Deuxième Belvédère

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Ce Deuxième Belvédère (1962) prolonge le premier et les pas du "voyant émerveillé". A travers le monde (au Mexique, à Venise, à Salamanque) comme chez les peintres, les écrivains: Ernst, Dubuffet, Péret, Supervielle... Un itinéraire du fantastique, de la violence, de la licence, de l'incontrôlé.

Publié le : vendredi 4 mai 1990
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246156192
Nombre de pages : 264
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La nuit Le Mexique
LA NUIT ILLUMINÉE
DE tous les adjectifs qu'avec une générosité intarissable les poètes ont prodigués à la nuit, il n'en est aucun, selon mon opinion, qui lui convienne aussi parfaitement et qui soit aussi précisément essentiel que le mot de « massive », employé pour la première fois, si je ne me trompe, par Mallarmé, dans le dernier vers du Pourvu que l'on admette, ainsi qu'il est d'usage assez commun aujourd'hui, qu'un poème est une sorte d'objet, en outre, celui-là nous dirons qu'il se présente à nos yeux comme un échantillon minéral, un bloc détaché par le pic dans les plus basses couches des régions ténébreuses. Sa coupe est miroitante, elle possède un éclat pareil à celui du plus dur anthracite du Pays de Galles. Son grain verbal, pailleté de feux multiples, est révélateur de la matière même de la nuit, qui n'est pas une substance purement noire, malgré les belles expressions de « nuit noire » et de « nuit obscure » dont se servirent les mystiques pour désigner le triste état de l'âme privée de l'amour (divin) qui venait sur elle comme un bras glorieux ou comme le rayon d'un phare. Point très différemment du poème de Mallarmé, plusieurs peintures de Jean Dubuffet, les nombre de ses lithographies réunies sous le titre de d'autres encore, fournissent une vaste représentation du monde nocturne où c'est la masse et le manque d'opacité qui sont mis particulièrement en évidence.Toast funèbre.Texturologies,Le vide et l'ombre,
Certes, il est malaisé d'apercevoir la nuit quand on habite une grande ville. A Paris, généralement, s'il ne pleut pas, le ciel est rouge comme au-dessus d'un immense incendie. Il fallut la guerre et le danger aérien pour que la prohibition des lumières offrît à des citadins qui ne s'étaient jamais éloignés de leur quartier le magnifique et vertigineux spectacle de trouées nocturnes, découpées fantastiquement par les cheminées, les toits et les sombres volumes de l'architecture. Se promenant, on avait l'impression d'aller dans des ruines mystérieusement peuplées, et l'on ne cessait d'admirer. Ou bien, dans les avenues, les arbres éclipsaient les étoiles, comme si l'on avait traversé une forêt un peu maigre. Les statues qui n'avaient pas encore été envoyées à la fonte dressaient des silhouettes de monstres ténébreux, de machines d'opéra. Ces nuits qui nous charmaient par la bizarre illusion d'une évasion dans l'espace ou d'un recul de plusieurs siècles dans le temps, je me souviens que je leur donnais, en causant, leur ancien nom d'argot, la (ainsi la Satire Ménippée appelle « sorgueurs » les coureurs de nuit), pour la raison que le mot fait penser à des ruelles, à des venelles obscures, à une ombre taillée comme un jardin de buis, ou même à ce que l'on peut voir au-dessus d'une cour étroite ou par le trou d'un soupirail de prison après que le soleil est disparu, mais nullement à la vaste étendue constellée qui domine la plaine. Quant au désert, où le témoin doit s'emmitoufler pour affronter un air aussi glacial et pur que celui de la haute montagne, il présente à l'imagination un univers crispé, frémissant, dépourvu de limites, et où l'esprit peine à se rappeler la chaleur qui fut quasiment insupportable depuis le matin jusqu'au soir. Un premier point que les sables nous ont appris, et sur lequel je voudrais attirer l'attention, est que les heures du jour s'écoulent dans l'attente de la nuit, qui demeure dans notre conscience comme un but que nous ne cessons jamais d'espérer ou d'appréhender, tandis que le cours du temps semble aboli pendant les veillées nocturnes, et que le retour du soleil est devenu problématique, pas plus certain qu'indispensable. En d'autres termes, le jour ne saurait être massif comme est la nuit, qui remplit l'espace et le temps de son grand corps élémentaire, par l'effet d'une sorte de cristallisation immédiate et sans bornes. Telle est la leçon désertique.sorgue
Mais c'est en mer, principalement, qu'il faut avoir observé la nuit, pour la connaître et la comprendre bien. Par beau temps, quand on se tient à la proue du navire (possiblement sur cette espèce de très petit balcon rond qui est au-dessus de l'écubier), alors tout le soutien flottant a cessé de paraître, et le rôle que l'on assume, plutôt que d'être « point de vue », est de se trouver pointe douée de vue, partie de l'étrave, flèche exploratrice poussée d'un mouvement puissant, infatigable et doux au rythme des machines et de l'hélice qui bat loin en arrière. Entre soi-même et la nuit, le contact est aussi parfait que celui d'une lancette avec la chair qu'elle pénètre suivant l'impulsion reçue de la main du chirurgien. Tout naturellement, l'idée me vint de ces figures de bois sculpté qui décoraient, comme on sait, l'avant des anciens navires en soutenant de leurs bras la saillie du beaupré, et je me demandai si la fonction véritable des cariatides courbées vers l'horizon, n'était pas de maintenir le contact avec la nuit par le très charnel intermédiaire d'un corps généralement de femme nue, exposé dans la solitude avec une autorité et une importance qu'il ne possédait nullement aux heures diurnes, frisant parfois le ridicule sous les rayons du soleil. Le poste de vigie pouvait rester inoccupé, l'officier de service pouvait dormir au banc de quart, la figure de proue s'enfonçait dans la texture de la nuit en la divisant de ses bras tendus. Ici je reviendrai au navire moderne, car nulle part il ne me fut permis d'apercevoir aussi bien que sur son petit balcon d'écubier la dualité profonde de la nuit, qui n'est pas obscure, je l'ai déjà dit, mais qui est illuminée en même temps qu'illuminatrice. Aucun obstacle n'étant, le regard, que l'imagination prolonge, parcourt un double espace de points lumineux qui donne l'impression d'une infinité double, et la nuit se partage également entre le haut et le bas comme certains génies prophétiques ont voulu partager l'univers. Espace ou étendue, les deux immensités semblent avoir une commune matière qui pourrait être l'élément nocturne, car l'air et l'eau sont réduits à une sorte de poussière qui éclaire et qui est éclairée d'ailleurs. Mouvante et non pas inerte, animée de vibrations, de clignotements, dont on se demande si ce sont des reflets ou des illusions d'optique, la masse est parfois rompue par le sillage d'un gros poisson phosphorescent ou la traînée d'une météorite, accidents convulsifs après lesquels son tissu se recompose ainsi que la mémoire qu'un rêve a traversée. Et la surface de la mer fait une séparation fragile, qui tremble et qui miroite comme la pensée de l'homme.figures de proue,
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