Du plomb dans la tête

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Pour avoir volé son patron, William doit prendre la fuite. Mais le patron, un puissant mafieux, a sûrement lancé ses tueurs à ses trousses. Alors William a peur. Et cela le renvoie à sa propre déchéance. Le dieu argent, le seul dieu auquel il croit, et pour lequel il s'est démené. Pour ce dieu il s'est renfermé sur lui-même. Et il a trahit la confiance de sa compagne. Profondément affectée, la jeune femme ne s'en est pas relevée, se tuant dans un accident. Or William prend conscience de l'horreur de ses actes passés. Ainsi, accablé de chagrin et de honte, se lance-t-il en quête d'une improbable rédemption. Mais il est toujours traqué par son ancien employeur. Parviendra-t-il à trouver le salut avant son inéluctable fin ?
Publié le : dimanche 19 juin 2011
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EAN13 : 9782748199703
Nombre de pages : 369
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Du plomb dans la tête

3
Bertrand Combes
Du plomb dans la tête

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9970-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748199703 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9971-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748199710 (livre numérique)

6 . .

8
1
Adossée contre le mur, Marjorie sirotait un
café noir dans un des innombrables couloirs de
l’hôpital de Roanne. Elle venait de terminer
avec succès la cinquième opération chirurgicale
de sa prometteuse carrière et elle se reposait un
moment avant de se changer et de rentrer chez
elle. Elle n’avait pas le moral. Seuls les échos
d’une conversation lointaine, comme hors de
portée, perçaient le silence profond ; le couloir
était désert. Elle se dit qu’elle ne s’habituerait
jamais aux murs froids, nus et blafards du
bâtiment. Il faut dire qu’elle avait travaillé
pendant près de neuf heures presque sans
s’arrêter, cela l’avait éreinté. Et puis, et surtout,
elle appréhendait sa soirée avec William, son
compagnon. Ce soir-là, elle ne pourrait
supporter son indifférence.
La venue de Bruno chassa ses idées noires.
Sa longue blouse blanche de médecin ondulant
dans sa marche, le sourire aux lèvres, il
apportait à Marjorie une grande enveloppe
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lourde de significations pour elle. La jeune
femme en vint même à exulter.
Quand ils se retrouvèrent face à face, Bruno
installa entre eux un temps de silence plein
d’heureux sous-entendus. Puis, enfin, il
murmura à son amie les résultats de ses tests :
– Ils sont positifs.
Elle fondit de bonheur. Elle saisit
précautionneusement l’enveloppe qu’il lui
tendait ; et alors, les larmes aux yeux, elle ne put
s’empêcher de sauter au cou de son cher
messager. Il garda ses mains posées sur ses
épaules ; elle lui sourit avec gratitude.
– Oh merci Bruno, de tout mon cœur merci !
Elle aurait voulu trouver des mots plus forts
pour lui exprimer ce qu’elle ressentait vraiment.
C’est alors que Bruno apparut soudain mal à
l’aise, hésitant à parler. Aurait-il un rôle à jouer
dans le destin de la jeune femme ?
Mais il parut se résigner.
– Ça ira ? demanda-t-il seulement.
Elle se détourna, tout de même intimidée.
Elle hésita à son tour, puis répondit :
– Oui Bruno. Merci encore.
Il fit alors tristement quelques pas en arrière,
puis, comme à regret, il s’en retourna.
Pressant l’enveloppe contre son cœur,
Marjorie se laissa aller à l’euphorie qui
l’envahissait. Elle se prenait à rêver d’un avenir
radieux pour elle et son enfant. Un adorable
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petit être entrait dans sa vie, un petit être qu’elle
aurait à cœur de chérir. Et William ? Mise en
confiance par l’heureuse nouvelle, elle reprit un
peu d’espoir quant à ses relations avec lui.
Mais cet espoir se fit bien éphémère. William
accepterait-il ce bébé ? Allait-il s’en occuper ?
En aurait-il le courage ? L’enfant était là, il lui
fallait bien un père. Déjà, William se
retrouverait devant le fait accompli et devrait y
faire face. Peut être allait-elle retrouver en lui
l’homme tellement amusant qu’il avait été au
début de leur relation. Mais peut être essayait-
elle seulement de s’en persuader sans y croire
vraiment.
L’euphorie faisait petit à petit place à
l’appréhension. Au bout de quelques minutes,
elle eut absolument besoin de savoir ce qu’il en
serait vraiment avec son homme. De toute
façon, elle devait lui annoncer la nouvelle ; elle
verrait alors. Sans plus attendre, elle se précipita
vers le poste téléphonique le plus proche, dans
le grand hall.
« Il y a tellement d’hommes qui abandonnent
leur foyer », se dit-elle soudain avec angoisse,
tandis qu’elle se tenait devant l’appareil.
L’immensité de la pièce froide et pâle lui pesa
davantage.
Finalement, elle prit son courage à deux
mains : elle décrocha le combiné, engouffra une
pièce dans l’appareil et composa le numéro de
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son domicile. Elle entendit sonner chez elle une
fois, deux fois, trois fois. Sa main se crispa sur
le combiné. Quatrième, cinquième sonnerie…
ça ne répondait pas. La peur s’immisça plus
profondément en elle : William ne s’était encore
jamais absenté de chez eux le soir sans la
prévenir. Et maintenant, elle avait besoin de lui
plus que jamais. Elle maintint le combiné collé
contre son oreille, désespérément à l’affût du
moindre déclic dans l’écouteur, en priant le ciel
pour que l’homme arrivât alors à la maison,
pour qu’il lui répondît enfin. Mais le téléphone
sonna toujours dans le vide ; et finalement, au
bout de plusieurs longues minutes, l’appel
s’interrompit de lui-même.
Marjorie raccrocha. Il n’avait pas répondu.
Alors, toujours en proie à son angoisse, elle
ressentit un énorme besoin de se confier à
quelqu’un. Son père ? Il se trouvait dans le
Nord chez des amis, injoignable. Bruno ? Il
était rentré chez lui pour retrouver sa femme et
ses enfants. Même l’infirmière de l’accueil du
hall avait disparu. Elle était seule, toute petite
dans la gigantesque pièce, une pièce d’un vide
écrasant. Elle chercha à se soulager de son
angoisse en pleurant. Mais les larmes ne lui
vinrent pas. Et au lieu de cela, elle eut des
visions terrifiantes de son avenir : son bébé
pleurait, elle se débattait pour le nourrir. Elle vit
son futur enfant mourir seul, sans secours, alors
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qu’elle, loin de lui, tentait de lui venir en aide
sans y parvenir, en hurlant de douleur. Et elle
sombra dans un abîme de désespoir.
Un vent frais lui fouetta le visage. Elle était à
l’extérieur. Elle s’était rendue au vestiaire et
s’était changée sans s’en rendre compte, comme
dans un cauchemar ; maintenant, elle se trouvait
devant l’entrée principale de l’hôpital. Elle n‘eut
pas le souvenir d’avoir rencontré âme qui vive
depuis son appel téléphonique. Au dehors, le
froid de l’hiver la frigorifia de la tête aux pieds.
La nuit était sans lune ; devant elle s’étendaient
les ténèbres. Elle poursuivit son chemin
fébrilement. Et c’est ainsi qu’elle regagna sa
voiture, démara et prit la route de son
appartement.

Le vieil Adrien commença son histoire en se
bourrant une pipe.
– Ma fille Marjorie s’installa à la ville pour
faire ses études de médecine. Ainsi dut-elle
quitter la ferme familiale… Cela me déchira le
cœur. Néanmoins, au cours des mois qui
suivirent, elle revint à la ferme certains week-
ends pour me voir. Et puis elle rencontra ce
garçon, William Delorme. Alors je ne la revis
plus pendant presque une année ; jusqu’à ce
que, un jour, elle se déplaça jusqu’ici pour me le
présenter. William me fit alors très mauvaise
impression. Il était hautain, ne me parlant pas et
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ne répondant à mes questions que par des
monosyllabes. Et il ne cachait pas son envie de
partir d’ici. Il me fit l’impression d’être d’un
égoïsme phénoménal, il se contrefichait de ce
que Marjorie et moi pouvions ressentir. En tout
cas, Marjorie resta dépitée par son
comportement, et en plus elle capta ma
désapprobation ; mal à l’aise, elle se replia sur
elle-même. Je fut aussitôt excédé par l’attitude
de William et cessai de lui adresser la parole.
Mais Marjorie, elle, ne put se résoudre à se
rebeller contre son compagnon : outre le fait
qu’elle avait un cœur d’or, elle était très
amoureuse de lui. Nous terminâmes donc la
soirée dans un silence pesant, et le lendemain,
ce fut le cœur serré que je la laissai repartir avec
lui… Je ne devais plus jamais la revoir. Elle ne
prit plus du tout l’initiative de me contacter. Or,
quand moi-même, un jour, je lui téléphonai, elle
me parut endormie, absente… malheureuse. Ça
me rendit malade de la voir dans cet état-là. Et
il me fut évident que William était la cause de ce
mal-être. Il ne devait pas plus se préoccuper de
ma fille dans le quotidien qu’il ne s’était
préoccupé d’elle lors de leur visite à la ferme ;
ou alors, fit-il plus lugubrement, il devait se
servir d’elle pour satisfaire son ego et son plaisir
personnel. Quoiqu’il en fût, elle ne le quitta pas.
Et le vieil homme de murmurer tristement :
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– Quand un jour, elle apprit qu’elle était
enceinte… et elle perdit la vie. Quelle ironie !
Un silence puis, sentant soudain la présence
de son jeune auditeur assis en face de lui, le vieil
homme sortit de sa torpeur. Il s’aperçut alors
que le garçon, Rémi, compatissait à sa peine.
– Un accident de voiture… un moment
d’inattention, de sa part, ajouta-t-il sobrement.
Il ne voulut pas en dire plus sur ce sujet et se
tut. Rémi baissa la tête, se recueillant. Alors,
Adrien se cala plus confortablement sur sa
chaise et observa le jeune homme. Rémi se
tenait bien droit sur sa chaise, avec respect. Il
semblait être quelqu’un de solide tout en ayant
l’écoute d’une nature généreuse. Déjà, Adrien
avait rapidement sentit qu’il était un homme de
confiance. Quand il était arrivé à la ferme avec
Célia, le jeune homme l’avait salué d’une ferme
poignée de main, en plantant son regard droit
dans le sien.
Adrien se tourna vers Célia. Elle dormait
paisiblement dans la pénombre sur l’antique
canapé de la salle à manger. Ses longs cheveux
châtain se répandaient sur l’accoudoir. Il sourit :
à propos de son fiancé, elle avait une fois de
plus fait le bon choix ; c’était là une nouvelle
preuve de sa finesse d’esprit.
Rémi la contempla également.
– Elle est vraiment exceptionnelle, fit-il.
– Oui…
15 Du plomb dans la tête
Adrien toussota puis ajouta :
– Tu sais sans doute que Célia, elle, n’est pas
de moi.
– Elle me l’a dit.
Après le décès de Marjorie, qui, elle, était ma
fille biologique, mon unique enfant, Célia m’est
en quelque sorte tombée du ciel. Je me souviens
encore d’elle quand je l’ai vue pour la première
fois de ma vie. Elle apparaissait toute timide sur
le seuil de ma maison ; elle n’avait que six ans.
Rémi, piqué par la curiosité, se pencha plus
avant sur lui. Adrien reprit alors le fil de son
récit là où il l’avait laissé.

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2
William s’efforçait de ne rien laisser paraître
de son excitation. Pour ses collègues, il
engloutissait tranquillement un jambon-beurre
dans un coin du snack, comme tous les midis
de la semaine. Mais, en fait, il se délectait à
l’avance du tour de cochon qu’il s’apprêtait à
faire, un tour de cochon qui allait faire de lui un
homme riche.
Il venait de se récapituler mentalement son
plan phase par phase. Or il disposait encore
d’un bon quart d’heure avant d’avoir à
reprendre son travail. Il eut des souvenirs de ses
trois dernières années, des années de travail
acharné ; les années qu’il avait passées depuis la
mort de sa dernière compagne.
En repensant à Marjorie, il se prit de pitié
pour la défunte, se disant qu’elle avait manqué
de grandeur. D’ailleurs, la carrière de William
avait décollé seulement depuis sa disparition.
Le soir où elle s’était tuée, il avait passé
plusieurs heures torrides avec sa patronne de
l’époque, dans l’unique but de gravir plus
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rapidement les échelons de sa société. Marjorie
n’aurait jamais compris ce calcul, se dit-il.
Comme il se dit aussi que son décès n’avait pas
été tout à fait négatif, car la mort lui avait
épargné des souffrances inutiles.
Ce fameux soir, Il s’était surpassé avec la
patronne. On eut par ailleurs de la compassion
pour lui à propos du drame. Les effets de tout
cela dépassèrent toutes ses espérances
professionnelles, il fut promu, puis il continua
sur sa lancée. Ainsi, trois années plus tard, se
retrouvait-il aux côtés d’un des hommes les plus
riches de Lyon. Mais cela ne lui suffisait pas,
William voulait devenir riche à millions.
D’ailleurs, il ne pensait qu’à ça.
Aujourd’hui, il était sur le point d’arriver à
ses fins. Son excitation atteignit son paroxysme
quand il imagina la tête que ferait son patron
dans quelques jours. Gérald Macquart, ce
monstre craint, au fait de sa puissance, allait se
faire arnaquer par un obscur comptable ; obscur
parce qu’il l’a bien voulu, se dit le jeune homme
en ricanant intérieurement.
Arriva l’heure pour lui de reprendre le travail.
En se levant de sa chaise, il jeta un œil à l’autre
bout du snack. Il n’eut aucun mal à y repérer
Trudeau : celui-ci s’esclaffait bruyamment avec
ses copains. Hervé Trudeau avait le profil type
du cadre dynamique : il portait d’élégants
costumes et souriait en permanence. Mais
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quand il était en relation avec quelqu’un, ses
yeux pétillaient d’un éclat vicieux. Plutôt carré
des épaules, il n’hésitait jamais à faire étalage de
sa force, et William, craintif à tout conflit direct,
en avait déjà fait plusieurs fois l’amère
expérience. Aussi évitait-il cette brute autant
que possible. Quoiqu’il en fût, se faufilant entre
les tables, il parvint à se glisser hors du snack
sans être ennuyé.
Il se retrouvait sur la place Poncet de la
grande ville de Lyon. Il remonta la petite rue
des Marronniers puis s’engagea dans la rue
Édouard Herriot où se dressait l’immense
building du groupe Macquart & Cie. Il pénétra
dans le bâtiment, se rendit aux ascenseurs puis
monta au dernier étage de l’immeuble, sans
passer par son bureau qu’il avait déjà vidé de ses
affaires personnelles. Un instant plus tard, lui et
ses proches collègues s’introduisaient en
troupeau dans la salle de réunion principale.
Une sombre moquette noire tapissait le sol
de la vaste et luxueuse salle, recouverte de
grands miroirs sur tous les murs. Dominant de
plusieurs dizaines de mètres la rue Édouard
Herriot, une immense baie vitrée faisait tout le
fond de la pièce. Au plafond, un énorme néon
circulaire surplombait une gigantesque et
massive table rectangulaire, table placée au
centre de la pièce et entourée de fauteuils en
cuir. Chacun prit place autour de la grande table
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à son poste respectif, toutefois en se gardant
bien de s’asseoir sur son siège. Au bout de la
table, du côté de la baie vitrée, un fauteuil plus
large que les autres était tourné vers l’extérieur,
pour cacher à la vue de tous son occupant.
Émergeait du dossier une opaque fumée de
cigare.
Macquart était l’occupant de ce fauteuil. Il
attendit que le silence fût total dans la pièce
puis, enfin, il fit pivoter lentement vers ses
administrateurs son grand fauteuil, son trône. Il
apparaissait altier. C’était un homme d’une
cinquantaine d’années, dégarni au-dessus du
front et assez enveloppé ; il avait un regard
naturellement perçant, un regard qui faisait
froid dans le dos. Comme toujours,
mâchonnant son cigare qui répandait dans la
salle une fumée à l’odeur de foin brûlé et qui
piquait les yeux, il laissa passer quelques
secondes de silence de plus avant d’inviter ses
subordonnés à s’asseoir. Il faisait cela par pure
vanité, et c’était ce genre de mesquinerie que
William détestait le plus chez son patron.
Enfin, Macquart énonça son rituel :
– Asseyez-vous Messieurs, je vous en prie
Les employés s’exécutèrent, et le grand
patron de reprendre aussitôt :
– Bien, Messieurs, tout d’abord, je vous
rappelle que demain nous recevons Big Mac
pour le rachat de son marché
20 Du plomb dans la tête
L’assistance fit semblant de rire :
Talliozzi détestait qu’on l’appelât Big Mac
– Donc que tous vos dossiers soient à jours
pour demain, c’est bien compris ?
Acquiescement général. Macquart, avec un
large sourire, se cala encore un peu plus dans
son fauteuil.
– Bon, passons maintenant à l’ordre du
jour…
La réunion se poursuivit sur la raffinerie de
pétrole, les jeux clandestins et la cotation en
bourse du groupe. William énonça des chiffres,
présenta des graphiques. Il fit son travail de
comptable comme il l’avait toujours fait :
précautionneusement et froidement. À la
conclusion de la réunion, il jeta un œil à sa
montre. 15 H 45. Tout allait bien : il était dans
les temps.
On quitta la salle. William, pressé, cherchait à
se frayer un chemin dans l’attroupement vers la
sortie quand il fut interpellé. Il tressaillit : dans
cette salle, seul Macquart pouvait se permettre
d’élever la voix. William se retourna et s’aperçut
que son patron lui faisait signe d’approcher.
Alors, à contrecœur, il se dirigea vers le
monarque. Celui-ci se tenait narquois, avec à ses
côtés son éternel bras droit, Charles Flory, qui
le dépassait d’une tête.
Macquart tapota l’épaule de son comptable
avec paternalisme.
21 Du plomb dans la tête
– Soyez prêt demain, mon petit, lui fit-il.
William grinça des dents. Évidement, voyant
son subordonné tenter de s’éclipser rapidement,
Macquart eut voulu le retenir et lui refaire son
petit numéro de patron bienveillant. Il savait
que son petit répugnait à jouer le serviteur
reconnaissant mais il s’en amusait. William ne
supportait pas le moindre contact avec lui ; il se
trouvait à la tête de la section financière du
groupe mais ça n’empêchait pas le patriarche de
le rabaisser régulièrement. Or, en cet instant,
Macquart l’horripilait d’autant plus qu’il le
mettait en retard pour une peccadille.
– Bien sûr, Monsieur.
Macquart se redressa et dévisagea son
souffre-douleur.
– Vous irez loin, mon petit
À ce moment-là, William ne put s’empêcher
de fixer le grand patron avec défi, et de le
remercier ironiquement.
Flory resta de marbre, mais Macquart, lui,
surpris par cette assurance inaccoutumée chez
son subordonné, fronça légèrement les sourcils.
Il scruta un moment son comptable en plissant
les yeux, tentant de pénétrer le plus profond de
son âme. William, impuissant, baissa de
nouveau la tête. Il sentit son estomac se nouer,
terrifié de sa rébellion, une rébellion
superficielle mais qui risquait de compromettre
ses plans. Mais Macquart n’insista pas, et finit
22 Du plomb dans la tête
par l’inviter à prendre congé d’un mouvement
de bras. William tourna aussitôt des talons, sous
le regard attentif des deux grands dirigeants. Il
s’aperçut alors du coin de l’œil que Macquart se
tournait interrogatif vers son bras droit ; or
celui-ci ne fit que hausser les épaules.
Sorti de la salle, William poussa un immense
soupir de soulagement : à priori, il n’aurait plus
jamais à supporter la condescendance de son
patron. Tandis qu’il attendait l’ascenseur, il
s’imprégna une bonne fois pour toutes de
l’atmosphère des bureaux qui s’étendaient
devant ses yeux, des bureaux qu’il avait
fréquentés pendant trois ans, et que, à coup sûr,
il ne reverrait jamais. La pièce faisait presque
tout l’étage ; elle était divisée en une multitude
de petits boxes, des boxes d’une hauteur de un
mètre cinquante environ, on pouvait donc avoir
une vue d’ensemble de l’endroit lorsque l’on se
tenait debout. Il s’attarda sur chacun des détails
qui lui rappelait son vécu ici : l’emplacement
dans le fond où il avait débuté, la machine à
café qui marchait une fois sur deux… Il écouta
le faible brouhaha général, les éclats de voix, le
bruit des claviers d’ordinateur, le crissement des
imprimantes. Il se surprit à ressentir une petite
nostalgie de ses débuts dans ces murs, de
l’époque où lui et ses collègues se tiraient dans
les jambes chacun pour grimper le premier dans
23 Du plomb dans la tête
la hiérarchie. Il avait aimé ce jeu de la
compétition.
Le tintement annonçant l’arrivée de
l’ascenseur se fit entendre. Les portes
métalliques s’ouvrirent, il pénétra dans la
cabine. Puis il descendit jusqu’au parking de
l’immeuble.
William était très fier de sa BMW 635 CSI
toutes options. C’était toujours avec jouissance
qu’il actionnait le petit bouton de son porte-clés
qui coupait l’alarme de la puissante voiture. Il
avait l’impression grisante que ce petit geste et
le bruit qui l’accompagnait lui ouvraient les
portes de plaisirs interdits. Une fois installé
dans sa voiture, il savoura le touché de son
volant, l’odeur et le confort de son cuir neuf, la
vue de son tableau de bord high-tech. Il mit le
contact, fit rugir le moteur et s’élança en faisant
crisser les pneus. Puis il sortit en trombe du
parking. Et, comme à chaque fois qu’il prenait
sa voiture, une sensation de puissance le gagna
au fur et à mesure qu’il roula.
Il s’engagea sur le boulevard Laurent
Bonnevay, une voie rapide qui ceinturait une
partie de la ville. De prendre ce détour lui
permettait de piloter son véhicule à grande
vitesse, ce qui lui procurait un bonheur
ineffable. La circulation était fluide ; il put
slalomer à loisir à plus de 200 km/h entre les
voitures. Les klaxonnements des véhicules qu’il
24 Du plomb dans la tête
dépassait se perdaient dans le rugissement de
son moteur, mais cela ne l’empêcha pas
d’accélérer de plus belle. D’une extrême
concentration, il essaya d’atteindre la vitesse
maximum de son engin. Et l’idée que la
moindre erreur de pilotage pouvait lui être
fatale accrut son excitation. Il atteignit les
260 km/h sur la ligne droite longeant le canal
de Jonage. En osmose avec son bolide, il
surmontait d’instinct tous les risques insensés
qu’il prenait. Sa vision se perdit au-delà de la
cité, dans le bleu de l’horizon épuré ; il se
laissait emporter par les chevaux de son moteur.

Hervé Trudeau, la main dans la poche, faisait
glisser entre ses doigts son petit sachet de
cocaïne. C’était une habitude qu’il avait prise
depuis qu’il s’achetait de cette poudre blanche.
Il aimait la sensation que cela lui donnait.
– C’est tout ce que j’ai, je vous le jure ! hurla
Gart.
Celui-ci, ligoté sur une chaise, assistait
impuissant au saccage de son bar. C’était un bar
de nuit qui, avec sa faune de noctambules
bigarrés et ses néons de toutes les couleurs,
faisait une des fiertés du quartier de la Croix-
Rousse de Lyon. Mais pour le moment, Gart
était seul avec ses deux bourreaux.
Ses supplications n’y firent rien : Hervé laissa
son acolyte Gilbert s’acharner sur les meubles
25 Du plomb dans la tête
de l’établissement à grands coups de hache.
Déjà, ce qui avait été des récipients et des
bouteilles formait un tapis de verre brisé
derrière le comptoir. Les deux truands ne
craignaient pas d’être dérangés : le bar était
officiellement fermé, les stores étaient baissés
et, au dehors, le brouhaha de la circulation
couvrait le bruit qu’ils faisaient.
Gilbert stoppa son oeuvre de destruction
pour reprendre son souffle. Il s’épongea le
front, il était en sueur. Il venait de réduire en
morceau toutes les tables et toutes les chaises
de la grande salle. Aussi Hervé se tourna-t-il
vers un Gart anéanti.
– Tu te décides à changer de disque ?
– Je vous l’ai dis et je vous le répète : je n’ai
plus d’argent. Mon fils a dû se faire opérer et on
n’était pas couvert ; tout mon fric y est passé, je
me suis même endetté jusqu’au cou.
Hervé sut que Gart disait la vérité. Si Gart
pouvait payer sa redevance, il l’aurait fait depuis
longtemps, pour protéger son bar auquel il
tenait énormément.
Le truand s’éclaircit la gorge.
– Tu as de la chance d’être tombé sur nous,
Gart, dit-il avec un sourire en coin. Nous avons
une proposition à te faire : nous te rachetons
ton établissement.
– Jamais ! vociféra le barman.
26 Du plomb dans la tête
Alors Hervé se pencha sur lui pour lui
murmurer à l’oreille :
– Je crois que tu n’as pas le choix mon ami.
Il laissa un blanc puis reprit d’une voix suave.
Pense à ton fils. Il doit être très faible en ce
moment… sans défense. Tu vois ce que je veux
dire ?
Mais Gart avait le sang chaud ; utilisant le
seul élément non immobilisé de son corps, il
lança brusquement sa tête en avant pour
asséner un formidable coup de boule à son
bourreau, qu’il atteignit sur le côté du crâne. La
violence du choc fut telle que Hervé resta
groggy dix bonnes secondes. Aussi, une fois
remit du coup, il décocha à sa victime un solide
crochet du droit. Mais cela ne fit aucun effet à
Gart, le barman bouillonnait de plus en plus ; il
se mit à invectiver rageusement ses
tortionnaires, en s’agitant frénétiquement sur sa
chaise pour essayer de se détacher. Alors, pour
tenter de le calmer, Gilbert se mit à le rouer de
coup.
Hervé s’alluma nerveusement une cigarette.
Il n’acceptait pas le coup de tête qu’il venait de
recevoir. Et d’une manière générale, il n’aimait
pas qu’on lui résistât.
Au bout d’une dizaine de minutes de
correction, Gilbert parvint à étouffer un peu la
fureur de Gart. Celui-ci, en sang, finit par se
taire, et Gilbert s’écarta de lui. Cependant le
27 Du plomb dans la tête
barman reprit la parole, pour s’adresser
directement à Hervé :
– Raclure, tu as été surpris par mon coup de
boule, hein ? lui fit-il plus posément mais en lui
montrant la même haine. Tu t’imagines que j’ai
peur de toi ? Mais tu n’es qu’une pauvre merde.
Je me demande quel genre de femme peut
engendrer une souillure comme toi. Tiens, à ce
propos, Hervé, parle-moi donc de ta mère.
Comme le truand ne réagit pas, Gart
poursuivit, toujours en conjecturant allègre-
ment :
– Elle t’a mis au monde dans le caniveau.
Malgré tes beaux costards, tu es une petite
ordure qui devrait retourner d’où elle vient ; là
où ta salope de mère…
Le coupant net, Hervé tira trois balles dans le
torse du barman. Celui-ci bascula violemment
en arrière avec sa chaise, puis s’immobilisa sur
le sol. Il était mort. Alors Hervé se rapprocha
du corps de sa victime, contre laquelle, à son
tour, il éclata de rage, vidant ce qui lui restait de
son chargeur sur le cadavre encore chaud et lui
vociférant :
– Alors connard ? Qui c’est la pauvre
merde ?
Puis, haletant et encore l’arme au poing, il se
tourna vers son compère au cas où ce dernier
aurait eut la mauvaise idée de protester. Gilbert,
28 Du plomb dans la tête
pâlissant, se contenta d’examiner le sol sans dire
un mot.
Hervé dévissa le silencieux de son pistolet et
fourra l’ensemble dans sa poche. Il restait irrité :
leur affaire était à l’eau et ils se retrouvaient
encombrés d’un cadavre. Quand Gilbert
l’interrompit dans ses pensées :
– Il faut mettre le feu à toute la baraque.
– Je sais ! lui aboya Hervé piqué au vif.
Alors Gilbert s’élança aussitôt pour aller
chercher un jerrican d’essence dans le coffre de
leur véhicule. Aussi, voyant cela, Hervé
recouvra un peu de son orgueil.
Un quart d’heure après, une épaisse fumée
noire s’échappait du bar. Les deux truands
s’éclipsaient de l’établissement, empruntant la
porte dérobée par laquelle ils étaient entrés. Ils
débouchèrent sur la très pentue rue Fantasque
et s’engagèrent sur la chaussée pour la traverser.
Or, dans leur précipitation, ils ne virent pas
aussitôt la voiture qui, dévalant la rue à grande
vitesse, fonçait sur eux. Le conducteur du
véhicule les aperçut soudain et écrasa sa pédale
de frein. Mais, dans un formidable crissement
de pneus, la voiture continua d’avancer sur sa
lancée vers les deux hommes. Saisis par la
frayeur, ceux-ci n’eurent pas le réflexe de se
jeter sur le côté. Le choc sembla inévitable.
Mais les pneus de la voiture étaient de bonne
qualité : l’engin perdit assez de vitesse pour
29 Du plomb dans la tête
s’immobiliser devant les deux truands sans les
toucher. Le cœur d’Hervé, choqué, continua
pendant un moment à battre la chamade. Il
souffla un grand coup, puis finit par se
reprendre. Il allait alors laisser éclater sa colère
quand il identifia le véhicule qui avait manqué
de l’écraser. C’était une voiture de flic.
Hervé considéra le conducteur. Celui-ci, un
agent de police figé par la peur, les mains
crispées sur le volant, dévisagea le truand de
son côté. Puis il se prépara lui aussi à sévir,
quand, soudain, il s’immobilisa de nouveau,
apparemment pris d’hésitation. Il semblait avoir
reconnu le truand ; et il devait savoir de quoi il
était capable.
La voiture avait calé ; il régna dans la rue un
silence de mort. Avides de lugubres spectacles,
les quelques passants qui se trouvaient là
contemplèrent attentivement la scène qui
s’offrait à eux. Du regard, Hervé défiait son
adversaire d’intervenir ; les deux protagonistes
ne se détachèrent pas des yeux.
Finalement, au bout d’un temps, le flic se
résigna : avec un air plein de dépit, il remit le
contact de sa voiture, sans avoir broncher.
Hervé s’écarta de son passage, mais il soutint
encore le regard du policier tandis que celui-ci
roulait devant lui. Enfin, la voiture s’éloigna et
disparut.
30 Du plomb dans la tête
Hervé se réjouit que, à force de menaces et
de pots de vin, Macquart, son charismatique
employeur, avait su mettre sous son contrôle
toute la police de la ville jusqu’aux plus petits
agents. Avec son acolyte à sa droite, il reprit sa
marche en se pavanant, et en narguant de son
indifférence les passants qui, impressionnés par
son pouvoir, lui laissèrent le passage.

Gérald Macquart se délectait d’un whisky sur
la terrasse de son immense propriété de St Cyr
au Mont d’Or. Il s’autorisait souvent un
moment de calme comme celui-là en fin
d’après-midi ; en fait, il le faisait chaque fois
qu’il le pouvait.
Il se fit avec entrain le bilan de sa journée
fructueuse. Le bon déroulement de son affaire
avec Pauli « Big Mac » Talliozzi le mettait
particulièrement en joie. Si officiellement il
achetait la pizzeria grenobloise de l’Italien, il
prenait en fait possession du marché d’héroïne
le plus important du pays. Il était en train de
supplanter un parrain sicilien, réalisa-t-il avec
orgueil.
Il vit alors jouer dans le jardin deux de ses
enfants, Pipa et Kévin ; et cela finit de le
combler.
Il portait son verre à ses lèvres quand il
entendit soudain la sonnerie de son téléphone.
Il maugréa contre cet appel qui le dérangeait.
31 Du plomb dans la tête
Une minute plus tard, son secrétaire vint à sa
rencontre en apportant avec lui le combiné en
attente.
– Monsieur, c’est Monsieur Talliozzi.
Gérald fut alors gagné par une légère
inquiétude.
– Passez-le-moi.
Malgré tout, il ne résista pas au plaisir de
narguer l’Italien : prenant la communication, il
lui lança avec enjouement :
– Mon cher Pauli, quelle bonne surprise !
Comment allez-vous ?
– Ça va, ça va, répondit l’autre irrité. Bon
écoute, Macquart, je ne vais pas y aller par
quatre chemins, il faut absolument que nous
avancions notre rendez-vous à ce soir.
– Allons, comme vous y allez… Je ne peux
malheureusement pas me libérer ce soir, je
dois…
Talliozzi éclata de colère :
– Arrête tes salades ! Si je te dis qu’on se voit
ce soir, on se voit ce soir, y a pas à discuter – Il
enchaîna sans laisser le temps à Macquart de
protester à nouveau – Je pars dans quelques
minutes, je suis chez toi dans une heure.
Pour se faire aussi tranchant, l’Italien devait
être en train de subir d’énormes pressions.
Probablement que sa vie était en jeu, et
probablement qu’il avait à régler la transaction
très rapidement. Gérald vit dans cette urgence
32 Du plomb dans la tête
l’occasion pour lui de faire encore baisser le
prix de la vente.
– Mais qu’est ce qui vous arrive, Pauli ?
demanda-t-il d’une voie mielleuse et faussement
résignée.
Son interlocuteur ne lui répondit pas, mais il
trahit sa fureur en se mettant à respirer
bruyamment dans le combiné ; et, tout à coup,
il raccrocha.
À peine la communication fut-elle
interrompue que Macquart interpella son
secrétaire.
– Serge, appelez-moi Flory, Delorme et
Carier ; qu’ils rappliquent ici tout de suite avec
les dossiers Talliozzi !

William pénétrait dans son logement. Dans le
couloir de l’entrée, se tenaient prêtes à prendre
deux grosses valises pleines de ses affaires. Les
stores étaient clos, la pénombre régnait dans
l’appartement. Il en fit rapidement le tour. Tout
était en place et propre. Il coupa l’eau, le gaz et
l’électricité. Puis il empoigna ses valises et, dans
le même élan, s’en retourna vers la porte
d’entrée pour repartir de chez lui. Or sur le
seuil, il s’arrêta pour jeter un dernier coup d’œil
à la demeure qu’il s’apprêtait à abandonner. Les
murs étaient blancs et nus, les meubles étaient
noirs. L’endroit restait élégant mais il lui
apparut sombre et sans vie.
33 Du plomb dans la tête
Il perçut alors, provenant de l’extérieur, le
bruit étouffé de la foule, un bruit bien familier à
ses oreilles. Il reposa ses valises puis se dirigea
vers la porte-fenêtre de son salon. Tandis qu’il
remontait ses stores, le bruit de l’agitation
urbaine s’amplifia petit à petit à ses oreilles. Le
bas du store atteignit la hauteur de ses yeux et,
tout d’un coup, le soleil l’éblouit de son éclat
foudroyant. Une tache lumineuse s’imprima
alors un instant sur sa vision.
Il s’accouda sur la balustrade du balcon,
s’autorisant pour un moment à contempler une
bonne fois pour toutes la belle vue de
l’appartement. L’endroit donnait sur la place
des Terreaux, qui, comme d’habitude à cette
heure-ci, grouillait de monde. Devant
l’imposante fontaine de Bartholdi, entre les
colonnes et les jets d’eau de Buren disséminés
géométriquement sur la place, allaient et
venaient toutes sortes de gens : des touristes et
des autochtones, des hommes d’affaires et des
clochards, des blancs, des noirs, des juifs, des
arabes, des jeunes, des vieux… pour la plupart
des gens heureux. Certains emplissaient les
terrasses des cafés occupant le côté nord de la
place, d’autres photographiaient la fontaine ou
s’y reposaient simplement, assis sur le parapet.
Il avait toujours envié ces gens insouciants.
Il avait tenté de se mêler à eux un jour : il
s’était aventuré sur la place et l’avait parcouru
34 Du plomb dans la tête
de long en large. Mais l’expérience avait été un
échec : les passants l’avaient ignoré, il avait
même cru que certains de ceux sur lesquels il
avait insisté des yeux lui avaient fait montre
d’agressivité. Les larmes aux yeux, il était
remonté chez lui en un éclair et s’était barricadé
dans son appartement. Depuis, il ne voyait plus
vivre les gens sans en éprouver du regret.
Son téléphone retentit. Dans un réflexe, il
tendit la main pour prendre l’appel ; mais il se
retint aussitôt : il lui fallait rompre tout contact
avec son entourage, il n’avait pas à répondre au
téléphone, d’autant plus qu’il ne recevait que
des coups de fil d’ordre professionnel. Mais s’il
ne répondait pas, il trahirait déjà ses intentions ;
Macquart le pourchasserait aussitôt, William ne
pourrait plus reculer.
Il fila dans sa chambre où il ouvrit son
armoire, pour s’emparer du pistolet qu’il avait
rangé là, sous une des piles de linges garnissant
le grand meuble. Il fourra l’arme dans une
poche de sa veste avec l’intention de la déposer
dans la boite à gant de sa voiture. Il la garderait
ainsi à sa proximité. Et puis, sans marquer de
pause, il s’empara de ses valises pour de bon et
sortit de chez lui. Le téléphone sonnait toujours
tandis qu’il dévalait les escaliers de son
immeuble.

35 Du plomb dans la tête
Serge apparut à son patron pendant que
celui-ci ajustait sa cravate devant le grand miroir
de son salon.
– Monsieur, je n’arrive pas à joindre
M. Delorme, fit-il avec anxiété.
Macquart, n’en croyant pas ses oreilles, fit
volte-face et considéra son secrétaire.
– Comment ça : vous n’arrivez pas à le
joindre ?
– Ça ne répond ni chez lui, ni dans sa voiture
et cela fait une heure que j’essaye. Je l’ai bipé
aussi, mais il ne rappelle pas.
Macquart avait déjà eu beaucoup de mal à
éloigner sa femme et ses enfants de la propriété
pour la soirée ; voilà que lui arrivait encore un
ennui, et un ennui beaucoup plus préoccupant.
Car Delorme était indispensable à la
transaction.
L’inquiétude du patriarche s’accrut. Ses
hommes avaient la consigne stricte de ne jamais
rompre le contact avec lui. Cela était déjà arrivé,
chose qui l’irritait prodigieusement, mais jamais
avec Delorme. Celui-ci était l’employé le plus
servile et le plus poltron qu’il avait. En outre,
Delorme était tout le temps disponible car il
n’avait aucune vie privée. Le fait qu’il ne
répondait pas à l’appel n’était pas normal.
Macquart s’imagina d’abord que le comptable
avait fomenté un mauvais coup contre lui. Mais
il chassa rapidement cette idée, une idée peu en
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