"Doux Jésus !"

De
Publié par


Doujésu, messie, né outre-tombe, cherche à faire son trou
dans son monde : c’est sa mission.


“Doux Jésus !” est un roman-fleuve, picaresque, baroque,
sérieux, drôle, grave, léger, d’amour et poétique, en huit tomes.
Il a été écrit entre avril 2004 et juillet 2010, au fil solide d’une
plume qui n’a jamais dévié de sa trajectoire sinueuse et
zigzagante jusqu’au point final qu’elle n’avait pas prévu.
Cela eût pu durer encore, mais, soudainement, non.

Il semble que le roman utilise vaillamment tout le corpus
du langage disponible en langue française, mais c’est
cependant le mot coeur qui est au centre et toujours en gras
caractère. Une dé-lecture de la première nouvelle de la
quatrième journée du Décaméron de Boccace (dont un extrait
constitue le premier exergue) l’a « tout simplement et
bonnement » imposé. Le roman est la conséquence immédiate
de cette dé-lecture.


Le tome 1 inaugure la structure du roman et le style du rêve.
Y sont confondus le temps et l’espace, le haut et le bas, le
passé, le présent et l’avenir. La narration est fine (dans le sens
d’une « trame fine » dont on ne voit pas les fils à l’oeil nu) mais
effective. La liste des personnages en dit long sur le récit.


Jacques Lacolley est né en 1950. Il est peintre (on consultera
son site www.jacqueslacolley.fr). Il a publié, aux éditions
L’instant perpétuel, Noir sur Blanc, quatorze poèmes en prose.

Publié le : mardi 1 janvier 2013
Lecture(s) : 13
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782954408521
Nombre de pages : non-communiqué
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L’enthousiasme grandissait, et chacun pensa qu’il pouvait de-venir acrobate comme Léonard, poète comme Léone au désir léger, qui ne cessait de passer à l’acte en grande pompe, mais avec un naturel dont tous rêvaient. Tous trépignaient, excités à l’idée qu’ils pourraient réussir, et cela faisait un barouf qui manquait de tenue. Chacun, avec ses propres moyens et ses capacités, ses rêves et ses idées folles, se mit à escalader les parois de la tombe, et entreprit l’ascension vers l’air libre et le monde actuel de La Guiche sous le crachin. Les parois étaient glissantes. Il y aurait des chutes et de la déception. L’entreprise était plus qu’osée, mais comment les retenir, ils ne voulaient en faire qu’à leur tête et moi, après tout, j’étais dans mon œuf, mon heure n’était pas encore venue, je gardais ma colère au chaud, Léone ne poussait pas. Il y avait des meneurs et Escaragol, qui refusait de vieillir et qu’un démon travaillait, surtout à l’heure de midi, n’était pas le dernier, et le pépère grimpait gentiment, bandant de l’antenne, avec un regard lubrique. Pour l’instant ça y allait, becs et ongles, personne ne pou-vait les arrêter, et tous « ne voulaient plus ne s’en tenir qu’aux mots, c’était trop difficile et pas assez gratifiant ». Les mésanges se tenaient sagement aux carreaux, mais sur le fil le plus haut, le plus près de la sortie, au cas où. Ça collait aux se-melles, aux pattes, aux plumes.
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Ils étaient couverts de boue car la terre était argileuse et grasse, pas à prendre avec les pincettes auxquelles ils étaient habitués dans l’au-delà. Le temps de La Guiche remettait les cadrans solaires à l’heure sombre. Un Ho hisse fusait qui rappelait quelque chose de triste, autrefois perçu par tous. Mais rien ne les arrêta dans leur grimpette vers le tout et tout de suite. Dans les pauses qu’ils se ménagèrent par paliers (il fallait se mettre à la place d’un Rhino et son poids énorme, ou d’un Grand Rêve de Manier et ses manières délicates), un orateur partait dans une harangue improvisée qui lui donnait l’impression d’être un tribun, un fomentateur, un nouveau philosophe, un chroniqueur, un qui sait, un qu’on doit suivre, un qui en profite pour faire croire qu’il est bien monté et que queue. « Comment, comment, je vous le demande, que quelque un me le dise, dis-je, comment, s’il vous plaît, et je répondrai à la question si on veut bien me laisser la parole, oui, non, à la question de savoir, comment peut-on organiser une société sans s’occuper des corps qui suent et qui puent, comment faire du roman sans s’occuper des familles et des pauvres, et, en même temps, voilà, et je pense que moi, nous, sommes en mesure, capables de lever le lièvre, dis-je, oui, hm, comment, donc, tenir compte de, sur le terrain de La Guiche, sans accepter la dégueulasserie gnangnante que nous, je le jure, nous repousserons ? Point d’interrogation, un point c’est tout. » Clap clap clap, faut y aller, ho hisse ! « Nous voulons patauger dans le présent, dans le purin, être dans le pétrin, vivre. » Est-ce que cela n’allait pas tourner à l’émeute et aux joies de l’émeute ? Dire que la pagaille venait d’Escaragol ! L’eusses-tu cru ? Incroyable ! Vivre et nous taire, on verra après ! Quelqu’un de si posé, si digne, si mystique, qui ne perdait pas une occasion de réfléchir et de se parler, de se mettre au point, aucœurd’une solitude admirable ! Et tous de s’accrocher comme ils pouvaient aux racines de pis-senlit qui sortaient des parois de la fosse, aux os, aux crânes des voi-sins nettoyés par les vers, avec un sans gêne ! Tout petit que je fusse, je me demandai en suçant mon pouce derrière la paroi abdominale de Léone qui suçait autre chose mais
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calmement, ce qu’un hermaphrodite allait pouvoir faire dans une galère aussi aérée que le cimetière de La Guiche, sinon se retrouver sur une place publique à manger des salades ou à en raconter, en faisant semblant de s’intéresser à ses semblables, voleurs de laitues pourchassés par les jardiniers, et responsable d’une ribambelle d’en-fants dont il ne pourrait revendiquer ni la paternité, ni la maternité, le hasard régnant au quotidien dans ce village perdu de Norman-die, basse et profonde qui, de loin, si l’on voulait bien prendre de la distance, avait son charme. Mais le fantasme faisait son œuvre et Escaragol avait l’air con, trouvai-je, en futur fiancé qui voulait soudain faire quelque chose de sa vie en tremblant pour ses vieux jours. J’étais peiné qu’il entraînât la compagnie à sa suite, le bougre, et qu’il déversât sur eux des idioties à chaque palier de l’ascension. Il y avait chez lui une perte de soi déplorable, et un penchant dange-reux et nouveau pour la parole sociale qui allait faire glisser la géniale troupe d’outre-tombe, créée par des muses pleines de santé intérieure, dans un trou de déjection et d’oubli, empli de mots gal-vaudés, mélangés aux pets de lapin qui déguerpissaient. Rien à faire depuis qu’il avait louché, le crétin, sur Colomb et Colombe, blancs-becs qui étaient paisibles, sans doute, mais frère et sœur pour lesquels la catégorie incestueuse n’existait pas, et donc ne venait jamais sur le tapis qu’ils déroulaient en roucoulant pour « faire l’amour », certes, en battant de l’aile et en ne se refusant pas la pénétration, mais sans révolte, sans violence, sans péché, dirait-on plus tard, que ça ne comptait pas, dis-je, qu’ils s’en battaient fort, tout simplement, d’essayer ou pas de former à eux deux un autre être unique et nostalgique, et que, pour eux, « il n’y avait pas de re-lation sexuelle ». Allez faire comprendre ça à un escargot démoniaque qui, à l’heure de midi, s’est mis dans les cornes de mettre tous ses sexes à l’air, en pleine lumière, exhibitionniste à fond, pour faire craquer je ne sais qui, parce qu’il sort de sa coquille, le môssieudame, en remuant son cul et en mettant en avant son bengala obscène, sans rire et sans parler. Je crus d’abord que c’était une petite crise, une fatigue de soi, un retour d’âge, une adolescenterie, une dépression nerveuse, un coup de pompe, mais quand je vis qu’il continuait à grimper, lentement
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mais sûrement, comme un seul homme, ma gorge se serra et le cafard monta, même pas soutenu, cette fois, par Saint-Glo, l’imbé-cile qui grimpait aussi, persuadé que ses secousses et ses pleurni-cheries séduiraient une glotte, là-haut. ’e m’ emande bien un peu ! Remarquez, il y aurait bien une grosse Gnangnante rougeaude à traîner dans un chemin creux qui lui dirait : « Tu r’sembles à un sensible habillé en prince que j’ai vu dans un livre d’images (!), embrasse-moi sur mon œil pour me faire un zenfant. » Alors il lui mettrait sa bite de saint quelque part en se lâchant à coups de secousses spéciales et brèves, et il sombrerait dans la tristesse post-coïtale, encore plus grande que la naturelle, en voyant s’éloigner la grosse Gnangnante dans le brouillard, contente et pleine, disparue et sans nom, qui mettrait bas un Gnangnan pleurnichard. C’était tomber bien bas et j’eus la nausée. J’étais seul, à nouveau, maman ! Le Grand Rêve de Manier montait avec sa canne et les gants qu’il avait pris. L’Aristo lançait ses alexandrins et citait les grandes œuvres avec application, mais, je le voyais bien, lecœur n’y était pas. Il savait qu’il pissait dans son violon de grande facture et, tout en pissant avec élégance, il savait au fond de lui que ça ne se faisait pas, surtout quand une culture pareille n’était plus au service de rien, et si elle ne lui servait plus, là-haut, au village (un trou perdu) qu’à briller pour les manants. Une misère, une défaite ! Mais il grimpait en exprimant griefs et regrets en plusieurs langues, tout de même. «My god ! Ich schaffe das nicht ! O Gott! Tout ça pour la main d’une gueuse que je n’aurai même pas à demander. — Mais non, mon pote, elle te la foutera, la main, à tes burnes » dixit un Rêvouisseur en bonnet de nuit de cauchemar. Quel désastre, maman ! Mais le Grand Rêve de Manier ne perdit pas la conscience de sa classe, et entraîna dans la grimpette sa sœur à sa suite. Nouvelle venue, la pauvre, elle tombait mal, la Grande Rêverie ! D’une élégance ! Le Grand Rêve était le frère aîné. Il ne lâcha pas sa sœur et la tint pudiquement par la main, sans avoir la moindre mauvaise pensée, bien qu’elle fût d’une beauté sans égale, rêvée, qui n’échappa pas (patapoum patapouf) à Rhino. Je connaissais bien Rhino. Il était doué, capable de créer son monde n’importe où, certes, transformiste en diable, mais il traînait avec lui un poids de nostalgie énorme, le pachyderme, une bonne réserve sous l’épaisseur du cuir, un nœud de tendresse bien serré et
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bien ficelé dans son for intérieur, sous son air de grand animal universel venu d’ailleurs. L’image d’une savane ne le quittait pas, lointaine mais peuplée de choses et d’êtres qui, sans dire leurs noms, étaient bien là, et Rhino savait que, sous son latin un peu per-du, parfois, sous sa stature purement légendaire, il y avait quelque chose comme une petite mélodie qui se sifflait toute seule, un parfum dont une effluve émanait du derrière distingué qui le pré-cédait dans la montée car, lui aussi, à cause de tout cela, montait. Le derrière de la Grande Rêverie, sœur cadette du Grand Rêve de Manier les Langues, était beau et pas à une encablure des narines de Rhino, mais à une épaisseur de soie jaune de Naples. Irrésis-tible ! Une corne de rhinocéros peut se transformer en crochet déli-cat, en hameçon discret, en accroche-cœur, ou en butoir. Rhino hume. Ses narines béantes engouffrent l’odeur d’un para-dis. Il se prend à renifler le beau cul de la Grande Rêverie et, avec la légèreté qu’on lui connaît, il soulève délicatement la soie jaune de Naples jusqu’aux hanches ! Il trousse ! Rien dessous ! Que de l’ambre chaud fendu comme une pêche ! Nom d’un dieu de tous les rhino-céros d’Afrique et d’Asie, Rhino ne résiste pas ! Il lui met sa corne entre les fesses, qu’elle en couine, sans exagérer les cris pour l’ins-tant, bien sûr, noblesse oblige à la discrétion, mais, Seigneur, s’il fallait gravir l’Himalaya pour parvenir au cimetière de La Guiche, som-met du désir, pourvu que ça dure ! Ce faisant, Rhino émet des frrr frrr du nez comme s’il se forçait à un immense discours qui, à lui seul, eût pu faire tourner le monde à l’envers. Il est poussé à l’expression, attiré par ce magnifique der-rière comme par une carotte en or. « C’est ta sœur ? — Oui, c’est ma sœur : la Grande Rêverie, promise à un bel ave-nir, bien sous tous rapports sexuels, toujours, capable des contor-sions les plus charmantes. — Quelle classe ! — La mienne, la nôtre. — Si je tenais l’avenir auquel elle est promise… — Ça, mon brave, c’est à vous de voir. Mais vous aurez du mal à lutter contre cet avenir-là. Elle a un nom à défendre. Alors, vous savez, l’étrangeté, la nouveauté, vraiment, il faut s’aligner.
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— La lignée, la lignée, c’est bien joli, elle couine comme tout le monde. — Je vous en prie, mon brave. — Tu sais ce qu’il te dit, ton brave ? » Les moutardes montaient aux nez, tout le monde montait, et Rhino ne put s’empêcher d’en-foncer plus loin sa corne d’ivoire, ce qui accéléra un peu le rythme de l’ascension, au risque de faire partir en vrac la cordée, et faire dévisser Escaragol qui, en tête, montait ventre à terre. Le Grand Rêve de Manier ne quittait pas sa sœur du coin de l’œil, discrètement, et veillait à sa tenue. « Je vous en prie, couinez, mais, de grâce, variez la rime, féminine, masculine, alternez, quouâ, ne faites pas la bête, mon Dieu ! Nous ne sommes pas des bœufs, que diable ! Et vous, mon brave, si vous vous envoyez en l’air, du doigté, laissez le butoir, abandonnez le bélier, du nez ! Reprenez-vous ! » Rhino n’avait plus besoin de discours ni de conseils. Il s’aban-donnait à la Grande Rêverie, d’une beauté sanzégale, et allait au fond des choses, porté par une multitude d’images (!), où se mê-laient celles de la savane et celles de La Guiche, accompagnées de râles, mais aussi de soupirs qui prenaient le dessus, auxquels il sut donner des variations, jusqu’à la mélodie savante, en ne se refusant pas la rupture brutale de la percussion sauvage, mais pour lui natu-relle, culturelle, même. La Grande Rêverie transforma Rhino. Elle le mit au monde, en quelque sorte, sans que, pour autant, il eût l’intention de faire des concessions à la gnangnanterie, ni à se laisser vulgairement zyeuter par Romangnan. Il commençait à prendre goût à l’aristocration, mais enfin, il avait pris place dans le peloton et avait entamé sa montée aux enfers romanesques, il ne l’admettait pas encore, aveu-glé par l’amour physique. Plus ça montait, plus il s’essoufflait, disons, plus l’essoufflement que l’ébat amoureux tout récent provoquait dans les règles, se trans-formait en pompage imposé par l’effort, et plus la nostalgie croissait, plus la pensée de redescendre grignotait l’emballement premier et mettait des bâtons dans les roues, ou des peaux de bananes sous ses pattes, rigolade à laquelle, pourtant, comme africain, il était habitué. Mais quand même ! Le jaune de Naples qui caressait son nez à nez l’éblouissait. La Grande Rêverie progressait lentement avec un
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déhanchement ! Chic mais déhanché, absolument pas endimanché, mais question manche ! Chapeau la chameau ! Elle s’était re-troussée d’elle-même jusqu’aux épaules d’un geste d’une élégance fourrée dans ses gènes, depuis le temps, pour laisser paraître entre l’aisselle et le bras, les demi-sphères de ses seins, tracées par un architecte de génie ou sculptées par l’ange Michel, ami de Tonton, aussi parfaits que ceux découverts par Rhino, pendant son voyage, dans les musées prestigieux. Rhino avait le regard à nu, l’œil complètement à poil. Il trouvait ça à la fois agréable et « crampeux ». Il eût aimé ne profiter que de la vision en ne se consacrant qu’à une jouissance spectrale qui l’eût emmené dans des réminiscences littéraires, mais il bandait comme douze ânes, littéralement, il avait eu le temps de les compter, car la Grande Rêverie progressait lentement pour ne pas abîmer ses jolis pieds qui, semblait-il, avaient coûté une fortune qu’elle avait à léguer à ses descendants précieux, peut-être royaux, qui sait, peut-être rhinocériens, ce qui inspira au pachyderme une chanson légère qui commençait ainsi : « yo no sait rien » et qui lui donna du cou-rage, de l’entrain, comme un qui siffle en travaillant et il roula l’r avec un charme fou du sud. Il pensa à remettre sa corne-godemiché d’ivoire au bon endroit, ce qui plut à la Grande Rêverie propulsée « au ciel sept » comme elle disait, pour ne pas parler comme le vulgus, ni, surtout, comme une Gnangnante, au point de se laisser porter par le museau puis-sant de Rhino dont les végétations souvent encombrées ressemblaient, là, à un corridor impérial dégagé. Escaragol était fier d’avoir son poteau aux trousses, si près, si proche de ses opinions nouvelles, nimbées de tout nouveau tout beau, qui sortaient à flots au milieu des soupirs que l’un et l’autre pous-saient à cause de l’effort et du reste. Mais lui, Escaragol, qui se lais-sait aller à une vieille beauté de vieux beau assez ridicule, était tout seul, puisqu il était en tête, meneur, et devait encore puiser dans ses réserves hermaphrodites et « c’était bien la peine d’en chier comme ça » mais ça allait changer, foi d’Escaragol. Moi, j’avais de plus en plus le cafard, farci de bouderie, parce que je n’admets pas qu’à son âge… Je le savais. S’il rejoignait la surface comme il l’espérait et quittait les galeries humides et fraîches qui lui convenaient parfaitement –
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mais on n’est jamais satisfait de son sort, on veut croire que, pour l’autre, ça va mieux – il serait obligé d’avoir des conversations avec l’entourage – qu’on imagine la haute société de La Guiche – et finir par dévoiler son hermaphrodisme qui ne serait pas compris, et il aura mis quelque chose de lui-même à nu pour des prunes qui ne seront même pas payées à leur juste prix. Mais qu’avait-il donc, mon Escaragol ? Pourquoi voulait-il jeter ses parties respectivement masculine et féminine de lui-même comme deux perles aux porcs, renoncer à son indépendance si totale et à son débat solitaire si animé, si passionnant, dont je profitais, dans la confidence, pendant des après-midi entiers de dimanches d’un Avent qui n’en finissait pas (mon Dieu, pourvu que Léone n’ait pas envie de pousser pour Noël, envie saugrenue de me jeter au pied d’un sapin couvert de neige, tout froid). Envie de baise ? À peine croyable. Lui, le contorsionniste qui se permettait toutes les fantaisies, tous les effets de miroir très satisfai-sants qu’il me décrivait, pas comme des mirages, mais comme au-tant de reflets de personnages avec des pieds, narcissiques mais des deux sexes, sans discrimination, je te le jure. Vraiment, je ne com-prenais plus rien, ou j’avais peine à le croire. Mon Escaragol ! Une fois dans le cimetière, on lui poserait des questions, c’était certain. Que faisait un escargot sur les tombes de marbre où il n’y avait absolument rien à faire, ni à boire, ni à manger, sinon à laisser sa trace de bave, le dégoûtant, si ce n’est pas malheureux ? Ce joli ru argenté que j’aurais été capable de lécher jusqu’à plus soif, serait dévalorisé, essuyé d’un revers de main accompagné d’un juron, genre « saleté de limace » et on chercherait à l’écrabouiller, le pauvre petit pépère. Mais il ne voulait rien savoir. « Qu’est-ce que tu branles, Escaragol ? » que je lançai, en même temps que Léone me lança une gifle que je ne vis pas venir, car elle dormait, et je fis semblant de ne rien voir, parce que, les gifles de Léone, je les aime, elles relaient ses caresses, Doujésu battu, c’est un bout de son corps que je me prends en pleine figure. Doujésu est inquiet. Une nouvelle ère, dans les souterrains de La Guiche, avait commencé, qui ressemblait à du modernisme galopant sur le dos d’un passé qui lui avait fort plu, car il s’était transformé en un bouillonnant présent, toujours surprenant, tou-jours nourrissant, fait aussi de larmes, et il avait la bonne place pour
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le savoir, dans le gros ventre de Léone qui menaçait de se fendre, mais agrémenté de tétées, de visites, de conversations passionnantes et, surtout, qui mettait tout le monde en joie, du spectacle de haute voltige de Léone et Léonard qui s’aimaient sans arrêt, sans jour de relâche. Certes, il y avait bien la rancœur que j’étais obligé de ressentir devant la sexualité débridée de maman, j’en voulais à Léonard, certes, mais je l’admirais en même temps, et je voulais surtout, pour avoir mes chances, moi aussi, me débarrasser de ce pied enflé qui n’était pas beau, qui me marquait du sceau du morveux infantile, et j’avais l’intention de plaire pour faire comme papa mais… Aïe, que de complications. Et celui-là, Escaragol, qui faisait des projets, qui envisageait l’avenir, et qui grimpait. Je trouvai cela assez vulgaire et regrettai que les autres s’engouffrassent dans ce tunnel en faisant le petit train-train au cul de l’escargot, en ne pensant qu’à ça. Ils avaient l’air bête comme les gens dans les cortèges de mariage, parce qu’ils avaient de nouveaux costumes, mais, dessous, ils avaient leurs arrière-pen-sées charnelles, et elles se voyaient comme leurs nez au milieu de leurs figures toutes rouges, et je n’aimais pas ça, car leurs nez res-semblaient à des bites. Et moi, j’aime la spiritualité. Je décidai, tout petit, de ne pas perdre l’espoir, question de mé-thode et, après avoir retourné l’affaire dans tous les sens comme j’aimais à le faire, pour jouer, entre mes doigts que je découvrais, je me persuadai qu’après cette montée aux enfers, on ne pouvait rêver que d’une descente au ciel, logique, quand tous ces oiseaux auraient compris que, là-haut, ils se retrouvaient, peut-être, mais le bec dans l’eau. Confiance ! À coup sûr, Escaragol reviendrait, peut-être avec une femme, mais avec une femme impossible, au moins. Je me sentis seul, très seul, comme après le départ d’invités chaleureux à la conversation formidable et éclairante. Alors, pour la première fois de ma vie intra-utérine, je me mis à prier, moi, Doujésu, afin que ce que j’avais à confier et que j’estimais être de grande valeur et vrai, ne s’en allât pas dans le vau-l’eau d’une oreille absente, mais germât comme un œuf fécondé pour grandir, comme la graine d’un baobab (oui, des noms étranges et étrangers me vinrent à l’esprit par l’opération com-
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pliquée du saint du même nom qui me visita pour m’émerveiller et me rendre fier de moi-même). Léone dormait, mais empalée par Léonard qui lui avait mis son trait d’union, et elle ne perdait rien pour attendre, bien que ma colère fût rentrée. Je l’avais mise de côté pour plus tard, car j’avais compris que, si je devais avoir une relation avec ma mère, la colé-rique était la seule possible, pure, douloureuse, mais pleine et en-tière, toujours dans une crise des nerfs sans déclaration, sans expres-sion articulée, mais d’une présence insistante et, contrairement à la sexuelle, permanente. Pour le reste, mon Dieu, la prière ! Quelle drôle de chose ! Montante, envahissante, une eau emplis-sant et qui ne repartait plus sans cesser de se déverser pour autant, mais sans qu’elle débordât de moi comme un excès perdu, bien que mon corps fût encore très exigu, à peu près de la taille d’un haricot, comme ils disent. Ma colère, ma prière, point. Dès ce début, je trouvai la mixture délicieuse et je me mis sur le côté pour en jouir doucement, sans déranger Léone pour ne pas la réveiller et faire repartir sa respiration amoureuse et, par le fait, mes cris. Je m’appliquai donc à prier d’une voix intérieure, discrète mais puissante. C’était bien, agréable, satis-faisant, nouveau. Jec passa. J’allais m’écrier « maman ! » mais me ravisai, renon-çai, cela en valait la peine, à réveiller Léone et à me priver de mon recueillement extraordinaire, pour écouter cette voix que je pro-nonçais, ou qui se prononçait, je ne sais pas. Il y avait un silence, mais un silence… comment dire, un silence symphonique, divin, qui, curieusement, ne fut pas rompu par le barouf de mes amis escala-deurs enfilés comme des harengs à mille pattes, que même dans la cour des miracles, on eût ri. Non seulement ils suaient, non seulement ils dérapaient, non seulement ils progressaient d’un pas de nain pour reculer de deux de géant, mais ils se mirent à hurler des mots d’ordre (!), des reven-dications pour manifester au grand jour qui, espéraient-ils, allait venir, l’expression de leurs désirs distingués et sexués, en faisant état à l’avance de leur satisfaction, si on voulait bien céder tout de suite à leur exigence de femme :
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