde, je deviens conscient que notre Vincent
est devenu un homme. Il m’épate avec ses idées
de vouloir tout moderniser à la ferme.
– Odilon dit comme toi et, en plus, il
l’approuve !
– Mon père a toujours voulu suivre le
progrès en fonction de ses possibilités
financières. Malheureusement pour notre
métier, cette manière de voir l’avenir est bien
trop rare.
– Vincent se plait à faire la comparaison avec
les avancées techniques de l’armement. Il
prétend que si les hommes le veulent, ils
peuvent améliorer très vite dans tous les
domaines.
– Comment lui donner tort ? C’est tellement
évident ! Mais pour l’heure, il y a trop de gens
27 Destins en guerre
qui ont une peur panique d’être obliger de
changer leurs petites habitudes ancestrales.
– Forcément, les habitudes, ça évite de
réfléchir !
– Moi qui ne suis qu’un modeste cultivateur,
j’appelle ça de la paresse intellectuelle ! J’accepte
le mot ‘habitude’ lorsque l’on peut le comparer
à ‘expérience’.
– Sais-tu que tu deviens philosophe, mon
chéri ? lui dit Eugénie avant de l’embrasser
passionnément en profitant qu’un virage du
chemin de traverse entre deux champs de blé
leur laissait une brève intimité.
Ces heures de quiétude irréelle face à la
proximité du front passèrent bien trop vite. Ils
rentrèrent à la ferme se rafraîchir et Vincent
descendit à la cave emplir deux pichets de cidre.
Le soir, Eugénie se remit à cuisiner. En effet, il
était impensable de ne pas partager le bonheur
occasionné par la permission de Mathieu avec la
famille Courtois. C’est Vincent qui fut chargé
de leur apporter la bonne nouvelle en même
temps que l’invitation. Pierre Courtois, le frère
d’Eugénie, de cinq ans plus âgé qu’elle, était son
parrain. Sa femme, Adrienne, lui avait donné
deux beaux enfants. Hélas, l’aîné, André,
21 ans, se battait quelque par du côté de
Verdun et, même s’il donnait régulièrement de
ses nouvelles, l’angoisse était permanente.
Quant à sa sœur cadette, Cécile, qui avait
28 Destins en guerre
17 ans, elle poursuivait ses études pour devenir
institutrice et était pensionnaire chez les sœurs,
dans un lycée catholique d’Amiens. À cause du
conflit, l’année scolaire était déjà finie et elle se
rendait utile en aidant sa mère et parfois son
cousin à la ferme. Mais avant que Vincent
n’enfourchât son vélo pour revenir auprès de
son père, Pierre le prit par le bras et, à l’écart de
sa femme et de sa fille, lui dit :
– Tu n’es pas un peu fou d’avoir voulu
t’engager à l’insu de tes parents ? Tu auras bien
le temps d’aller la faire, cette putain de guerre, si
elle ne cesse pas bientôt ! Ton père est au front,
ton cousin André est au front et j’y serais aussi
si je ne boitais pas depuis que je me suis casser
la jambe lors de mon accident avec ma
motocyclette à pétrole en 1912. Ne crois-tu pas
que ça suffit pour le moment ? Mais je ne
t’engueule pas, Vincent, j’admire ton courage et
je comprends ta démarche. Mais je t’en supplie,
attend un peu et pense aussi fort à tes parents
que tu penses à la France.
– D’accord, parrain ! Mais tu ne leur diras
rien ? Tu me le promets ?
– Je te le promets, Vincent, mais toi,
prometmoi de ne pas faire de conneries. Attend au
moins quelques mois et tu verras bien
l’évolution des évènements. De toute façon,
dans l’immédiat, tu es trop jeune et le sergent te
29 Destins en guerre
l’a dit à la gendarmerie. Et puis, ton père
compte sur toi.
– Je sais tout cela, parrain, et je te promets de
patienter. Mais si la guerre perdure, je partirais.
Sinon, comment la gagner si nos effectifs sont
décimés sans être remplacer ? D’ailleurs, cette
nuit, j’ai dit à maman que je partirai me battre
pour gagner, pas pour me suicider. Nous avons
plein de projets et ce ne sont pas les Boches qui
nous empêcheront de les réaliser !
– Ne fanfaronne pas, Vincent ! Ce n’est pas
ton style et tu sais très bien que nul ne peut
éviter une balle ou un éclat d’obus.
– Tu as raison parrain, mais à l’inverse, il est
impensable que nous y restions tous. Alors je
me force de croire que je reviendrai. Sinon,
comment aurais-je le courage de vouloir partir.
Je ne peux pas imaginer devenir allemand
comme les Alsaciens et les Lorrains en 1870.
– Tu es incroyable, Vincent ! Je suis à court
d’arguments. Pour le moment, tenons nos
promesses réciproques ! À tout à l’heure, pour
le dîner.
– D’accord, parrain ! À ce soir !
– Vincent embrassa Pierre et repartit en
pédalant avec énergie. Il freina brutalement sur
la place du village en voyant Laure.
– Tu m’as l’air bien pressé, Vincent, lui
ditelle en l’embrassant timidement sur les deux
joues.
30 Destins en guerre
– Oh ! Oui, Laure ! Papa est en permission !
As-tu des nouvelles de ton père ?
– Il va bien, mais il est épuisé. Il est à l’arrière
et les blessés ne cessent d’arriver. Il est devenu
infirmier et il assiste les chirurgiens qui opèrent
nuit et jour. Il voit tellement d’horreurs qu’il ne
veut pas en parler lorsqu’il peut venir à la
maison.
– Papa est pareil. Il ne me raconte que le
côté tactique et matériel mais il garde les
atrocités pour lui. Je sais simplement qu’il a
sauvé la vie de plusieurs blessés et que ses
hommes l’estiment et lui obéissent avec
confiance. Je file Laure. Embrasse bien ta
maman !
31
2
La ferme des Benoît était connue dans la
région pour son origine assez lointaine. Sa
construction datait du 18ème siècle et son
architecture rappelait celle des fermes fortifiées.
La maison d’habitation et les bâtiments
formaient un carré s’ouvrant sur l’extérieur, à
l’ouest et à l’est, par deux gigantesques porches
fermant par de lourdes portes cochères en
chêne massif. Elle appartenait à la famille
erBenoît depuis son acquisition, sous le 1
Empire, par l’arrière-grand-père de Mathieu,
Honoré, né en 1785. Quatre tourelles rondes
aux toits pointus couverts de petites ardoises
formaient les angles, ressemblant ainsi à des
sentinelles figées dans un temps moyenâgeux.
Quelques mois avant la déclaration de guerre de
1914, Odilon Benoît avait décidé de laisser
l’exploitation à son fils sous réserve de
continuer à lui donner un indispensable coup
de main. Tous les papiers avaient été dûment
élaborés et signés chez le notaire de Bray-sur –
Somme. Pour ne pas gêner la vie du couple
33 Destins en guerre
Mathieu et Eugénie, Odilon et Honorine
avaient fait transformer un bâtiment en maison
d’habitation, dotée de tout le modernisme
qu’offrait ce début du 20ème siècle, à l’opposé
de l’ancienne qu’ils leur cédaient. C’est ainsi
qu’ils vivaient tous en bonne harmonie et le
premier bénéficiaire en était Vincent qui n’était
entouré que de bonheur et de tendresse depuis
sa naissance.
Quant à Eugénie, elle était la fille du
menuisier de Cappy, Paul Courtois, connu dans
toute la région pour la maîtrise de son art et son
sérieux. Paul Courtois, de la même génération
qu’Odilon Benoît, avait, lui aussi, passé la main
à son fils Pierre, l’oncle et le parrain de Vincent.
Les deux familles se connaissaient et
s’appréciaient depuis la nuit des temps et aucun
de ses membres ne fut surpris lorsque Eugénie
et Mathieu s’éprirent l’un de l’autre et se
marièrent après l’excellente moisson de 1895.
Unis dans la joie comme dans les inévitables
peines, les Benoît et les Courtois ne rataient
aucune occasion pour se retrouver et, là encore,
Vincent jouissait d’une affection toujours aussi
forte.
Vincent cumulait tous les atouts que la
meilleure des fées aurait pu déposer dans son
berceau. Certes, il n’y avait pas la fortune au
sens propre où l’entendent toutes les belles
légendes, mais l’authentique travail permettait
34 Destins en guerre
de vivre décemment et les vraies valeurs
montraient inexorablement le chemin à suivre.
Mais un conflit de l’ampleur de cette première
guerre mondiale bouleversait tout ce que
plusieurs siècles de civilisation avaient établi, tel
un champ labouré par les obus et les tranchées,
transformé en paysage lunaire où la mort
habitait chaque cratère. Si un homme avait la
chance d’en sortir indemne physiquement, tout
restait à craindre pour son équilibre
psychologique. Son état d’esprit, ses valeurs, sa
vision de l’avenir, sa conception du bien et du
mal, tout pouvait être remis en question. La
guerre ne détruit pas que les vies et les biens
matériels, elle réveille la haine, la cruauté et les
plus vils sentiments pouvant être enfouis dans
l’âme de tout un chacun. Mais elle est aussi un
révélateur des âmes nobles et fortes qui, elles
seules, savent remporter les grandes victoires.
Lors du dîner, Vincent ressentit tout cela en
écoutant les conversations des adultes. Comme
ils les aimaient tous ! Mais pour continuer de
perpétuer toutes ces joies qu’apportait la vie, il
n’allait pas attendre que l’ennemi vienne les lui
voler jusqu’ici. Tout en restant gai, il participait
aux discussions animées des adultes et le bon
vin aidait à leur faire oublier provisoirement le
malheur et la mort environnants. Pour autant,
dans son for intérieur, les bonnes raisons de sa
décision ne s’en trouvaient que renforcées.
35 Destins en guerre
Certes, il avait promis à Pierre et il tiendrait sa
promesse. Mais il guetterait attentivement la
moindre opportunité de partir dans quelques
temps. Malgré la volonté de tous d’éviter de ne
parler que de la guerre, elle restait là,
sousjacente dans tous leurs propos. Ce fut ainsi que
Pierre en arrivât à parler d’une famille d’un
village voisin, Chuignes, dont un des fils, de la
Classe 16, devait être appelé sous les drapeaux
dès la fin de l’été. Les commérages rapportaient
qu’il était farouchement hostile à endosser
l’uniforme, prendre les armes et faire la guerre.
Fils d’ouvriers, ouvrier lui-même dans une usine
fabriquant de la serrurerie, Alban Donatien ne
s’était pas fait prier pour se syndiquer en
adhérant à la C.G.T. dès le début de son
apprentissage. À cette époque, il y avait un
travail de longue haleine à effectuer pour
ramener les conditions de travail à une échelle
plus humaine, depuis que la loi
WaldeckRousseau du 21 mars 1884 permettait la
constitution de syndicats sans autorisation
gouvernementale. Dans la foulée, Alban
Donatien ne tarda pas à militer pour le parti
socialiste, la S.F.I.O. Son fondateur, Jean Jaurès,
était devenu son maître à penser et il avait vite
épousé ses convictions politiques et pacifistes.
L’assassinat de ce dernier le 31 juillet 1914 ne fit
que le conforter dans la voie qu’il avait décidé
de suivre.
36 Destins en guerre
– Il paraît qu’il se vante même de pouvoir se
débrouiller pour ne pas aller au front, dit Pierre.
Puis, prenant Vincent à témoin d’un air
complice, il continua :
– Te rends-tu compte, Vincent ? Il a des
idées totalement opposées aux tiennes !
Dommage, c’est un beau jeune homme qui a un
peu ton physique !
– S’il me ressemble avec des idées
différentes, tu parles d’une comparaison !
s’exclama Vincent en prenant un air renfrogné.
– Ne prend pas la mouche, Vincent ! le
calma son père. Tu as très bien compris ce que
Pierre a voulu te dire.
– Justement, papa, ça me révolte ! Imagine
que des types comme ça deviennent trop
nombreux, que se passerait-il ?
– S’ils désertent, c’est leur problème ! Mais
s’ils se mutinent une fois incorporés, ça peut
devenir une véritable gangrène et les Boches
n’attendent que ça. Leur propagande perfide qui
trouble certains esprits est pire que l’espionnage
ou du sabotage !
– Je sais, papa, j’ai lu ça aussi ! Et crois-moi,
cela conforte mes propres convictions. Attend
que je vieillisse un peu ! On se souviendra
longtemps de Vincent Benoît et tous les types
comme Alban Donatien sombreront dans la
honte et l’oubli !
37 Destins en guerre
– Quelle tirade, Vincent ! s’exclama Cécile.
Tu parles comme nos deux grands-pères ! Mais
redescend sur terre ! Nous, nous avons besoin
de toi vivant, mon cher cousin !
La réflexion lucide de Cécile fit frissonner
toute la famille. Que l’on traite le sujet de
n’importe quelle manière, on en revenait
systématiquement à la mort. Cependant, malgré
l’enthousiasme de sa jeunesse, Vincent était
conscient que sa cousine avait totalement
raison. Ils se comprenaient tous les deux. Il mit
son bras sur ses épaules, l’attira à lui, l’embrassa
fraternellement et lui chuchota à l’oreille :
– Tu as raison sur toute la ligne, Cécile ! Mais
toi aussi tu vieillis, tu parles comme maman !
– C’est un beau compliment que tu me fais
là, Vincent ! J’admire tata Eugénie. On se
comprend, entre femmes !
Ce fut une belle soirée comme il n’en existait
plus guère depuis deux ans. Se confortant
mutuellement, chacun se prit à espérer que la
guerre cesserait bientôt. La famille Courtois
rentra chez elle vers les 23 heures et les lueurs
montant du front accompagnées par le
martèlement de l’artillerie rappelèrent
l’abominable réalité.
Mathieu avait une semaine de permission et
en profita au maximum. Il travailla dur avec
Vincent comme pour s’étourdir et oublier les
tranchées et le spectre de la mort. Il apprit
38 Destins en guerre
encore énormément de choses à son fils et lui
traça un emploi du temps pour lui faciliter la
tâche. Odilon ne les quitta pas d’une semelle et
ils abattirent un travail phénoménal dans une
relative bonne humeur. Eugénie s’ingénia à faire
de bons petits repas malgré les difficultés, mais
les produits de la ferme constituaient déjà
l’essentiel du ravitaillement. Quant à Vincent, il
ne cessait de réfléchir et échafaudait mille et un
plans en prévision de son futur départ.
L’anecdote concernant le fameux Alban
Donatien lui titillait l’esprit.
Mathieu rejoignit son bataillon le 9 juillet, le
jour où les nôtres reprenaient Biaches aux
Allemands. Il retrouva ses hommes et poussa
un long soupir de soulagement en constatant
que sa section n’avait eu que deux blessés légers
à déplorer pendant sa courte absence. Cela
relevait pratiquement du miracle. Le moral
remonté à bloc grâce à son séjour parmi ses
êtres chers, il s’évertua à le transmettre à ses
compagnons d’armes.

Après une rude journée de labeur, ce
10 juillet, Vincent se hâta de dételer Pompon et
Bijou et les fit rentrer à l’écurie, veillant
scrupuleusement à leur nourriture.
– Je vous bichonnerai tout à l’heure, leur
ditil en les flattant chacun sur l’encolure pour
39 Destins en guerre
éviter tout mouvement de jalousie. Moi, j’ai une
course urgente à faire.
Il sortit de l’écurie, jeta un coup d’œil rapide
sur la cour encore écrasée sous le soleil d’été,
s’assura que personne ne le vit, et courut vers le
porche ouest où sa bicyclette l’attendait
appuyée contre le mur. Il l’enfourcha et pédala
comme un forcené en empruntant un chemin à
travers champs qui menait directement à
Chuignes sans passer par la petite route
départementale. Il parcourut environ trois
kilomètres et se retrouva sur la petite place du
village. Par chance, il reconnut un ancien copain
de sa classe de fin d’études et l’accosta :
– Salut, Ferdinand ! Comment vas-tu ?
– Oh ! Moi je vais bien ! Je m’éreinte dans les
champs, tout comme toi, je présume. Mon père
est au 164ème et se bat en face de Péronne.
Quant à mon frère aîné, il est du côté de
Verdun. Tu sais qu’il était sorti de Saint-Cyr en
1914, il vient d’être nommé lieutenant. Je ne
cesse de trembler pour lui, tout comme mes
parents. Les jeunes officiers tombent comme
des mouches. C’est à croire que les Boches les
visent en priorité !
– Moi, mon père vient d’avoir une semaine
de permission. Il est remonté au front hier. Et
mon cousin André est, lui aussi, sur Verdun.
– Et que viens-tu faire à Chuignes, Vincent ?
Je ne te vois jamais ici.
40 Destins en guerre
– J’aimerais rencontrer le dénommé Alban
Donatien. Sa triste renommée est parvenue
jusqu’à Cappy !
– Ce salaud ? Que lui veux-tu ? C’est un
traître en puissance, un futur déserteur et il a le
culot de se vanter qu’il ne partira pas ! Cà
m’étonnerait que tu partages ses idées, je te
connais bien, Vincent, nous sommes du même
bord.
– C’est justement pour ça que je voudrais lui
parler. Je veux savoir comment on peut en
arriver là, simple curiosité personnelle.
– Toujours ta passion pour l’histoire ! Je
t’admire, Vincent, d’avoir la patience d’écouter
les arguments d’un zigoto pareil. Mais si tu tiens
tant à le voir, c’est l’heure où il se rend au
bistrot. Il fait des discours et essaie de
convaincre les hésitants. Il se prend pour Jaurès
haranguant ses militants ! Il a de la chance de ne
pas tomber sur un de nos poilus car il prendrait
une sacrée correction.
– Moi, j’ai une meilleure idée, mais je ne
peux rien te dire. En tout cas, si ça marche,
Chuignes ne sera pas prêt de le revoir, du moins
pendant la durée de la guerre.
– Tu m’intrigues, Vincent ! Mais je dois
rentrer, ma journée n’est pas finie. Salut,
Vincent, bonne chasse !
– Au revoir, Ferdinand ! Surtout, ne dis rien
à personne, sinon mon plan tomberait à l’eau.
41 Destins en guerre
– Promis, Vincent ! Mais raconte-moi un
jour !
– Avec plaisir, mais sois patient !
Vincent appuya son vélo contre le tronc d’un
marronnier et entra dans le bistrot. C’était la
première fois qu’il entrait seul dans un débit de
boisson. Il n’eut pas de mal à identifier le
dénommé Alban Donatien. Celui-ci pérorait au
milieu d’un piètre auditoire, tel un coq au milieu
de sa basse-cour, laissant perplexes les plus
jeunes, futurs soldats, et irritant les anciens,
outrés, qui le laissaient cependant parler pour
voir jusqu’où ses boniments allaient le mener.
Vincent ne se fit pas remarquer et l’écouta. Sa
patience n’excéda pas cinq minutes.
– Eh ! Donatien ! Si tu étais venu prêcher à
Cappy, tu aurais moins de forces pour parler
aujourd’hui ! Chez nous, il n’y a pas
d’embusqués. Mais si tu veux le devenir, ça te
regarde. Mais n’essaie pas d’entraîner les autres
devant le peloton d’exécution !
– Bien parlé mon gars ! s’exclama un
octogénaire qui commençait à ronger son frein.
Déstabilisé, Alban Donatien se tut et devint
blême. Il s’approcha de Vincent et lui dit d’un
air enragé :
– Qui es-tu toi, pour venir me provoquer
chez moi ?
Il commença à le toiser avec un regard
haineux, prêt à l’empoigner par le col pour
42 Destins en guerre
mieux le cogner, mais il se rendit vite compte
de l’égalité de leur force réciproque et de
l’hostilité des clients du petit café qui ne
l’avaient que trop écouté.
– Je m’appelle Vincent Benoît et je suis de
Cappy. Je ne viens pas te provoquer, Alban
Donatien ! Cependant, tu devrais être plus
prudent dans tes propos, car si la rumeur
parvient jusqu’à Bray, elle pourrait bien arriver
aux oreilles des gendarmes de la Prévôté, tu
sais, ceux en uniforme noir. Pour un type qui
veut éviter le front, ce ne serait pas très malin !
Moi, je viens te faire une proposition, si
toutefois tu daignes abandonner ton auditoire
quelques minutes. Mais à mon avis, si tu leur
foutais un peu la paix, ils apprécieraient
pleinement.
Autant intrigué que furieux, Alban suivit
Vincent qui sortait déjà du bistrot sous les
applaudissements de quelques vétérans de 1870.
– Pouvons-nous parler dans un coin
tranquille ? lui demanda Vincent nullement
inquiet des réactions imprévisibles d’Alban.
– Prenons la ruelle là-bas, elle donne dans les
champs. Je pourrais t’y casser la gueule sans
témoins !
– Tu ne le feras pas avant de m’avoir écouté,
mais si tu veux la bagarre maintenant, je suis
ton homme !
43 Destins en guerre
Désarçonné par l’aplomb de Vincent
reprenant tranquillement sa bicyclette pour le
suivre, Alban marcha pendant quelques deux
cents mètres. Il s’arrêta enfin et s’assit sur le
bord d’un talus.
– Alors ? Je t’écoute Vincent Benoît. C’est
quoi ta proposition ?
– La rumeur dit que ta Classe va partir en
septembre et que tu n’as guère envie d’aller te
faire trouer la paillasse.
– C’est vrai, et alors ?
– Nous avons à peu près la même taille, la
même silhouette et je pourrais facilement
paraître ton âge.
– Exact, où veux-tu en venir ?
– Si réellement tu veux aller au bout de tes
convictions pacifistes et déserter, je prends ta
place et tu disparais !
– Tu délires, Vincent ! Ce n’est pas possible !
Tu ne peux aller te faire tuer à ma place !
– Qui te parle de se faire tuer ? Moi je veux
me battre et pas négocier avec l’ennemi pour
devenir allemand à plus ou moins brève
échéance. Certes, il y a beaucoup de morts, de
mutilés et de prisonniers, beaucoup trop, mais
pense qu’il y en a quand même qui reviennent
entiers et les traîtres ne resteront pas impunis.
Enfin, c’est comme cela que j’imagine les
évènements lorsque nous aurons gagné la
guerre.
44 Destins en guerre
– Gagner la guerre ?
– Oui, gagner ! Je comprends pourquoi tu ne
veux pas partir si tu te mets dans le camp des
vaincus avant même de te battre !
Alban serrait les poings sous l’insulte à peine
voilée, mais il était suffisamment intelligent
pour détecter une part de vérité dans des
propos qu’il n’avait guère entendus jusqu’à
présent.
– En supposant que j’accepte, comment t’y
prendrais-tu ?
– C’est très simple. Le jour où tu recevras ta
convocation, tu me la donnes avec tes papiers
et tu pars loin, très loin, dans un village perdu
au fin fond de la France, par exemple. Moi, je
deviendrais Alban Donatien jusqu’à la fin de la
guerre. Qu’en penses-tu ?
– Je pense que tu es complètement fou et
que tu veux prendre ma place parce que tu as la
trouille d’être réformé comme malade mental.
– D’après toi, suis-je réellement fou ?
– Peut-être pas, mais tes idées, elles, elles
sont totalement folles !
– Pas tant que ça. Si la guerre se prolonge,
j’irai de toute façon. Et attendre mon tour les
bras croisés en simple spectateur incapable de
bâtir des projets d’avenir à cause de cette putain
de guerre m’est insupportable.
– Arrête, Vincent ! Tu n’as que 17 ans, il me
semble, et tu parles comme un vieux !
45 Destins en guerre
– Je réfléchis beaucoup depuis que mon père
et mon cousin sont au front, je travaille dur,
comme toi, et j’ai appris à écouter les anciens.
Crois-moi, ça fait vieillir vite dans la tête. Et
puis, il faut bien relever tous ceux qui tombent
si nous voulons gagner.
– C’est brave…
– Non, Alban, ce n’est pas de la bravoure,
mais de la simple arithmétique de l’école
communale.
– Tu me sidères, Vincent ! Je n’ai même plus
envie de te cogner !
– Alors accepte !
– Je vais réfléchir. Mais si j’accepte, je te
promets de me rendre utile différemment.
Quoiqu’il advienne, Vincent, tes arguments
influenceront toutes mes décisions.
– Tant mieux, je ne serais pas venu à
Chuignes pour rien !
– Non, car tu viens de te trouver un nouvel
ami. Avec des idées opposées, certes, mais un
ami quand même !
– C’est bien, Alban, j’accepte ton amitié. Je
rentre à Cappy. Cependant, permet-moi un petit
conseil : cesse de claironner ton pacifisme à
tous vents ! À bientôt !
Vers la mi-août, Vincent, qui passait
fréquemment devant la gendarmerie de
Braysur-Somme depuis plusieurs jours, descendit de
son vélo pour lire l’affichette qu’il attendait avec
46 Destins en guerre
impatience : « Appel du contingent de la Classe
er16. Affectation à compter du 1 septembre
1916. Département de la Somme. » Parmi
l’énumération des nombreux noms, il ne vit que
celui d’Alban Donatien. Aussitôt, il fila à
Chuignes. Il retrouva Alban dans son fief
habituel, le seul et unique café, mais
bizarrement, celui-ci devisait calmement avec le
patron sans faire profiter l’assistance de ses
idées pacifistes comme au mois de juillet. Dès
qu’il aperçut Vincent, il sortit et lui dit
simplement :
– J’ai reçu ma feuille de route hier matin. Je
suis affecté au 72ème Régiment d’Infanterie à
erAmiens, le 1 septembre à 8 heures et j’accepte
ta proposition.
47
3
Effondrée sur le lit de son fils, Eugénie ne
pouvait retenir ses sanglots. D’ailleurs,
pourquoi les retiendrait-elle ? Elle était seule
dans la maison maintenant et bien seule. Dix
fois déjà elle avait lu et relu la lettre de Vincent
transformée en chiffon de papier dans ses
mains tremblantes. Reprenant à fond sa
respiration, elle essuya une nouvelle fois ses
yeux avec son mouchoir trempé, défroissa la
feuille arrachée d’un cahier où la belle écriture
de son unique enfant expliquait son départ sur
un ton rassurant :
« Ma chère Maman,
Tout d’abord, je te demande pardon pour le chagrin
que je vais te faire. Je t’imagine pleurant sur mon lit
après avoir trouver ma lettre sur la table et ma chambre
vide. J’avais promis à papa de patienter pour partir,
mais le sort et l’opportunité en ont décidé autrement. Je
pars faire mon devoir et le plus tôt sera le mieux. À
quoi bon attendre, puisque j’étais sûr de partir avant
que la guerre ne soit finie ! Mais rassure-toi, on n’envoie
pas les jeunes recrues au front avant de les avoir
49 Destins en guerre
instruites pour en faire de vrais soldats. Pour le moment,
je serai loin de toi, certes, mais loin du front, dans une
solide caserne à l’arrière. Je t’aime maman, et de savoir
que tu pleures à cause de moi me désespère. Souviens-toi,
erla nuit du 1 au 2 juillet, je t’ai dit que si je partais, je
reviendrais. Alors, je te le répète : je reviendrai. Fais
confiance au destin. Dès que j’aurais rejoint mon
régiment, je t’écrirai. Cours vite prévenir pépé Odilon, il
comprendra et saura trouver les mots pour chasser ton
désarroi. Je t’aime maman et bientôt, tu seras fière de
moi. Je t’embrasse tendrement, Vincent. »
Le coup était dur pour Eugénie. Cependant,
elle commença à se reprendre et voulut croire,
comme Vincent, qu’une bonne étoile le
protègerait. Elle se leva, plia la lettre qu’elle mit
dans la poche de sa blouse et alla dans sa
chambre. Elle s’assit devant sa coiffeuse et
entreprit de remettre de l’ordre dans ses
cheveux et de rendre un peu de beauté à son
visage défait. Estimant avoir réussi l’effet
escompté, elle sortit de sa chambre et se rua
dans la cour qu’elle traversa en courant,
effrayant ainsi toutes les volailles surprises.
Odilon la vit arriver et lui ouvrit grand la porte,
pressentant qu’elle apportait une mauvaise
nouvelle. Mais l’émotion était trop forte.
Lorsqu’elle sortit la lettre de sa poche pour la
montrer à son beau-père, elle ne put parler et
s’écroula dans ses bras. Affolée, Honorine
arriva à la rescousse et lut la missive. De grosses
50 Destins en guerre
larmes roulèrent sur ses joues, mais elle parvint
à sourire.
– Il a raison Vincent ! Il reviendra, tout
comme Mathieu ! Ce n’est pas possible qu’ils se
fassent tous tuer !
– Dieu vous entende, belle-maman ! articula
Eugénie avec bien du mal. Mais où a-t-il pu
partir ? Il n’a pas pu s’engager, il est trop jeune !
– S’il a triché sur son âge, dit Odilon, il sera
découvert et les gendarmes nous le ramènerons.
– Peut-être, mais dans le cas contraire, il se
retrouvera vite dans la fournaise.
– Tout d’abord, il faut prévenir les Courtois.
Pierre connaît bien l’adjudant Fabre à la
gendarmerie de Bray-sur-Somme. Nous saurons
vite où il s’est engagé.
Forts de cette résolution, Eugénie et ses
beaux-parents se rendirent à grandes enjambées
chez Pierre Courtois.
– Je me doutais qu’il finirait par le faire !
s’écria Pierre. Mais pas si tôt. Depuis le temps
qu’il mijotait son coup, il a sûrement réussi à
trouver une opportunité, mais laquelle ? Je pars
à Bray tout de suite. Attendez-moi tous ici !
Malgré sa patte folle, comme il aimait
ironiser au sujet de son handicap, il sauta sur sa
bicyclette et démarra énergiquement. L’attente
parut interminable, et pourtant, moins de deux
heures plus tard, Pierre Courtois réapparaissait,
complètement essoufflé et l’air désappointé.
51 Destins en guerre
– L’adjudant Fabre a téléphoné au service
des effectifs de notre région militaire et il n’y a
eu aucun engagement au nom de Vincent
Benoît. Cependant, il va ouvrir une enquête car
il y a un point qui l’intrigue.
– Lequel ? demanda Eugénie en proie à une
nouvelle crise de larmes.
– Il est parti le même jour que le contingent
de la Classe 16.
– Il n’a quand même pas pu usurper l’identité
d’un autre ! s’exclama Odilon. C’est
impensable !
– Impensable, peut-être, mais Fabre ne
négligera aucune piste, répondit Pierre.
Pendant que les familles Benoît et Courtois
étaient en plein désarroi, Alban Donatien, alias
Vincent Benoît depuis la nuit, avait filé en vélo
jusqu’à Amiens. Pour sa famille, il se rendait au
72ème Régiment d’Infanterie, basé dans
l’importante ville de garnison qu’était Amiens et
qui n’abritait pas moins de huit corps différents.
Mais, il n’avait pas fait le trajet tout seul.
Vincent, le vrai Vincent Benoît, était avec lui. Il
avait quitté la maison familiale dans le plus strict
silence, conscient des insomnies de sa mère
dues à l’épouvantable grondement en
provenance du front. Il était passé par la fenêtre
pour éviter l’escalier qui craquait à chaque
marche, ayant dressé une échelle la veille en
toute discrétion. Sa bicyclette, méticuleusement
52 Destins en guerre
graissée l’attendait sous le porche situé à l’ouest
et il fonça à Chuignes dans la nuit étoilée qu’un
beau clair de lune éclairait presque comme en
plein jour. Alban était au rendez-vous. Vincent
avait ralenti sans s’arrêter ni parler. Alban avait
sauté sur sa bicyclette et pédalé énergiquement
pour rouler auprès de lui. Une fois éloignés du
village, ils s’arrêtèrent et se serrèrent la main.
– Sans regrets, Vincent ? lui demanda Alban.
Tu peux encore renoncer. Sans ta proposition,
j’aurais déserté de toute façon !
– Je sais, Alban. C’est ta détermination qui a
fait mûrir mon idée. Pour commencer,
échangeons nos vélos pendant que nul témoin
ne peut nous voir. Ensuite, nous bavarderons
en roulant pour mieux assimiler nos rôles.
– D’accord, Vincent. Il faut tout d’abord que
tu saches que je ne suis pas un enfant de chœur
et qu’à Chuignes, je n’ai pas la réputation d’être
un bon et brave garçon comme toi à Cappy.
– J’ai appris cela aussi. Mais ne fais pas de
trop grosses conneries tant que tu porteras mon
nom. En cas de problèmes, les gendarmes
auraient vite fait de découvrir que tes papiers ne
sont pas les tiens. N’oublie pas que tu fais plus
que mes 17 ans !
– Je sais tout cela. Je me tiendrai à carreau.
J’ai assez d’argent pour m’amuser un peu et
ensuite, je n’aurais pas de mal à trouver un
boulot. Tous les hommes sont mobilisés !
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