Dix ans après

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– Lisa… Lisa… Raconte-moi comment il était ton ange…

– Quoi ? Que veux-tu ? fit-elle en se réveillant doucement.

– Raconte-moi comment il était ton ange !

– Pourquoi maintenant ? Tu sais quelle heure il est ?

– Je ne sais pas et je m’en moque ! Je voulais savoir s’il ressemblait au mien.

– Au tien ? Comment ça ? Que veux-tu dire ?

– Moi aussi j’ai vu un ange… Deux fois déjà. Une fois à l’hôpital et puis là maintenant. Il est venu me dire qu’on allait faire un beau voyage.

– Jo enfin, c’était un rêve, certainement, dit Lisa en se recouchant.

– Non ! Je te dis qu’il est venu et m’a dit qu’on allait partir tous les deux vers un beau jardin avec plein d’enfants comme moi.

– Comment comme toi ? dit-elle en se relevant pour allumer sa lampe de chevet.

– Eh bien, des enfants malades. Très malades, comme moi.

Publié le : vendredi 1 janvier 2010
Lecture(s) : 46
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782930548029
Nombre de pages : non-communiqué
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Rêvé ? Non, je n’avais pas rêvé. Et elle s’appelait Lisa. Dix ans déjà. Dix ans que j’étais allé me perdre dans la lande ir-landaise en quête d’inspiration. Une décennie que j’avais rencontré une gamine rousse à l’air rebelle qui m’avait conté l’histoire la plus incroyable qu’il m’ait jamais été donné d’entendre. Ce soir, pourquoi ai-je allumé ce téléviseur ? Un vieux poste que la propriétaire de l’appartement que j’occupe depuis cinq ans sur Dargle Road, petite rue perpendiculaire à Drumcondra Road, l’artère qui relie la ville à l’aéroport de Dublin, m’avait laissé en le quittant. Je n’en sais rien. Mais ce que j’ignore en-core plus, c’est comment je me suis retrouvé à écouter une émission sur les mystères de la maladie ! J’allais faire ma vaisselle du jour après des heures de folles courses pour dé-poser mon dernier livre auprès d’un éditeur qui ne me roule-rait pas comme l’avait fait le dernier avec qui j’avais traité. Je passai par le petit salon pour prendre les assiettes de mon repas en tête à tête avec mon inséparable compagnon Wallace, un Léonberg qui me colle le train depuis quatre ans et qui est mon confident des mauvais soirs. Je regardais la pluie tomber sur le toit de l’immeuble d’en face quand mon attention fut attirée par cet écran noir qui ne s’était allumé qu’en de très rares occasions et je me dis que, n’ayant rien de nouveau à écouter sur ma chaîne hi-fi, autant allumer « la boîte qui parle et bouge à la fois ». Je cherchai longuement la télécommande dans les meubles du salon et la trouvai derrière un Bouddha au sourire narquois. Je poussai sur un bouton au hasard et tombai sur la chaîne nationale, la RTE. Ce soir-là, passait une
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émission comme il en foisonne maintenant sur toutes les chaînes du monde : des reality-show, des gens qui viennent raconter, on ne sait trop pourquoi, leur vie à des milliers de spectateurs qui ont l’air convaincu que cela les intéresse vraiment. Le sujet du jour était « Les guérisons miraculeuses et leurs origines ». La fatigue se faisant ressentir et n’ayant jamais été un grand fan de la vaisselle, je posai mon essuie sur la table et me mis à écouter le témoignage d’une brave dame dont les prières à sainte Birgit avaient fait guérir son mari pourtant mal en point. Le présentateur, avec le sérieux de circonstance, étayait les pro-pos de la dame par des signes de tête à un personnage dont les sous-titres annonçaient qu’il était un médecin spécialisé dans les cas extrêmes. Deux ou trois fois déjà, mon regard avait été accroché par une jeune femme assise dans le cercle des invités et qui ne disait rien. Peut-être avait-elle pris la parole au début de l’émis-sion mais, sans savoir pourquoi, je flashai sur elle. Je me laissai tomber dans le divan et d’une main distraite, je caressai la tête de Wallace, trop heureux que j’arrête mes va-et-vient dans l’appartement. L’animateur se tourna soudain vers la jeune fille et de-manda d’une voix anormalement sérieuse : – Et vous mademoiselle ? Vous me disiez que le frère d’une amie avait été assisté par un ange ? – Oui, c’est exact, répondit-elle timidement. – Racontez donc à nos téléspectateurs cette mystérieuse histoire. Elle commença à parler mais je ne prêtai pas attention à son récit jusqu’au moment où son nom apparut à l’écran : Soizic. Je fis un bond dans mon fauteuil. Soizic. Comme la copine de la petite, celle à qui l’ange était apparu et qui avait tout oublié après. Je montai le son du téléviseur et, un à un, les détails revinrent : Kilkee, Kilrush, la maison sur la mer et puis son nom. Je l’ignorais bien sûr. Mais il ne pouvait pas y avoir
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douze mille gamines à qui un ange était apparu pour entrer en contact avec sa tante et qui était en fait son ancien fiancé mort dans un accident ! Tout cela bien sûr, la fameuse Soizic l’igno-rait mais, la fille dont elle parlait, sa fameuse copine, ne pouvait qu’être « ma petite » ! Le présentateur la laissa parler puis reprit : – Donc, vous nous dites que votre copine avait un petit frère et que celui n’a été sauvé d’une mort certaine que par l’interven-tion d’un ange ? – Oui, c’est ce qui c’est passé voici deux ans. Et bien que cela vous semble bizarre, j’en conviens, elle me l’a confié avant de partir à tout jamais pour l’Australie. – C’est pourquoi elle n’est pas venue elle-même, je suppose ? – Oui. Surtout, elle m’avait demandé de ne jamais divul-guer cette histoire. Mais je trouve que tout le monde doit savoir que c’est possible, que nous avons tous un ange gardien qui veille sur nous ! – Vous avez d’autres détails à ce sujet, tout de même. En coulisse, vous nous en disiez plus. – Oui mais là, je ne peux plus. Je dois partir. Je suis désolée. J’ai dit tout ce que je pouvais. Soizic enleva son micro, le posa sur les genoux de sa voisine et partit en courant, les larmes aux yeux, vers la sortie du plateau. Ce fut la déconfiture pour moi. J’avais enfin retrouvé ma « petite » et tout s’échappait avec cette fille en larmes que les caméras avaient suivie jusqu’aux portes du studio. Soizic savait pertinemment qu’elle était venue pour la modique somme que donnait la RTE aux participants à ses émissions. C’était bien sûr une misère, mais elle prenait tout ce qui était bon à prendre pour arrondir ses fins de mois. Elle
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avait prié le ciel que jamais sa meilleure amie durant toutes leurs années d’école, n’entende cette émission et ne voie sa trahison. Il est vrai que depuis toujours, elle avait eu envie de parler de ces choses qu’elle avait vécues avec son amie d’enfance. Mais jamais elle n’avait osé le raconter à quelqu’un. Pas même à ses parents. Et au vu des sujets abordés dans ce genre d’émis-sion, il lui avait semblé qu’elle pourrait se libérer. D’ailleurs, elle avait déjà vu des reportages sur des thèmes autrement plus bizarres. Elle allait enfin pouvoir se sentir plus légère avec ce poids en moins dans la tête. Mais maintenant qu’elle y était, elle se rendait compte que ce n’était pas si évident que ça. Trahir une amitié, c’était dou-loureux et ça ne valait pas les quelques euros qu’on la paierait. Voilà pourquoi elle quittait ce stupide studio. Une fois hors du plateau, elle dévala les escaliers et sortit devant le regard étonné des employés de la chaîne qui, bien qu’ils sachent que ces émissions retournaient bien des gens dans leur mémoire, n’avaient pas encore vu quelqu’un s’enfuir du plateau. Soizic courrait à perdre haleine droit devant elle, ne voyant que faiblement les gens qu’elle croisait et finit par s’affaler sur un banc dans un parc. Elle y resta une bonne heure à pleurer tout son soûl, regrettant d’avoir trahi son amie pour des peccadilles. Durant d’interminables minutes, je restai dans mon fau-teuil à caresser la tête de Wallace et à me demander comment retrouver cette fille. Je voulais entendre son histoire même si pour cela, je devais lui raconter ce que je savais de mon côté et qu’elle devait certainement encore ignorer. « La petite » avait été ferme là-dessus : elle n’en parlerait à personne !
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Pendant dix ans, la question m’avait taraudé. Pourquoi me l’avait elle racontée alors ? Je m’étais résigné à me dire qu’elle n’avait jamais existé. Mais si, la preuve : les lieux, la copine, les noms, les habitudes, tout y était ! Je devais retrouver cette Soizic ! Et c’est ce que je fis durant les deux mois qui suivirent. Abandonnant toute autre activité, je quittai Dublin pour la côte Ouest avec dans mes bagages, un manuscrit que je n’avais jamais montré à personne et que j’avais appelé « Le son des vagues ». Voici ce que me confia cette jeune fille que j’avais fini par retrouver quand même. J’étais un parfait étranger pour elle, mais elle eut vite fait de comprendre que quelque chose nous reliait et cette chose avait un nom : notre profonde amitié pour Lisa.
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