Dysmas

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Dysmas, c'est l'histoire d'une vie. Les accidents extérieurs du récit romanesque sont les pierres d'un édifice intérieur. Dans cette construction il y a un fil rouge : l'Angoisse. Dysmas la rencontre à quinze ans et se retrouve encombré de cette question, la plus personnelle et la plus universelle qui soit : « Comment vivre maintenant qu'Elle est là ? » Dysmas, c'est l'histoire d'une réponse. Mais il n'est pas seul , une vie c'est un amour. Dysmas est français, son père est juif , Flore est indonésienne, son père est musulman. On imagine toutes les pensées qui peuvent naître de cet humus… et elles sont présentes, puissantes vagues que rien ne vient endiguer, car l'Angoisse est une question de vie ou de mort.
Publié le : lundi 20 juin 2011
Lecture(s) : 80
EAN13 : 9782304007923
Nombre de pages : 233
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2 2Titre

Dysmas

3Titre
François Molliet
Dysmas
T. 1
Roman philosophique
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00792-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304007923 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00793-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304007930 (livre numérique)

6 6.
8 8Dysmas






La nuit de laquelle émerge une mémoire in-
tacte se fend d’un trait de feu. A l’origine de
ma vision, une porte s’ouvre, la lumière rasante
du couchant pénètre dans la maison donnant
relief aux ombres familières, tandis que par-
delà le seuil tout demeure caché dans
l’éblouissement. Etrange maison, j’y suis chez
moi mais ce n’est pas celle que j’habite, elle me
rappelle un temps jadis pourtant je la situe au
cœur du Village. Dans l’embrasure se découpe
la silhouette d’une jeune fille. Sa présence est à
la fois troublante et naturelle, peut-être
l’attendais-je. Elle me tend la main, nous sor-
tons dans un rougeoiement doré que parcourt
une légère vibration. Les contrastes se fondent
dans le silence.
Nous traversons des paysages aussi variés
que les saisons de mon passé. Des forêts, des
montagnes, de vagues sonorités de cascade,
des voix humaines s’élevant prestement avant
de s’évanouir, réminiscences d’émotions en-
glouties… Nous avançons au rythme régulier
de ceux qui ont le temps, nous passons au mi-
lieu de ce qui passe ; des souvenirs s’éveillent
9Dysmas
en des bruissements trop faibles pour nous at-
tacher. Et voici les étendues désertiques et,
dans le crépuscule mortel, la falaise brutale,
violacée. Tendu vers elle, je ne perçois qu’un
souffle ; le ciel feutré des commencements a
laissé place à un vide assourdissant qui englobe
jusqu’à la fillette que je continue à suivre.
Où elle me mène, j’en ai l’intuition péné-
trante, j’évolue en des espaces tourmentés à
l’infini qui ne me sont pas inconnus. A rebours
de la voie commune, elle me fait emprunter un
étroit chemin en escalier dont l’extrémité
s’abîme dans une épaisse obscurité. A mesure
que j’avance, une anxiété affolante se répand,
une solitude enivrante m’enveloppe ; oppressé
par la certitude d’atteindre mon lieu, je fran-
chis le point de non-retour, le passage définitif.
Mon amie se retire, elle respecte un appel plus
fort que tous les liens qui peuvent unir les
hommes entre eux. La reverrai-je ? Je ne me
pose plus aucune question, mon esprit s’est
raidi : une haleine reconnaissable entre toutes
m’effleure.
Fidèle, ponctuelle, Elle est là. Elle n’a pas
besoin de se nommer, de se présenter. Dès
l’adolescence j’y ai goûté et depuis je n’ai eu
pour toute pensée que de fuir son baiser. Je
L’ai cru bannie mais tous mes chemins n’ont
été que des raccourcis vers la rencontre finale.
J’ai placé entre Elle et moi le vice et la vertu, la
10 10Dysmas
folie et la sagesse, la haine et l’amour ; je L’ai
piégée, mais un murmure n’a cessé de hanter
mes nourritures. Je L’ai ignorée, piétinée, dis-
sipée au gré des aventures ; secrètement, Elle a
séduit mon cœur et orienté ma vie. Le mur de
ma prison, quoique lézardé, assurait ma pro-
tection ; mais aujourd’hui il vole en éclat. La
voilà, cette acide blancheur qui me pétrifie !
Un sursaut d’exaltation et d’effroi me saisit
et dans un halètement qui vient des tripes un
mot cingle : « Enfin ! » L’Angoisse vient de
m’empoigner, de m’embrasser, de me trans-
percer. J’avais biaisé, louvoyé, marchandé, Elle
m’a attendu. Son heure est venue, je lâche
prise ; dans un tourbillon de non-sens je pose
le pied, j’enfouis mes pas dans la trace des
prophètes, au-delà de la Limite je poursuis la
lignée des veilleurs. Un vent de folie déjà
m’éclabousse, une respiration glaciale me brûle
le visage, mes os frémissent et
s’entrechoquent. Aspiré par le grondement des
grandes eaux, je suis projeté au cœur du Mys-
tère, et la fresque dans laquelle je suis immergé
se déploie.

*
* *



11Dysmas
Mon ami,
Comme après les deux premiers songes, je
me suis réveillé en sursaut, l’esprit limpide. Les
contours de ces images ne se sont pas fondus
dans les angles des objets réels qui
m’entourent mais ont gardé une netteté indé-
pendante de la magie du rêve ; ils pourraient
presque se superposer à cet environnement
dont mes sens apportent l’information.
Comme précédemment, je sens une Présence,
à la fois proche et lointaine, intime et im-
mense. Ce qui est nouveau, c’est cet « enfin ! »
que j’ai exprimé dans mon inconscience. Il n’y
aura pas d’autre songe ; maintenant je le sais, le
temps est arrivé.
Le sommeil m’ayant quitté, je me suis levé
et me suis mis à écrire. Tu connais les progrès
de la maladie, ma mémoire a des défaillances
de plus en plus fréquentes, des noms ou des
lieux parmi les plus familiers m’échappent, la
chronologie s’emmêle, à commencer par les
événements les plus récents. Ma pensée se fait
parfois laborieuse, hachée, confuse, j’essaie
tant bien que mal de maintenir l’acquis ; la lan-
gue française, ma langue maternelle, est la
seule qui me reste. Malgré cela, grâce au songe
qui l’a fait revivre, j’ai pu achever la description
de la fresque disparue, l’œuvre de l’Ancien.

12 12Dysmas
Mon cœur est tendu vers l’avenir, vers ce
Jour qui nous est promis et que nous atten-
dons. Mais les bouleversements qui ont ridé en
ces dernières années la face de notre monde
ont labouré aussi mon cœur et mon corps ; j’ai
trop connu le mal et la souffrance des hom-
mes, mon attente est lourde du poids de la vie.
Dans le gouffre qui déjà m’accueille, il n’y a
plus ni sagesse ni lumière. Je dis ‘oui’ à la pa-
tience parce que je ne peux rien dire d’autre ;
ce n’est ni de la résignation ni de l’offrande, il
n’y a plus de subtilité, je ne dure que par une
grâce d’inertie, ou par une grâce créatrice à
l’état pur.
Les questions, les objections, les affirma-
tions de mes contemporains, celles qui ont
trouvé en moi une correspondance, je les ai
méditées et elles m’ont transformé. Ma vie,
comme toute vie, est tissée de celle des autres !
D’ailleurs elle ne m’appartient déjà plus et on
en tire le meilleur et le pire – les mêmes cita-
tions émaillent les discours des doux et des
violents. Quelques amis en connaissent le se-
cret, l’invisible attente, eux qui savent, au-delà
des inévitables lourdeurs, approximations ou
artifices qui ont échappé à la vigilance du pèle-
rin, remonter des mots à la pensée et de la
pensée au cœur.

13Dysmas
Que nos conclusions, nos évidences, diffè-
rent ou concordent, là n’est pas l’essentiel.
Nous sommes tous deux en chemin, à des siè-
cles de notre but. Qui peut dire lequel devance
l’autre ? Qui déchiffrera le secret de l’humain ?
Je sais bien que tout a déjà été dit et ce, avec
art et intelligence ; mais sur le chantier du Vil-
lage j’aurais l’humilité d’apporter ma pierre.
Elle est certainement mal taillée, mais elle est
unique et irremplaçable ; elle passera peut-être
inaperçue tout le temps de la construction,
mais une fois le Temple achevé, son absence
serait à jamais cruellement visible.

Dysmas

14 14Dysmas
I
Je suis un enfant du soleil et de la dolce vita.
Je suis né sur la Côte d’Azur, à Cannes, qui
était alors une ville bien connue de par le
monde. Je suis né un beau et froid matin
d’hiver, un 14 janvier. Ainsi se concluaient
neuf mois de tranquillité. Où je fus conçu,
c’est resté secret ; dans les entrailles de la terre,
dans les entrailles du ciel, je fus façonné.
Mes parents étaient séparés, je ne les ai ja-
mais connus ensemble. Ils semblaient indiffé-
rents l’un à l’autre et ma curiosité concernant
leur relation tardivement s’éveilla. Mon père
était juif. Il vivait à Paris, avec une femme et
deux enfants. Il menait une grande vie, voya-
geant souvent pour affaires ; il était cadre
commercial d’une grande firme. Enfant, je le
voyais une fois par an. Il m’emmenait au res-
taurant et prenait sincèrement plaisir à cette
rencontre. Puis je le quittais avec l’assurance de
le revoir plus souvent, et avec un cadeau ; c’est
un fait, je ne suis jamais reparti d’auprès de lui
les mains vides. Je l’admirais, même lointain il
15Dysmas
était mon modèle. Mon caractère, avec l’âge,
ressemblerait de plus en plus au sien.
Ma mère était d’un tout autre milieu. Elle
était la dernière d’une famille nombreuse,
d’une vieille famille cannoise. On la disait fort
jolie et de caractère aussi pétillant
qu’indépendant. Des hommes passèrent dans
sa vie, mais toujours discrètement ; elle n’eut
pas d’autres enfants. A ma naissance, elle avait
vingt-deux ans et ma mémoire lui a gardé sa
jeunesse. Nous étions ‘du pays’, le cousinage
étendait ses ramifications dans tout le dépar-
tement mais guère plus loin ; la saga familiale
était un condensé de l’histoire locale.
Autour de mon berceau tourbillonnent de
multiples visages, je m’inscris dans un lignage,
je m’enracine dans un héritage. Les générations
passées se penchent sur moi ; ces aïeux qui fu-
rent notables ou malandrins, moines ou révo-
lutionnaires, déposent leur empreinte, jusqu’à
ces grands-parents qui m’ont aimé plus encore
que leurs propres enfants. Grand-Mère partit
la première, j’avais quatre ans, j’ai gardé pour-
tant d’elle de vivants souvenirs. Je comprenais
qu’elle était partie pour ailleurs et que ce dé-
part avait éteint les sourires. C’est la seule fois
où je vis ma mère pleurer.
Je fus baptisé nourrisson, c’était la tradition.
Je reçus le nom de Dysmas. D’où ma mère l’a-
t-elle sorti ? Je ne sais. Mais ses consonances
méditerranéennes le firent adopter sans diffi-
16 16Dysmas
culté. Et Marraine entra dans la famille. Mar-
raine… Elle vivait en Haute-Savoie, mais ve-
nait chaque année en vacances à Cannes. En
quelles circonstances sympathisa-t-elle avec ma
mère ? Je ne sais. Ce qui est sûr, c’est qu’il y
avait entre elles un réel attachement. La gra-
cieuse jeunesse de ma mère, un brin frivole,
avait trouvé en cette femme une grande sœur,
et Marraine s’était laissée séduire. Je pris dès
l’enfance l’habitude d’appeler Parrain son mari.
Je devins comme leur enfant, à eux qui ne
pouvaient en avoir.
J’étais un garçon remuant mais accommo-
dant. Je n’étais pas timide, je n’étais pas non
plus un boute-en-train. Je n’aimais guère la so-
litude mais elle était rare. J’étais semblable aux
autres, en tout dans la moyenne ; j’étais un de
ces enfants à qui on sourit parce que ne pas
sourire paraîtrait incongru, mais dont le visage
s’oublie par manque de saillant. Cette appa-
rence de tranquillité qui ne faisait naître ni in-
quiétude ni exclamation, ne laissait en rien pré-
sager le mouvement que ma vie prendrait à
partir de l’adolescence.
J’appris à aimer ces rêves commençant par
un ‘quand je serai grand’. Je profitai de cette
belle insouciance d’une enfance tendre et pai-
sible comme toutes devraient l’être, pour la-
quelle le jeu est l’affaire sérieuse par excellence
et l’avenir un royaume de promesses. Cette
belle période de la vie où tout est première
17Dysmas
fois, ces mystérieux commencements
d’humanité, un monde qui n’est plus, car j’ai
changé, et le monde aussi a changé.

Ma mère tenait un magasin de souvenirs sur
la Croisette. Elle y passait ses journées, ne mé-
nageant pas sa disponibilité aux clients avec
qui elle était charmante. J’y fis mes premiers
pas avec de grands yeux émerveillés. Mes plus
lointains souvenirs sont peuplés de coquillages,
de poupées en costume traditionnel, de mélo-
dies de fifre et tambourin, d’odeurs aromati-
ques sur fond de gravures Belle Epoque ; la
boutique était un parc d’éveil aux dimensions
qui me semblaient celles de l’univers.
Puis vint l’âge où j’en franchis le seuil pour
arpenter les ruelles de la vieille ville, et mon re-
gard se posa sur un espace ensoleillé de plus en
plus large, jusqu’à se perdre dans le bleu infini
de la Méditerranée. Les couchers de soleil de-
puis la colline du Suquet, derrière la découpure
enflammée de l’Estérel ; les traversées vers Lé-
rins, le nez au vent et le visage ruisselant
d’embruns, des sensations gravées pour la
vie… c’était l’expérience d’une terre qui était
mienne, qui façonnait mon cœur, un espace
scellé, fragile et lumineux, où rien de néfaste
ne semblait pouvoir pénétrer.
Quand j’eus six ans, le magasin fut mis en
liquidation et nous connûmes plusieurs démé-
nagements, au gré des emplois de ma mère.
18 18Dysmas
J’appris à m’adapter aux changements de lieux
et de voisinage. L’école devint mon domaine,
avec ses annexes : la rue à la belle saison pour
mille et un coups pendables avec mes camara-
des, et leur maison pendant l’hiver pour la télé
et autres distractions. Le dimanche, ma mère
m’entraînait parfois en montagne m’initiant à
la randonnée, ou bien nous rentrions à Cannes
où m’attendait la bienfaisante et attrayante
compagnie de mes cousins.
Je fus dès cette époque marqué de
l’empreinte indélébile de la neige et de sa capa-
cité à transfigurer le quotidien en un monde où
songe et réel se confondent. Je fus également
charmé par le mouvement de l’eau, non plus le
régulier ressac de la mer, mais la violence des
torrents. Au cœur des solitudes alpines, mes
rêves suivirent les crêtes, s’accrochèrent aux
arêtes ; j’appris la longue marche d’approche
sous les mélèzes et sur la pierraille, la soif et la
fatigue, cet infini que conquiert le regard,
cheminant de vallées en vallées, embrassant les
villes lointaines jusqu’à l’horizon miroitant.
A l’école primaire déjà, je me fis remarquer
dans les activités physiques ; escalade, ski, pis-
cine, sports de ballon, rien ne me repoussait de
ce qui permettait d’exprimer une vitalité dé-
bordante et j’eus la chance de fréquenter des
établissements qui proposaient de multiples
sorties sportives. J’aimais les compétitions
dont l’ambiance, que ce soit sur le terrain ou
19Dysmas
dans les gradins, faisait naître une euphorie, un
sentiment d’appartenance, avec des camarades
qui vibraient à l’unisson et de qui je me savais
reconnu.
Cependant il arrivait qu’on me reprochât
une peur ou une paresse qui m’empêchaient
d’aller jusqu’au bout de mes capacités. J’étais
de ces enfants dont on remplit les livrets sco-
laires de sempiternels ‘peut mieux faire’. Je ne
fus pas un élève modèle, je ne fus pas non plus
un mauvais élève ; même dans les chahuts je
gardais toujours assez de clairvoyance pour me
défiler. ‘Pas d’histoire’ était ma ligne de
conduite et cela me rendait inventif pour arri-
ver à mes fins sous des airs de docilité. De fait,
j’ai très tôt distingué instinctivement le possi-
ble de l’impossible, ce qui peut-être demandé
de ce qui sera forcément refusé, les désirs, les
priorités, les non-dits de nos enseignants.
Ce jeune garçon d’une douzaine d’années
qui évolue d’images en images, c’est moi et ce
n’est pas moi, il pourrait être quelqu’un d’autre
sans m’être vraiment étranger. Mais dans
l’adolescence qui pointe, les sillons tracés par
l’enfance dans les profondeurs de l’être émer-
gent, la sexualité s’éveille, le corps et par lui le
temps et l’espace sont mieux pris en charge
par la conscience personnelle. Âge de la fragili-
té, des enthousiasmes et des brisures ; on re-
çoit le monde dans la figure, sans savoir que la
figure de ce monde passe. Âge romantique,
20 20Dysmas
habituellement inaccessible à l’indifférence, à la
compromission, à la résignation, à cette vieil-
lesse qui naît de l’accumulation des soucis et
des amertumes, de l’usure du temps et du ni-
vellement de la routine.

Pour ma scolarité et parce que la ville finis-
sait par lui manquer, ma mère trouva du travail
à Nice. Nous emménageâmes dans un quartier
habité par des personnes âgées. L’immeuble
donnait sur le boulevard ; les murs de
l’appartement étaient et restèrent blancs.
Au collège, mes résultats scolaires suivirent
grosso modo le rythme de mes attraits. Ayant
quelques facilités, je faisais le minimum et cela
suffisait. J’avais une préférence pour les
maths : c’est vrai ou c’est faux, monde de certi-
tudes dont chaque démonstration
m’apparaissait comme un défi à relever.
J’aimais bien aussi l’histoire, peut-être parce
que les événements, exceptés les soubresauts
imprévisibles de la nature, me semblaient
s’enchaîner mathématiquement ; je m’amusais
à en deviner les causes et les conséquences.
Une distance peu à peu s’établit entre ma
mère et moi. Avec les années, les confidences
s’espacèrent. Quand elle parlait de quelque af-
faire plus intime, c’était avec le même ton que
celui des phrases courantes du quotidien et
mêlées à celles-ci. Etait-ce simplement dû à
son caractère ou, me voyant grandir en taille,
21Dysmas
n’osait-elle pas demander plus que les paroles
ou les sentiments que je lui concédais ? Elle fut
absente des événements importants de ma vie ;
ce ne fut pas volontaire, non, c’est venu ainsi.
Notre relation cependant restait sereine. La
politique de ma mère à mon sujet était simple :
elle me laissait une paix royale du moment que
mes résultats étaient satisfaisants et que per-
sonne ne venait se plaindre de moi. Dans
l’ensemble, elle me faisait confiance et donnait
son aval à mes demandes.
Mais mon caractère se troubla. Le lever du
matin devint un moment critique, les heures
devant la télé s’allongèrent. A quatorze ans, je
commençai à fréquenter les boîtes et des nuits
se passèrent à danser. Mis à part de furtives
expériences, je ne touchai ni à l’alcool ni à la
drogue, la danse me suffisait ; quelques heures
d’un déhanchement frénétique m’amenaient à
un état proche de la transe. A côté de cela, je
continuais avec entrain les activités de clubs
sportifs où j’étais apprécié. Je jouissais à cette
époque d’une santé remarquable ; j’étais beau
gosse, beau parleur, que pouvais-je désirer de
plus ?
Je vivais sans question, ballotté à la surface
des circonstances, au gré du regard des autres,
sans aucune contradiction. J’étais en tout de
ma génération mais, ignorant de mon détermi-
nisme, j’avais l’impression d’être moi-même.
Une certaine conception de l’homme
22 22Dysmas
s’imposait à moi, englobant tous les aspects de
la vie, du papier toilette aux extra-terrestres,
une conception très simple, un monde en noir
et blanc, rejetant dans l’irréel tout ce qui n’était
pas lui et ce, jusqu’à l’âge de quinze ans, lors-
que mon adolescence fut déchirée en une apo-
calypse anticipée. Deux événements cepen-
dant percent cette lointaine mémoire :
Je vois une soirée d’hiver ; je marche sur la
Promenade des Anglais, il pleut, je suis seul.
Un homme, un vieux, bricole son vélo, il n’a
rien pour se protéger. Je continue à marcher.
Puis l’homme se relève et, poussant la bicy-
clette, s’éloigne sous la pluie. Alors je ne sais
pourquoi, je m’approche. « Je peux vous ai-
der ? » Il est étonné, me remercie et me mon-
tre le pédalier ; simple problème de chaîne que
je remets en place en un tour de main. Il me
remercie encore et nous nous quittons. Depuis
l’instant où je me suis penché sur son vélo jus-
qu’à mon retour à la maison, une chaleur mys-
térieuse a envahi mon cœur.
Voici une autre soirée, cette fois entre ca-
marades ; des rires, des paroles, des gestes lé-
gers et ambigus, une fille dont j’ai tout oublié
sinon qu’elle avait un air joueur, un rire char-
mant et un tee-shirt provocant... La nuit se
prolonge dans les chambres de la maison. Il
n’y a pas de jouissance. Les maladresses de
l’inexpérience, loin d’être des occasions de
sourires complices, sont des humiliations, et
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