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Diptyque

De
239 pages
l'Amour résonnait à son esprit comme le son des cloches d'une église annonçant aux fidèles la célébration prochaine d'une union heureuse. Pourquoi toi, Aziz ? Indicible certitude, chuchota-t-il dans sa barbe frémissante, tu es devenue évidence, car j'aime enfin. C'était si masculin et si inattendu qu'Isidore ne se sentait plus un voyageur allant on ne sait où, il était aujourd'hui dans un pays merveilleux où la frontière, tombant à pic dans une eau sombre, menaçait toutefois ce bonheur illuminé d'avoir trouvé l'âme sœur. Il était en effet au bord d'une falaise et attendait qu'une mer aux doigts glacés se referme sur lui, il attendait aussi que la main sacrée d'Aziz lui offre l'univers tout entier. Car Isidore se demandait s'il était seul à aimer.
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Avertissement de l’éditeur
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75011 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comDiptyque© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0861-2 (pour le fichiernumérique)
ISBN: 2-7481-0860-4 (pour le livre imprimé)Hemmo Uski
Diptyque
volume I et volume II
ROMANVOLUME I1
Lescalotsemplisdeliquidelacrymal,indifférents
aux gens qui s’écartaient sur le trottoir, fixaient avec
force intensité l’enseigne du magasin au bout du bou-
levard de Clichy. Le savant calcul qui s’opérait depuis
un bon moment sous le crâne chauve combien de pas
à faire pour arriver au magasin multiplié par la dis-
tancerestantediviséparletempsduparcourschangeait
de paramètres avec l’extrême agitation des jambes qui
avançaientaurythmed’unefanfareimaginaire. Isidore
se retrouva devant le magasin en s’étant trompé dans
soncalculmentaletentrapourconclureunevente. La
barbetouffue,lecrânedebébé,despiedsdecochonet
uncorpsétroitdissimulésousdiversespeluresfaisaient
deluiungarçonauphysiquedifficile;maisilavaitune
belle voix, veloutée comme un yaourt, avec des petites
pointes de crème fraîche, une voix de chanteur de va-
riétés. S’iln’avaiteuquelavoix,Isidoreeutétéassuré-
ment un homme à femmes.
Le propriétaire du magasin, debout derrière sa
caisse et qui répondait au prénom de Léon car il par-
laitenmêmetempsàunejeunefilleagenouilléedevant
lui, se demanda s’il n’avait pas déjà vu deux jours au-
paravant ce petit bonhomme minuscule aux oreilles de
furethabillécommeunskieur. Lavoix,souslebonnet
breton,levaledouteaussitôt: c’étaitbienlui.
-Quoiencore?! fulmina-t-il. Jevousaidéjàdit
non ! Et non, c’est non !!
9Diptyque
Comme il n’y avait personne dans le magasin, il
cria plus fort.
-Ilfautvousledirecombiendefois?!
Isidore pensa quecethomme étaitfou, d’ailleurs
il gesticulait comme un fou. Il s’appliqua à répondre
dans le langage châtié des séries télévisées américaines
diffuséesl’après-midiàla télévision.
-Je me disaisen regardant votrevitrine quevous
aviezbesoind’unprésentoirplusgrandaveccinqrayon-
nagesafindemieuxséparerlesgenres. Sij’enjugevotre
vitrine, on a vraiment l’impression qu’à l’intérieur du
magasin,onvapasserunebonneheureàchercherl’ou-
vragequel’ondésireacheter. C’esttrèsimportantd’in-
diquerauclientqu’iln’aurapasàtournerenronddans
la boutique.
- Si j’ai envie que mes clients campent à l’inté-
rieur, ça m’regarde !
- Peut-être bien… mais en marchant dans le
quartier, je me suis aperçu que vous vous trompiez et
quevousfaisiezfausseroute. Votrevitrinen’engagepas
àentrer,d’ailleursvoyezvous-même,iln’yapersonne.
-Maistuvasm’emmerderlongtempscommeça?!
L’homme était décidément de mauvaise humeur
et la femme, sous le comptoir, énervée à s’étouffer.
D’ailleurs elle était en train de s’étrangler. Tuer cet
avortondéguiséenballonderugbyseraitfacile,étaiten
traindesedireLéon,sibiensûriln’yavaitpaslapolice,
les lois et les juges. Cet homme est furieux parce qu’il
vientderéaliseruneerreurquiduredepuisdesannées,
pensaalorsIsidorequifitl’effortdesourireafindefaire
comprendreàcechefd’entreprisequ’ilneluienvoulait
pas de manifester ainsi sondésarroi d’avoir perdu tout
ce temps à agencer bêtement son magasin. La bouche
d’Isidore fit une grosse grimace derrière les poils de sa
barbe,ellefitremonterlenez,lefrontetenfinlebon-
netquidévoilaunegrandepartiedelaboulequifaisait
office de crâne.
-Tire-toid’ici, tête d’œuf!
10Hemmo Uski
Cethommenecomprenaitrien,lebazardelivres
etd’objetshétéroclitesquiluiservaitdemagasinenétait
lapreuve. Maisilfallaitbattreenretraitecarl’homme,
toutenmaintenantd’unemainfébrilesouslaceinture
desonpantalonlatêtedelafillequiessayaitd’apparaître
au-dessus du comptoir, agitait en l’air une redoutable
matraque. Léon, soulagé de voir Isidore reculer vers
le rideau de la porte, fit des moulinets avec la batte de
base-ball.
-Etcen’estpasenluifaisantunefellation,made-
moiselle,quevousarrangerezlesaffairesdelalibrairie!
Isidoreétaitvexé,ilyavaitdequoi.
-Tuvoispasqu’c’estunsex-shopicietpasuneli-
brairie! Meslivresc’estdescassettesetmesclientsi’sont
au sous-sol dans les cabines… c’est pas de rayonnages
qu’i’z’ont besoin !
Lepropriétaireneconcevaitpasnonplusquel’on
puisse ranger les films par genre cinématographique ;
surtout il n’avait pas la moindre parcelle de sens com-
mercial. Son agressivité, son impolitesse et sa façon de
travailler sous les caresses d’une femme n’arrangeaient
pas les affaires du magasin. Menacer qui plus est les
gensavecunebattedebase-ballétaitindigned’uncom-
merçant sensé accueillir à bras ouverts sa clientèle. Il
n’y avait rien à faire pour cet homme, et il perdait son
temps. Isidore, las de ce triste constat, s’apprêtait en-
fin à partir quand il se souvint avoir laissé au pied du
comptoir la serviette qui contenait toute la documen-
tation. Léon vitle gnome se précipiter sur lui eteutle
malencontreuxréflexedeleverlabatte,balayantaupas-
sagelarangéedecassettesau-dessusdel’escaliermenant
ausous-sol. Lesfilmspornographiquesdégringolèrent
en vrac sur la fille qui se redressa en jurant. Isidore,
tout à la fois choqué du désordre et des vitupérations
de la demoiselle, se demanda comment cet homme ef-
frayantquifrappaitaussisonmatérielpouvaitplaireaux
femmes.
11Diptyque
- Tu peux pas faire attention quand j’te suce,
Léon !
Lafille,levisagecongestionné,apparutau-dessus
ducomptoiretsetournaversIsidorequilaregardaavec
desyeuxdecalots. Ellecrutvoirunpneudevoitureavec
unevalveenformedetêteetsedépêcha,consternée,de
retourner sous le comptoir.
Cethommeadelachanceetill’ignore,seditIsi-
dore qui déplorait cependant qu’une fille puisse être
aussi belle, et si vulgaire. On ne dit pas ce genre de
choses devant un inconnu. Mais il ne pouvait cacher
à son esprit la petite érection qui cherchait à exprimer
toute son ampleur sous le slip de montagne et le pan-
talon de ski. Elle disparut sans effort quand Léon, à
boutdenerfs,lemenaçadeletuer. Isidore,laserviette
àlamain,reculaaussivitequesescourtesjambeslelui
permettaient et, tout en écartant d’une main le rideau
de velours, lança du seuil de l’entrée que les magasins
deproduitsdeloisirsdéclinaientaudébutdecesiècleà
causedegenscommeluietqu’ilnefallaitpaschercher
la faute ailleurs. Le soupir de satisfaction du proprié-
tairedeslieuxfutlaseuleréponseàsondiscours.
Avec toutcequiluitombesurlatête,cettefillea
uncertaintalent,rêvaIsidoreavantdes’échapperdecet
infernal endroit.
Danslarue,ilsedemandas’ilpourraitvendreun
seul rayonnage avant la fin de la journée. Depuis qu’il
avait emménagé dans le petit hôtel de la rue Houdon,
sa vie avait changé. Il se sentait comme un voyageur
après un long voyage, débarqué dans un lieu inconnu,
parfois hostile et terriblement bruyant. Mais ce voyage
l’avaitmenéd’unarrondissementàunautre,bienvoya-
geurmalgrélui. Saprospectionaccompliedepuistrois
joursoffraitdemédiocresrésultats. Iln’avaitconvaincu
qu’un seul propriétaire de librairie d’acheter son pro-
duitalorsqu’iljugeaitsaplaquetteirrésistibleetdesplus
convaincantes. Laplaquetteétaitinstructive,expliquait
lesdifférencesentrelestypesderayonnagesenferouen
12Hemmo Uski
bois,exposaitpourchacund’euxunephotographieal-
léchante qui faisait rougir l’œil du client avec des filles
en tenues légères. Il avait regroupé la documentation
deplusieursmagasins,puis,àl’aided’unsubtildécou-
page, d’un collage soigné et de deux rodoïdes, il avait
confectionné la plaquette et remplacé avec inspiration
lesmarquesCONFORAMAetBHVparBIBLIOS,mot
grecetchicquiévoqueàl’oreilledetousunebelleetsé-
millante bibliothèque. Enfin il avait joint des bons de
commandeachetéstousprêtsdansunmagasindefour-
nitures pour bureaux, avec son nom écrit à la pointe
d’un stylo bille en haut sur le côté gauche. Cette ins-
cription confirmait qu’il ne s’agissait pas de bons de
commande types mais de vraies factures personnalisées
donnant ainsi l’impression favorable au client qu’Isi-
dore n’usait pas d’intermédiaire et qu’il installerait de
lui-mêmelabibliothèque,aprèsl’avoiramoureusement
manufacturée. L’investissementétaitdérisoireparrap-
portaubénéficeescompté. Isidoregrattalebonnetbre-
ton au niveau de ses oreilles et entra dans le bar-ta-
bac. Surtout,ricana-t-il,ilvendaitquelquechosequ’il
n’avaitjamaisacheténinefabriqueraitjamais.
-Isid!Isid!
C’étaitAzizquil’appelaitdufonddelasalle.
Isidore fit mine de ne pas remarquer le jeune
arabeetcontinuadefairelasourdeoreille. Azizrépéta
son appel en joignant le geste à la parole, les clients
présents dans l’établissement suivirent la direction de
son doigt et fixèrent des yeux écarquillés sur le bonnet
breton. Lecouvre-chefsehissasurlecrânequand Isi-
dorecompritqu’ilnepouvaitplusdécemmentignorer
celui qui hurlait à l’autre bout de la salle la moitié de
son prénom. Il agita la main en direction du garçon
qui était en train de grimper sur une chaise afin de
ne pas le perdre de vue au milieu des autres. Isidore
se dirigea vers Aziz avec un large et grand sourire. Le
jeune arabe comprit à l’attitude faussement amicale de
son débiteur qu’iln’aurait passon argentaujourd’hui.
13Diptyque
Il repritaussitôt sa place sans serrer la main qu’Isidore
lui tendit.
- Comment vas-tu mon ami ? ! lança Isidore
d’une voix enjouée. Tu sais mon ami, mon nom c’est
Isidore… avec "dore"… Isisdore… j’en bafouille, tu as
raison c’est pas facile à dire en entier… Mais c’est Isi-
dore.
- T’as mon fric ? !
Azizétaitl’aînédecinqgarçons,avaitunecouleur
depeauplusfoncéequel’étaitcelledesesfrèresets’était
toujours demandé si sa mère n’avait pas couché avec le
vieuxnoirquihabitelachambredebonneau-dessusde
leur appartement. Il était décidé à sonner un jour à la
porteduvieuxnoirpourluiposerdirectementlaques-
tion. Samèreavaitemportélesecretdanssatombe;ses
quatre frères n’avaient pas l’air au courant, il préférait
d’ailleurs ne pas en parler avec eux ; quant à son père
jamais il n’aurait abordé avec lui un sujet si épineux et
lourd de conséquences, sentant vain un tel débat il ne
seraitpasplusavancépourautant. Azizpensaitencoreà
safiliationquandilavaitaperçuIsidoresefaufilerentre
lesceinturesdespantalonspourserendreaucomptoir
des cigarettes. Les doutes qu’il nourrissait à l’égard de
sa filiation et qui l’assaillaient sans qu’il n’y prit garde
avaientledond’irritersonhumeur;siIsidoreétaitar-
rivéquelquesinstantsplustard,peut-êtreAzizaurait-il
pensé à ces savonnettes de hachisch qu’il devait récep-
tionnerdansuneheureetquiallaientluirapporterune
fortune considérable. Ainsi aurait-il laissé partir Isi-
dore, ou l’aurait-il seulement salué de sa table, faisant
fidanstouslescasd’unesommed’argentassezdérisoire
dont il pouvait se permettre d’attendre le rembourse-
ment. MaisAzizavaitpenséau vieuxnoiretilétaitfu-
rieux.
-J’vaispast’lerépéterdixfois,t’asmonfric?!
Isidore pritleschosesenmain.
-Trèsbientôt. D’ailleurstu saisquemonaffaire
est florissante…
14Hemmo Uski
-C’estpourmonpèrequetudisça…?!
Isidore fixa les yeux du jeune arabe ; celui-ci re-
cula instinctivement dans sa chaise devant les deux ca-
lotsnoirsquiavaientconvergéd’unseulmouvementsur
sesyeuxpourtanthabituésàsoutenirlesregardslesplus
durs.
-Jepouvaispassavoirquec’étaittonpère…
-Biensûrquetupouvaispassavoir,répliquaAziz
avecespoir,puisqu’onseconnaissaitpasencore.
Lejeunearabeavaitlesensdelarépartie,lavente
d’unrayonnageàsonpèrequitenaitunelibrairiesurle
boulevard avait au moins servi à rencontrer quelqu’un
de qualité. Aziz était bien le seul à lui parler dans ce
quartier, même s’il était malheureux que leur conver-
sation tournât toujours autour du père Amid. Il re-
gretta aussi d’avoir déjà dépensé l’argent de la vente.
Azizveillaitauxintérêtsdesonpère,cesouciétaitpar-
faitement légitime.
-Laisse-moiencoreunjouroudeuxs’ilteplaît…
Jesuistonamietjamaisjenetrahiraiunami. Tupeux
comptersurmoi,d’ailleursjen’aimêmepasbesoinde
te le dire.
Azizpensaquesonpèreneluicausaitquedesen-
nuis. Mais c’était son père, qu’il soit vrai ou faux, et
c’était lui qui l’avait élevé. Dans ces moments-là, le
jeune arabe oubliait le vieux noir et faisait de son père
une cause sacrée.
- Isid, on n’est pas amis, on a juste un problème
encommun. Tesrayonnages,çavautpasunclou…mon
père,ycomprendplusrien…Sij’étaispasalléchercher
le petit à l’école, c’est moi que t’aurais vu et je t’aurai
foutuàlaporte. Tucroisquoi?! qu’ont’apasrepéré
dans l’quartier ? ! Si t’étais pas comme t’es, y’a long-
temps qu’tu serais mort.
Isidore était décontenancé, cette soudaine fran-
chiseétaitaussilabased’unevéritableamitié.
- Tu veux que je dise à tous les autres sex-shops
quetonpèreachètedesrayonnagesquin’existentpas?
15Diptyque
Aziz ouvrit la bouche sans pouvoir sortir un seul
mot. Cecoupbasavaittotalementrenversélasituation.
À cause de son père, il était maintenant victime d’un
chantage. Isidore s’affala sur une chaise en rattrapant
sonbonnet. Azizétaitàsamerci,ilétaitassezoptimiste
pour apprécier cette victoire. Il avait gagné du temps
maisilluifallaitrembourserlejeunearabe,c’étaitune
question de principe.
- Tu auras bientôt ton argent, ne t’inquiètes pas
mon ami.
-Situdisdanslequartierquemonpères’estfait
rouler,y’vaêtrelariséedetoutl’mondeetça,j’peuxpas
l’accepter…j’seraiobligéd’tetuer!
-Metuer?! Jenesavaispasquetuaimaisautant
tonpère. Ila dela chance d’avoir un filscommetoi et
t’asdelachanceaussid’avoirunpère. Moi,mesparents
sontmortsàmonarrivée. Ilsm’ontappeléIsidoreavant
demourir,c’estpourçaquejen’aimepasquetum’ap-
pellesIsidcarIsidore,c’estlaseulechosequ’ilsm’aient
laissée. Moiaussi,j’ail’espritdefamille.
-…
-C’estaussipourcetteraisonquejeseraiheureux
deterembourserdèsquelaviedéciderademesourireet
demefairerencontrerunhonnêtecommerçantquine
brandit pas devant moi une matraque, mais un chèque
enbonneetdueformequejem’empresseraidedéposer
trèsvitesur ton compte. Donne-moitoutdesuite ton
numéro de compte.
-Quoi,monnumérodecompte?! Maisçavapas
l’ami, tu débloques !
- Merci de me considérer déjà comme ton ami.
Tu me fais confiance, c’est bon signe… tu as bien rai-
son.
Aziz pensa à son père sénile et au vieux noir qui
l’évitait depuis qu’il était en âge de se poser les vraies
questions ; il pensa aussi à Isidore qui ne cessait de lui
parlerdefamille,d’amitiéetdetoutunéventaildesen-
timents qu’il s’interdisait d’éprouver à la veille d’une
16Hemmo Uski
transaction de la plus haute importance. Qu’aurait-il
fait, ne put-il s’empêcher de se demander, si le vieux
noir avait été son père ? La question était inutile car
l’africain n’aurait jamais acheté cette maudite biblio-
thèque sur prospectus. Il n’avait pas le bon père mais
ilétaitbienobligéderespecterlemensongedesamère,
etdegarderpourluiseull’effroyablevérité. Quellevé-
rité ? !
La Vérité.
C’estàcetinstantprécis,pouruneraisondesplus
imprécises,quelalumièresefitdanssonesprit: levieux
noir était son père. Le doute était devenu évidence, et
cetteévidenceunepanique. Levieuxnoirétaitsonpère,
et il était du devoir de l’africain de le lui dire dans les
plus brefs délais.
-Tuastroisjours,déclaraAzizdésireuxd’enfinir
auplusviteavecIsidoreetd’arracherdansl’heuremême
lasinistrevéritédelaboucheduvieuxnoir.
Lesdeuxcalotsd’Isidoresemouillèrentinstanta-
nément,sonregardnesavaitpasdiremerci.
- Dans trois jours ici… c’est promis, répondit
soulagéIsidorequilaissasonbonnetsehisserau-dessus
des oreilles.
Le jeune arabe se demanda si la mère d’Isidore,
avant de l’affubler de ce prénom ridicule, n’avait pas
oubliédecasserlacoquilledesonœuf.
-Danstroisjours…sinonj’tepasseàlapoêle!
Les mains serrées derrière son dos, Isidore salua
sonnouvelamid’unsignedelatête. Lebonnetbreton
gagna le sommet du crâne et dévoila la boule chauve,
Aziz crut voir la Terre derrière les barreaux d’une pri-
son. Isidoresedépêchadepartiretpassadevantlebu-
ralisteenoubliantd’achetersonticketàgratter. Ilétait
trop heureux d’échapper au jeune arabe qui avait une
drôledefaçondeleremercierdesasollicitude. Maisil
devaitsel’avouer: laventederayonnagesaucommerce
local était un échec, un coup raté choisi à un mauvais
contextedansunmauvaisendroit. Lepèred’Azizn’était
17Diptyque
pas à sa place ce jour-là et le quartier comptait trop de
gensquisesouciaientdeleurfamilleoudeleursaffec-
tions. Isidorepensaaugérantdelalibrairiequigardait
jalousement sa petite amie sous le comptoir. Trop de
sensibilité nuit décidément au commerce, se dit-il en
filanttoutdroitverslepremiersex-shop.
182
Cette discussion était un signe, Aziz se sentait
faible aujourd’hui. Sa filiation occupait son esprit le
plus clair de son temps, il agissait trop en fonction de
celle-ci. Penser à sa famille était le plus sûr moyen de
finir entre quatre murs. Il était fébrile, faisait même
des compromis et n’arrivait plus à imposer son impi-
toyable dureté. Il ne ressemblait guère à l’homme sûr
deluietinflexiblequ’étaitAlPacinodanssonascension
1sociale au sein des trafiquants de drogue de Miami,
mais à un dealer sur le qui-vive, attitude dangereuse et
impardonnable quand il s’agit de transporter sur soi
vingt savonnettes de hachisch. Ce monstre en forme
de pneu Michelin avait remué le couteau dans la plaie,
il n’était plus certain d’être Aziz le roi du quartier. Il
fallait une bonne fois pour toutes régler cette histoire
de filiation. Si le vieux noir était son père, ce dont il
était sûr depuis la Révélation, l’africain avait le devoir
et l’obligation de le reconnaître. Rester sans agir avant
d’entreprendre le plus gros deal de sa jeune carrière
revenaitàfuirdevantlavérité;orcettefuitenepouvait
s’accorder avec le courage d’un homme prêt à risquer
plusieursannéesdesalibertépouruneaffairedelaplus
haute importance. Cette conversation avec ce maudit
petitescrocoffraitaumoinsunricheenseignement: il
1. Scarface (film technicolor de Brian de Palma)
19Diptyque
était en étatde ne rien mener du tout sans avoir régler
préalablementsesproblèmesfamiliaux.
Jamais Aziz n’avait pris une décision si impor-
tante,aussifut-ilémudesesavoiràlafoissidéterminé
et si courageux. Ce matin même il monterait au der-
nier étage de son immeuble et frapperait à la porte du
vieuxnoir. C’étaittoutsonavenirprofessionnelquien
dépendait.
Azizpartitsanspayer,laquêtedelavéritén’atten-
daitplus. Ilétaitenfinprêtàs’accorderaveclui-même
et avec ses affaires.
203
Alicerassemblaitlescassettesrépanduessurlesol
derrièrelecomptoirduTousex. Elleexécraitcetravail
quiluipermettaitcependantdepayersescoursàl’école
de commerce. Le droit de cuissage du patron était in-
tolérableetlesclientsavaientunefâcheusetendancede
la considérer comme une prostituée faisant semblant
d’être vendeuse.
Aliceseredressa,unepiledecassettessurlesbras,
ets’aperçutqu’elleavaitencorelajuperemontéeauni-
veaudeshanches. Elleposalescassettessurlecomptoir
et s’empressa d’ajuster sa mise. Léon pouvait revenir
d’uneminuteàl’autre,lemomentétaitmalchoisid’at-
tiser sa colère. Le skieur breton l’avait rendu fou fu-
rieux, et elle avait failli s’étrangler. Ce travail était un
vraisacerdocemaisellen’avaitniletempsnilesmoyens
de changer de position sociale. Ses études occupaient
l’essentiel de ses journées et Léon était assez généreux,
ilestvrai,pourluiproposerdeshorairesàlacarte. Elle
percevaitsonsalaireenargentliquideetgagnaitdavan-
tage quand elle cédait à ses avances. Aussi avait-elle le
temps et les moyens d’étudier les différentes théories
économiquesqu’ellesepromettaitunjourd’appliquer
au sex-shop. Alice attendaitd’ailleursle momentpro-
pice pour expliquer à son employeur l’avantage de re-
couriràdestechniquesdeventeplussophistiquées. Elle
espéra,danslamêmepensée,quelesclientsausous-sol
soient assez polyvalents aujourd’hui pour s’intéresser à
21Diptyque
elle. Laréponseàsaquestionseraitimminentesiellese
dépêchait de ranger. Elle empila les cassettes sur l’éta-
gère, et prit immédiatement la pose au-dessus de l’es-
calier. Fermement attachée à son statut de vendeuse,
elledécidademonnayersaboucheuneseuledizainede
minutes. Un clientétaitdéjàentrainde remonterà la
surfacequandlerideaudel’entrées’écartaàtoutevolée.
Alice vit le fakir breton surgir dans le magasin et faillit
tomberàlarenversedanslesescaliers,cequiprovoqua
lasubmersionimmédiateduclientdanslesprofondeurs
de l’établissement.
Isidoresesouvintqu’ilétaitdéjàvenuiciettourna
lestalonspourpartiraussitôt,persuadéqueleproprié-
tairedecetétablissementavaitunepetiteamiecomplè-
tementfolle. Ontientsipeuàlaviedanscegenred’en-
droit, constata-t-il à regrets, qu’on est prêt à se tuer
pour un oui ou pour un non. Il ne souhaitait pas as-
sister à ce suicide, et secourir cette jeune fille prête à
rompresoncou dansunedescented’escaliersn’entrait
pasnonplusdanssonprogrammedeconduite. Sonaf-
fairederayonnagetombaitdécidémentàl’eau,rienne
fonctionnaitcommeprévu,quiplusestleschosespre-
naient un tour dramatique.
La soudaine lucidité de se trouver démuni d’ar-
gent etd’avoir à trouver une autre idée pour faire for-
tuneeurentpoureffetderetenirsamainsurlerideau.
Cette jeune fille était dépressive, le gérant fou, le ma-
gasin coulait, il fallait intervenir avant que cette catas-
trophe commerciale ne devienne aussi une catastrophe
humaine.
- Comme vous n’avez pas besoin de mes rayon-
nages ici, fit-il de sa plus belle voix en regardant Alice
avec émotion, je suppose que mon aide vous sera pré-
cieuse. Vousavezdevantvotrenouveauvendeur.
Cetravailn’estpasunsacerdoce,c’estuncauche-
mar, se dit Alice les yeux aussi ronds qu’Isidore. Elle
avala sa salive avant de bredouiller qu’il n’y avait pas de
travailici. Etpuisladécisionrevenaitaupatron.
22Hemmo Uski
-Jevaisl’attendredanscecas. Ledestinafaitde
moi son sauveur… Je me dois de rester pour lui faire
part de cette si grande chance, répliqua Isidore se ras-
surant tout à la fois. Le langage châtié des séries télé-
visées américaines diffusées l’après-midi à la télévision
avaitl’énormeavantagedecacherlaréalité.
- Comme vous voudrez, lâcha-t-elle avec dégoût
en crachant un reste de salive sur le sol. M’est avis
qu’i’vous embauchera pas !
Isidorepensaquelesfemmesavaientbienchangé
depuis le début du siècle. Leur accorder le droit de
vote avait été une erreur. Aux prises avec les décisions
de l’État, elles affichaient aujourd’hui un franc-parler
choquantetdesmanièresdesoudard.
- C’est ainsi que vous accueillez les gens, made-
moiselle?! Lesourire,voussavez,c’estlarègledebase
du commerce…
-Tuveuxp’t-êtremaplacetantquet’yes?! beu-
glaLéondanssondos. Y’vafinirparpasserparlaporte,
c’t oeuf de Pâques !
-Monsieur,réponditIsidoreinterrompantLéon
surgid’onnesaitd’où,avantquevousnetentiezunseul
geste,sachezquejesuisvenuvousapportermonaide…
Isidore prit une claque sur l’oreille, heureuse-
ment amortie par l’épaisseur du bonnet breton. Dé-
cidément cet homme était un imbécile, doublé d’un
impulsif, incapable d’entrevoir une si grande chance
quandelleseprésentaitàlui,seditIsidoreaumoment
demettresesmainsenécrandevantsonvisage.
-Léon,mets-leàlaporte! c’estunmalade!
Léonstoppa sa mainau même instant. Quivou-
draitbiend’ungnomedanssoncommerce? Ilnecoû-
terait pas cher, et il veillerait sur le magasin pendant
qu’Alice travaillerait au sous-sol. Il avait un employé
pour une bouchée de pain. La vie était assez difficile
pour qu’il puissechanger d’avis.
- Si tu travailles ici, tu touches pas aux cassettes
et aux magnétos, ça c’est le travail d’Alice. Tu passesle
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