Discours de réception de René de Obaldia et réponse de Bertrand Poirot-Delpech

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Le discours de René de Obaldia pour son entrée à l'Académie française, et la réponse de Bertrand Poirot-Delpech.

Publié le : jeudi 2 novembre 2000
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EAN13 : 9782246784562
Nombre de pages : 180
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DISCOURS DE RÉCEPTION DE RENÉ DE OBALDIA
M. René de Obaldia, ayant été élu à l'Académie française à la place laissée vacante par la mort de M. Julien Green, y est venu prendre séance le jeudi 15 juin 2000, et a prononcé le discours suivant :
Messieurs et Mesdames de l'Académie française,
Le fait d'exister, de compter parmi les milliards d'individus qui s'agitent sur notre planète, est une aventure à la fois commune et singulière, et qui prête à réfléchir.
Pour ma part, dès ma naissance, dès ma trouée en ce bas-monde, je fus ébaubi... Ébaubi, non seulement de «voir le jour », après neuf mois de cécité absolue, mais de me trouver ex abrupto
en Chine, dans une colonie britannique, Hong-Kong, flanqué d'un père panaméen et d'une mère française, originaire de Picardie – bientôt j'allais être allaité par une nourrice toute jaune qui répondait au nom de Taï Hong Hua, que nous pouvons traduire par « Fleur d'arc-en-ciel ». II semblerait que les astres, grâce à de savantes configurations et par une sorte d'ironie cosmique, eussent à cœur, tout au long de ma vie, de me jouer des tours de leur façon, de me placer dans des situations obliques, souvent en porte-à-faux avec la réalité; une réalité pour laquelle, je vous l'avoue, je nourris une forte suspicion.
Aujourd'hui même, Messieurs, je me trouve devant vous dans une position ambiguë, voire paradoxale. La tradition, en effet, veut que le nouvel élu qui a eu la fortune de remporter vos suffrages, se doit de faire l'éloge de son prédécesseur. Quel bonheur de rendre hommage, d'exprimer son admiration – surtout lorsque celle-ci va de soi! Or, mon illustre devancier ne l'a pas entendu de cette oreille ; quelque chose en lui a fourché, et j'en dois supporter les regrettables conséquences.
L'affaire, Messieurs, vous est connue; permettez-moi cependant d'en rappeler la teneur.
Le dernier occupant de ce vingt-deuxième fauteuil, après y avoir siégé durant un quart de siècle, décida, un triste matin, alors qu'il marchait sur ses quatre-vingt-seize ans, de présenter sa démission. Démission justement refusée par M. Maurice Druon, alors Secrétaire perpétuel, et M. Alain Decaux, Directeur en exercice. Ceux-ci, avec courtoisie, signifièrent au bouillant nonagénaire, que « l'appartenance à l'Académie française n'était pas une fonction à titre précaire, mais une dignité irrévocable ». Je serais tenté d'ajouter : qui entre encore vivant à l'Académie française est frappé d'immortalité ! Une fois revêtu, l'habit vert colle à la peau. Qui est oint est oint ! Plus étonnant encore, en sus de sa démission, notre contestataire de la dernière heure fit savoir
« qu 'il interdisait d'avance tout éloge quel qu'il soit prononcé par son successeur lors de sa réception ». Ses arguments pour justifier cette désertion ne manquaient point de surprendre : «Je suis exclusivement américain, avait-il déclaré, ajoutant : les honneurs ne m'intéressent pas. »
Qu'il soit refusé au nouvel impétrant, moi-même en l'occurrence, de se répandre en laudes à l'endroit d'un écrivain qu'il admire – alors que c'est là le sujet même de son discours – exige de celui-ci une véritable ascèse, un singulier pouvoir d'abstraction. Devais-je me soumettre à cet oukase et, usant de cette liberté, vous entretenir des petits oiseaux, du temps qui passe, ou encore : pourquoi ne pas exalter les vertus de mes autres devanciers, tous ces Immortels qui furent un moment en chair et en os à occuper ce vingt-deuxième fauteuil ? Parler du poète Saint-Amant par exemple, le premier à s'y installer, c'était en 1634, et, pour lequel, tout comme celui que je ne nommerai pas, j'éprouve une certaine tendresse.
Grand joueur, grand buveur et grand voyageur, volontiers paillard et braillard, mais aussi rompu aux mondanités de la cour et de la ville, cela n'empêcha point le poète de composer une Ode à la Solitude :
Ô que j'ayme la solitude
Que ces lieux sacrés à la nuit
Esloignés du monde et du bruit
Plaisent à mon inquiétude.
Ce vingt-deuxième fauteuil – je l'ai examiné de fort près – fut bon conducteur de soutanes. Trois abbés, en effet, en prirent possession: l'abbé Cassagne qui succéda directement à Saint-Amant. Son oraison funèbre de l'archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe, lui valut un regain de notoriété et de vitalité. L'abbé Alary, élu en 1723, se distingua, quant à lui, pour n'avoir jamais écrit une seule ligne. Mais, par un décret de la providence, il se trouvait être le précepteur de Louis XV auquel il apprit à former des lettres et à se tenir droit. Enfin, l'abbé Gaillard, élu en 1771. Ce dernier connut un tel succès avec son ouvrage
Essai de la rhétorique française à l'usage des demoiselles, qu'il n'hésita pas, peu après, à se fendre d'une Poétique française à l'usage des dames.
Trois abbés, mais aussi trois comtes : le comte de Crécy, le comte de Ségur, le comte d'Hausson-ville... C'est au comte d'Haussonville que succéda Ludovic Halévy, le joyeux librettiste d'Offenbach, qui devait apporter sous la Coupole un air frais, une note sérieuse de frivolité.
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