Dossier confidentiel

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En 1917, dans une petite ville de l'arrière, trois adolescents, partagés entre le désespoir et la révolte, tentent d'échapper à ce monde qui s'abîme sous leurs yeux. Laurent mourra au front. Lucie s'engagera dans la politique. Quant à Raymond, il préfigure, par son acte insensé, Meursault, l'Etranger de Camus.
Publié le : mercredi 2 septembre 1987
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246185390
Nombre de pages : 248
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I
La tempête, cet hiver-là, soufflait avec tant de violence, que les ardoises du toit s'entre-choquaient comme des castagnettes. « Les ardoises grelottent »,disait la tante. Et si le vent en arrachait une, on l'entendait glisser, siffler en l'air et s'abattre sur le pavé de la cour, avec un claquement bref et plat, pareil à celui de deux mains frappées l'une contre l'autre. Près du fourneau, allumé toute la journée, je demeurais assis les jours de congé, un livre ouvert devant moi. La tante s'occupait à recoudre des hardes, à repriser des bas. Elle paraissait s'effacer, pour que l'oncle ne la vît pas, et ne lui fît pas de reproches. Etendu dans sa chaise longue, près de la fenêtre, son éternel cigare aux lèvres, l'oncle lisait et feignait parfois de s'assoupir. Dans la salle à manger, haute et glaciale, séparée de la cuisine par une étroite cloison de briques, battait sans arrêt le balancier d'une ancienne horloge de campagne. Jamais le vent n'était assez fort pour en couvrir la voix. Les lourds rideaux de cretonne, à la fenêtre, repoussaient déjà la lumière du jour, mais, dès que l'orage montait dans le ciel ou que la pluie tombait, une nuit plus épaisse encore descendait sur la fenêtre, comme un voile palpable, ou comme des fumées qui se déroulent lentement. La tante allumait l'électricité. Aussitôt, la voix de l'oncle s'élevait : « pourquoi de la lumière? Il est trois heures après midi. C'est brûler le jour. » Il fallait rester dans les ténèbres, ne rien faire, écouter le vent et la pluie.
J'abandonnais ma lecture. Je rêvais au port, où j'aurais voulu être malgré le mauvais temps. Mais l'oncle avait en moi un prisonnier si bien dressé qu'on pouvait, sans crainte de le voir s'échapper, laisser grande ouverte la porte de sa cellule. Il arrivait en effet que mon oncle m'oubliât. J'aurais pu alors rejoindre mes camarades, si j'en avais eu, passer des journées entières au port, m'enfuir même. Mais une force, une crainte plus puissantes que mon désir me retenaient à la maison près de la tante et tout se passait en rêveries.
Il faut que, dès cette époque, j'aie été un esprit docile, privé d'audace, un rêveur incapable d'agir et qui se cache à lui-même sa faiblesse. Les images exerçaient sur moi une séduction si forte, qu'elles suffisaient à tout. Pourtant, quand je rêvais de m'embarquer, mon rêve n'était pas celui d'un adolescent qui, pour aller courir les aventures, veut se faire mousse. Je n'avais pas l'imagination troublée par des lectures romanesques, et mon désir venait d'un malaise où la tyrannie de l'oncle et la tristesse de la tante n'avaient que leur part légitime. Ce malaise, je n'en comprenais pas encore le sens, il ne m'avait pas encore livré son secret. Je savais seulement qu'il était né en moi dès les premiers jours de la guerre.
Partir, un matin, seul. Seul? J'associais parfois Laurent à ma fuite. Laurent était un « nouveau », un réfugié venu des Ardennes. Il était plus âgé que moi de deux années au moins. C'était un grand garçon d'allure dédaigneuse qui ne prenait part ni aux jeux ni aux conversations. Pendant les récréations, il demeurait immobile, adossé contre un mur ou contre un pilier. Mais, si on lui adressait la parole, ses yeux prenaient aussitôt un éclat dur et concentré, et dans le bleu des prunelles étincelaient mille petits points d'or. En général, il répondait fort sèchement. Ses joues pâles se contractaient alors, et ses lèvres tremblaient.
Je rêvais de conquérir son amitié. Tout ce qu'il y avait en lui de silencieux m'attirait, car je croyais saisir quelque chose des raisons de ce silence, mais la fierté et les embarras propres à mon âge m'avaient retenu de faire les premiers pas. Un soir où mon oncle, contre toute attente, avait voulu nous emmener en promenade, nous avions rencontré Laurent dans un petit chemin. Il était accompagné d'une jeune fille, une fillette, grêle et pauvrement vêtue. Tous deux paraissaient discuter avec animation. Laurent ne vit pas le salut que je lui adressai, mais je ne songeais pas à m'en trouver offensé. Je pensais qu'un jour je deviendrais son ami, et quand je rêvais de partir, c'est lui, je l'ai dit, que je choisissais pour compagnon...
...Au port, les goélettes légères, gracieuses, semblaient fragiles près des lourds cargos. Un marin, en bleu de chauffe, les joues barbouillées de cambouis, était accoudé sur le bastingage d'un charbonnier. Il fumait, dans une petite pipe noire. Ses manches retroussées montraient la chair grasse de ses bras. Il s'écriait tout à coup : « Mind the steam ! » Un jet de vapeur giclait en sifflant, rasait le quai, m'aveuglait. Je sautais en arrière. Des cris retentissaient. L'homme de treuil, d'une voix profonde et monotone, répétait : « Tiens bon... Largue... Laisse aller. » Un mousse, accroupi sur un pont, piquait la rouille à coups de marteau pointu. Mais mon image préférée, la plus secrète, était celle du quai à la chute du jour. La lueur d'un réverbère se reflétait dans l'eau étale du bassin. On voyait briller les hublots, les feux suspendus dans les mâts et sur les passerelles, et parfois, au loin, le point rouge d'un fanal ou d'un phare. Le vent soufflait. Un tramway à vapeur, venu de la côte, remontait vers la ville et stoppait près d'un pont. Un homme passait sous le réverbère, en courant. C'était le courtier maritime Olov Nygren, le Suédois. Le vent lui jetait son manteau dans les jambes. Il grimpait dans le tramway qui sifflait, repartait en grondant, découvrait les petites lumières des maisons. On n'entendait plus que les pas ferrés d'un douanier sur les pierres noires et luisantes du quai, quelque chanson de matelot, la mélodie lointaine d'un accordéon, un appel en langue étrangère.
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