Deux Places de Bus

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Une nouvelle, "Deux Places de Bus" et quelques autres entourent les treize "Contes des Sept lieues" où les fées et les ogres ailleurs chassés par l'évolution des choses ont ici, contre toute attente, trouvé refuge. C'est que l'unité de l'ouvrage, c'est l'unité de lieu, une cité comme celles que la presse fait entrer dans une certaine mythologie. Le conte, par sa nature, mélange sans scrupule le vrai avec le faux pour laisser au lecteur qui n'est plus un enfant, le soin d'en faire la part, de s'en fabriquer une mythologie personnalisée : Il ne s'agit pas de récits anodins, inodores et sans saveur, car ça sent fort la réflexion, l'opinion et le parti pris pour…, l'humain !
Publié le : dimanche 4 juillet 2004
Lecture(s) : 42
EAN13 : 9782748137880
Nombre de pages : 303
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DEUX PLACES DE BUS
Gérard Diran
DEUX PLACES DE BUS
et autres contes et nouvelles des cités

















Le Manuscrit
www.manuscrit.com  Éditions Le Manuscrit 2004
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75011 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
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ISBN : 2-7481-3788-4 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-3789-2 (livre imprimé)


























DEUX PLACES DE BUS




L'histoire d'un roman c'est souvent de l'aventure,
les brillants exploits des héros pleins d'éclat. Elle nous
transporte autour des diamants de la Reine ou sur l'île
mystérieuse ou bien sous les mers.
Et puis c'est aussi l'aventure dérisoire d'un héros
dérisoire, l'aventure d'un Don Quichotte dans les rêves
d'un fou.
Et puis c'est l'aventure dans les rêves et dans les
sentiments, dans les fantasmes, c'est l'aventure
sentimentale, c'est l'aventure érotique, mais toujours
aussi irréelle.
Ainsi le roman est irréel puisqu'il doit nous arracher à
l'ennui de la réalité. Quand courageusement il nous
ramène au quotidien, il faut que ce soit dans un
quotidien transfiguré, reconstruit pour la cause, pour sa
cause, celle de nous transporter.
Mais dans le réel il y a aussi le lamentable, et cela aussi
peut faire l'histoire d'un roman. Alors ce roman nous
arrache au réel seulement pour nous montrer la colle
qui nous y tient, le lamentable. Il ne nous en décolle
que pour nous le faire bien voir, nous tient un peu
écartés, par élasticité, de cette sale réalité, puis nous
relâche aussi vite. C'est dégueulasse.
Pour les amateurs du genre voici une petite histoire,
lamentable.

7 Gérard Diran

I


Pierre Thévenin Informatique était le nom d'une
entreprise, l'entreprise de Pierre Thévenin, ma propre
entreprise.
En réalité ce n'était qu'une carte de visite, un outil qui
me permettait de garder un statut social, de rester digne
de ma qualité d'ingénieur quand je devais passer une
grande partie de mon temps à la garde et à l'éducation
de mes deux petits garçons pendant toute leur enfance.
J'ai toujours du tricher dans ma vie et pourtant ce n'est
pas faute d'avoir l'esprit droit !
Cette tricherie était banale, communément répandue,
faire croire à l'existence d'une entreprise internationale
pour proposer mes menus services de programmation
ou de conseil en informatique. Personne n'était dupe et
cela me permettait, en choisissant quelques rendez-
vous compatibles avec le planning des enfants, en
travaillant par ci, par là et la nuit, les dimanches, quand
j'étais libre, et au rabais bien sûr, de me faire un petit
salaire irrégulier mais suffisant pour subsister bien
qu'insuffisant pour me constituer une retraite.

Ce jour là j'accompagnais Guillaume en ville. En
fait, il aurait du être avec son frère Sébastien chez leur
mère selon le rituel de la garde partagée, mais puisqu'il
lui fallait impérativement le sous-pull bleu que la
maîtresse avait demandé pour la fête de l'école,
puisqu'on ne trouvait pas ce sous-pull bleu qui n'était
plus dans les rayons depuis que la mode avait changé,
puisque la seule chance de le trouver était de se rendre
9DEUX PLACES DE BUS
en ville à partir du quartier excentré de Bordeaux où
nous habitions, puisque Marie-Jeanne ne pouvait pas
s'en charger, puisque je pouvais choisir mes horaires,
c'était à moi de conduire au centre ville, Guillaume, à la
recherche de l'indispensable sous-pull de schtroumf.
Le réflexe banal d'un père banal eût été
d'enfourner Guillaume dans la voiture, d'aller renifler
l'air des embouteillages, d'aller tourner, tourner, de rue
en rue à la recherche d'une hypothétique place de
stationnement douteuse ou payante, de polluer, de
polluer, de polluer.
J'avais l'originalité de détester ce scénario. J'avais
l'habitude de marcher le plus possible et quand ma
destination était trop éloignée, je pensais à cette entité
mal représentée dans Bordeaux, le concept de transport
en commun.
En tout cas Guillaume était heureux, il allait prendre le
bus.
Ce n'était pas nouveau pour lui mais c'était chaque fois
le même plaisir. Ce bus qu'on attend généralement si
longtemps fut là en moins de dix minutes et Guillaume
sauta sur le siège en face du mien après que j'eus
poinçonné mon ticket.
- C'est quoi demanda Guillaume ?
- C'est le prix du transport.
- C'est cher ?
- Oui, c'est cher, c'est presque le prix de ce qu'il faut
acheter pour se nourrir à midi.
- Oui, mais pour chacun, fit remarquer Guillaume.
- Mais la place aussi c'est pour chacun, c'est
seulement que pour toi on ne paie pas encore.
- Ah !
Il faut répondre à toutes les questions d'un enfant de
10Gérard Diran

huit ans, c'est une gymnastique fatigante mais
passionnante.
Après un moment Guillaume fit remarquer :
- Il doit être riche, le conducteur, parce qu'il y en a
beaucoup, des gens qui mettent des francs dans sa
caisse !
- Mais non, Guillaume, ce n'est pas le conducteur qui
encaisse cet argent, c'est toute une entreprise, une
société, et cette société paie le conducteur et tous
les conducteurs de tous les bus, et aussi elle achète
les bus et elle paie leurs réparations et elle
l'essence qu'il faut mettre dans le bus pour qu'il
roule. On appelle ça l'organisation, et en fin de
compte c'est à moi, comme à tous les usagers de
rembourser cette société en payant mon ticket.
- Ah, dit Guillaume qui avait vite compris, c'est la
même chose que ce que tu m'as expliqué hier,
quand tu m'as acheté mon jeu vidéo, ce n'était pas le
vendeur qui gardait tout l'argent !
- Tout à fait, assurais-je, mais il y a une grande
différence parce que ton jeu, ce n'est pas un service
public…
Je m'interrompis aussitôt. Quelle imprudence de
trop en dire ! Comment expliquer cette différence ?
J'aurais bien pu laisser Guillaume confondre dans leur
principe l'acquisition d'un jeu vidéo et celle d'un titre de
transport en bus mais maintenant c'était trop tard et il
fallait assumer.
- Alors le bus, demande Guillaume, c'est un service
public, et mon jeu ce n'est pas un service public,
qu'est-ce que c'est qu'un service public ?
- C'est ce qui répond à un besoin public. Je vais
t'expliquer, Guillaume.
11DEUX PLACES DE BUS
Voilà : Quand nous achetons quelque chose, c'est
parce que nous en avons besoin. Nous avons besoin
d'une chose ou d'un service comme de se faire
transporter. Alors d'autres personnes produisent ces
choses et les vendent, ils répondent à nos besoins.
Mais il y a de grandes différences entre les besoins.
Certains besoins sont personnels, d'autres sont
publics. Regarde : Il y avait un besoin quand tu as
acheté ton jeu vidéo, mais ce besoin était-il
personnel ou public ?
- Je ne sais pas.
- Mais si, tu sais. Ce besoin, c'était ton besoin de
plaisir, il ne t'était pas imposé par les autres.
Personne ne te disait d'acheter un jeu vidéo, toi seul
le voulait, pour ton plaisir, c'était ton choix
personnel…
- C'était Julien qui m'avait dit de l'acheter, il en a un
pareil et c'est trop bien.
- Mais Julien et toi, c'est tout de même pour votre
plaisir, c'est tout de même vous qui l'avez voulu, qui
l'avez décidé, et c'est normal que vous le payiez,
enfin que je le paie !
- Mais si c'est pour me dire que le bus c'est pas pareil,
alors tu as perdu parce que le bus ça me fait plaisir

- Ah, à toi, oui, mais tu ne comptes pas, toi, d'ailleurs
tu ne paies pas, tandis que moi je paie, et prendre le
bus ça ne me fait pas plaisir !
Non, soyons sérieux, Guillaume. Regarde tous les
gens qui sont dans le bus, ils n'ont pas l'air d'être à
la fête. Ils n'ont pas pris le bus par plaisir, mais par
obligation. C'est aussi un besoin mais ce n'est pas le
besoin du plaisir personnel, c'est celui de
12Gérard Diran

l'organisation sociale. C'est un besoin qui ne vient
pas de chacun de nous, mais de nous tous à la fois.
C'est un besoin public.
Je te l'explique : Quand les hommes ont décidé de
vivre dans des villes, c'était pour mieux
communiquer, pour mieux se rendre les uns chez
les autres, pour vendre, pour acheter, pour organiser
leurs affaires. Alors ils allaient facilement à pieds
d'une maison à une autre, c'était un besoin public et
le village lui-même était fait pour répondre à ce
besoin. Tu me comprends ?
Et puis les villages se sont mis à grandir; à grandir,
jusqu'à devenir des grandes villes. Mais personne ne
l'a voulu pour son plaisir, par caprice ! Ce n'est pas
pour notre plaisir que nous habitons dans un
quartier excentré, c'est parce qu'il n'y avait plus de
logements dans le centre ville, à part ceux qui sont
trop chers. Ce n'est pas pour notre plaisir que nous
venons en ville, mais pour trouver les magasins. Ce
besoin que nous avons de prendre le bus ne vient
pas de notre désir, mais de l'organisation de la
société, de la ville, de tout ce qui est collectif et
public. Regarde les gens dans ce bus, c'est la même
chose pour tous, personne n'est là par caprice ni par
choix personnel. Nous sommes là par besoin public,
le bus est donc un service public.
Mais Guillaume était avec son père d'une effroyable
cruauté.
- Service public, je croyais que c'était l'école, la
maîtresse a dit que l'école était un service public.
- Mais bien sûr, guillaume, c'est la même chose ! Tu
ne vas pas à l'école par plaisir, enfin tu devrais,
mais c'est une autre histoire. L'école est obligatoire
13DEUX PLACES DE BUS
parce que l'éducation est un besoin public, donc
obligatoire. Pour que ce soit bien d'être instruit il
faut que tous le soient. Tu imagines, si tu étais le
seul ignorant au milieu des gens instruits ? Tous se
moqueraient de toi tout le temps ! Tu imagines, si tu
étais le seul instruit au milieu des ignorants ?
Personne ne te comprendrait et tu t'ennuierais tout
le temps !
- Mais si personne n'était instruit dit Guillaume ?
- D'accord, comme les cochons ! Tu vois bien…
On en resta là pendant quelques minutes d'angoisse car
je me doutais bien que Guillaume aurait forcément le
dernier mot.
- Mais alors, finit-il par dire, pourquoi paies-tu le bus ?
Tu m'as bien dit qu'on ne paie pas l'école parce
qu'elle est publique, et pourtant, la maîtresse qui
travaille, il faut bien qu'elle soit payée ?
- Parce que l'école, c'est un service public qui est pris
en charge par la collectivité.
- Et le bus alors ?
- Le bus, c'est un service public qui n'est pas pris en
charge par la collectivité, voilà, c'est comme ça,
c'est tout.
Et comme on voyait par la fenêtre du bus des ouvriers
travailler sur le trottoir, Guillaume enfonça son clou :
- Alors il faudrait aussi payer pour marcher sur les
trottoirs parce que les trottoirs aussi coûtent cher, il y
a des gens qui y travaillent et qu'il faut aussi payer !
Je ne daignai pas répondre. Puis, comme on descendait
du bus je saisis vigoureusement Guillaume par le bras,
qu'il n'aille pas se jeter sous une voiture. Il se débattait :
- Je ne suis pas un bébé !
Il gesticulait, et comme je le libérai, un coup de frein
14Gérard Diran

violent :
- Vous ne pouvez pas tenir vos gosses ?
Puis il fallait se frayer un passage entre les voitures en
stationnement sur le trottoir, forcer ce passage entre les
rétroviseurs extérieurs que je me faisais un plaisir
d'arracher. "Ils ne peuvent pas faire comme moi,
pensais-je, prendre le bus ?"
J'imaginais qu'on aurait pu marcher dessus, sur les tôles
des toits et des capots des voitures.
Puis il y avait de grands travaux, on faisait des parkings
sous-terrains qui nécessitaient qu'on reconsolidât la
cathédrale, elle menaçait des s'effondrer sous les coups
du progrès. Et puis il y avait toutes ces magnifiques
façades qu'on grattait, grattait, regrattait sans cesse
pour y enlever l'épaisse couche de pollution noire issue
directement des pots d'échappement.
Alors, soudain, j'eus la réponse :
- Guillaume, si les bus étaient gratuits, tu te rends
compte d'une injustice à l'encontre des
automobilistes ! Tu te rends compte comment ceux
qui n'ont pas de voiture seraient favorisés ! Et les
pauvres automobilistes, eux qui paient si cher pour
leur dévotion à la voiture, eux ne seraient même pas
aidés !

15DEUX PLACES DE BUS
16Gérard Diran

II


Anarchiste, le point de vue de Guillaume sur le
prix des transports ? Encore une fois j'avais été trop
logique et la logique nous avait menés où il ne fallait
pas.
Trop logique ?
Je n'aime pas la facilité et je n'aime pas les
complications inutiles. J'aime ce qui répond avec
pertinence aux questions pertinentes de notre vie, c'est
le résultat de mon éducation classique et française car
si vous cherchez vous trouverez facilement dans
Montaigne ou Rabelais quelque chose qui dit cela
mieux que moi.
On trouverait aussi dans notre littérature que :
"Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement et les mots
pour le dire nous viennent aisément."
Mais cet éloge de notre langue suppose que l'on conçoit
bien et nous indique que pour son auteur bien
concevoir était préalablement acquis, une étape
franchie. Un acquis pourtant si souvent remis en cause
aujourd'hui comme un patrimoine méprisé, bafoué,
dévalorisé, dont on aurait honte.
Trop clair, voyons, c'est puéril, c'est ringard !
Bien concevoir ? C'est un principe dont on se moque
comme de sa première chemise !
Cependant, dans toutes les circonstances de ma vie, je
m'efforce, par discipline, de bien concevoir.

Quand Marie-Jeanne m'a quitté je me suis senti
meurtri, mais non surpris et peut-être un peu soulagé.
17DEUX PLACES DE BUS
On construit toujours pour que ça tienne et que ça dure
mais on n'est pas toujours bon maçon, bon architecte et
l'on ne dispose pas toujours des bons matériaux. Alors
quand on constate que ça branle et que ça casse il faut
accepter sa maladresse, en assumer les conséquences,
reconstruire avec ce qui reste.
Quand Marie-Jeanne m'a quitté j'ai trouvé deux
petits enfants dont l'un était encore bébé, et comme
tous les enfants, assez pervers pour me faire croire
qu'ils n'avaient que moi. Mais ils avaient aussi leur
mère et ce fut la garde partagée, du cinquante –
cinquante avec arrangements possibles pour des raisons
pratiques et j'étais bien disposé à tout sacrifier dans ma
vie pour consacrer cinquante pour cent de mon temps à
cent pour cent d'attention à mes enfants.
Un père qui doit gérer tout le quotidien de ses enfants,
c'est dans la nature des choses, ça ?
Je découvrais. Pour moi, à cette occasion, ils venaient
de naître une seconde fois.
Si petits et exposés à toutes les violences des
circonstances ambiantes !

J'étais toujours dans ce quartier de Bordeaux,
dans le même appartement où j'avais vécu avec Marie-
Jeanne.
Quand nous avions aménagé c'était dans une cité à
peine construite et prévue pour être traversée par une
voie à grand trafic. Mais cette voie partiellement tracée
s'arrêtait alors en cul-de-sac à l'intérieur de la cité. Et
c'était une formidable cour de récréation. Tous les
gosses l'envahissaient à chaque sortie d'école, criant,
piaillant, courrant, jouant. Et c'était très gai pour qui
veut bien voir les choses ainsi.
18Gérard Diran

Au bout d'un an environ il y eut un jour où la voie
fut brutalement livrée à la circulation pour l'ouverture
du nouveau centre commercial annoncé à grand renfort
de publicité. Toute l'Aquitaine ainsi lâchée s'y ruait.
Les familles terrorisées séquestraient les gosses dans
les appartements. Mais certaines cependant ne le
pouvaient pas ou même se désintéressaient du
problème pourtant si évident.
Des gosses continuaient à jouer sur la route entre les
passages de voitures. Nous étions à nos fenêtres tous
les jours de cette semaine à contempler avec horreur la
situation. Il allait se passer quelque chose.
Je me rappelle la lâcheté, la passivité, la bêtise
dont nous faisions preuve, moi comme les autres cinq
mille habitants du quartier.
Enfin, le vendredi, une gamine fut tuée.
Ensuite la peur puis des feux et un agent de la
circulation eurent presque raison de cette anarchie
meurtrière.
Depuis, chaque fois que j'ai à considérer une tragédie
ou même un simple disfonctionnement de notre
mécanisme social, j'y vois systématiquement en
profondeur l'énorme évidence de l'immense imbécillité
humaine, de la monstrueuse connerie de l'humain,
quand il est cinq mille tout autant et peut-être plus que
quand il est un.

Ce souvenir comme bien d'autres réflexions
m'incitait à ne pas lâcher des yeux mes gamins. Ca
s'imposait, mais quel stupide mode d'éducation !
Il fallait les tenir à l'abri de tous les dangers, tous les
mauvais exemples, les mauvaises fréquentations,
finalement de toutes les expériences. Mais quelle
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mauvaise éducation que celle qui prive l'enfant de sa
propre expérimentation !
Ah, la rue de mon enfance !
On courrait sur les trottoirs, dans les rues, de maison en
maison, de cour en cour, pénétrant dans les immeubles,
les allées des entrées, les escaliers qui traboulaient
comme à la découverte de mondes mystérieux et
envoûtants. Chenapans des rues nous semions notre
terreur chez les adultes sérieux qui nous regardaient
d'un œil sévère, goguenard et complice. Je courrais à
grandes enjambées les poches pleines de billes, à
perdre, à regagner, à vendre, franchissant des quartiers
qui couvrent aujourd'hui plusieurs stations de métro.
L'argent servait à acheter des timbres que je revendais
pour acheter des billes. C'était le business des enfants
que les parents tiennent à l'abri du besoin. Et quand je
rentrais le soir, la culotte déchirée et les galoches
fendues, c'était pour être grondé justement mais
gentiment par une maman sereine et confiante.

Comme j'aurais voulu retrouver chez mes garçons
cette image de l'enfance ! Non, c'était la triste mine des
gosses contraints par la liberté du vide. La seule liberté
de respecter ce qui est, paraît-il, adulte, c'est à dire bien
net, parfaitement sérieux et poli comme des gazons
taillés au poil près et offrant la vue d'un vert uniforme
de peinture fraîche ou bien les tôles d'une voiture
lavées, lustrées, préparées comme des offrandes pour le
grand sacrifice de la route.
La liberté des enfants ? C'était de cracher par terre
et dire des insanités. Leur enfance c'était un ersatz, le
perpétuel pan pan de la télévision.
Là dessus j'avais une tâche, celle d'éduquer, d'en
20Gérard Diran

faire des hommes.
J'en connais qui me disaient et qui me diraient
encore : "Un enfant ça se dresse, tu n'as qu'à
commander, brimer et rester intraitable, le père c'est
toi, tu dois t'imposer." Je leur répondrai toujours :
"Vous vous trompez d'objet, allez donc dresser des
chiens ! Vos méthodes ont fait leurs preuves, ce sont
tous les désastres du passé car un humain dressé n'est
plus un humain. En fait vous ne cherchez que la facilité
car il est plus facile de dresser un chien que d'éduquer
un enfant."
Pour le comportement de l'éducateur envers l'enfant
Montaigne préconisait :
"Il est bon qu'il le fasse trotter devant lui pour juger de
son train et juger jusqu'à quel point il se doit ravaler
pour s'accommoder à sa force."
J'aime ces principes d'éducation de luxe dans
notre monde où le vrai progrès devrait avoir pour vrai
but de nous délivrer de la nécessité afin de nous offrir
les moyens d'une vraie civilisation, mais dans la réalité
du moment je ne pouvais tirer de notre prétendu
progrès que ce qu'il offrait de réalisable.

Si éduquer en imposant son autorité est aussi
animal que de s'imposer par la force physique, laisser
s'imposer la raison, c'est à dire parler à l'humain ce
langage humain qu'est la raison, voilà ce que devrait
être proprement l'éducation.
Encore, cette raison, faut-il souvent aller la
chercher et ce n'est pas de tout repos. Il faut la chercher
en soi, dans les choses elles-mêmes et dans l'aptitude et
le désir de l'enfant. C'est beaucoup de choses à faire
coïncider, mais je m'attachais systématiquement à le
21DEUX PLACES DE BUS
faire par principe et par goût comme me l'avaient
montré mes parents.
Gronder et punir le plus rarement possible, ne jamais
culpabiliser et expliquer, expliquer autant que possible
en suscitant le respect plutôt qu'en l'imposant.
Allez à la sortie d'une école et guettez une scène
banale :
Un enfant se présente avec son cartable endommagé.
Le parent qui l'attend le voit et lui décoche aussitôt une
gifle ou le secoue brutalement.
- Mais c'est pas moi, c'est Alexandre !
- Je ne veux pas le savoir, parce que cette fois, c'est
grave !
Et oui c'est grave, surtout cette fois parce qu'un cartable
c'est plus cher qu'une trousse comme ce fut le cas la
dernière fois ! Voilà donc une éducation qui se fait
naturellement, à coups de punitions plus ou moins
sévères, selon que la faute sanctionnée a entraîné une
dégradation plus ou moins coûteuse. Cette éducation où
tout l'accent est porté sur les conséquences matérielles
des actes est bien nécessaire mais pourtant insuffisante.
Quand Sébastien se présentait avec son cartable à
la lanière arrachée et cette excuse toute faite "c'est pas
moi !", la tentation était forte de sanctionner sans
vouloir l'entendre, mais pourquoi gâcher une si bonne
occasion d'éduquer ?
C'était à peu près ceci :
- Tu te rends compte de ce que tu as fait et du prix du
cartable ?
- C'est pas moi, c'est Alexandre !
Et comme Guillaume passait par là :
- Bien sûr, il n'a pas voulu lui prêter son crayon !
- Toi, tu ne peux pas parler, tu n'as rien vu, hurle
22Gérard Diran

Sébastien.
- Alors puisque tu es impliqué, Guillaume, viens
nous expliquer comment tu as déchiré le cartable de
Sébastien.
- Mais ce n'est pas moi, je dis ce que j'ai vu, c'est
tout, puisque c'est ça je ne dirai plus rien !
- Bonne initiative, Guillaume, occupe-toi seulement
de tes affaires et rappelle-toi que rapporter ça ne
paie pas. Quant à toi, Sébastien, si Alexandre a
déchiré ton cartable, il avait sûrement une raison ?
- Oui, il voulait mon crayon.
- Ah, je comprends, c'est Alexandre le méchant, c'est
lui qui a tout fait, mon pauvre Sébastien, il a déchiré
ton cartable pour te voler ton crayon, c'est ignoble !
Je ne peux pas le punir mais je vais raconter tout ça
à sa mère et ça va chauffer, je te le promets, tu
n'auras qu'à le lui demander, d'ailleurs il faudra bien
que sa mère me paie le cartable !
- Arrête, on s'est disputés !
- Tu ne voulais pas lui prêter ton crayon et pourtant il
t'avait bien prêté sa gomme ou autre chose, je pense ?
- Sa règle.
- Bon, maintenant que les faits sont établis, il faut
sanctionner. Il y a la réparation du cartable.
Puisqu'il me faudra la payer, je ne pourrai pas
t'acheter les ciseaux que tu m'as demandés. Tu
emprunteras ceux d'Alexandre.
- Mais il ne voudra jamais !
- Débrouille-toi. C'est à toi de faire attention à tes
affaires et à tes rapports avec tes copains. Tu devras
lui expliquer et lui dire le prix de réparation du
cartable.
- Mais…
23DEUX PLACES DE BUS
- L'affaire est entendue.

Evidemment, il fallait y consacrer du temps et des
efforts et ça devenait de plus en plus dur.
Habitués à ce jeu les enfants n'en finissaient pas
d'essayer de me noyer sous des avalanches de raisons
plus ou moins douteuses. Il fallait alors trier et
sanctionner pour la mauvaise foi.
Maintenant les gens qui évoluent autour de moi
n'en finissent jamais de m'exposer leurs griefs. Ce que
Pierre reproche à Paul, ce que Paul reproche à Jacques.
Ils s'en régalent et pensent que ça devrait me
passionner. Ca m'ennuie. Mais pour eux c'est toute la
vie, et ça laisse loin au second plan les problèmes des
usines qui licencient, des avantages sociaux qui
disparaissent, de la pauvreté qui se développe, des
banlieues déshéritées qui pourrissent. Au sein de la
tourmente ils ne pensent qu'à cette idée qu'un autre leur
a volée, qu'à l'avis qu'on a omis de leur demander,
qu'au crime de lèse-majesté dont ils sont victimes. Ils
ne pensent qu'au crayon et au cartable qu'on leur a pris
ou qu'on n'a pas voulu leur prêter, ils ne sont jamais
sortis de la cour de récréation. Pendant que je vois avec
horreur la manipulation des masses, les guerres et les
massacres qui se préparent, je goûte la fraîcheur
inquiétante de ce qui m'entoure, une immense cour de
maternelle où jouent comme avant, des vieux et des
très vieux gamins.
Je voulais que mes enfants soient autrement,
qu'ils accèdent à l'âge adulte. Je voulais qu'ils soient
armés pour résoudre facilement tous les petits
problèmes de rapports avec les autres afin qu'ils en
soient libérés, afin qu'ils échappent au risque d'en être
24Gérard Diran

étouffés.
C'était sans compter toutes les forces qui se
dresseraient contre moi.
Dans un monde libre et maître de ses pensées,
l'éducation devrait d'abord et avant tout former les
enfants à bien distinguer ce qu'on confond trop souvent
: fierté et susceptibilité. Mais nous n'étions pas dans ce
monde.

Puisqu'il s'agissait du problème de l'éducation
envisagé globalement, dans sa totalité, il me semblait
intéressant de chercher ce qui, dans l'attitude même des
parents contribuait le mieux à cette éducation. Dans
tout ce que j'observais la réponse était claire :
L'attitude active était un facteur apparemment
secondaire, le facteur le plus déterminant était de loin
l'attitude passive, c'est à dire le modèle que les parents
donnent malgré eux, à imiter à leurs enfants.
Vous le voyez bien dans la vie d'un homme, un fils
finit presque toujours à un moment ou un autre par
ressembler à son père.
Alors, si cette théorie est juste, ce que je veux
faire de mes fils, il faut d'abord que je le fasse de moi-
même.

25DEUX PLACES DE BUS


26Gérard Diran

III


J'aime assez le théâtre pour me régaler d'un rôle
de composition. Ah, je ne suis pas comédien, il s'en
faut, mais jouer un rôle dans la vie et seulement pour
soi, pour son propre compte, est à la portée de chacun
pourvu qu'on soit capable de croire vraiment à ce rôle.
Il me suffisait alors de croire vraiment au rôle de
père et de modèle et je le jouais comme un comédien
qui se prend pour son personnage. Je l'ai fait si
facilement que je ne sais plus aujourd'hui ce qui
distingue ma vraie nature du modèle que je me suis
amusé à construire. Je suis même devenu beaucoup de
choses que je n'étais pas, comme écrivain par exemple,
pour autant que ceci en soit la preuve.
Enfin j'ai bien du acquérir quelques qualités morales.
Bien sûr il ne faudrait pas que le modèle soit
parfait, mais si je le fabrique, s'il est ma création, je
peux difficilement, sans perversité, lui inventer des
défauts !
Alors ne pas inventer de modèle, être ce que je suis ?
Mais je ne suis rien, rien qu'un constructeur qui s'efface
en totalité devant son œuvre, c'est ma nature
d'ingénieur, d'artiste peut-être…

Le modèle : Je ne m'en prends jamais aux autres.
Critiquer untel ou untel parce qu'il a des
responsabilités, parce qu'il fait quelque chose, parce
qu'il se mouille, c'est bas, lâche et vulgaire. Je suis bien
au-dessus de ça ! Bien au-dessus de ce réflexe qui nous
fait souvent sauter sur l'occasion d'écraser quelqu'un.
27DEUX PLACES DE BUS
Même si un commerçant passe pour être un peu voleur,
je lui accorderais, sans pour autant acheter chez lui, que
ses propres fournisseurs sont peut-être tout aussi
voleurs que lui et que pour ses clients, certains du
moins, la probité serait un non-sens. J'aurais beaucoup
de raisons de ne pas vouloir l'accabler, c'est ce qui me
distingue.
Voilà ce qui me semble être une attitude
authentiquement morale, rester au-dessus de la mêlée,
ne pas se repaître des faiblesses des autres. Quant à ces
besoins incessants de critiquer qui nous viennent en
voyant l'absurdité de ce qui se déroule autour de nous,
n'y accorder aucun fatalisme mais imputer cette
absurdité à tout un mécanisme social bancal plutôt qu'à
quelqu'un en particulier, sauf peut-être quelque
hypothétique marionnettiste aussi invisible et mythique
que ces archi milliardaires qui, paraît-il, mènent le
monde.
Mais ne pas manger la soupe de la critique banale
et de la médisance, c'est une attitude hautaine qui
n'inspire pas que de la sympathie, c'est aussi la marque
d'une monstruosité : un orgueil démesuré en désaccord
grotesque avec les conditions dérisoires de mon
existence.
La voilà donc, l'imperfection du modèle ! Et l'on
sait que dans le sens négatif l'imitation marche toujours
très bien.

Ainsi donc, je serais Don Quichotte ? Ce modèle
ne m'est pas antipathique mais en réalité c'est plus
vicieux encore : J'ai toujours su reconnaître les moulins
à vent.
Passons maintenant aux enfants devant leur
28Gérard Diran

modèle. Ont-ils conscience qu'ils ont quelque chose à
imiter ? Certainement pas, ce serait contraire à mon
hypothèse selon laquelle la ressemblance se ferait par
osmose.
Avant tout, pour eux, ce modèle a une première
fonction, plus vitale : C'est lui qui dispense les moyens
de leur existence, et s'ils ont conscience de quelque
chose, c'est surtout de ça.
Un enfant a besoin de nourriture, certes, mais
surtout et avant tout d'une place dans le monde. Dans
son monde, c'est à dire bien vite dans le monde de
l'école.
Et pour se faire une place dans le monde de l'école,
c'était, à ce moment… Peut-on croire une telle
absurdité ? Mais puisque le vrai dépasse la fiction,
disons-le :
Les galoches de mon enfance et la blouse grise
d'écolier ayant été refoulées dans les horreurs du passé,
on ne se faisait une place à l'école, même dans le
quartier pauvre où nous vivions, que par la marque de
ses chaussures, de son tee-shirt, de son pantalon. Ces
attributs de supériorité étaient tellement convoités
qu'on allait jusqu'à racketter pour les avoir !
La folie du capitalisme faisait son chemin dans
l'intoxication des masses, rien ne pouvait l'arrêter, tous
les moyens lui étaient bons et le meilleur d'entre eux
était bien sûr d'être le premier à occuper le terrain dans
les pensées toutes neuves de ceux qui arrivaient dans ce
monde, dans les rêves des petits.
Une paire de chaussures qui ne valait pas mille francs
c'était de la merde et celui qui les portait ne valait pas
mieux. Voilà à peu près à quels principes d'éducation je
devais m'opposer.
29DEUX PLACES DE BUS
Avoir laissé cela se développer c'est avoir laissé
se détruire la plus belle partie de notre patrimoine,
l'école traditionnelle qui doit son efficacité à l'humilité
de l'élève, puisqu'on ne remplit jamais que ce qui est
vide. Allez donc instruire des enfants pleins du
sentiment de supériorité que leur donne la possession
des objets ou pire, rongés par la frustration de ne pas
les avoir ? L'école de Jules Ferry et d'avant Jules Ferry
sont maintenant bien enfoncées. Ne voyez-vous pas
que l'école disparaît pour laisser la place à l'ordre
capitaliste ?

Et puis, tout simplement, le bien matériel de mes
enfants était trop cher pour moi. Pour nous, d'ailleurs,
car leur mère remariée avait investi tous ses moyens
dans l'acquisition d'une maison, ce qui est le mieux,
pensait-elle avec raison, mais qui compromettait
gravement les possibilités des enfants de briller
matériellement à l'école. D'autant plus que par la suite,
ayant voulu les scolariser dans sa localité de vignes et
de propriétaires terriens, la concurrence se faisait avec
des élèves dont les maisons n'avaient pas été à acheter.
Pendant cette période où mes enfants étaient
scolairement éloignés de moi, je dépensais une grande
partie de mon temps et de mes moyens en d'incessants
déplacements en voiture pour garder le mieux possible
le contact avec eux.
Le bien matériel et scolaire de mes fils était trop
cher pour moi car mon activité d'indépendant à mi-
temps, comme je l'ai expliqué, n'était pas très lucrative.
J'arrivais à survivre en leur disant "Tu n'as pas besoin
de chaussures si chères", ce qui était grave, bien sûr,
très grave. Je croyais pouvoir compenser cette lacune à
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