Du fond des âges

De
Publié par

"Du fond des âges" est un roman préhistorique.
Le thème ?
L'homme de Neandertal et sa rencontre avec Cro-magnon à travers l'histoire d'un chasseur néandertalien, Garbahn. En filigrane, la disparition de cette espèce humaine.
Et si Neandertal était le créateur des premières peintures pariétales ?
Et s'il était l'auteur de certaines des représentations d'une célèbre grotte ornée ?
L'histoire de Garbahn se déroule, il y a 36 000 ans. Elle est entrecoupée de quelques passages actuels (thèse d'un jeune chercheur, Denis Loramie, en 2012) dans le but de donner un éclairage au récit préhistorique.
Enfin, j'ai souhaité introduire une touche de fantastique dans la relation improbable entre Garbahn et le jeune paléoanthropologue.
Publié le : mardi 5 mai 2015
Lecture(s) : 10
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026201793
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Jean Chaléard

Du fond des âges

 


 

© Jean Chaléard, 2015

ISBN numérique : 979-10-262-0179-3

Image

Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

Prologue
Juin 2012

 

 

 

La gazette de la préhistoire1

 

 

Une thèse surprenante :

 

Nous nous sommes intéressés à une nouvelle thèse devant être présentée dans les jours prochains à la Sorbonne. Selon nos informations, elle porte sur l'Homme de Neandertal, ce qui n'est pas très courant. Elle sera soutenue dans deux semaines par un jeune chercheur, Denis Loramie, sous la direction de Jacques Humbert. Selon les milieux informés, il s'agirait d'un travail sérieux mais controversé, qui remettrait en cause beaucoup de certitudes.

Nous avons tenté d'en savoir plus en prenant contact avec les deux hommes. Sans succès avec le Dr Humbert, tant il est débordé. Seul le futur impétrant nous a accordé, très brièvement, quelques mots. Un jeune homme étonnant, mais nous aurons l'occasion d'y revenir.

Nous n'avons pu lui poser qu'une seule question :

- Pourquoi Neandertal ? a répondu laconiquement en nous tendant des copies de vieilles coupures de presse :

- Peut-être à cause de cela...

 

Journal l'Aurore2 du 02 septembre 1908

 

Notre correspondant en Corrèze nous confirme une importante découverte archéologique.

Le 03 août dernier, près du village de La Chapelle-aux-Saints, les trois frères Bouyssonie et l’abbé Bardon ont mis à jour le squelette, presque complet, d'un homme primitif dont on ne sait encore s'il doit être appelé Homme de Neandertal ou Homme de Spy3. Des restes manifestement fort anciens, qui pourraient éclairer d'un jour nouveau la recherche du fameux "chaînon manquant" entre l'Homme et le singe.

Les découvreurs ont mis les restes à l'abri dans la demeure des Bouyssonie et prévenu les autorités. Notamment le célèbre abbé Breuil. Ce dernier a décidé de confier l'étude des ossements à M. Marcellin Boule.

 

Journal l'Aurore du 10 octobre 1913

 

Le professeur Boule à qui a été confié le squelette de l'homme dit de "La Chapelle aux saints"4 a rendu ses conclusions.

Dès le premier examen, Boule est convaincu que ce squelette est celui d’un Néandertalien. Il se confirme, selon le savant, que cette espèce correspond à des êtres primitifs, de type simiesque. Les ossements sont ceux d'une brute épaisse.

Selon lui, il ne peut s’agir que d’un être « très primitif au point de vue intellectuel ». Voici quelques extraits de la description de l'espèce néandertalienne, faite par ce savant de renommée internationale :

"Son front, bas et fuyant, souligné par des arcades sourcilières fortement saillantes, son occiput formant chignon ; ses orbites énormes et très écartées ; son nez volumineux ; sa face, large et camuse ; le prognathisme et l'épaisseur de ses mâchoires ; son menton en retrait ; son tronc massif ; ses jambes courtes, robustes et arquées ; ses mains et ses pieds, grands et épais ; ses genoux fléchis ; tout contribuait à lui donner un air bestial et simiesque. Il était de petite taille et atteignait environ 1m55".

 

Sciences de la préhistoire5 juin 1984

 

En 1981, Lewis R. Binford, de l'université du Nouveau-Mexique, publie, sous le titre Bones : A ncient M en and M odern M yths(4) (Os : hommes anciens et mythes modernes), un livre explosif, qui remet radicalement en question la vision dominante du comportement des premiers hominidés. Loin d'apparaître comme de puissants chasseurs de bêtes sauvages, ils sont réduits au rang du plus marginal des charognards. L. Binford s'appuie sur des règles écologiques. Il constate qu'on ne rencontre jamais deux espèces exploitant exactement la même niche écologique. Celles qui, tel le lion, la hyène, le chacal et le vautour aujourd'hui, qui occupent approximativement les mêmes habitats et dont les régimes alimentaires sont proches, sont reliées par une chaîne alimentaire continue au sein de laquelle chacune consomme de façon complémentaire et tour à tour, une fraction définie des ressources disponibles.

Selon L. Binford, de la même façon, les premiers hominidés et les hyènes exploitaient complémentairement les restes des proies abandonnées par les grands félidés. L'activité des hominidés se développait sur les sites mêmes où les proies étaient tuées et mangées par les grands prédateurs. Elle ne concernait que de maigres carcasses résiduelles, abandonnées et dispersées. Les parties consommées se limitaient aux membres dépourvus de viande et aux extrémités des pattes, négligées par les autres charognards. Des marteaux de pierre leur permettaient de concasser les os qui avaient résisté aux puissantes mâchoires des hyènes, afin d'en extraire la moelle.

En appliquant son approche aux données d'Olduvai6 publiées par M. Leakey, L. Binford ne trouve aucune preuve que les hominidés transportaient leurs proies vers un hypothétique camp de base. En outre, il récuse le partage de la nourriture, car l'extraction de la moelle et sa consommation directe sont obligatoirement des activités individuelles. Les sites fouillés ne sont donc pas des campements, et les concentrations d'ossements brisés et de pierres résultent du cumul de plusieurs épisodes successifs d'activités sur les lieux mêmes des tueries, souvent à proximité des points d'eau.7

L.Binford englobe dans son raisonnement tous les hominidés, Neandertal inclus, à l'exception de l'homme actuel.

 

 

 

 

 

Vers la fin du Moustérien8,
Il y a 45 000 ans

 

Les pisteurs sont rentrés hier au soir, sourire aux lèvres, fiers de ce qu'ils ont à annoncer : ils ont repéré des Maâmmots. Depuis bien longtemps, nul n'en avait vu. Ils étaient devenus une légende, les gigantesques fantômes du temps passé. Et pourtant...

La chasse a été organisée sans délai, suivant la méthode transmise par les ancêtres. Ils ont suivi la harde toute la journée, attendant le lieu propice.

Maintenant, dans la faible clarté du crépuscule, Aâkarsznan agite frénétiquement deux torches, une dans chaque main, devant la grande matriarche qui mène le troupeau. Il doit la faire reculer. S'il y parvient, les Maâmmots vont s'affoler, paniquer et courir dans tous les sens. Il sera alors facile d'en isoler un... Il avance seul vers la vieille femelle. Sans précipitation. Éviter qu'elle ne charge ou, pire encore, que ce ne soit tout le troupeau. L'odeur musquée des bêtes et celle de leur crottin imprègnent l'air du vallon, la vapeur d'eau se change en brouillard autour des énormes têtes, les faisant plus monstrueuses encore. Signe d'agacement et d’inquiétude, les Maâmmots défèquent et piétinent.

Un geste simple, brandir une torche devant un animal. Toutefois, quand celui-ci est trois fois plus haut et immensément plus lourd qu'un homme, cela reste simple, mais risqué, très risqué ! D'un coup de sa longue trompe, le monstre peut pulvériser la misérable bestiole qui prétend l'attaquer. Courage, ou tout simplement nécessité ? Sans doute un peu des deux. Toujours est-il que l'homme avance tandis que la montagne de poil, aux gigantesques défenses, recule.

Un pas en arrière, puis un autre... un long barrissement auquel se mêlent colère et peur, la bête fait volte-face et bat en retraite. C'est le moment choisi par les compagnons de Aâkarsznan pour accourir, brandissant également des torches. C'est la panique dans le troupeau !

Il fait presque nuit, seule la lumière tremblante des flammes éclaire le drame. Les hommes hurlent en gesticulant, les animaux affolés barrissent de terreur malgré leur masse gigantesque, courant au hasard dans le nuage blanc de leur haleine.

Les chasseurs, sur un signe de leur chef, choisissent une jeune femelle. Ils la poursuivent, la poussent vers un petit vallon dont ils savent qu'il constitue un cul-de-sac pour le lourd Maâmmot, incapable d'escalader la rude pente terminant le passage. Aâkarsznan a laissé ses torches à un jeune garçon pour prendre une sagaie dans chaque main, imité par trois autres chasseurs. C'est lui qui doit lancer en premier, les autres n'interviendront qu'ensuite, s'il n'a pas tué sa proie du premier coup. Les anciens ont transmis cette stratégie destinée à éviter bousculades et fausses manœuvres, sources de danger. De toute façon, si le premier coup n'est pas mortel, ils seront en grand péril...

Le Maâmmot ne peut plus fuir. Paniqué, il fait face aux hommes. C'est le moment le plus dangereux, il peut décider d'un instant à l'autre de charger et piétiner les audacieux. Il encense, sa trompe fouette l'air. Au loin des barrissements l'appellent. Dans un instant il va foncer. Trois porteurs de torches, cœur battant, souffle court, brandissent la flamme redoutée pour détourner l'attention de l'énorme animal. Aâkarsznan et ses trois compagnons en profitent pour se glisser sur le côté gauche de leur proie. Ils sont à une dizaine de pas seulement, le chasseur arme son bras prêt à lancer. Il n'a droit qu'à une seule tentative, il attend l'instant le plus propice, se décide enfin. La sagaie fend l'air, violemment propulsée par la musculature surpuissante de l'homme. Le tir est précis, en plein cœur. L'arme pénètre le flan de la femelle Maâmmot sur près de trois pieds. La bête ne perçoit qu'à peine l'impact. Elle veut se retourner vers son agresseur quand ses pattes avant fléchissent et la trahissent. Elle tombe en appui sur la tête puis s'écroule latéralement. Un dernier soubresaut. Elle est morte !

Le clan dispose désormais de nourriture pour une longue période, d'une grande quantité de peaux, de poils longs et chauds, d'impressionnantes défenses qui seront taillées en de multiples outils, sans compter les os, eux aussi utilisés.

Tuer un Maâmmot est une véritable providence !

Les chasseurs hurlent leur joie, félicitant Aâkarsznan. Ce dernier, tombé à genoux, bras levés vers le ciel, remercie les Esprits de lui avoir accordé cette victoire.

Il est blond-roux, comme ses compagnons, ses yeux sont verts, profondément encastrés dans des arcades sourcilières proéminentes prolongeant un front fuyant. Sa lourde et puissante musculature, apparente sous les fourrures grossièrement liées par des lanières de cuir, caractérise également ses compagnons.

 

 

 

 

 

 

 

Juillet 2012

 

 

 

La gazette de la préhistoire

 

De la pratique de la transe chamanique aux visions préhistoriques...

 

Dans notre édition de juin dernier, nous avions évoqué la thèse d'un jeune chercheur, Denis Loramie, qui défraie la chronique. Ce dernier soutient que l'Homme de Neandertal serait l'inventeur de l'art pariétal. Nous n'avions pu rencontrer le jeune chercheur que très brièvement. Cette fois encore, il s'est avéré indisponible. En revanche, le Dr Jacques Humbert, son directeur, a bien voulu nous recevoir.

Il nous a confirmé la qualité des recherches de son protégé comme la solidité de ses arguments, même si la thèse laisse de nombreux chercheurs dubitatifs.

Dans le cadre de la discussion, le professeur Humbert nous a fait part d'une pratique étonnante du jeune homme : la transe chamanique9. Expérimentée en début de ses travaux, cette forme d'état de conscience altérée serait devenue une sorte d'addiction, le nouveau docteur ayant, à ces occasions, des visions puissantes et récurrentes.

Nous avons pu découvrir une vidéo enregistrant cette pratique. En voici la retranscription. Impressionnant !

La scène montre une ambiance sombre, presque obscure. Une musique lente, lancinante, rend une impression de malaise, accentuée par des paroles dénuées de sens apparent, semblant venir du fond des âges. On devine de l'encens ou des herbes aromatiques en train de brûler. Denis s'agite de manière apparemment désordonnée. Néanmoins, ses mouvements se reproduisent en cycles réguliers. Ses yeux se révulsent, la bave lui vient aux lèvres, il finit par s'écrouler.

La séquence s'achève quelques minutes plus tard, sans rien montrer d'autre que le jeune homme inerte, allongé sur le sol. Denis explique, dans la prise de vues suivante, qu'il est demeuré inconscient de nombreuses heures, qu'il ne sait pas quand se produisent ses visions. Pour lui, elles semblent s'étaler sur une longue durée, mais peut-être ne durent-elles que quelques secondes ou minutes. Ce qu'il "voit" dans son "voyage" a une force incroyable. Les visions sont plus réelles que la réalité, dit-il.

"C'est une forme de recherche interne, mon cerveau veut me dire quelque chose... Je dois atteindre la fin du message. Je vois des choses, des personnages, un homme de Neandertal..."

 

 

 

 

 

 

Milieu du châtelperronien10,
il y a 34 000 mille ans.

 

Chapitre 1:

Après une courte réflexion sur la direction à prendre, sur le gibier à pister, Bakinhar se met en chemin. Pour la première fois, il s'éloigne de la sécurité de la caverne des Gâhaar. Seul, sans la protection d'aucun adulte. Il prend la direction du sud, espérant débusquer un sanglier, peut-être un cerf élaphe. Ce serait déjà un bel exploit de ramener l'un ou l'autre... Hors de question de revenir avec un simple lièvre. Le clan lui a accordé une main de jours, comme aux autres, pour prouver ses talents de chasseur.

Il marche toute une journée, d'un pas rapide. Sans trouver aucune piste. Tout dans sa démarche montre la robustesse de l'homme. Les épaules dévêtues laissent apparaître une puissante musculature. Ses cheveux blond-roux flottent au vent, seule la douceur de son visage indique qu'il sort de l'enfance. À la nuit, il doit se résigner à bivouaquer, se contentant d'un lagopède comme repas. Parfois, le doute le prend.

Bakinhar s'est remis en route avant même le lever du soleil, après avoir rapidement avalé les maigres restes de l'oiseau, accompagné de quelques gorgées de l'eau pure et fraîche d'un clair ruisseau.

C'est l'heure la plus froide. Sur le plateau rocailleux, inhospitalier, où les hautes herbes scintillent de givre, sa respiration se transforme en un léger brouillard, vite dissipé. Dans l’azur, loin sur sa droite, quelques vautours planent à la recherche d’une charogne. Le ciel flamboie, Bakinhar est ému par cette beauté sauvage. Il va devenir un homme, mieux un chasseur. Il sent en lui le bouillonnement de la vie, de la jeunesse. Il se veut maître de sa destinée, se sent en harmonie avec la nature qu'il respecte. Heureux comme peut l'être un animal libre et en bonne santé. Un peu angoissé par moment.

Il presse le pas. Le terrain est difficile, irrégulier, parfois la steppe herbeuse cède la place à une végétation de buissons ou d'arbustes malingres. Seuls les creux abritent des sapins, des bouleaux ou des mélèzes voire quelques chênes protégés des vents du nord. Dans les endroits les mieux exposés, il arrive que l'on puisse trouver des noisetiers ou des châtaigniers.

Aucune piste, aucun sentier. Il avance lentement, sans hésiter sur la direction. D'infimes repères, dont il n'a pas conscience, suffisent à le guider. C'est sa première expédition solitaire mais il a souvent accompagné les chasseurs, apprenant à se repérer. Au soleil, aux étoiles ou à la lune, comme à la position des mousses ou des lichens, aux vols des oiseaux, au souffle du vent...

Bakinhar chemine à l'opposé du soleil levant, lequel a déjà bien entamé sa course et commence à chauffer, quand il parvient en bordure d'une vallée peu profonde. C'était son objectif, il espérait bien la trouver à cet endroit.

Il s'engage prudemment sur la pente abrupte, rejoint le fond du vallon sans encombre. Une rivière en occupe une partie, roulant des eaux limpides vers le levant comme Eekasol qu'elle finira par rejoindre. Entre le bas de la pente et l'eau, une zone herbeuse constitue un passage naturel pour les troupeaux d'herbivores qui l'empruntent régulièrement, formant une piste que le garçon connaît.

En la suivant, il progressera beaucoup plus vite. Prudent, il inspecte les traces. Il ne tient pas du tout à se trouver nez à nez avec un aurochs ou un bison furieux, aussi puissants qu'irascibles ou, pire, un rhinocéros. Les marques de sabots sont anciennes, au moins une lune. C'est, du moins, ce qu'il croit. Tout à coup, il n'est plus sûr, le doute le prend... S'il se trompait ? Mais non, d'autres empreintes plus fraîches, celles de quelques chevaux, confirment son estimation des premières. Les équidés ne sont pas dangereux. Rassuré, il reprend sa marche, remontant le cours d'eau.

Le soleil est au zénith, la faim commence à se faire sentir, une halte s'impose. Il hésite à allumer un foyer, mais le poisson dont il compte faire son repas sera tellement plus savoureux cuit... Alors, il sort la planche à feu, taillée dans un bois de pin bien sec, et la drille issue, elle, d'un vieux chêne très dur. Il entame le processus millénaire. En exerçant une poussée verticale, il amorce un rapide mouvement vers l'avant puis l'arrière qui provoque une vive rotation du bâtonnet Il recommence, recommence encore, de plus en plus vite jusqu'à ce qu'une minuscule fumée apparaisse. Alors, sans perdre un instant, il pousse vers l'infime rougeoiement un peu d'amadou11 séché, souffle doucement puis avec plus de force. Une fois de plus la magie opère, une petite flamme naît. Les quelques sapins qui poussent au fond du vallon fournissent les branches sèches nécessaires. Le feu vit. Comme deux jours plus tôt, devant les membres du clan.

Pour de grands poissons, Bakinhar se serait posté sur un rocher, sagaie en main, attendant le passage en surface de quelque belle pièce. Pour l'heure, il n'a pas l'usage d'une grosse proie, il a repéré de magnifiques truites. En un instant il ôte mocassins, pagne et peau de renne, puis pénètre nu dans le courant glacé. Il avance jusqu'au milieu, de l'eau à mi-cuisses, se baisse un peu, laisse sa main flotter sous la surface entre les plantes aquatiques ondulant au gré du courant telle une longue chevelure verte. La rivière a une odeur. Une odeur d'eau vive, mélange de celles de la végétation, des poissons, de toute la vie invisible qu'elle recèle. Bakinhar aime cette sensation. Il s'en imprègne, savourant un instant de bonheur.

Les truites abondent. D'un geste sûr, enseigné par ses aînés, souvent répété, ses doigts se sont glissés dans les ouïes, un mouvement rapide projette sa prise sur le rivage. Il renouvelle par deux fois cette pêche habile puis regagne le bord pour assommer les poissons qui finiraient sinon, à force de soubresauts, par rejoindre l'eau. Ils ne tardent pas à cuire, embrochés sur un court bâton.

Leur chair est délicieuse. Il n'a guère le temps de la savourer, il reprend son chemin. La piste est maintenant beaucoup plus praticable, il progresse rapidement. Toujours aucun gibier en vue. Demain, peut-être, si tout va bien. Peu de temps après la halte, la rivière fait un coude. À cet endroit, un affluent offre une autre sente possible. Il hésite. Pas sur le chemin, il sait qu'il doit suivre le cours principal de l'eau. En fait, quelque chose l'a alerté... un effluve. Puissant !

Bakinhar hume longuement l'air, puis se rapproche d'un groupe de bouleaux qui poussent au confluent des deux cours d'eau. L'odeur âcre et puissante d'un fauve ne laisse place à aucun doute : un lion a marqué son territoire. L'animal le plus redouté des Gâhaar, si l'on fait exception du rhinocéros devenu bien rare et du mammouth remonté vers le Septentrion.

Il doit prendre une décision : soit s'engager sur le territoire du grand carnassier, soit revenir sur ses pas jusqu'à trouver une autre piste. La seconde solution lui ferait perdre beaucoup de temps. Trop ! Il s'imagine, un instant, rentrer bredouille, honteux. Impossible ! Alors, il n'a pas le choix, il poursuit sur le terrain du lion des cavernes.

Il progresse désormais avec la plus grande prudence, le cœur battant, l'œil aux aguets, à la recherche de la moindre trace, d'un mouvement suspect. Il s'arrête régulièrement, pour écouter, humer l'air. Si le fauve l'attaque par surprise, il n'aura aucune chance. Sa survie passe par sa capacité à le détecter le premier. Et même dans ce cas...

Il avance, partagé entre l'angoisse et l'insouciance de la jeunesse, confiant dans sa chance, dans la protection de quelque Esprit favorable.

Le jour touche à sa fin. Bakinhar va devoir trouver un endroit pour bivouaquer. La topographie ne s'y prête guère : il avance sur une zone plate et découverte où la rivière, tantôt s'étale paresseusement, tantôt se rétrécit et s'accélère, au gré du relief. De chaque côté la pente ravinée offre peu d'abris. L'apprenti chasseur examine attentivement chaque versant dans l'espoir de découvrir une grotte ou un creux, susceptibles de lui fournir un refuge nocturne.

Préoccupé par sa quête, la vigilance de Bakinhar s'est quelque peu relâchée. À un détour de la rivière, un rugissement sans équivoque le ramène à d'autres préoccupations. Il n'a pas été alerté par l'odeur. Le vent, capricieux et tourbillonnant, lui a joué un tour à sa façon.

À une centaine de pas de là, le versant opposé s'adoucit jusqu'à proposer une inclinaison légère, permettant aux animaux de descendre boire sans difficulté. C'est ce que semble avoir fait un jeune cheval, peutêtre une petite troupe des hennissements se font entendre non loin. Un lion, probablement à l’affût, a bondi sur le plus inexpérimenté ou le moins prudent... Il dévore maintenant un jeune étalon. Le cheval est encore vivant : ses jambes s'agitent avec frénésie, alors que la gueule du fauve est déjà plongée dans ses entrailles.

Le carnassier n'apprécie que fort peu d'être dérangé. Entendant ou flairant Bakinhar, il a lancé un rugissement sonore. Par réflexe le jeune homme hume à nouveau. Maintenant, l'odeur puissante du fauve comme celles, fades, écœurantes, du sang et des entrailles répandues, ne lui échappent pas.

Bakinhar a peur. La mort est là, en face de lui.

La peur, le danger, la mort sont des choses naturelles auxquelles il est confronté depuis son enfance. Il ne craint pas de passer dans le territoire des Ancêtres. Plus tard. Il est prêt à combattre, la décharge d'adrénaline fait battre son cœur plus vite, stimule ses réflexes, tend ses muscles puissants. À la vue du lion, de surprise, il s'est arrêté. Après quelques instants d'incertitude, luttant contre la panique, il lâche l'épieu pour prendre une sagaie dans chaque main. Si le fauve attaque, il pourrait lancer d'abord de la main droite puis, si nécessaire, de la gauche12. En ces temps difficiles, les chasseurs apprennent dès leur plus jeune âge à utiliser chaque main. Avec deux lancers, un homme de la puissance de Bakinhar peut espérer tuer ou, à tout le moins blesser, un animal de cette envergure puis, s'il poursuit son attaque, l'achever à l'épieu. À condition de ne pas s'affoler, de viser avec sang-froid, de lancer au bon moment...

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Julien

de librinova

WAR 2.0

de librinova

suivant