Deuxième chronique du règne de Nicolas Ier

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« C’est parce que nous sommes nombreux à souffrir votre règne, Sire, que j’ai entrepris de le raconter, afin qu’en demeurent les péripéties et, oserais-je le dire, une manière de trace. La plume m’en tremble entre les doigts, mais Votre Compulsive Grandeur doit comprendre que, selon les lois de la nature et celles de la politique, la pluie succède au beau temps. Voici venue pour Votre Omnipotence la saison des orages. » P. R.
Publié le : mercredi 7 janvier 2009
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246752394
Nombre de pages : 180
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Chapitre Premier
FACÉTIES ATTRIBUÉES À MOUAMMAR LE CRUEL. — SA MAJESTÉ TOURNÉE EN RIDICULE. — BIENHEUREUSE APPARITION DE LA COMTESSE BRUNI. — TRAITS IMPORTANTS DE SON CARACTÈRE. — DRÔLERIE SOUDAINE DE NOTRE VIF LEADER. — DE LA BONDIEUSERIE VOLONTAIRE.
LES JOURS QUI PRÉCÉDÈRENT aussitôt l’an 2008 méritent une sorte de panorama, parce qu’ils servirent de fondement à une suite de faits considérables. En hiver survint une calamité qui s’abattit droit sur Notre Foudroyant Monarque, et il faut ici détailler cette plaie dès son origine pour ne point rester sots. A l’époque vivait dans le désert de Libye un calife redoutable de la tribu des Kadhafa; on le connaissait partout sous le nom de Mouammar le Cruel. Grand au-dessus du commun, le teint jaunâtre, empâté des joues et parfaitement mal rasé, le museau flétri d’un rocker de Liverpool, avec l’air bédouin au possible dans son burnous en laine de chameau, il possédait un don particulier d’intrigue, de souterrains et de ressources de toute espèce. Quarante années plus tôt, il avait profité de l’absence du vieux roi Idriss, qui prenait les eaux chez les Turcs, pour lui dérober sa place, son pays, son or, son pétrole et son gaz. Désormais enivré de sa dignité, Mouammar se fit tout seul colonel, puis il voulut réunir autour de sa personne le peuple entier des Arabes pour le mener, mais les autres chefs lui tournèrent le dos, alors, regardant vers le Sud, il essaya de ramasser sous sa gandoura de belle facture les potentats de l’Afrique, mais ils esquivèrent prestement ses caresses : « Passe ton chemin, Bédouin, tu ne nous inspires nulle confiance ! » Le colonel s’était à l’instant exalté; lui qui espérait imiter le pharaon Nasser, un dieu, il vit soudain son rêve s’émietter : « Par la barbe teinte en rouge du Prophète ! Personne ne veut de moi? Eh bien qu’Allah vous tripote, je ne veux pas de vous non plus ! » Dès lors Mouammar se consacra au désordre, il figura le Mal, ses manières piquaient, insultaient même, et il devint aussi fin à nuire qu’à se faire des ennemis ; son commerce sembla insupportable par son autorité brutale, ses humeurs, sa malice, avec un air de supériorité qui faisait vomir et révoltait en même temps.
Le sobriquet de Cruel était justifié par ses actes. Mouammar se plaisait à aider tout ce que les Etats comptaient de furieux et de névrosés graves; il distribua des missiles, des bombes et des conseils pour exploser les aéronefs en vol, capturer les paquebots de plaisance, mieux abordables que des torpilleurs, et mieux rentables pour qui voulait en tirer une rançon ; il enseigna à trafiquer les otages, à les torturer, à les monnayer, parce qu’il possédait la vendetta dans le sang. Les moins étonnés par cette fougue avaient été les habitants de Vezzani où courait une légende : là-bas, en Haute-Corse, on répétait depuis deux générations que Mouammar était un fils du village, que son père n’était point un éleveur de chèvres de la contrée de Syrte mais un pilote de chasse, Albert Preziozi, lequel, pour rejoindre son escadrille sur la base de Rayak, avait naguère traversé les sables libyens et y avait abandonné une Bédouine grosse du petit vampire. Voilà ce qu’on certifiait au pays des vengeances familiales, et les villageois de Vezzani montraient aux curieux le portrait du pilote accroché à la mairie ; ils en soupiraient de fierté : « Albert et Mouammar, voyez, Monsieur, comme ils se ressemblent... »
Qu’ils se ressemblassent ou pas, la lutte du trublion bédouin dura longtemps, mais un jour vint où, fatigué de la détestation universelle, il décida de devenir respectable pour se faire admettre parmi les peuples éclairés. Ce fut ainsi qu’il relâcha des infirmières bulgares cuites à petit feu pendant des années, et il en fit profiter Notre Prince Lumineux, arrivé toutefois bon dernier dans les âpres négociations, mais qui en tira tout le fruit, ce que nous avons raconté par le menu dans le Premier Livre de cette Chronique. Pour remercier le calife de Tripoli de lui avoir permis un éclat dont elle tira gloire, Sa Généreuse Majesté l’avait invité en visite officielle à Paris afin qu’il brillât à son tour aux yeux de l’univers, et qu’on pût le fréquenter ouvertement sans honte. Hélas, l’initiative peu réfléchie s’avéra fâcheuse pour Notre Rapide Monarque; il n’avait jamais su mesurer les conséquences des décisions qu’il prenait à la va-vite sans consulter quiconque.
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