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Deux ou trois choses sans importance

De
327 pages
Si vous ressemblez aux mannequins des magazines, si vous n'avez jamais éprouvé les affres de l'amour, si n'avez jamais commis d'erreurs d'appréciation, si vous ne vous êtes jamais un peu surestimé, si vous détestez le sexe, l'alcool, et le rock'n'roll, si votre boulot vous plaît, si vous ne rêvez jamais, si vous pensez que le mot "tuile" ne recouvre qu'un terme utilisé dans le bâtiment, et surtout, si en plus, vous manquez d'humour, alors, autant l'admettre, ce recueil de nouvelles n'est vraiment pas fait pour vous...
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Deuxoutroischosessans
importanceMarc Drouet
Deuxoutroischosessans
importance
NOUVELLES© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-1949-5 (pourle fichiernumérique)
ISBN: 2-7481-1948-7 (pour le livreimprimé)Avertissement del’éditeur
DécouvertparnotreréseaudeGrands Lecteurs(libraires,revues,critiques
littéraires etdechercheurs),cemanuscritestimprimételunlivre.
D’éventuellesfautesdemeurentpossibles;manuscrit.com,respectueusede
lamiseenformeadoptéeparchacundesesauteurs,conserve,àcestadedu
traitement de l’ouvrage, le texte en l’état.
Nous remercions le lecteur de tenir compte de ce contexte.
manuscrit.com
5bis, rue de l’Asile Popincourt
75011 Paris
Téléphone:0148075000
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com« N’y voyez pas le fantasme de l’homme
mais plutôt le génie créatif,
le délire de l’artiste. »
Pierre « le Père Noël est une ordure »
«Lemontreurd’animauxphénomènesdeKualaLum-
pur
a été mis au ban de son honorable corporation. On
s’est aperçu que son chien
qui imitait si bien le chant du coq n’était en réalité
qu’un chat. »
Pierre Desproges « le petit reporter »
« Que celui qui ne s’est jamais trompé
mejetelapremièrepierrequiroule.»
Attribuée sans certitude à Mick Jagger
7ENTRÉE EN MATIÈRE
Sansnoirciràl’excèsletableau,ilmesembleutile
deprécisercertainesdifficultésauxquellesjemesuis
trouvé confronté au moment de l’édition de ce qui
n’était alors qu’un manuscrit. Aussi surprenant que
cela puisse paraître, ce recueil n’a en effet pas été
accepté par le premier éditeursollicité.
Au contraire, celui ci m’a dit que c’était « pas
mal » (je vous jure que c’est vrai, c’est son expres-
sion : « pas mal ! ») mais que je manquais de noto-
riétépourenvisageruneédition. Cetypedevaitvenir
de chez Decca à la suite d’un plan social. Vous sa-
vez,Deccac’estcetteboîtequiarefusélesBeatlesà
leurs débuts, sous prétexte que les quatuors Pop, ça
ne marcherait jamais. Quoiqu’il en soit, comme je
ne suis pas un psychorigide, j’ai accepté d’admettre
que sans tomber dans une logique strictement com-
merciale,ilsepouvaitquemonpotentieldeventene
soitpasencoretrèsélevé. Jen’étaispasconnuende-
hors d’un cercle un peu restreint, et comme un con,
j’avais offert des copies de mon manuscrit à ma fa-
mille et mesamis. Je savaisque je pouvaiscompter
surmamèrepourachetermalgrétoutunexemplaire
dèslasortieenlibrairie,maiscen’étaitpasvraiment
unargumentsuffisantpourentirercinqmille.
9Deuxoutroischosessansimportance
Avant de solliciter un autre éditeur, je décidais
donc de combler mon déficit de notoriété en par-
tantglanerquelquesrécompensesdanslesdifférents
concours ouverts aux écrivains en herbe. Ma pre-
mière tentative fut une erreur grossière. Négligeant
l’évidence du proverbe selon lequel nul n’est pro-
phèteensonpays,jemerisquaisàconcourirdansla
catégorie jeunes auteurs de ma région natale. Je ne
souhaitepasm’étendresurlesraisonsmesquines,et
totalementétrangèresàtouteconsidérationlittéraire,
qui ont conduit à m’évincer du premier prix qui de-
vait me revenir en toute logique. Rimbaud a quitté
les Ardennes sansle sou, etsi onlui rendhommage
maintenant, c’est peut être aussi pour la deuxième
partie de sa vie. Il n’y avait donc aucune honte à ce
que je quitte un terroir qui risquait de devenir trop
étouffant à l’aube de mon destin littéraire.
Sans plus attendre, je me suis inscrit à un autre
concours de nouvelles. Le premier venu, je ne me
suis pas posé plusde questions, convaincude la né-
cessitédenepasrestersurunéchecloind’êtresigni-
ficatif. Etj’aieuraison,unretourde courrierm’an-
nonçant dans les huit jours que j’étais retenu parmi
lesfinalistes. Dèsle coupd’essai. J’avoue avoirété
très satisfait, rassuré d’une certaine façon, mais que
voulez vous, le doute constitue une seconde nature
chezlesgrandscréateurs. J’aisouhaitégarderlatête
froide, et lors de la petite réception organisée chez
moi pour célébrer l’événement, je me suis efforcé
de rester très disponible vis à vis d’autres auteurs
moins chanceux, et je dois l’admettre moins talen-
tueux,quisollicitaient,ilfautse mettre àleurplace,
mesconseilsavisés: maniècede14ansquiselance
dans la poésie, ou mon voisin de palier qui malgré
un réel désir, ne parvient pas entamer la biographie
de son chien Nestor.
10Marc Drouet
Ensuite,avecmafemme,onapassédeuxjours
à tenter de localiser le lieu de la finale. En, fait, le
village se trouvait en Franche Comté, au cœur de la
cancoillotte traditionnelle. C’était d’ailleurs le chef
lieu de la communauté de communes des produc-
teurs de cancoillotte traditionnelle. C’était un peu
loind’ungrandcentre,maistoutdépendausside ce
que l’on entend par grand centre. A l’âge de l’In-
ternet, du multimédia, et à l’échelle d’un petit pays
comme la France, je pense qu’il ne faut pas exa-
gérer les notions d’enclavement et d’éloignement.
C’étaitquandmêmeunerégionoùjen’avaisjamais
eu l’idée d’aller auparavant, et j’ai expliqué à ma
femmequec’étaitl’occasionoujamaisdedécouvrir
ce petit coinde France. Une façonde joindre l’utile
à l’agréable en quelque sorte.
J’avais décidé de ne prendre aucun risque et de
soumettreàl’avisdemesjugeslameilleuredetoutes
mes œuvres. Une nouvelle courte, mais efficace,
qui avait fait hurler de rire ma mère et mes amis.
Quelque chose de très consensuel. En assistant à
la parade des majorettes qui précédait la remise des
prix, je ne regrettais pas mon choix. Une création
un peu plus audacieuse aurait pu heurter les esprits
locaux. J’ignorais qu’on élevait encore des majo-
rettes de nos jours. A l’évidence, celles là devaient
être gavées en vue de la préparation d’une spécia-
lité locale. En contemplant ce festival de cuisses
non domestiquées, cet étalage de chairs non homo-
loguées par les canons de la beauté contemporaine,
je mesurais mieux la distance qui me séparait de
mes bases. D’un strict point de vue scientifique,
j’étais ravi d’être venu. Ma femme un peu moins.
Maismonenthousiasmeesttrèsviteretombéàl’an-
noncedesrésultatsduconcours. J’aifinibondernier.
11Deuxoutroischosessansimportance
En regardant la lauréate recevoir son poids en can-
coillotte, je me trouvais un peu naïf d’avoir pu pen-
serquedepareillessauvagespourraientcomprendre
quelque chose à ma littérature. Ilm’apparutcomme
une évidenceque j’écrivaispourlelecteurcitadin.
Lemoissuivant,j’étaisinscritàunconcoursdont
les prix devaient être remis en plein cœur du quar-
tier latin. Je signale à toutes fins utiles au lecteur
rural égaré que cela se situe au centre du monde, et
qu’ily a peu de chancespour que l’on s’y croise un
jour. Je ne le dis pas par snobisme, mais parce que
je n’y mets plus les pieds depuis qu’un jury de pé-
dants a estimé mon œuvre datée et sans intérêt. Je
n’ai pas fait de commentaires pour ne pas me coller
le monde de l’édition parisienne à dos, mais fran-
chement, je n’avais pas envie d’avoir pour lecteurs
unetelleengeancedecritiquessectaires,prisonniers
d’une idéologie élitiste dépassée. C’est fou comme
Saint Germain a vieilli. On ne le réalise vraiment
qu’à ce genre d’occasions.
J’ai préféré tourner le dos au passé, m’orienter
vers la modernité, et j’ai fait appel aux nouvelles
technologies de l’information et de la communica-
tion. L’Internet, c’est la liberté, un nouvel espace
pour les créateurs d’aujourd’hui et de demain. J’ai
créé un site et diffusé mes nouvelles. Un vrai suc-
cèsm’attendait. Cependant,parlefaitd’unmauvais
concours de circonstances, et l’enchaînement d’élé-
mentsindépendantsde toute valeurlittéraire,jen’ai
paseulesuccèsquejepouvaisespérer. Laconjonc-
ture de la net économie s’est retournée d’un coup,
des milliers de Start up à but lucratif se sont effon-
drées, et sans doute animés par un instinct de sur-
vie, les rescapés ont multiplié les initiatives de na-
ture à décourager les actions philanthropiques qui
12Marc Drouet
menaçaient leurs profits sur le net. Mon site figu-
rait parmi les cibles privilégiées. Ce serait difficile
d’expliquer pourquoietcomment toutcela s’est dé-
roulé,carl’informatiquec’estcompliqué. Quoiqu’il
en soit, je n’ai eu que 27 hits en un an et une seule
commandenumérique,celledemamèrequej’aire-
connu malgré le pseudo qu’elle avait eu la délica-
tesse d’employer. Je ne souhaite pas être lourd de
manière inutile et je crois de toute façon que tout
le monde a compris que ma femme n’avait pas fait
l’effort de commander le sien. Nous avons eu une
longuediscussionàcesujetdurantlaquelleellen’est
pasparvenueàmeconvaincrequelefaitdedisposer
enplusieursexemplairesdetousmesmanuscritspa-
piers la dispensait d’une commande numérique. Un
proverbe malien doit sans doute dire que si on tue
unejeunepousse,ellenedevientjamaisbaobab. Ou
quelquechosed’équivalent,carlesmalienssontdes
gens sages, eux…
Alors, notoriété ou pas, j’ai refusé d’attendre, et
j’ai choisi d’envoyer mon manuscrit à toute une sé-
rie d’éditeurs. Je n’ai pas cherché à faire dans le
scientifiqueenorientantmeschoixdemanièreraffi-
néecommel’auraitfaitunconfrèreplusmadré,etje
me suis contenté de recopier toutes les adresses des
pages jaunes. Je me suis ruiné en timbres pour un
résultatdécevant. Mêmelecomitéd’entreprisedela
Poste a témoigné de l’ingratitude en ne retenant pas
monchefd’œuvre. PourlaPoste,cen’estpasgrave:
monambitionneselimitepasàécriredesnouvelles
pour les facteurs. Pour les autres éditeurs, c’est dif-
férent, surtout pour le seul qui ait osé répondre que
mon travail ne présentait aucun intérêt. Les autres
avaienttouseuune formule lapidaire maispolie. Et
luinon. Ilm’arenvoyéunepleinepagedecommen-
tairesdontilressortaità l’évidencequ’iln’avaitpas
13Deuxoutroischosessansimportance
pris le temps de lire mon travail, ou pire, qu’il n’y
avait rien compris.
Jen’écrispaspourl’argentmaispourfaireparta-
germonœuvre. Lagrossedamequim’écoutaitsem-
blaitcomprendrecequejevoulaisdire. Ducoup,j’ai
relâché mon étreinte. Après tout, elle n’y était pour
rien. Jenelaconnaissaispasavantdefracasserd’un
coup de hache la porte de son bureau. Ma violence
m’asurpris. J’ignoraisquej’étaiscapable dedéfon-
cer une porte en si peu de coups. J’ai, il est vrai,
rarement fendu du bois et je ne mesurais pas bien
mescapacitésdansledomaine. Etpuis,lesportesen
chênemassifontdisparu,etlematériauquilesrem-
placeestbeaucoupmoinssolide. Maisquandmême.
Elle ne disait rien la dame. Elle ne criait pas. Et
pourtant, elle n’était pas évanouie, je voyais bouger
ses yeux. Je pense qu’elle n’était pas très émotive.
J’ai trouvé que c’était inquiétant de travailler dans
le domaine de la culture et de ne pas être capable
de manifester plus d’émotions. Moi, en me voyant
surgircommejel’aifait,aussiaimablequeJackNi-
cholsondans«Shining»,j’auraisétéimpressionné.
D’autant plus que l’instant d’après, toujours dans le
registre Nicholson, je la basculais sur son bureau,
commeJessicaLangesursatabledans«lefacteur»,
maisàl’évidencemoinsanimédedoucesintentions
à son égard. Attention, je ne voulais pas la violer,
je ne suis pas un voyou, je suis un artiste. Je vou-
laisjustelabraquer,nonpasavecmahache,j’aurais
détestéunetelletonalitégore,maisavecunearmeà
feu que j’ai sorti de ma poche.
En desserrant mon étreinte, j’en ai profité pour
éloigner le canon de mon arme de sa joue. J’avais
peur de lui faire mal et ce n’était pas le but de mon
opération. J’étaislàpourdemanderdesexplications
14Marc Drouet
àceluiquiavaitrejetémonmanuscrit,paspourbru-
taliser sa pauvre secrétaire. Le type était barricadé
dans son bureau et refusait de sortir alors que je
menaçais de m’en prendre à sa collaboratrice. Je
doisdirequej’étaisunpeudégoûtéparsonattitude.
J’imaginais que cette brave fille préparait tous les
matins un bon petit café pour son chef, lequel, pour
la remercier, le jour où elle se faisaitbraquer par un
individu armé, ne bougeait même pas le petit doigt
pour venir la défendre. Pire, il téléphonait à la po-
lice aurisque de m’énerver et que je mette mes me-
naces à exécution. Déjà que je n’avais pas une très
haute idée d’un monde de l’édition qui m’avait re-
fusé mes manuscrits, un comportement aussi désin-
volte n’était pas de nature à faire remonter mon es-
time.
L’arrivée de la police dans mon scénario m’a un
peu perturbé. Je n’avais pas prévu ce détail. J’étais
ennuyé car je pensais qu’il serait difficile de par-
ler littérature avec des policiers. Je n’ai pas d’a
priori, mais je ne disposais pas de nouvelles poli-
cières parmi celles que j’avais emportées, et je me
doutais qu’ils ne connaissaient pas grand chose en
dehors de ce genre. Et effectivement, les premières
parolesrenvoyéesparlemégaphoneducommissaire
me demandaient de renoncer à mon hold up. Un
hold up ! Comme si j’écrivais pour de l’argent ! Je
fus convaincu que je ne m’étais pas trompé, les po-
liciers ne constituaient pas le meilleur interlocuteur
pour parler de mon travail.
En apercevant du bureau où je me trouvais re-
tranché,l’agencementdudispositifdéployé,j’aipris
quelques notes car j’ai le souci du détail vrai quand
j’écris,etjenevoulaisrienomettredansl’hypothèse
oùjeseraisamenéàleraconter. Sansmelancerdes
fleurs, je dirais que je me situe plus dans la lignée
15Deuxoutroischosessansimportance
d’un Hugo ou d’un Flaubert de ce côté là. Il faut
avoir assisté une fois à un dispositif policier à l’oc-
casiond’uneprised’otagepourréaliserà quelpoint
c’est bien pensé. Je n’exagère pas, derrière mes ri-
deaux, je n’en revenais pas. Et vraiment, je le dis
sans flagornerie, car vu ce que les policiers m’ont
passé tant lors de mon interpellation que lors de ma
garde à vue, je pourrais être rancunier. Mais j’ad-
mets en toute objectivité que leur mode opératoire
est bienhuilé et que l’onne voitrienvenir.
Ils sont arrivés comme dans un film. Quelqu’un
a frappé à la porte et tandis que je m’y rendais pour
l’ouvrir, les fenêtres du rez-de-chaussée ont volé en
éclat, ouvrant le passage à une nuée d’homme en
noir, de surcroît cagoulés. Je n’ai même pas eu le
tempsdem’inquiéter,deposerdesquestions. J’étais
déjà à plat ventre, le bras doit pris en clef, souffrant
de cette position inconfortable, d’autant plus qu’un
des intrus pesait de tout son poids sur mes reins en
appuyantsongenousurcettepartiesensibledemon
corps.
L’un des hommes en noir m’a plaqué une carte
bleu, blanc, rouge sous le nez et m’a annoncé « Po-
lice,onnebougepas.»J’aialorsréaliséquemêmesi
jel’avaissouhaité,j’étaisincapabledefaireunmou-
vement.
Toujoursavecbrutalité,ilsm’ontredressé,etme-
notté les mains dans le dos. J’étais un peu étourdi.
Les radios grésillaient et celui qui semblait être le
chef annonçait à un certain papa Charlie, quel drôle
denompourunpolicier,quetoutétaitok. Jen’étais
pas d’accord avec lui mais je me gardais bien de le
faireremarquer. Ilyadesmomentsoùl’intérêtcom-
mandequel’onsefassediscret. Enquittantleslieux,
tirésparlescheveuxparunpolicierquelquepeuzélé,
16Marc Drouet
jemaudissaismoncritiquequin’avaitpasosésortir
de son bureau. Je ne me suis pas privé d’en faire
laremarquelorsdemonprocèsensoulignantquele
monsieur se montrait beaucoup plus courageux à la
barre du tribunal que lors de ma venue dans ses lo-
caux.
Quoiqu’ilensoit,je ne souhaite pasépiloguerou
polémiquer avec des gens qui ne le méritent pas.
Je souhaite au contraire remercier très sincèrement
monsieur l’aumônier de la maison d’arrêt sans le-
quel l’édition de cet ouvrage n’aurait pas été pos-
sible. Je souhaite également associer à ces remer-
ciements chaleureux toute l’équipe de l’atelier réin-
sertionimprimerie,ainsiquemonsieurle juged’ap-
plication des peines qui a bien voulu donné son au-
torisation,etsanslequelrienn’auraitétépossible.
Je voudrais terminer en formulant le vœu que
l’exemple de mon parcours personnel engage les
jeunes auteurs qui ont eu moins de chance que moi,
à ne pas se laisser décourager par les embûches que
lavoiequ’ilsontchoisienemanquerapasleurréser-
ver…
17SOS À BUCAREST
Vendredi 16 h 30. J’avais fait le déplacement
jusque Bucarest à l’occasion de la tenue d’un col-
loqueinternationaldontlethèmeétait"lesnouveaux
circuits de l’économie mondiale". Le lieu des dé-
batsétaitsimalfléchéquelamoitiédesparticipants
avaitlongtempserrédanslavilleàsarecherche. J’ai
trouvéquecelaauguraitmaldelasuite. L’entreprise
pourquijetravaillen’avaitpasd’avisoriginalàfor-
muler sur les circuits de l’économie mondiale, mais
lesPECO, les pays de l’Europe centrale et orientale
selon leur terminologie officielle, les péquenots se-
lon leur surnom officieux, constituaient notre nou-
veau cœur de cible. A ce titre, ils étaient l’objet de
toutesnossollicitudes,etmonentrepriseétaitmême
prête à dépêcher sur place en plein hiver un de ses
brillants seniors consultants.
Je n’avais jamais mis les pieds à Bucarest, et en
découvrant la ville, je n’ai pas regretté. Mon pre-
miervraicontactaveccepaysaeulieuàlasortiede
l’aéroportinternationaldeBuchurestOttopeni,làoù
les taxis t’abordent et te demandent si tu veux aller
enville. Ilsseproposentalorsdet’emmenerpour30
USD(c’estlamonnaiedecompteenRoumanie). Tu
hésites, tu sais pas, tu te dis putain c’est cher quand
même. Puis, si tu es autochtone ou si tu connais un
19Deuxoutroischosessansimportance
peu, tutéléphonesà une compagnie de taxi qui pas-
serateprendredansles5minutesetquit’emmènera
outuveuxpour100000lei,soit23F.Tucommences
alors à comprendre que situfaispasgaffe, tuvaste
faire plumer grave.
Débarquédanslecentreville,etmarchantàlare-
cherche de la salle où les débats étaient prévus, j’ai
découvert des jalonnements tous semblables d’im-
meublesencartonpâteaumilieudesquelspassaient
avectristessedesprocessionsdeRenault12,lenom
localc’estDacia1310,àboutdesouffle. C’esttriste
la Roumanie en hiver, on dirait le Pas de Calais en
été. Et je sais de quoi je parle, je suis né à Berck.
Les gens là bas ajoutent plage. Berck plage. Mais
engénéral, personne ne retientle motplage.
LespasantscroisésdanslesruesdeBucarest
avaient le visage aussi fermé qu’un service public
quand on en a besoin. J’avais le moral dans les
chaussettes et du coup, j’ai assuré le service mini-
mum : contribution aseptisée sur les nouveaux cir-
cuits de l’économie mondiale, sans aucune partie
prospective,puisretourdirectàl’hôtelPlataUniver-
sitatipourunedragueprophylactiqueparmilesparti-
cipantesindigènesducolloque. Atraverslaconsom-
mationd’alcoollocal,j’aifiniparretrouverunsem-
blant de bonne humeur. Leur vin rouge ne vaut pas
ledéplacementmaisquandonestsurplace,ilmérite
qu’ons’yattarde. LerougedeMoldavieesttrèsbon,
et il coûte rien.
Samedi 9 h 00. Je m’éveille la panse intensive
et la pensée évasive. Les brumes matinales et les
vapeurs d’alcool semblent avoir le même mal à se
dissiper. J’ail’airunpeuridiculeetlesparolesaussi
sansdoute,carlafilleàquij’avaispromislestrésors
de l’Occident la veille au soir, préfère prendre la
20Marc Drouet
porte et le premier métro venu. Je l’ai bien regardé
partir car la seule chose dont je peux être certain,
c’est que je ne la reverrai jamais.
J’arrive à l’âge où l’on se prête à tout sans plus
jamais se donner vraiment. Et puis, compte tenu de
sa prestation, la fille peut estimer en avoir eu pour
sonprix. J’aiquandmêmerayédemondictionnaire
des idées reçues le mythe des chaleureuses filles de
l’Est.
Samedi 10 h 00. Je décide de quitter l’hôtelpour
allerprendrel’airetprendreuncaféenterrassed’un
établissement sympa. J’ai une journée à dilapider
surplace, alors autant en profiterpourdécouvrir les
alentours. Mauvaise pioche.
Samedi 11 h 30. J’entre gelé dans un MC Do,
les rades sont nuls et il fait moins vingt dehors. Je
commande un thé. Il n’ont que du Pickwick, même
pasduLiptonYellow. Comme prévu,il estdégueu-
lasse. J’ai quand même eu le temps d’acheter une
dizainedecartespostalesimmondesdeCasaPopor-
lui, la maison du Peuple, l’œuvre du génie des Car-
pates,dansunbureaudetabacpoussiéreux. Jecom-
prendsqu’aumilieud’undécorpareillesRoumains
nesoientpasgênésdes’adresserdescartesaussidé-
primantes en guise de vœux. J’en profite pour faire
lesmiens. Unecartepourpapaetmaman,etdéjà,je
manque d’inspiration pour les autres.
Samedi 11 h 45. Un téléphone portable sonne
tout près, je ne reconnais pas la sonnerie du mien.
Mais ça me rappelle que j’en ai un, et je fourre la
main dans la poche de mon manteau pour vérifier
mes messages. Mais je ne saurai jamais si la petite
21Deuxoutroischosessansimportance
roumainedela nuitpassée,prise deremordsacher-
ché à me contacter pour un oral de rattrapage car je
n’aiplusde téléphone. Je melesuisfaitvoler.
Samedi 11 h 46. Je jette un coup d’œil circulaire
danslasalleafinderepérermonéventuelvoleur. Si
jevoulaisvraimentdumalàquelqu’un,jeluisouhai-
terais de vivre ma vie en ce moment : à l’évidence,
jesuiscernédebandits. Touslesmecsontunemine
patibulaire.
Mais mon tempérament reprend vite le dessus et
je cesse de me lamenter pour trouver l’idée qui me
sortira de ce mauvais pas.
11 h 50. Ca y est, j’ai trouvé. D’abord couper
la ligne pour éviter que l’enculé, en téléphonant à
son voisin de palier, ne dépense des centaines de
francs qui m’appartiennent encore. J’exige de tous
lespassantsqu’ilsm’indiquentl’Internetcaféleplus
proche. Je finis pas en trouver un en parcourant au
hasard les rues adjacentes. Il est plein à craquer. Je
maudiscetypeenanorakvertquitraînesasourisau
gré du souffle de la brise qui semble lui traverser le
cerveaualorsqu’unenculéestentrainencemoment
mêmede débiter desconneries àmes frais.
12 h 25. Une place s’est libérée et j’ai sauté des-
sus. Jecroismêmequej’aibousculéletypeenano-
rakvertpourquile ventvenaitde retomber.
12h30. Ouf,l’enculé ne peutplusappeler.
Je fonce à la Poste où j’achète une carte de télé-
phone. Ensuite, je repère une cabine et j’entre pour
ypasseruncoupdefil.Lelecteurdebasevapen-
ser que je tente d’appeler ma messagerie. Les bras
m’en tombent et je n’ai pas le courage d’expliquer
22Marc Drouet
pourquoiceneseraitpaspossible. Lelecteurunpeu
moinsbasiqueimaginequejeveuxappelermonopé-
rateurpourconfirmerle volque je viensde signaler
par mail. Je dis pas mal mais je mets un terme à
ces encouragements pour m’adresser au lecteur gé-
nialquiatoutdesuitecomprisquejevaiscomposer
monnumérodeportable. Alatroisièmesonneriedu
troisièmeappel,ondécroche,unevoixd’hommeme
répondenroumain. J’ymetstoutdesuiteleholà,car
jenesuispasd’humeur,etpépèreauboutdufildoit
le comprendre. Je m’adresse à lui en anglais sur un
ton qui n’appelle pas de contradiction :
« you have stolen my phone ! »
Sciésansdouteparmonaplombetlaviolencede
monpropos,lemecn’envisagemêmepasuninstant
de nier :
« yes, I have stolen your phone, yes. »
Un silence. J’enchaîne :
« I need my phone.
-Howmuchmoneyyoupay? howmuch?
- I give you 50 dollars ! »
Faut pas déconner, j’ai tous mes numéros en mé-
moire sur la carte Sim. 50 dollars c’est beaucoup,
mais je peux les mettre. Ca va me coûter cher cette
affaire. Je suis pas prêt de remettre les pieds chez
MacDo. Unsilenceauboutdufil. Lemecmedonne
le sentiment de discuter avec un autre.
« 200 dollars !
-ouate?»
23Deuxoutroischosessansimportance
Jem’étrangle. Commejenesaispastraduirevous
vousfoutez demagueule,je me contentedele pen-
ser, et ma réplique est moinscinglante :
«not200,50. Thisis my last word ! »
Attention, on me la fait pas à moi. A l’évidence,
onnelafaitpasnonplusaumecquimeraccrocheau
nez. Jesuisobligéderappeleretdem’étalercomme
une carpette :
«ok,200. Let’smeetin5mnPlataUniversitati»
J‘expliqueautypequ’ilpourramereconnaîtrecar
je porte une casquette bleue. En fait, je lui dis cha-
peau bleu comme je ne sais pas traduire casquette.
Jesuisquandmêmeassezfierdemoi,demestalents
intacts d’habile négociateur. Je me rends au rendez
vous indiqué. Je sensque ça va chauffer.
Samedi 13 h 00 : je suis sur place et j’attends de
pied ferme.
Samedi 14 h 30. je suis sur place et j’attends de
pied ferme mais gelé.
Pourmeréchauffer,jerôdeunpeuauxalentours,
dévisageant tous les passants comme autant de sus-
pectsprobables. Jerepèredeuxtypesprèsd’uneen-
trée du métro. Je les observe. Ils me paraissentdés-
œuvrés,c’esteux,sansaucundoute. Jem’approche,
passantetrepassantenmontrantdefaçonostensible
macasquette. Lesdeuxgarssecontententdemere-
garder. Je mets la main à ma casquette, je l’enlève,
je la repose sur ma tête. Plusieurs fois. Les types
me regardent toujours mais ne bougent pas. Je me
dis que les Roumains sont lourds. Je suis obligé de
24Marc Drouet
faire le premier pas. Je m’adresse à eux en leur si-
gnalant « I have a blue hat ». Ni l’un ni l’autre ne
paraissentcomprendre alorsj’insiste«Ihaveablue
hat and you have a phone to give to me ». L’un des
mecsperdpatienceetmelancedansunfrançaissans
accent :
« c’est pas un chapeau, c’est une casquette et
j’aime pas les pédés ! »
Samedi 15 h 00. Je tente de leverun malheureux
malentendu.
Samedi 15 h 05. Je décide de laisser planer le
doutefautedepouvoirdissiperlemalheureuxmalen-
tendu,etjeparsàlarecherched’uncommissariatde
police. Je finis par en trouver un, mais pas un neuf,
un vieux comme dans les films français des années
trente. Quandj’aperçoislesgueulesdestypesàl’in-
térieur,jeressorspourvérifierquejenemesuispas
trompéd’enseigne. Non,celasemblelebonendroit.
Je me dis qu’ils doivent tourner un film de gangster
et que les vrais policiers vont revenir d’un instant à
l’autre. Je préfère attendre la fin du tournage pour
déposer ma plainte. Comme ils n’apparaissent pas,
je me résigne à m’adresser aux figurants.
Samedi16h30. J’aifinimadéposition,etonm’a
ditd’attendre,sansquejesachepourquoi. Jenesais
pascequejeviensdesignermaisilafalluplusd’une
heurepourletranscrireenroumainsurunefeuille. Je
pose monparapheunpeuinquiet. Jevienspeutêtre
d’avouer que je suis un serial killer en cavale. Du
coup, je n’ai pas envie de traîner. Mais au moment
oùjepensequitterleslieuxpourregagnerunendroit
plus sûr, undesflicsm’arrête parle bras.
25Deuxoutroischosessansimportance
Deuxtypesm’embarquentenR12,ouDacia1310
pourlespuristes,versunautrecommissariat. Enfait,
lesflicsont téléphoné dans le ressort oùl’infraction
a été commise, pour me confier à leurs collègues.
Lorsque je raconte de nouveau mon histoire et que
j’explique en anglais que l’on m’a volé mon télé-
phoneetquejeveuxlerécupérerentendantunpiège
auxvoleurs,ilnesepasserien. C’estlorsqueleflicle
plusjeunetraduitenroumainqu’ilss’écroulenttous
de rire. Morts les types.
Un flic accepte quand même qu’on appelle les
bandits. Pas de leur bureau, bien sur car « ils pour-
raientreconnaîtrelenuméroetsedouterquelapolice
est sur le coup » mais je crois qu’en fait on ne peut
pasavoirl’internationalde leurspostespourris.
eOnreprenddoncla R12pouralleracheterune 3
cartetéléphonique. Danslekiosqueàjournaux,bien
entendu, il ne leur reste plus que le modèle le plus
cher.
Jecomposemonnumérounefoisdeplus. Jetiens
le téléphone de façon à ce que le flic entende bien
ce que l’ennemi public n 1 me dit. A l’autre bout
du fil, je crois discerner au timbre de sa voix que je
commenceàennuyermoninterlocuteur. Maisquand
je lis le papier que me montre un des policiers, le
type se marre et m’indique qu’il va venir. Je lui
demande de ne pas oublier le téléphone, et l’autre
me fait confirmer que j’aurais les 200 $. Je dis oui,
c’estfaux,biensûr. Quandlebanditannoncelenom
d’un endroit, « Plata Constantin Brâncoveanu », le
flic me fait Ok en levant le pouce. Je confirme que
je serai là-bas dans d’heure.
Alors le jeune flic a dit : « we are going to make
a squad ».
26Marc Drouet
Je ne comprends pas le mot squad, mais je me
montre d’autant plus docile que les flics sortent des
pistolets automatiques des armoires. Je les vois en-
gager les chargeurs et ramener la culasse en arrière
pour mettre une balle dans le canon. Exactement ce
qu’onnousdisaitdenepasfairequandjefaisaismon
service militaire,ilparaîtque c’estdangereux. Tan-
disqu’ilglissel’armedanssa ceinture,undestypes
tentedem’expliquerqu’ilsvontmeconduiredansle
quartierdesvoleurs. Jen’étaisdéjàpasrassurédans
lecentreville,jenesuispassûrdevouloirdécouvrir
leur banlieue. Mais je n’ai pas le choix.
Samedi 17 h 30. Je dois rêver. Je suis assis dans
uneR12quidoitavoiraumoins700000kilomètres
aucompteuravec quatre garsdontle comportement
estloind’êtrerassurant. Atoutinstant,jem’attends
à ce qu’un nid de poule sur la chaussée, en bouscu-
lantcetteguimbardeauxamortisseursessoufflés,ne
fassepartirlecoupd’undespistolets. Aveclaveine
que je trimballe aujourd’hui, je suis certain que je
vaisfinirla journée avecuneballe dansle pied.
Durant le trajet, on met le plan au point. Il faut
d’abordquelesflicssachentsic’estlebonbandit. Il
estdoncdécidéquedèsquejecomprendraiquec’est
mon gangster, je lui tende la main. C’est moi qui le
propose, même si cela me paraît incongru de tendre
lamainàcemecalorsquej’aienviedeluilamettre
à travers la gueule.
Ensuite, il faut que je fasse signe aux flics pour
les informer que le gars en question a sur lui le té-
léphone. Donc, dès que j’aurais cette information,
jedevraisretirermacasquetted’ungesteample. On
n’imaginepascombienc’estcompliquélemétierde
27Deuxoutroischosessansimportance
poulet tant qu’on n’y a pas participé en vrai comme
moi.
On arrive au lieu convenu. Je commence à faire
l’appât.
Jemesenstoutexcité. Putain,leconvasepointer
et mes copains de la politia vont lui faire une drôle
desurprise. Jen’aiaucunmalàimaginerlasuitevu
quejen’aijamaisratéunépisodedescinqdernières
minutesetquejepossèdeparailleursl’intégralitéde
«mission impossible »enVHS.Je suis remonté,ça
va chauffer. Justice imminente.
J’attends. Je me retourne, les flics sont bien ca-
chés.
Samedi18h00. Unmec s’approche etm’aborde
en anglais. Je lui montre ma casquette bleue en lui
demandant s’il a un téléphone portable à vendre. Il
merépondquenon. Quecen’estpaslacasquettequi
l’intéresse mais mon blouson. Sur le moment, j’ai
undoutedetraduction. Maisquandilsortunelame,
j’interrompsma réflexion. Jesouris. C’estpeutêtre
pas notre gars, mais ça va lui faire tout drôle quand
mes potes vont surgir. Comme ils tardent un peu,
j’évite de trop sourire, d’autant plus que le mec me
réclame maintenant mon pantalon. J’aimerais bien
voirarriverlesautresrigolos. Jecommenceàtrouver
que les preuves à rassembler en droit roumain pour
établir un flagrant délit sont un peu contraignantes.
Endroitfrançais,ce seraitdéjà constitué. Alorsque
là,j’ailetempsdedonnermeschaussuresavantque
les poulets n’interviennent. Quand ils arrivent, non
seulementj’aifroid,maisle mec estdéjà loin.
Samedi 18 h 30. Le chef essaie de m’expliquer
qu’ils contrôlaient un autre groupe suspect et qu’ils
28Marc Drouet
ont vu la scène trop tard. Je m’obstine dans mon
mutisme boudeur. J’ai perdu ma journée, mes af-
faires, je suis en chaussette et en caleçon dans une
R12 pourrie qui est censée me ramener à mon hô-
tel si le moteur ne lâche pas avant. Comme en plus
le chauffage ne fonctionne pas, je prends froid, et
j’éternue bruyamment. Mais je ne mets pas la main
devantmabouche,répandantmesglairesparmitout
l’habitacle etsesoccupants: je suiscomme ça moi,
si on me cherche, on me trouve…
29SACRÉ FRANCIS
Nous, pour les fêtes de famille, on avait Francis.
Quandilétaitlà,il faisaitl’animationà luitoutseul
etcelaempêchaitaurepasdedégénérerenrèglement
decomptesfamiliaux. L’alcoolpouvaitcouleràflot,
la présence de Francis garantissait la bonne humeur
et éloignait le risque de baffes, comme un paraton-
nerrelafoudre. Duplusloinqu’onl’apercevait,aus-
sitôt on avait envie de se marrer : Sacré Francis, un
vrai rigolo !
Il était invité partout, c’est bien simple, tout le
monde voulait l’avoir. Et quand Francis répondait
oui, c’était le succès garanti d’un mariage réussi,
d’une communion formidable ou d’un baptême
joyeux. Ducoup,Francisavaitunegrandefamille.
La famille appartientà une catégorie de concepts
à géométrie variable et tout le monde s’arrangeait
pour tirer unpeuleslienset démontrer que par l’al-
liancedelasœurdugrand-père,Francispouvaitêtre
considérécomme unmembreàpartentièrede lafa-
mille, certes éloigné, mais un cousin quand même.
Etd’ailleurspouréquilibrer,oninvitaitaussilatante
acariâtre, comme cela personne ne trouvait à redire,
même sila tante n’était pasvraiment drôle etmême
unpeuchiante. Maisc’étaitla même branche.
31Deuxoutroischosessansimportance
Sacré Francis !
Safamille,lavraie,cellequipouvaitsepermettre
de l’inviter tout le temps, du baptême au mariage,
sans rien dire des enterrements où il parvenait aussi
à glisser une connerie sans jamais apparaître incon-
venant, était très fière de Francis. Il faut expliquer
quepourunmariage,c’estfacile,avecdeuxcentsin-
vités, pour prouver à tout le monde qu’on n’est pas
fauché, d’inclure sans problème dans la liste, Fran-
cis, le cousin éloigné.
Pour une petite communion, c’est moinsévident.
La tradition n’exige pas d’élargir le cercle, bien au
contraire. Combien de fois, nous on aurait bien
voulu avoir Francis. Et puis, après avoir monté et
démonté dix fois l’arbre généalogique, l’évidence
s’imposait, la branche de Francis était trop éloignée
pourpouvoirenvisagerdelecompterparmilesinvi-
tés. Alors,lecœurd’autantplusgrosqu’onsesouve-
nait encore comment avec ses plaisanteries salaces,
ilavaitemballétoutelanoceaumoisd’avrildernier,
ilfallaitserésoudreàenvisagerle repasdecommu-
nion sans Francis pour l’éclairer. Et au moment où
le père, la mort dans l’âme, se résignait à clore la
liste des invités, seul un gamin dénué de toute pré-
dispositionpourlacarrièrediplomatiqueparvenaità
la ramener et à pigner. La gifle du père qui partait
aussisecportaitenelle,ensupplémentdutarifhabi-
tuel,toutlepoidsduregretdel’absencedeFrancis.
Alors, la famille proche de Francis, on l’enviait.
Je crois même qu’à la longue, on avait fini par la
haïr. Leurbonheurlesjoursdefête,finissaitparnous
énerver. Onne pardonnaitque sil’onfiguraitparmi
les invités.
32