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Du jour sans lendemain

De
46 pages

Pendant vingt-neuf ans, Alain Veinstein s'est entretenu, chaque soir de la semaine, avec un auteur de l'actualité littéraire, notoire ou discret, dans une ambiance nocturne. L'émission s'appelait Du jour au lendemain. Par décision de la direction de France Culture, elle devait s'arrêter début juillet 2014, pour toujours. C'était donc le moment d'un adieu, sobre, précis, solennel comme il se doit. Un adieu singulier, à la première personne, sans autre invité que l'auditeur devant son poste. Un texte d'homme de radio et plus encore, un texte d'écrivain.


Par une initiative intempestive, cette émission a été déprogrammée à la dernière minute par la direction de la station. Autant dire qu'elle a été censurée. Pour que le dernier mot ne revienne pas au silence et qu'il s'inscrive dans notre mémoire, il a été décidé de publier le texte d'Alain Veinstein dans la collection qui édite son œuvre aux Éditions du Seuil, " Fiction & Cie ", plus que jamais terre d'accueil.


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D U J O U R S A N S L E N D E M A I N
F i c t i o n & C i e
A l a i n
V e i n s t e i n
DU JOUR SANS LENDEMAIN
é m i s s i o n c e n s u r é e
Seuil e 25, bd RomainRolland, Paris XIV
COLLECTION « Fiction & Cie » fondée par Denis Roche dirigée par Bernard Comment
ISBN9782021224924
© Éditions du Seuil, septembre 2014
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de lauteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 3352 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
www.ctionetcie.com www.seuil.com
Chut(e)
Jai raconté en 2010 dansRadio sauvage(Seuil, « Fiction & Cie ») comment, contre toute attente, je suis devenu intervieweur. Rien, vraiment, ne my prédisposait. Jétais dun naturel taciturne. Si daventure je murmurais trois mots, cétait à voix si basse quon me les faisait répéter avant de pas ser purement et simplement mon tour de parole. Circonstance aggravante : je narticulais pas. Faire de la radio dans de telles conditions aurait relevé de la gageure. Comment lidée men seraitelle venue ? Longtemps, je nai dailleurs pas eu de radio chez moi. Et pourtant, je ne saurais le dire autrement, jai ni par identier ma vie à la radio. Par minventer une identité en me projetant dans un personnage qui avait trouvé sa voix dans le son du casque qui ne quittait pas ses oreilles. Je suis devenu celui que jentendais avec la voix dun autre.
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d u j o u r s a n s l e n d e m a i n
Tout a commencé en 1978 avecNuits magné tiques.Du jour au lendemaina diversié lex périence à partir de 1985. Un entretien quotidien avec lauteur dun livre dans une relation intervieweurinterviewé redénie. Sans montage. Doutes, approximations et silences compris. Le rendezvous sest imposé peu à peu et est devenu pour beaucoup un moment privilégié au terme de la journée. Il aura duré vingtneuf ans. Le 4 juillet 2014, alors que je devais prendre congé de mes auditeurs,Du jour au lendemain nétant plus accueilli dans la grille de rentrée, lémission spéciale que javais préparée pour la cir constance a été, à la dernière minute, censurée. Trop personnelle, m: je ne parlaisaton expliqué que de moi et de mon émission. Trop irrespec tueuse de mon cahier des charges. Mes auditeurs se seraient sentis perdus. Façon découter, façon dêtre, façon de vivre... Face aux réactions suscitées par un tel acte de censure, la direction analement consenti à dif fuser ma dernière émission, quelques jours plus tard, en ligne, sur le site de France Culture. Il nen demeure pas moins queDu jour au lende mainaura quitté lantenne sans un adieu. Je suis parti comme un voleur. Vingtneuf ans dénergie et de passion pournir dans la peau dun voleur.
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d u j o u r s a n s l e n d e m a i n
Mais peutêtre après tout naije été, dans la suite des soirs, quun voleur dintensité, pour ne pas oser dire un voleur de feu, en un temps sens dessus dessous.
Cest un classique : la roue de la fortune accélère avant de prendre tout son temps pour sarrêter sou dain par surprise. Je lai vécu déjà ces dernières années. Mais, cette fois, je viens dentendre lultime cliquetis. Jusquau dernier moment jai cru quon se ressai sirait dans les hautes sphères, quon comprendrait que lerreur stratégique, dans ce cas particulier, se doublait dune faute. En vain. Un mail, envoyé à 7 h 45 ce matin, à lheure de la contureen loccurrence, de la déconture, rompt tout espoir er de dialogue. « À partir de la rentrée, dès le 1 sep tembre, me diton, la grille de production des magazines‘‘frais’’de la chaîne sarrêtera à minuit. La production quotidienne deDu jour au lende mains»arrêtera donc le 4 juillet. Ce soir, les douze coups de minuit sonnent par conséquent lheure la plus sombre que jaie connue
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dans un studio de radio depuis que jy suis entré, contre toute attente, au micro deNuits magné tiques. Cétait en 1978. Kafka ma rattrapé, si vous voulez. Je suis un peu dans la situation de quelquun qui ignore la faute quil a commise et se trouve pris tout dun coup dans lengrenage de la chute. « Quand on est invité dans le monde, écrit Kafka, il est clair quon franchit tout bonnement le seuil, quon monte lescalier, et presque sans sen apercevoir tant on est plongé dans ses pensées. Cest seulement ainsi quon agit comme il faut à son propre égard et à l» Cégard du monde. est dans sonJournal, à la date du 19 février 1911. Le problème, cest quun jour il faut redescendre, car le « monde », enn, le monde de la radio, ne fait pas de cadeau. Il crie que lheure tardive a assez duré, en temps de détresse économique. Cest ce que dit sans le dire le mail de 7 h 45. Maintenant, il est temps pour moi de descendre les marches, ce qui est encore beaucoup plus difcile que de les monter, et de franchir le seuil dans lautre sens, trop abasourdi, cette fois, pour être plongé dans mes pensées. En un mot comme en cent, je vais devoir renoncer à ce qui a tant compté pour moi, notre rendezvous de minuit, que jaini par lidentier à ma vie. Je vais devoir arrêter. Baisser le rideau. Mengouffrer
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