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Les Mendiants du ciel (Jacques et Raïssa Maritain), Stock, 1995 ; réédition Fayard, 2009 ; Éditions Paoline (Italie), 2000 ; Notre Dame Press (États-Unis), 2006. Prix de la biographie de l’Académie française et Grand Prix catholique de littérature.

Algérie, l’espoir fraternel, Stock, 1997. Prix Albert Camus. Réédition Fayard, 2010, sous le titre Tibhirine, une espérance à perte de vie.

Devenir de Gaulle, Perrin et Le Grand Livre du mois, 2003. Réédition coll. « Tempus », 2009.

Dominique de Roux, le provocateur, Fayard, 2005. Prix de la Fondation Charles Oulmont.

La Reconquête, Mémorial de Caen, 2006.

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Entretiens

Le Général et le Journaliste (avec Jean Mauriac), Fayard, 2008.

Édition et présentation

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Contributions

Dictionnaire de Gaulle, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2006.

En collaboration

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À ma mère,
qui n’est plus là mais reste si présente

« Tout le monde s’y était mis. C’est à qui mentirait plus énormément que l’autre. Bientôt il n’y eut plus de vérité dans la ville. »

Louis-Ferdinand Céline
Voyage au bout de la nuit

 

Tout, sa carrière, sa vie, son destin, s’était joué en quelques mots. Une brève déclaration, concise mais irréversible, avait suffi à le faire basculer dans un piège sans issue.

Jérôme Cahuzac n’était certes pas le premier homme politique à mentir publiquement. Peu de ses pairs, cependant, s’y étaient risqués de manière aussi directe et avec une telle force de conviction. Tendu, le regard ferme, le visage imperturbable, il s’était comporté ce jour-là, devant la représentation nationale, comme s’il n’avait lui-même aucune raison de douter de sa sincérité. Conscient néanmoins qu’il venait de franchir un point de non-retour en affirmant sans ciller le contraire de ce qu’il savait être la vérité.

Soit cette vérité ne serait jamais découverte et il aurait, d’une certaine manière, gagné la partie. Soit une preuve contraire surviendrait et il se savait exposé au pire. Son sort était désormais suspendu à cette seule alternative.

Quatre mois plus tard, prisonnier d’une stratégie fondée sur le déni et l’espoir surtout de ne jamais être démasqué, Jérôme Cahuzac avait dû se résigner à passer aux aveux, plongeant dans la stupeur ou la colère tous ceux qui l’avaient cru sur parole. Plus que sa faute elle-même, c’est son acharnement à la réfuter « les yeux dans les yeux » jusqu’à l’ultime minute qu’ils jugeaient impardonnable.

La nouvelle était tombée dans l’après-midi du 2 avril 2013 sous la forme d’un communiqué publié sur son blog personnel, moins de deux semaines après sa démission du gouvernement. Dans la soirée, apprenant qu’il avait quitté Paris pour une destination inconnue, je l’appelai dans sa voiture comme on appelle un ami qu’on sait en perdition. Il semblait presque soulagé d’avoir parlé : « Je n’en pouvais plus. C’était devenu intenable. Il fallait que j’en sorte d’une manière ou d’une autre. » Comme s’il n’avait pas encore pris tout à fait conscience du gouffre qui venait de s’ouvrir devant lui, il se voulait encore combatif et résolu à « tout assumer ». Mais sa voix, ses silences trahissaient un homme dévasté.

Au même moment, son visage passait en boucle sur toutes les chaînes de télévision. Et à travers lui, les images saisissantes des multiples séquences où il avait réitéré ses affirmations mensongères. Des images que je regardais sans cesser de m’interroger sur les raisons d’un naufrage aussi spectaculaire. Ce qui m’intriguait, c’est précisément ce qu’elles ne montraient pas et servaient peut-être à masquer : le drame obscur, l’engrenage secret qui avaient conduit à sa perte, en pleine ascension politique, un ministre tenu pour l’un des plus doués de la nouvelle équipe gouvernementale. Hier admiré, craint et respecté, aujourd’hui frappé d’opprobre et perdu de réputation, il était devenu d’un coup une sorte de proscrit. Le paria de la République.

Beaucoup de ses proches s’étaient détournés de lui sitôt son mensonge avéré. Ils estimaient plus prudent de faire comme s’ils ne l’avaient jamais connu. La vérité étant désormais rendue publique, les rares à en avoir été informés s’étaient éloignés à leur tour, comme apeurés d’avoir si longtemps partagé ses secrets. Ils préféraient se taire quand on sollicitait leur témoignage. Quant à ceux qui la découvraient, ils ne savaient plus que dire ni que penser d’un homme qu’ils avaient soutenu jusqu’au bout, confiants dans les assurances qu’il leur prodiguait.

Est-ce parce que je m’étais abstenu de l’interroger directement chaque fois que nous nous étions vus ou parlé durant cette période, pressentant cette vérité sans la connaître, que je me sentais moins trahi que d’autres et n’avais à aucun moment songé à suspendre notre relation ? Il paraissait suspect de continuer à le fréquenter. Et peu recommandé de se montrer encore à ses côtés, sous peine d’être taxé de connivence. Beaucoup me mettaient en garde contre le risque d’être à mon tour pris pour cible. Je comprenais l’indignation que cette affaire pouvait inspirer, mais pas au point de céder à un réflexe de meute qui m’était étranger. À tort ou à raison, je me refusais à le juger. Il n’était question pour moi ni de le défendre ni de l’accabler, ce dont on se chargeait amplement par ailleurs. Tenter de comprendre ce qui s’était vraiment passé me semblait une entreprise déjà suffisante.

Je mesurais comme tout le monde la gravité des faits dont il s’était rendu responsable. Mais cette « part d’ombre », pour scandaleuse qu’elle soit, ne me paraissait pas résumer l’homme que je connaissais. Le même dont on avait tant loué, de tous côtés, la compétence, l’intelligence et le caractère jusqu’à l’ériger en ministre modèle, et qui se révélait aujourd’hui plus complexe qu’on ne l’imaginait…

Resté son ami, au nom de l’idée qu’une amitié vaut par tous les temps, je n’étais pourtant ni de ses intimes, ni de ses familiers de longue date. Et tout, de prime abord, semblait même fait pour nous éloigner. Des parcours, des modes de vie qui n’avaient rien de commun. Des idées que tout opposait ou presque. Nous avions même été jadis rivaux dans cette ville d’où son « affaire » était partie, à une époque où je me croyais encore promis à une carrière politique qu’il avait, de son côté, décidé d’entreprendre sans douter de sa réussite. Un temps résolu à faire barrage à ses ambitions, je m’y étais essayé sans grand succès. Jusqu’au moment où, confrontés sur place aux mêmes hostilités, nous nous étions trouvé plus de raisons de nous comprendre que de nous affronter.

À mes yeux, plus que l’adversaire, c’est le personnage qui s’était très vite imposé. L’animal politique qui surclassait sans mal l’intégralité de ses concurrents. Fascinant par ce qu’il montrait de lui – une voracité de conquérant alliée à un brio de grand séducteur – comme par ce qu’il prenait soin de ne jamais évoquer – la réalité de sa vie antérieure et de celles qu’il menait en parallèle. En fait, comme la plupart de ceux qui le côtoyaient, j’ignorais pratiquement tout de son histoire personnelle. Un mystère que je ne cherchais pas à percer à ce moment-là, bien qu’il alimentât déjà quelques rumeurs. Tout au plus avais-je entrevu ce qu’il cachait de trouble et de romanesque sous sa carapace de vainqueur que l’on pensait invincible et d’un seul tenant.

Jérôme Cahuzac n’avait rien, à première vue, d’un homme de l’ombre et c’est pourtant une part enfouie de son existence qui a fini par le rattraper. Une faille secrète dont il n’imaginait pas qu’elle puisse être un jour dévoilée. Du moins avait-il tout fait pour s’en persuader.

Est-ce pour mieux souligner, et s’en convaincre lui-même, qu’il n’avait rien à dissimuler ni aucune indiscrétion à redouter qu’il se montrait si friand de gloire et de publicité ? Toujours sous contrôle, maîtrisé, corseté à l’extrême, mais pour mieux s’exposer en pleine lumière, batailler en première ligne sans craindre de frôler le danger ni même de le provoquer. Entre autres paradoxes, il s’était fait un devoir de combattre ceux qui, à son image et pour des raisons identiques, avaient quelque chose à cacher – comme subjugué par ce secret qu’il partageait avec eux sans qu’ils le sachent. Une manière à la fois de brouiller les pistes et de refouler ce contraire qu’il portait en lui comme son double inavouable. Le même qu’il ne cessait de fustiger chez les autres, avec une intransigeance dont personne ou presque ne pouvait soupçonner la motivation la plus secrète.

Bien malin celui qui, de son côté, parviendrait à le débusquer. Comment et par quels moyens aurait-on pu découvrir ce qu’il s’était habitué à occulter, après avoir pris, croyait-il, toutes les garanties matérielles permettant d’en effacer la trace ? C’est ce sentiment d’immunité, édifié en lui comme un rempart, qui l’avait conduit à s’aveugler sur sa capacité à ne jamais se trahir comme sur le risque d’être un jour trahi par quiconque.

Là pourtant se trouvait le nœud de l’affaire qui avait abouti à sa chute. Une combinaison implacable de rancœurs longtemps macérées, de rumeurs poisseuses, de haines recuites et de vengeances à retardement qu’il n’avait d’aucune manière anticipée. Pris de court par leur ampleur et leur virulence, il s’était d’abord retranché dans le déni avec une obstination déconcertante, avant de finir par avouer dans l’espoir d’une délivrance qui allait se révéler encore plus accablante.

Tout a été dit sur l’évidente faute morale d’un homme qui l’a lui-même jugée « inqualifiable » à force de manquement au « devoir de vérité ». Cette faute était d’autant moins contestable qu’il l’avait une fois pour toutes reconnue. Mais d’autres questions demeuraient en suspens, irrésolues ou mal élucidées, sur les sources mêmes du scandale : un drame passionnel doublé d’un règlement de comptes politique. Sans ce mélange explosif entre vie privée et vie publique, il n’y aurait probablement jamais eu d’« affaire Cahuzac » – du moins sous cette forme, et avec une telle intensité dramatique.

Tous les ingrédients d’un récit qui aurait paru invraisemblable s’il n’était authentique se trouvaient ici réunis : scandale d’État, manigances et manipulations en tout genre, guerre de clans, déchirements conjugaux. Une trame où s’enchevêtraient, étroitement imbriqués, milieux d’argent et de pouvoir, réseaux d’influence, cercle intime et huis clos provincial.

Si Jérôme Cahuzac avait tenu le rôle principal dans ce théâtre d’ombres, il n’était pas le seul qu’on puisse accuser de dissimulation. Tous ceux qui avaient pris part à cette intrigue s’étaient bien gardés d’agir à visage découvert. Certains avaient même tout fait pour ne jamais être identifiés. Le soin qu’ils avaient mis à s’abriter, le plus longtemps possible, derrière un anonymat de fortune était déjà révélateur de leurs arrière-pensées ou de leurs propres motivations, guère difficiles à déceler…

Saisi par la densité romanesque d’une histoire où s’affrontaient en coulisses tant d’intérêts et de passions, j’avais conscience de ne pas la vivre en simple spectateur. Je connaissais bien, pour y être né et avoir été l’un de ses élus, cette ville du Sud-Ouest à l’origine du scandale, avec ses mœurs politiques étonnamment propices aux « petits meurtres entre amis ». Une ville où j’avais vu s’aventurer, quinze ans auparavant, un jeune député socialiste trop présomptueux sans doute pour ne pas risquer d’être tôt ou tard imprudent. Longtemps, il crut l’avoir purgée de ses vieux démons. Mais c’est d’eux, restés bien vivaces sous le manteau, qu’était venue l’arme fatale qui servirait à l’abattre. Une donnée particulière sans laquelle je ne me serais jamais intéressé d’aussi près à ce qui lui était arrivé.

Je n’étais pas le seul. Sitôt « l’affaire » connue, la curiosité des médias se focalisa sur cette sous-préfecture décrite comme un nid de vipères ou de corbeaux. Des équipes de reporters y accoururent pour arpenter ses rues, scruter la physionomie de ses habitants, sonder le fond de leur âme. On se mit à enquêter sur elle comme sur une tribu insolite aux manies singulières et aux rites indéchiffrables. Jamais on n’avait autant parlé de cette ville et pour d’aussi mauvaises raisons. De l’habituel Clochemerle qui prêtait encore à rire, on était passé à quelque chose de plus glauque et ténébreux : une atmosphère digne des possédées de Loudun ou du Corbeau de Clouzot – à ceci près, modernité oblige, qu’une étrange cassette y faisait office de lettre anonyme…

Rien ici qui ne me soit familier : un certain esprit du lieu comme le caractère des principaux acteurs en présence. Des fomenteurs de coups tordus déguisés en justiciers, qui avaient patiemment attendu leur heure pour démasquer un ministre en exercice qu’ils savaient de longue date vulnérable. À la merci de révélations d’autant plus dévastatrices qu’ils les détenaient à son insu. Il leur avait suffi pour les divulguer de saisir le moment le plus opportun, où ce secret ne pourrait que l’atteindre de façon sans doute irréparable.

Mais l’« affaire » n’avait pas pour seule origine cette entreprise de démolition clandestine qu’ils avaient patiemment mise au point. C’est avant tout dans l’histoire personnelle de Jérôme Cahuzac qu’il fallait en chercher la source. À quel moment et pourquoi s’était mis en place dans sa vie ce mécanisme fou qui avait fini par le détruire ? D’autres que moi avaient déjà enquêté pour le savoir, fouillé les moindres recoins de son existence à la recherche d’une explication qu’ils n’avaient pas vraiment trouvée. Ils s’appuyaient sur divers témoignages, à l’exception du sien que nous n’étions pas très nombreux à pouvoir obtenir.

Je ne sous-estimais pas le risque, s’il consentait à se prêter au jeu, de devoir se fier, même avec prudence et distance, à une parole dont la sincérité était devenue suspecte – et par là d’être à mon tour manipulé. « Quoi que je dise, ma parole ne vaut plus rien, quelle raison aurait-on encore de me croire ? » était-il le premier à souligner, sachant le peu de crédit qu’il conservait, fût-ce auprès de ses interlocuteurs les moins hostiles… Mais dans la situation où il se trouvait désormais, sans doute avait-il moins à perdre que dans le passé à s’imposer plus de vérité et de transparence, comme il s’y était d’ailleurs engagé le soir de ses aveux. Quoi qu’il en soit, il va sans dire que je veillerais à confronter ses propos aux témoignages, déjà existants, des autres protagonistes.

Ce qui m’intéressait, s’agissant de cette vérité proprement dite, c’était justement la manière dont lui et d’autres s’étaient ingéniés à la contourner, la dissimuler si longtemps, tout en sachant qu’elle risquait à tout instant d’éclater au grand jour et de tout emporter. Pourquoi un mensonge aussi périlleux lui était-il apparu d’emblée comme sa meilleure échappatoire ? Pourquoi un vieil adversaire politique qui assurait détenir des preuves du délit depuis plus de dix ans avait-il mis tout ce temps à les révéler publiquement ? Pourquoi une épouse mieux placée que quiconque pour connaître ce secret, puisqu’elle le partageait, avait-elle fait le choix, délibéré ou accidentel, de le propager, au risque d’en subir elle-même toutes les conséquences ? Et que savait de tout cela un pouvoir censé être bien informé, qui prétendait en avoir tout ignoré jusqu’au bout ?

Telle serait la trame du récit que je décidai d’entreprendre à la fin de l’année 2013.

Jérôme Cahuzac connaissait les raisons personnelles qui m’incitaient à l’écrire. Il ne fit rien pour m’y encourager ni tenter de m’en dissuader. C’est à ses juges qu’il réservait l’essentiel de ses explications, mais il se déclarait prêt, si besoin, à m’apporter les éclaircissements nécessaires. Après plusieurs échanges informels, où il se bornait à répondre à mes questions de la façon la plus lapidaire et s’en tenait à des sous-entendus qui se voulaient éloquents, nos entretiens se firent plus précis, comme s’il éprouvait un intérêt personnel à formuler sans détour tout ce qu’il jugeait bon de clarifier.

« Si j’ai accepté de parler de tout cela avec toi, me déclara-t-il un jour de mai 2014 en sortant du café où nous avions pris l’habitude de nous rencontrer, c’est aussi pour moi, pour me permettre de mieux comprendre ce qui s’est passé. Pourquoi j’ai agi comme je l’ai fait, et mieux comprendre aussi ce qui n’a pas dépendu que de moi. »

Autour de nous, sur le trottoir du boulevard Saint-Germain, les passants le dévisageaient à bout portant, avec une curiosité insistante, stupéfaits ou amusés de le revoir, comme s’ils le croyaient en fuite ou en exil pour toujours. J’observais leurs réactions qu’il feignait, de son côté, de ne pas remarquer, par méfiance ou résignation. Il ne craignait pas d’affronter les regards, mais il préférait les esquiver. Il ne pouvait plus se déplacer sans prendre le risque d’une insulte, d’une agression subites. Il refusait de façon systématique d’être pris en photo, même quand on le lui proposait par sympathie. « Je ne veux pas devenir un animal de cirque », déclarait-il. Il aspirait désormais à passer inaperçu, à se fondre dans la masse des gens sans histoire. Tout en se sachant condamné à ne plus jamais être un anonyme comme les autres.

L’ENNEMI EN SOI

Il rentre de trois semaines d’errance et de clandestinité lorsque je le revois ce 23 avril 2013. Trois semaines de cavale durant lesquelles tous les médias l’ont traqué en vain sans parvenir à le localiser, sa disparition nourrissant autant de rumeurs que de supputations.

Abandonné de presque tous depuis ses aveux publics, il se serait vu contraint de dormir dans sa voiture le premier soir, faute de trouver un seul ami disposé à l’héberger. Décrit comme suicidaire, il aurait envisagé de mettre fin à ses jours, inquiétant ses proches par les appels désespérés qu’il leur lançait jour et nuit. La seule fois où il a réapparu durant cette période, ce fut pour se livrer, le temps d’une interview télévisée, à une séance de repentir qui n’a pas eu l’effet escompté. Trop concertée sans doute pour vraiment convaincre ou lui valoir une réelle compassion – même si l’homme, sous ses traits figés, y est apparu à bout de nerfs, consumé, en évoquant sa « part d’ombre » après avoir annoncé qu’il avait finalement décidé de renoncer à son mandat de député. Sans toutefois exclure de briguer sa propre succession à l’élection partielle qui suivrait…

Le restaurant où nous nous sommes donné rendez-vous, sur les quais de Seine, à proximité de l’Alma, n’est pas le plus discret de la capitale. Mais Jérôme Cahuzac paraît désireux de ne plus se cacher, conscient d’être désormais condamné à subir une autre forme de célébrité que celle dont il rêvait et qu’il a brièvement connue. Non plus la gloire enivrante des puissants, mais la légende noire des déchus.

À son arrivée, une sorte d’embarras mêlé de stupeur s’est aussitôt propagée dans la salle. Les conversations se sont interrompues, comme si le diable en personne venait de faire son entrée. La plupart des clients sont des gens du barreau ou de la finance qui, il y a peu, rivalisaient d’éloges à son sujet, se félicitaient de sa présence au gouvernement et lui promettaient le plus brillant avenir. Leur animosité est aujourd’hui aussi forte que l’estime qu’ils lui portaient. Ils échangent à présent des regards narquois, des commentaires acides sur son passage comme sur celui d’un proscrit qui aurait trahi toutes leurs espérances.

En costume noir et chemise blanche à col ouvert, la démarche assurée, la tête haute, le buste dégagé, il n’a rien pourtant du naufragé hagard et défait auquel on aurait pu s’attendre dans ces circonstances. L’allure, la silhouette sont restées celles du sportif endurant, du dominateur avide de pouvoir et de conquêtes dont l’ascension semblait irrésistible. Son visage a gardé ce même masque de dureté impassible, de froide détermination, qui semble lui avoir toujours servi à refouler ses émotions, ses doutes et ses tourments. On le croirait sorti presque indemne de l’épreuve qu’il vient de traverser et prêt, de nouveau, à défier un sort qui ne lui a jamais été hostile. Il faut beaucoup chercher pour déceler dans ses yeux la lueur de détresse et de désarroi qui révèle l’homme aux abois. Le pestiféré qu’il a conscience d’être devenu et dont le regard des autres ne cesse de lui renvoyer l’image.

Nous avons échangé suffisamment de messages au cours des derniers jours pour que je n’aie pas besoin de lui demander comment il va. Mal évidemment, très mal même, bien qu’il réussisse à sauver les apparences, comme si c’était là son ultime gage de survie. Il n’a pas davantage besoin, de son côté, de me confirmer qu’il ne dort plus, qu’il ne trouve le sommeil que deux à trois heures par nuit, qu’il souffre toujours de ces hémorragies digestives qui le tenaillent depuis des mois, qu’il se sent vaincu, fini, anéanti, trop désarmé pour continuer un combat qu’il sait perdu d’avance. Toute son histoire récente, cette chute vertigineuse dans laquelle il s’est trouvé précipité, se lit dans l’extrême fatigue qu’il ne cherche pas à nier, une fois en tête à tête.

Il a pratiquement tout perdu d’un coup, hormis l’affection des siens et la fidélité de quelques amis. Le reste – carrière, profession, vie sociale, moyens de subsistance – a été englouti si vite qu’il y a même perdu jusqu’à sa raison d’exister. « Je n’en ai plus ou si peu, constate-t-il d’une voix lasse, à peine arrivé. J’ai tout détruit. C’est cher payé pour une faute vieille de vingt ans, dont je suis seul responsable. J’ai tout essayé pour sortir de cette ornière, mais je n’y suis jamais parvenu. Je ne pouvais rien faire. Je me suis raccroché à l’espoir ou plutôt l’illusion que je n’aurais jamais à affronter un passé que je voulais considérer comme révolu… »

Je le laisse parler, me raconter tout ce qu’il a subi. Le lâchage immédiat de la presque totalité des membres du gouvernement et des dirigeants de son parti. La curée médiatique qu’on lui a infligée comme pour achever de l’abattre. Le désespoir surtout de s’être égaré à ce point et la tristesse d’avoir déçu tant de ses amis. La tentation d’en finir à laquelle il a bien failli céder avant de se résoudre à passer aux aveux – ce qui eût éteint toute l’affaire, sans qu’on connaisse jamais rien de la vérité ni que les siens, surtout ses enfants, aient à en souffrir…

Je me demande en l’écoutant comment il a pu ne rien voir venir ni du péril auquel il s’était lui-même exposé, ni de tout ce qui se tramait contre lui, se laisser surprendre par une menace qui ne relevait pas d’une simple fatalité. Excès d’assurance ou de candeur, de cynisme ou d’inconscience ? Qu’il ait sous-estimé les risques courus ne suffit pas à tout expliquer. En dehors de ce dont il s’accuse à juste titre, il ne paraît pas détenir toutes les réponses aux questions qui se posent par ailleurs. Comme si beaucoup de choses s’étaient passées qu’il n’aurait apprises qu’après coup, à moins d’avoir voulu les ignorer trop longtemps…

« Ils m’ont tué ! », me lance-t-il tout à coup. Une façon qui lui ressemble, directe, percutante, d’exprimer l’amertume, la rage contenue de celui qui a pu naïvement se croire protégé. « Je n’aurais pas menti comme je l’ai fait si je ne m’étais senti couvert », ajoute-t-il d’un trait. Inutile de lui demander quels sont ces présumés soutiens qui auraient fini par l’abandonner à son sort. Il ne désigne personne en particulier. Mais on comprend sans peine qui est ici expressément visé : ses anciens amis politiques jusqu’au plus haut niveau de l’État. Il a déjà ouvert publiquement une brèche à ce sujet en déclarant, dans l’interview télévisée accordée en avril 2013 à Jean-François Achilli, qu’il ignorait « le degré de connaissance » du président de la République dans cette affaire. Manière de dire ou de laisser entendre qu’il n’aurait fait que mentir à un homme déjà informé de la vérité.

Il me signifie d’un geste de la main qu’il n’a pas l’intention d’aller plus loin dans l’immédiat. Il ne tient pas à ajouter au « gâchis » en ébranlant d’autres réputations que la sienne et encore moins à faire exploser tout un système politique et financier dont il a été bien placé pour connaître les rouages les plus opaques.

Je m’efforce de le convaincre qu’il n’a plus personne à ménager, qu’il se doit désormais de dire toute la vérité sur lui comme sur les autres. Mais il y a manifestement une frontière qu’il hésite encore à franchir après avoir vécu si longtemps entre ombre et lumière, dans l’équivoque d’une sorte de dédoublement de soi.

Je ne le quitte pas des yeux durant notre déjeuner. J’observe ses attitudes, scrute ses réactions avec plus d’intensité que jamais. Je le retrouve, en fait, tel que je l’ai toujours connu, tendu et presque rigide à force de contrôle de soi, aussi maître de ses gestes que de sa parole. L’élégance stricte, le maintien étudié, cabré tout entier dans la volonté de fixer de lui l’image la plus sûre et la plus avantageuse. Aucune improvisation ni marque d’abandon : l’homme ne laisse rien filtrer, y compris dans la période la plus éprouvante de son existence, qui puisse trahir la moindre part de faiblesse ou d’incertitude.

Longtemps il s’est voulu hors d’atteinte. Frontal, offensif, d’une solidité sans faille, d’une franchise qui ne craignait pas d’être brutale, d’une confiance en soi qui l’autorisait à se croire capable de triompher de tous les obstacles, sans pitié pour ses rivaux ni grande tolérance envers ses contradicteurs. Si bien qu’un échange avec lui, sans parler d’un débat public, prenait toujours des allures de confrontation tant on le sentait constamment sur le qui-vive. Prêt à asséner en cas de désaccord ou d’objection l’argument, ciselé comme une lame, qui lui vaudrait à coup sûr d’avoir raison, la réplique foudroyante qui ne laisserait aucun survivant dans les rangs de la partie adverse. La placidité n’était pas son genre, ni cette sérénité qu’aurait pu lui apporter la somme déjà enviable de ses réussites et de ses talents. Même vainqueur et maître du jeu, il ne désarmait jamais, ne lâchait prise que pour mieux se reprendre. Comme s’il vivait en état de guerre permanent sans qu’on sache toujours contre qui…

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