Dieu est un artiste

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Est-il concevable de se lancer à la poursuite de Dieu ? C'est en tout cas le défi que propose Jean, un vieux philosophe illuminé qui jusqu'à sa mort guidera ses disciples dans leur quête utopiste. Mais le groupe de réflexion est menacé. Des messages mystérieux et inquiétants, la santé vacillante de Jean et le désistement progressif de ses membres le mettent en péril. Est-il voué à l'échec ? Pas sûr... Même s'ils ne trouvent pas Dieu, au final, une vérité bien au-delà de la dimension du roman se dévoilera.
Publié le : mardi 10 avril 2007
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EAN13 : 9782304001044
Nombre de pages : 347
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Dieu est un artiste

3
Christian Epalle
Dieu est un artiste

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00104-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304001044 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00105-1 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304001051 (livre numérique)

6 .







À Céline et Cyrille .

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PROLOGUE
Ceci n’est pas la Vérité.
Ce livre se réfère à une expérience humaine et un
témoignage personnel, loin d’être général et exhaustif. Il
est le modeste reflet d’une vérité possible et non pas la
Vérité.
Il dénonce certains points, en élève d’autres. Il aborde
une multitude de sujets, choquants, plaisants,
douloureux, réconfortants.
Il invite le lecteur à prendre un crayon et à souligner
ce qui lui convient, à rayer ce qu’il juge erroné, faux ou
scandaleux, à compléter, à retoucher, à volonté. Il invite
chacun à formaliser ses idées et à réagir à ce qui est écrit.
Ce livre n’est qu’un exemple. À chacun de créer le sien.
L’objet de l’ouvrage n’est pas de convaincre le lecteur
du bien-fondé d’une quelconque idée. Sa seule prétention
est de l’amener à faire le point sur ses doutes, ses
connaissances et ses croyances. Les idées exposées lui
serviront de catalyseur pour bâtir ou consolider ses
propres opinions.
Ceci est une philosophie, parmi tant d’autres. Il
appartient à chacun de trouver la sienne.
Jean Guy Tonnerre, extrait de 1975 Vérité ou
Mensonge.
9
1. DIEU DANS LE DOUTE
Les deux pieds en « v » sur le paillasson,
Christophe fouillait son blouson pour en
ressortir les clés de l’appartement. Deux tours à
droite dans le verrou, deux tours à gauche dans
la serrure. Et la porte palière ne s’ouvrit pas.
Comme d’habitude. Il coinça sa sacoche entre
ses genoux et s’attaqua à la serrure à deux
mains. La porte s’ouvrit enfin. Comme
d’habitude.
En poussant la porte, Christophe se promit
une fois de plus d’appeler un serrurier avant que
la porte ne reste définitivement fermée. A
l’intérieur, un courant d’air glacé venu lui baiser
les joues et un foutoir inattendu lui firent vite
oublier sa résolution. Le chaos avait pris
possession des lieux. Non pas un désordre de
cambrioleur, mais un fouillis aléatoire de
papiers, d’enveloppes, d’habits, de feuilles,
d’herbes, de sacs plastiques…
– Nom de nom ! J’ai oublié de fermer la
fenêtre avant de partir !
11 Dieu est un artiste
Dans la journée, le vent s’était levé.
Christophe comprit qu’il ne s’était pas gêné
pour pénétrer l’appartement dans un tourbillon
joyeux. Il avait balayé la pile du courrier,
renversé la petite bibliothèque, bousculé
l’étendage et amené avec lui son chargement
hivernal de détritus urbains.
Christophe n’eut pas le courage de s’attaquer
à ce chantier. Après avoir fermé la fenêtre
présumée coupable, il s’affala dans le canapé
sans se soucier des légers bruits de papier
froissé.
Il repensait à la soirée qu’il venait de vivre.
Quelle soirée ! Quelles rencontres ! Il se
demandait encore si ce n’était pas un rêve et s’il
n’allait pas se réveiller dans un appartement
tout nickel, parfaitement en ordre. En
entrouvrant les yeux, il en vint à la conclusion
qu’il ne rêvait pas. Il se rappela qu’il devait
téléphoner à Sylvie, soupira et s’assoupit.
Entre cette soirée et le jour où il était tombé
sur l’étrange annonce, moins d’un mois s’était
écoulé.
Chaque semaine, la Gazette de Lyon en
main, Christophe se régalait en parcourant la
rubrique des messages. Il traquait les plus
originaux, des plaisanteries douteuses aux objets
perdus en passant par des messages, codés ou
non, destinés à une autre personne, du sexe
12 Dieu dans le doute
opposé la plupart du temps, qui n’est pas censée
lire ce journal.
Du style : « Mon amour de mon cœur que
j’aime si fort, pardon pour ce week-end. Je t’en
prie, rappelle-moi ! » ; ou bien : « Chien perdu
sans collier, recherche collier sans laisse » ; voire
plus osé : « Dame cinquantaine cherche jeunes
hommes, de dix-huit à vingt-cinq ans, pour les
initier aux choses de la vie » ; ou même :
« Bonne fête belle maman » ; dont certains
encore plus ironiques : « Ce message est destiné
à ceux et celles qui se sont acharnés à dynamiter
notre couple. Je tiens à leur dire qu’ils y sont
arrivés. Ils se reconnaîtront. Thierry L. » ; et
d’autres plus sérieux : « Recherche et échange
arbres généalogiques du nom de famille
Blanchin ou cousins proches » ; ou encore :
« Reprenez des contacts magnéto avec vos
ancêtres grâce à un Marabout de renommée » ;
et enfin une dernière : « Le Club de réflexion et
d’écriture Dieu dans le doute lance un concours de
nouvelles et de textes courts. Premiers prix :
publication d’un ouvrage collectif. Règlement
sur www… »
Christophe considéra cette annonce avec
suspicion.
– C’est peut-être une secte, ou alors un
ancien curé qui espère repentir des païens.
Il resta un instant songeur sur cette idée.
13 Dieu est un artiste
– Et si c’était vraiment un club de réflexion ?
Ça n’engagerait en rien…
Il fut ramené au monde réel par la douce
voix de sa femme qui l’appelait. Le dîner était
prêt. Durant le repas, il parla de l’annonce :
– D’un coté, j’ai envie d’y répondre, de leur
envoyer une nouvelle, et d’un autre,
j’appréhende que ce ne soit que du flan, hésitait
Christophe.
– Ou que ce ne soit une arnaque ou un
piège ! rappela la bonne fée Sylvie.
– Je sais. Mais quelque chose me pousse à
essayer. Je ne crois plus vraiment en Dieu, en
tout cas en celui dont on m’a rabâché les
qualités à la messe. Et c’est vrai que j’ai encore
un doute sur l’existence d’un dieu, ou de
quelque chose de supérieur. De rencontrer des
gens qui doutent, comme moi, ça pourrait être
intéressant.
– Personne n’est capable de te prouver
l’existence de Dieu, tu le sais bien.
L’argument avait tapé dans le mille.
Christophe réfléchit un instant.
– Écoute, je te propose un marché. J’envoie
un de mes textes. Jusque-là, pas de danger,
d’accord ?
Elle acquiesça d’un léger mouvement de tête.
– Si je suis sélectionné, on ne sait jamais,
mais ce n’est pas gagné non plus, je rencontrerai
ces gens et tu seras ma gardienne. Je te
14 Dieu dans le doute
raconterai tout et au moindre doute sur les
intentions de ce club, tu pourras dire stop. Si tu
juges que ça a un effet néfaste sur moi ou nous,
j’arrêterai immédiatement. OK ?
À priori Sylvie n’était pas absolument opposé
à ce projet. Elle avait un peu de réticence car ce
n’était pas le meilleur moment pour tenter ce
genre expérience.
– Tu sais bien que j’adore écrire et en plus,
c’est un sujet qui me passionne. Je suis
conscient qu’il pourrait aussi être utilisé à des
fins de manipulation. Ça me fait penser à de la
drogue en fin de compte. Au départ, ça attire, et
une fois qu’on y a goûté, on ne peut plus s’en
passer, même si ça vous pourrit la vie. C’est
pour ça que j’aurai besoin d’un garde-fou : toi,
qui seras extérieure au club. Tu seras là pour
m’ouvrir les yeux au cas où.
– Arrête, tu me fais peur. Je ne vais pas te
laisser faire si tu me racontes des salades
pareilles !
– Tu as raison, j’exagère avec mes scénarios
catastrophes.
Christophe tenta de sourire pour calmer
l’angoisse naissante. Il reprit :
– De toute façon, ça n’engage à rien de
répondre. Et puis ça me changera les idées. Au
boulot, ils me rendent dingues. Alors autant
réfléchir à des sujets qui m’intéressent plutôt
15 Dieu est un artiste
que de ruminer la débandade de mes patrons.
D’accord ?
– D’ac…
La discussion dériva sur les banalités de la
journée écoulée, puis sur la santé de la future
maman et enfin sur les préparatifs du départ
imminent à la clinique. Christophe pensa à la
tristesse de son proche et inévitable trentième
anniversaire qu’il allait passer anonymement
seul à attendre l’heureux événement.

Une musique électronique et stridente vibra.
Christophe bondit du canapé. Dire qu’il avait
choisi de la musique classique comme signal
d’appel, pour que ce soit moins agressif que des
« bips » sans âme. Il glissa sur des épines de pins
et une chemise blanche, en se rattrapant in
extremis au portemanteau :
– Allô ? haleta-t-il.
– Christophe ? Tu vas bien ?
– Oh mince, j’ai oublié de t’appeler ! Excuse-
moi, je me suis endormi sur le canapé. Ça va
toi ? Tu es confortablement installée ?
– Je fais aller. J’ai une chambre pour moi
toute seule, la télévision, le téléphone. J’ai tout,
sauf toi… Tu me manques déjà… En plus,
j’attendais ton appel !
– Tu me manques aussi. Je passe te voir
demain soir après le boulot.
Un baiser virtuel transita sur les ondes.
16 Dieu dans le doute
– Alors ta soirée, comment s’est-elle
déroulée ?
– Terrible, il faut que je te raconte…

Les lauréats du concours de nouvelles avaient
rendez-vous chez un certain Jean, organisateur
du concours et responsable du Club de
réflexion et d’écriture, à dix-neuf heures,
comme convenu par téléphone. Arrivé au 12 de
la rue Édouard Herriot, Christophe se rendit
compte qu’il avait oublié de demander à ce Jean
son nom de famille. Il entra dans le hall,
espérant découvrir sur les boîtes aux lettres un J
suivit d’un nom qui lui parlerait. C’est là qu’il
rencontra un jeune homme, a priori un peu plus
jeune que lui, qui apparemment, lui aussi,
cherchait un indice pour franchir l’étape
suivante. Sur le coup, Christophe n’osa pas lui
demander si la raison de sa visite était la même.
Alors il attendit. Le jeune homme lui fit face
comme s’il cherchait une parole de l’arrivant.
– Bonjour, lui dit Christophe.
– Bonjour, répondit l’autre. Vous êtes du
quartier ? Parce que je recherche un certain
Jean, assez âgé je pense, qui habiterait là.
Le visage de Christophe se détendit.
– Moi aussi ! Nous sommes donc venus pour
la même chose !
– Enchanté. Moi c’est Patrick. Vous
connaissez cet homme ?
17 Dieu est un artiste
– Non, absolument pas. Je l’ai eu au
téléphone, c’est tout. Je m’appelle Christophe…
Vous savez combien nous serons ce soir ?
– Non, c’est assez bizarre comme rendez-
vous finalement.
Tout en discutant, Christophe s’efforçait de
lire les plaques des boîtes aux lettres. En vain. Il
n’y avait personne dont le prénom commençait
par un J.
– Ce n’est peut-être pas là ! C’était bien au
12 ? demanda-t-il à Patrick.
– Oui. Étrange…
Sur cette réplique, une troisième personne fit
son entrée. C’était une femme, la quarantaine,
grande et mince, les yeux totalement noirs, les
cheveux tout aussi brun, sûrement colorés
tellement ils étaient bruns, l’air soucieux et le
regard droit. C’est à peine si elle avait osé
entrer. Les deux jeunes gens l’avaient-ils
intimidée ? Patrick regarda Christophe qui lui
rendit un hochement de tête. Il s’adressa à la
femme :
– Bonjour, vous avez aussi rendez-vous avec
Jean ?
– Oui, répondit-elle perplexe. Vous aussi ?
– Seulement nous ne savons pas où il habite
exactement. Je m’appelle Patrick, lui c’est
Christophe.
– Heureuse de faire votre connaissance. Je
suis Marie-Hélène.
18 Dieu dans le doute
Après un silence gênant, elle soupira :
– Il n’est pas là ? Tout cela ne me parait pas
sérieux. Ce monsieur Jean nous a joué une
farce ! J’aurais dû m’en douter.
– Et si on essayait de l’appeler ?
Christophe avait émis cette proposition, tout
en sortant son portable de son blouson, afin de
détendre l’ambiance.
– Très bonne idée, renchérit Patrick.
Quelqu’un se rappelle de son numéro ?
Marie-Hélène, après avoir fouillé son sac à
main, tendit un petit répertoire.
– Le voilà.
Christophe s’apprêtait à pianoter sur le
minuscule combiné, quand il aperçut une jeune
fille se diriger vers le hall. À peine lui avait-il
ouvert la porte qu’elle fila comme une comète
jusqu’au fond du hall.
– Quel temps pourri mes aïeux ! lança-t-elle.
C’est tout juste si elle avait remarqué les trois
autres. Elle se dirigea vers les boîtes aux lettres
et s’écria :
– Zut alors ! J’ai oublié son nom.
C’est sur cette ouverture qu’ils firent la
connaissance de Carole. Elle avait tout juste
vingt ans. C’était une boule de nerf qui ne
pouvait pas s’arrêter une minute de gesticuler
ou de parler. Elle était petite, plutôt ronde, mais
d’un contact très facile et chaleureux. Les
19 Dieu est un artiste
présentations ainsi faites, Christophe porta son
appareil à l’oreille.
Une sonnerie, deux sonneries, trois
sonneries…
– Ce n’est quand même pas un lapin ! pensa-
t-il tout haut.
Il coupa et recomposa avec précaution les
numéros. Une nouvelle sonnerie, une seconde,
une troisième, une quatrième…
– Allô ! Bar Herriot, répondit une voix sèche.
– Ah ! Désolé, j’ai dû me tromper de
numéro…
Il allait raccrocher.
– Non, peut-être pas… Vous cherchiez
Monsieur Tonnerre ?
– Jean ?
– Je vous le passe.
Quelques bruits de pas grésillèrent dans
l’écouteur. Puis un silence.
– Allo ! Jean ? C’est Christophe.
– Ah ! Je vous attendais. Vous êtes tous là ?
– Je ne sais pas. Nous sommes quatre pour
l’instant.
– C’est parfait, le compte est bon. Venez me
rejoindre au Bar Herriot. C’est à cent mètres à
gauche en sortant du hall. À tout de suite !

Comme ils entraient, le garçon de café les
salua et leur fit signe d’aller au fond de la salle
où se trouvait un vieillard. Ils hésitèrent
20 Dieu dans le doute
quelques secondes. L’hôte inconnu brandit son
bras.
– Venez par ici ! Et permettez-moi de vous
souhaiter la bienvenue !
Ils s’avancèrent et s’assirent en silence,
subjugués de voir un si vieil homme.
– Bonjour à vous quatre. Marie-Hélène,
Carole, Christophe et Patrick. C’est ça ?
énonça-t-il en se tournant respectivement vers
chacun d’eux.
Quelle surprise ! Car aucun d’eux n’aurait
pensé être ainsi reconnu par ce monsieur qu’ils
rencontraient pour la première fois.
– Tout d’abord, poursuivit-il, je tiens à me
faire pardonner pour cette petite mise en scène.
Je souhaitais un lieu de rendez-vous neutre.
Normalement, j’avais prévu vous attendre dans
le hall. Cependant, la température extérieure et
mon état de santé ne me permettaient pas de
rester à vous attendre. Je me suis dit que vous
feriez ainsi connaissance d’une façon originale.
J’ai déjà une bronchite qui me fatigue beaucoup.
Je me doutais bien que vous finiriez par
m’appeler.
Il s’arrêta pour tousser deux ou trois fois.
Il leur expliqua ensuite qu’il avait transféré sa
ligne sur celle du bar avec l’accord d’Arthur, le
barman qu’il nous présenta comme étant un
garçon sympathique mais trop commerçant à
son goût. Quant à ce dernier qui tendait
21 Dieu est un artiste
l’oreille, il se rebiffa en lançant du fond de la
salle que ce vétéran était le plus fidèle de ses
piliers de bar.
L’assistance intriguée écoutait sagement cet
homme qui n’avait plus d’âge mais qui paraissait
avoir un esprit tout neuf. Il était quasiment
chauve. Seules quelques touffes blanches
garnissaient l’arrière de son crâne. Pas de
moustache, ni de barbe. Un réseau complexe de
rides couvrait son visage et ses mains. Ses yeux
obscurs étincelaient derrière une paire de
lunettes aux larges bordures boisés.
Marie-Hélène, au contraire des trois autres,
affichait une sorte de détachement, voire
d’ennui. Elle cachait à peine derrière ses mains
fines quelques bâillements inopportuns.
Personne n’y prêta grande attention, trop
absorbé par le charisme du personnage
extraordinaire qui se découvrait devant eux.
– Ce soir, il nous manque Jean-Marie. Il était
retenu ce soir et vous prie de l’en excuser.
Demain, par contre, il sera parmi nous.
– Demain ? s’étonna Christophe.
– Oui, si vous le souhaitez, bien-sûr. En fait,
le club de réflexion a lieu tous les soirs de la
semaine. Avec à chaque fois, un thème de
réflexion différent et l’écriture d’un chapitre
pour notre ouvrage collectif. Mais toujours à
propos de Dieu, évidemment. Cela vous pose
un problème ?
22 Dieu dans le doute
Cela ne posait de problème pour personne,
sauf peut-être pour Marie-Hélène qui resta
évasive dans sa réponse.
– Nous sommes combien en tout ? demanda
Carole.
– Avec Jean-Marie, nous serons au complet.
J’ai retenu cinq lauréats. Les cinq membres du
nouveau club de réflexion et d’écriture. Vous
êtes les seuls à avoir envoyé un texte digne
d’intérêt. Si vous saviez la diversité de courrier
que j’ai reçu ! Des menaces d’excommunication,
des lettres d’association m’accusant de vouloir
fonder une secte, de prêtres me priant de croire
au lieu de douter… Vous, vous me paraissiez
motivés et capables de mener à bien la mission
que nous allons accomplir.
– Quelle mission ? demanda Christophe.
– Celle pour laquelle vous êtes venus :
rechercher Dieu !
Un silence suivit. Tous étaient en train de
s’interroger sur la consistance d’un tel objectif.
Le serveur apporta quelques biscuits sur
lesquelles Carole se jeta. Puis s’excusant,
confuse, elle en proposa aux autres.
– Par quel moyen allons-nous trouver Dieu ?
Jamais personne ne l’a vu. Alors pourquoi,
nous, nous y arriverions ? lança Patrick.
– Par le partage de nos expériences et de nos
réflexions. Néanmoins, il n’est pas facile de
poursuivre Dieu. Encore moins de le trouver.
23 Dieu est un artiste
C’est même, je crois, impossible !
Personnellement, j’ai mené cette quête utopiste
pendant plus de quatre-vingt-dix ans. Au final,
ce que j’ai gagné ? Une certaine paix intérieure.
Sachez aussi que je suis loin d’être sûr d’avoir
tout compris sur Dieu et c’est pourquoi, tout
comme vous, je suppose, je suis toujours en
proie à de terribles doutes existentiels. Le
partage de nos expériences nous aidera à faire le
point sur nos interrogations les plus profondes.
Le garçon de café arriva cette fois avec cinq
verres d’eau qu’il déposa devant chacun des
convives avec une discrétion exemplaire.
– Aujourd’hui, pour inaugurer notre
aventure, je vous propose d’échanger vos récits,
ceux que vous avez écrits dans la cadre du
concours, sur le thème du doute et de la foi en
Dieu. Nous pourrons ensuite en débattre. Cela
nous permettra aussi de mieux nous connaître.
Quelqu’un souhaite se lancer ?
Comme par hasard, personne n’osa se lancer.
Jean, ayant remarqué que Marie-Hélène était en
retrait par rapport aux autres, l’invita à ouvrir la
séance :
– Auriez-vous la gentillesse de nous lire votre
texte ? Si cela ne vous gêne pas, évidemment.
– D’accord, mais je tiens à vous précisez tout
de suite, que je ne crois pas en Dieu, ni en
aucune divinité. Je suis athée. J’ai écrit ce texte
24 Dieu dans le doute
dans une démarche plus littéraire que spirituelle.
Que ce soit clair.
– Pas de problème. La littérature est une
source inépuisable de remise en cause. Mais
dites-moi, comme vous êtes aujourd’hui parmi
nous, acceptez-vous quand même de partager
vos réflexions avec nous ? s’enquit Jean avec un
petit air gêné.
– Oui, bien sûr. En fait, je suis curieuse de
voir à quelles conclusions vous allez aboutir. Ce
n’est pas parce que je ne crois pas en Dieu que
je ne suis pas intéressé par les débats sur les
croyances. J’aime bien essayer de comprendre
ce qui pousse les gens à vouloir croire.
– Soit. À partir du moment où chacun
respecte l’autre, il est très positif, pour notre
mission, d’avoir des gens différents et
complémentaires dans leur façon de penser,
qu’ils soient athées ou non. Nous vous
écoutons.
Le doute
Il y a ceux qui l’ont adopté…
Bouddha : « Doutez de tout et surtout de ce que je
vais vous dire. »
Aristote : « Le doute est le commencement de la
sagesse. »
Cicéron : « En doutant, on atteint la vérité. »
Il y a ceux qui l’ont observé…
25 Dieu est un artiste
Aristote : « L’ignorant affirme, le savant doute, le
sage réfléchit. »
Oscar Wilde : « Les vieux croient à tout ; les gens
d’âge mûr mettent tout en doute ; les jeunes savent
tout. »
Bertrand Russell : « L’ennui dans ce monde, c’est
que les idiots sont sûr d’eux et les gens sensés pleins de
doutes. »
Il y a ceux qui l’opposent au savoir…
Pie II : « Plus on sait, plus on doute. »
Goethe : « Au fond, on ne sait que lorsqu’on sait
peu ; avec le savoir croît le doute. »
Miguel de Unamuno : « La vraie science enseigne,
avant tout, à douter et à ignorer. »
Il y a ceux qui le confondent avec la croyance…
Blaise Pascal : « Douter de Dieu, c’est y croire. »
Éric-Emmanuel Schmitt : « Douter et croire sont la
même chose. Seule l’indifférence est athée. »
Henri Poincaré : « Douter de tout ou tout croire sont
deux solutions également commodes, qui l’une et l’autre
nous dispensent de réfléchir.
Il y a ceux qui l’associent à la foi
Miguel de Unamuno : « Une foi qui ne doute pas est
une foi morte.
Gustave Thibon : « Le doute est un poison pour la
conviction et un aliment pour la foi. »
Sacha Guitry : « Il faut laisser à Dieu le bénéfice du
doute. »
Il y a ceux qui veulent le bannir…
26 Dieu dans le doute
Ferdinand Foch : « À la guerre, c’est celui qui doute
qui est perdu : on ne doit jamais douter. »
Napoléon Bonaparte : « Le doute est l’ennemi des
grandes entreprises. »
Yann Martel : « Choisir le doute comme philosophie
de vie c’est comme choisir l’immobilité comme mode de
transport. »
Il y a ceux qui alertent…
André Gide : « Croyez ceux qui cherchent la vérité,
doutez de ceux qui la trouvent. »
Voltaire : « Toute secte, en quelque genre que ce
puisse être, est le ralliement du doute et de l’erreur. »
Et il y a moi… qui doute du doute lui-même et de
vos intentions.

– Voilà. Je vous aurai averti. Je suis tout ce
qu’il y a de plus sceptique. Donc ne tentez
aucune manœuvre d’endoctrinement
quelconque. Parce que je la verrai venir. Et je
pourrai être très méchante si telles sont vos
intentions.
Le commentaire de Marie-Hélène jeta un
froid dans le bar. Jean paraissait contrarié. Il ne
releva pas et tenta un sourire crispé. Il n’avait
peut-être pas prévu ce déroulement.
Pour détendre l’ambiance, Christophe
proposa de poursuivre avec son texte. Le vieil
homme acquiesça :

27 Dieu est un artiste
À la recherche d’inspiration pour répondre à ce
concours de nouvelle au sujet des plus douteux, « Dieu
dans le doute », je feuilletais depuis une bonne demi-
heure les magazines empilés au fond de l’armoire. La
pile se transformait en pagaille sur le parquet, mais
aucun article ne m’avait inspiré. Bredouille. J’allais
rempiler le tout quand la couverture d’un journal
scientifique dépassant de la pile attira mon attention. Il
affichait une photo de notre planète d’un bleu délavé avec
en premier plan un sol désertique et gris. Le titre ranima
en moi toute une série de souvenirs, mêlant nostalgie et
colère : « Lever de Terre sur la lune ! »
Je tenais mon sujet.
Le journal datait d’une dizaine d’année. Je l’avais
acheté avant de partir en vacances d’été comme tous les
ans à La Valla-en-Gier, un magnifique village adossé
aux monts du Pilat. Magnifique, mais paumé. Une
épicerie, une boulangerie, deux bars tabac, une Poste,
mais pas de bureau de presse. Alors, il valait mieux
prévoir des provisions pour les longues heures de lectures
avant de migrer.
Je me rappelle encore de la révolte intérieure que
m’avait provoqué ce titre.

Christophe s’arrêta de lire un instant pour
fouiller dans une chemise en carton et en sortir
la fameuse photographie lunaire qu’il posa à
côté des verres. Sans plus de commentaire, il
reprit :

28 Dieu dans le doute
La photo avait été prise par la mission Apollo 11 et
je la trouvais plutôt esthétique. Le paysage lunaire
contrastait avec le demi-cercle coloré pendu à l’horizon.
En soit, ce cliché ne me choquait pas. Par contre le titre,
si ! Un scandale !
Sur Terre, il est banal quoique toujours émouvant
d’assister à un lever ou un coucher de soleil, voire de
lune. Ces phénomènes quotidiens passent souvent
inaperçus parce qu’ils sont ancrés aux plus profonds de
nos certitudes. Alors quand on nous parle de lever de
Terre sur la lune, on se dit qu’après tout, ça doit être
tout aussi banal et émouvant que si on était sur Terre.
Le fait d’inverser les repères apporte une touche extra-
terrestre et spectaculaire qui plait au public. Peu de gens
ont eu la chance d’être témoin d’une telle scène. On se dit
que les rares personnes qui ont assisté à ce lever de Terre
sont des privilégiés… À moins que ce ne soit des
menteurs !
Et oui. Désolé de casser le charme aussi brutalement.
Mais ce sont des menteurs ! Parce qu’avant de baptiser
cette photographie « lever de Terre », il aurait fallu se
rappeler que la lune ne tourne pas sur elle-même. À
peine oscille-t-elle un peu. De la Terre, nous voyons
toujours la même face de la lune. Et par conséquent, de
la lune, la terre reste inlassablement dans la même
position !
Il n’y a donc ni lever ni coucher de Terre sur la lune !
On nous a menti !
Mais alors, nous ment-on sans cesse ?
29 Dieu est un artiste
Rappelez-vous de l’affaire du film de la fausse
dissection de l’extraterrestre de Roswell, volontairement
flou et noir et blanc pour masquer les imperfections des
décors et des maquettes… Suffisant en tout cas pour
faire naître les pires rumeurs.
Aussi certains doutent-ils que les américains n’aient
jamais posé le pied sur la lune. Que tout cela n’aurait
été qu’un camouflet astronomique pour tenter d’imposer
la suprématie américaine au monde entier !
Un petit pas pour l’homme, un grand pas dans
l’illusion ?
Je ne suis pas sceptique à ce point, mais de cet
épisode, j’en ai tiré la conclusion suivante : ne jamais
avaler sans un minimum d’analyse ce que l’on nous dit.
Toujours remettre en question ce que l’on est tenté de
croire facilement. Même quand c’est prétendument
scientifique.
Ce lever de Terre prouve que la science, qui est sensée
être le summum en terme de rigueur et de sérieux, ne se
prive pas de nous bercer d’illusion.
Alors que dire des religions et de leurs tissus de
paroles lénifiantes ? Surtout quand elles s’accrochent à
des miracles si logiquement impossibles. Comment ne
pas douter de leurs intentions ?
S’il est facile pour la science de nous bercer d’illusion,
il est d’autant plus facile pour les religions de nous
mentir.
La seule arme pour lutter contre le mensonge et
l’illusion, c’est le doute.

30 Dieu dans le doute
Le texte de Christophe fut le bienvenu, car
une fois lu, Jean semblait de nouveau rayonner
d’allégresse.
– Voilà qui est pertinent. C’est parfait, c’est
vraiment dans cet esprit qu’on pourra aller à la
découverte de Dieu. Vous doutez depuis cet
été-là ?
– Eh oui. Au début, je m’imaginais que je
croyais en Dieu malgré tout. Pourtant, plus tard,
vers dix-sept, dix-huit ans, j’ai réellement remis
en question ma foi. Et depuis, je ne sais plus si
Dieu existe ou n’existe pas. C’est une sensation
assez bizarre voire désagréable.
Patrick revint sur un détail qui le titillait
depuis le début du récit :
– La Valla-en-Gier, dans le Pilat ? Je me
trompe ?
– C’est ça. Tu connais ? dit Christophe.
– Et pense donc ! Mes Parents habitent à
Saint-Chamond.
– Quelle coïncidence ! Les miens aussi ! À
Izieux plus précisément.
– Les miens, c’est du côté de la Valette…
Ils étaient deux couramiauds exilés de leur
ville natale qui se retrouvaient par le plus grand
des hasards dans un bar paumé d’une grande
ville occulte et froide, Lyon. Qu’allaient-ils alors
bien pouvoir se raconter ? Des histoires de
Saint-Chamond et de ses habitants,
évidemment. Quelle rigolade quand ils
31 Dieu est un artiste
racontèrent la fameuse légende de ce peuple
brûleur de chats !
– D’après vous, pourquoi les habitants de
Saint-Chamond s’appellent-ils les couramiauds ?
lança Patrick.
Devant l’ignorance des non-saint-chamonais,
il décrivit comment, au moyen-âge, une cage en
bois enfermant un pauvre chat, l’incarnation du
mal, était installée sur un bûcher une fois l’an.
– Et dès que la cage cédait, le chat miaulant
de panique s’enfuyait, poursuivi par une horde
de fanatiques qui croyaient que s’ils attrapaient
cette bête folle de rage, leur sort misérable serait
conjuré !
– Quel jeu cruel ! s’exclama Carole.
– Une preuve de plus que les croyances sont
ridicules ! ajouta Marie-Hélène.
– Elles sont parfois ridicules en effet, mais il
ne faut pas généraliser, continua Jean. Et quel
est le rapport avec les couramiauds ?
– C’est tout simple, répondit Christophe. Ils
courent après un chat qui crie « Miaou ! » Ils
Courent à miaou, couramiauds !
Ce dénouement comique, contrastant avec le
tragique destin de la féline victime, fit naître un
fou-rire spontané et unanime. Du coup, une
ambiance beaucoup plus détendue et conviviale
s’installa au sein du groupe.
Après cet intermède complètement
improvisé, Jean reprit le fil de la discussion :
32 Dieu dans le doute
– J’espère que le travail que nous réaliserons
ensembles vous aidera à éclairer vos croyances.
Carole, voulez-vous nous exposez votre
préparation ?
Elle trépignait d’envie de partager son texte,
ce qu’avait justement remarqué Jean.

Un soir, ou alors c’était déjà la nuit, je ne sais plus
très bien, je n’arrivais pas à dormir. J’allais avoir dix-
sept ans et je reçus un très joli cadeau d’anniversaire : la
migraine. Une vraie de vraie. Des maux de tête, des
vertiges, des nausées étaient ainsi venues à la fête. Ce
n’était pas ma première crise. Beaucoup d’autres avant
étaient venues me torturer. Elles étaient apparues dès
mes premières règles et donc on avait facilement mis ces
embêtements sur leur compte. Toutefois, ce jour-là
survint certainement l’une des plus fortes. Le médecin me
prescrivit le repos complet pendant plusieurs jours, loin
du bruit et de la lumière que je ne supportais plus.
Aussi, la mort dans l’âme, annulai-je la boum qu’on
avait minutieusement organisée. Je me suis retrouvée
alitée, seule et triste. J’en avais vraiment gros sur la
patate.
En face de mon lit était accroché un crucifix encore
fluorescent. Je lui ai demandé pourquoi il m’avait offert
ce cadeau empoisonné. C’était vraiment trop injuste. Je
me faisais une si grande joie d’accueillir tous mes amis.
Mais Jésus ne me répondait rien. Alors je l’ai supplié.
Et toujours pas de signe de sa part.
Furieuse, j’ai carrément défié Dieu :
33 Dieu est un artiste
– Si tu existes vraiment, montre-moi que tu peux
faire bouger cette croix !
Toujours rien.
– Allez bouge, allez vas-y, bon sang !
Le crucifix restait imperturbable. Aucun signe de vie.
Je me suis mise alors à chialer comme une môme.
C’est seulement après une vingtaine de minutes de flot
torrentiel que j’ai repris mon sang-froid pour me poser
des questions insolites.
Pourquoi le dialogue avec Dieu est-il toujours à sens
unique ?
Comment peut-on savoir s’il nous écoute réellement ?
Comment Dieu répond-il aux hommes ? En tout
cas, il ne m’a jamais envoyé aucun signe !
À quoi sert-il de parler à Dieu ? de prier ? Il parait
qu’il sait tout ce que l’on pense.
Je mis un bon moment à m’endormir. Toutes ces
questions sans réponse n’arrêtaient pas de bourdonner
dans ma tête, martelée au pilon, et elles ne me
ramèneraient pas mes dix-sept ans ! Il y a des choses
pour lesquelles même Dieu ne peut rien, me dis-je
alors…
– Il y a quelques jours, je suis tombée sur
votre annonce et je me suis rappelé l’image de
ce Christ impuissant. Et me voilà, aujourd’hui
encore, toute pleine de questions sans réponse.
– Nous avons justement besoin d’une
multitude de questions pour avancer. C’est tout
à fait positif de se poser ce genre de question,
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