Dysmas

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Dysmas, c'est l'histoire d'un homme qui se retrouve face à face avec l'Angoisse, ce vertige qui saisit l'homme quand il prend conscience soudainement de l'immense vide ou de l'immense plein de l'existence. Dysmas n'est pas seul , raconter une vie c'est décrire un amour. C'est Flore qui tisse la vie de Dysmas, avec le fil de l'Angoisse. Dysmas est juif par son père, chrétien par sa mère, il est occidental , Flore est orientale, bouddhiste par sa mère, musulmane par son père. On imagine toutes les pensées qui peuvent naître de cet humus… Et elles sont présentes, traversant l'œuvre en puissantes vagues, que rien ne vient endiguer, car l'Angoisse est une question de vie ou de mort !
Publié le : dimanche 5 avril 2009
Lecture(s) : 145
EAN13 : 9782304025729
Nombre de pages : 332
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2 Titre
Dysmas

3Titre
François Molliet
Dysmas
Tome 2
Roman philosophique
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02572-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304025729 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02573-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304025736 (livre numérique)

6 . .
8
QUATRIÈME PARTIE : LA FUITE
9
XXII
Le cimetière juif de Nice, quelques dizaines
de personnes sont rassemblées, la psalmodie du
1kaddish s’élève. Entre les pins et les tombes
scintille la mer jusqu’à la côte déchiquetée de
l’Estérel ; de la ville montent des bruits assour-
dis. Les yeux sont douloureux et perlés, une
vieille est assise dans un coin le visage dans ses
mains, un peu en retrait se trouve Frédéric, figé
et fermé… Bruno se tourne légèrement vers
Cézaire et murmure : « Des nouvelles de Dys-
mas ? » Pour toute réponse un regard
d’incompréhension et de souffrance. « Nous
allons nous battre et survivre, » dit Cécile en
serrant le bras de Cézaire ; et lui dans un souf-
fle : « Survivre, c’est le mot… »
Une immense falaise dont le pied et le som-
met se fondent dans un brouillard matinal.
« Dysmas ! » Deux hommes sont accrochés à la
paroi, sur une étroite vire. Ils scrutent ce qu’un
bombement du rocher leur rend invisible, une
corde s’élève et s’enfonce dans cette ouate qui
confond terre et ciel. Ils appellent : « Dysmas…

1 Prière de la liturgie juive.
11 Dysmas
Ça va ? » Puis après un long silence où seuls
quelques cris stridents d’oiseaux se sont fait en-
tendre, une voix tranquille descend : « C’est
passé. Au suivant. J’assure. » Pendant que l’un
des hommes passe le surplomb, la silhouette du
dénommé Dysmas émerge peu à peu de la
blancheur.
Je n’ai vécu que la seconde image, c’est pour-
tant la première qui m’a poursuivi des années
durant. Etreint par l’Angoisse, j’ai quitté la
chambre mortuaire précipitamment ; comme un
fou, j’ai marché à travers les collines. Je ne suis
revenu, vers les deux heures du matin, que pour
prendre la voiture et partir définitivement. De
Nice, j’ai téléphoné à mes camarades
d’escalade ; le départ pour les Rocheuses ayant
été retardé, j’ai pu les rejoindre. Quelques jours
plus tard, j’étais aux Etats-Unis. Que mon his-
toire puisse continuer à se déployer selon les
perspectives passées, à partir de la même se-
mence, c’est impensable. L’escalade oriente dé-
sormais mon culte, la démesure s’empare de
mes facultés. Une nouvelle vie commence, une
vie d’errance, une fuite loin de cette flamme
tournoyante qui m’interdit toute possibilité de
retour.

Une trace a été gardée de cette période mau-
dite ; j’eus certains jours la force d’écrire, une
12 François Molliet
sorte de journal, gribouillé en anglais, dont je
traduis ici quelques extraits.
Vendredi 7 octobre : « Elle rôde autour de moi.
Respectant mon choix, Elle s’est retirée, mais
que l’inactivité se prolonge, qu’un rhume se dé-
clare, et j’entends son halètement. Les débuts
d’après-midi sont terribles ; par grâce, avec la
nuit vient encore l’apaisement. Elle a laissé dans
son sillage la confusion, un amas de ruines. Je
remarque que je n’ai plus d’érection, comme si
Elle avait annihilé en moi jusqu’au mécanisme
primaire de l’instinct. Je suis libre d’accepter
mais je me fous pas mal de cette liberté. Ma
fuite est désespérée, mais que puis-je faire
d’autre ? On ne recommence pas sa vie, on ou-
blie. Oublier le plus vite possible, comme on
oublie un rêve au lever d’une journée grise.
Vautubière a été un rêve et je me réveille et je
dois prendre le métro de 7 h 40 pour le bagne.
Oublier l’Image de mes seize ans, boucher les
fenêtres pour ne plus voir l’étoile… »
Mardi 11 octobre : « Le temps passe et tout est
absurde. Rien en cette vie qui ne soit entaché
par l’éphémère. A celui qui me parle de bon-
heur, je fous mon poing sur la gueule. On passe
son âge adulte à courir après un temps qui
s’accélère et l’abandon de cette course perdue
d’avance, c’est la décrépitude de la vieillesse ; on
se cale alors dans un non-changement, en at-
tendant que le corps suive. Certains appren-
13 Dysmas
nent-ils dans cet abandon l’éternité ? A quelle
source irriguent-ils leur présent ? On veut me
consoler du passé par des promesses d’avenir,
quelle dérision ! Ces filous qui remplacent la
mort par la descendance, le deuil de l’épouse
par le mariage de la fille… Je n’aime pas ce qui
passe ! La vengeance, comme la réparation, sont
des leurres. Ce qui est fait est fait, les morts ne
reviennent pas, et l’insulte tue l’insulté. Alors
j’oublie, ma mémoire se rétracte sur un présent
sans profondeur. C’est drôle, la pensée de mes
parents me tarabuste, le triste fantôme de ma
mère me harcèle. »
Jeudi 13 octobre : « Je me revois, jouant le rôle
du sage, le roc inamovible. Environné par les
pleurs et les gémissements, j’étais le glorieux
consolateur ; moi, le plus proche parent de la
victime, je ne vacillais pas, je savourais les re-
gards admiratifs posés sur moi, récompense de
mon attachement et de mon chagrin, et je dis-
tribuais les bonnes paroles dont je n’ai jamais
été avare et pour lesquelles je me croyais un
maître ! Tais-toi donc, pauvre homme, irrésolu
et veule comme tous les autres. »
Lundi 17 octobre : « Chaque matin, je noue
mes cordes en un geste machinal. Surtout ne
pas penser. Une colère intérieure me ronge.
J’aurais envie de cogner sur tout ce qui
m’entoure. Une force de mort me fait commet-
tre des imprudences, je cherche l’épuisement, et
14 François Molliet
cette démesure provoque l’admiration des im-
béciles. Je suis un homme traqué, je vis dans la
peur de l’Angoisse. Elle a acquis son autono-
mie, je ne la maîtrise plus, j’ignore tout de sa
logique, Elle a l’avantage du terrain et de la sur-
prise. Avant, bien sûr, j’aurais dit qu’il est aussi
présomptueux de chercher l’affrontement que
stupide de le craindre, à chaque temps sa peine
et sa grâce… J’avais patiemment forgé mes ar-
mes, j’ai cru naïvement pouvoir lui résister ; et
Horma y a laissé la peau. »
Vendredi 28 octobre : « Il fait nuit, il fait froid,
les étoiles sont indifférentes, je suis seul. Les
dieux se taisent, les dieux ne répondent pas aux
prières, les dieux s’en foutent. Dieu n’a pas
d’autre pouvoir en ce monde que celui qu’on
veut bien lui accorder ; et me voici comme un
idiot, seul avec ma révolte. Me révolter contre
qui, et pour quoi faire ? Il faut que Dieu soit !
J’ai trop envie de lui cracher à la figure pour
qu’Il ne soit pas. Pauvre homme qui se glorifie
de sa révolte, mais qui frémit devant le néant…
Alors il se donne une contenance, il se fait le
prophète du néant, il se trouve un exutoire dans
une comédie d’inversion, et il parle ou écrit, ce
que je suis en train de faire… Parfois un en-
thousiasme me prend : j’ai fait une promesse, et
si j’y mettais toute mon énergie, avec une foi à
soulever les montagnes… Même sans redonner
vie à ma cousine, cette foi pourrait au moins
15 Dysmas
donner un sens à sa mort. Soudainement tout
paraît simple : je reviens, je m’excuse, je
console, et l’histoire reprend là où elle s’est arrê-
tée, et Flore… Un souffle glacial sur le nez, un
faux pas sur le pierrier, une pensée de Flore.
Non, ce n’était qu’un mirage. Par un tour de
passe-passe, l’Angoisse a fait de Flore un tour-
ment bien plus vif que Horma. »
Dimanche 6 novembre (j’ai terminé une première
expédition et je suis au Pérou dans l’attente
d’une seconde) : « J’ai attendu vingt-cinq ans
pour toucher à la drogue, mais on n’attend ja-
mais assez longtemps. Je me mords les doigts
d’avoir eu la faiblesse d’une expérience qui
m’enchaîne et me détruit. Au réveil de ma pre-
mière prise, j’ai connu cette affreuse supplica-
tion, cette vaine prière d’un plus jamais ça, desti-
né à être répété de persécutions en persécu-
tions. Je suis embarqué en un aller simple dans
la logique de la mort, je suis lié à l’ignoble plaisir
jusqu’à l’anéantissement de toute pensée. »
Lundi 14 novembre : « On m’a soutiré quelques
bribes de mon passé, et la question est tombée,
implacable : “Pourquoi n’es-tu pas allé te
consoler dans les bras de Flore ? ” Je n’ai rien
répondu, je n’ai rien à répondre, c’est tellement
facile de donner de bons conseils aux autres,
c’est tellement facile quand on ne connaît pas
ce hurlement intérieur dont le prolongement
16 François Molliet
fait vaciller la raison. Flore, Flore, me pardon-
neras-tu ? »
Mardi 15 novembre : « J’ai fait ce matin une
chute qui aurait dû être mortelle. Et je m’en suis
sorti avec une foulure au poignet gauche. Je
reste perplexe. Pourquoi suis-je toujours en
vie ? Pourquoi veille-t-on sur moi ? Est-ce le
hasard ? Ou une force extérieure à ce monde
est-elle à l’œuvre à l’intérieur de ce monde ? »
Dimanche 27 novembre : « Nous avons dépassé
les 4000 m. La météo est mauvaise depuis quel-
ques jours, le vent s’est encore durci cette nuit.
Ici même, une expédition a été emportée
l’année dernière. Nous sommes focalisés sur
l’arête Nord-Ouest, elle occupe tout le champ
de notre esprit, toutes nos conversations. C’est
demain que, si tout se passe bien, nous
l’aborderons. Ma jeunesse a été bercée par ces
récits d’ascensions, mais je sais que même au
sommet, si nous y parvenons, je ne connaîtrai
pas cette exaltation qui m’habitait quand nous
traversions les Alpes avec Frédéric, et qui me
donnait l’impression de mettre un pied chez les
Olympiens. Dans les brouillards glacés, je ne
ressens ni panique, ni transe ; le seul avantage
que tout cela puisse m’apporter, c’est une anes-
thésie de ma mémoire autant que de mes mem-
bres. Et si j’y reste, après tout, ce serait encore
le moins mauvais. »
17 Dysmas
Dimanche 25 décembre : « C’est Noël ! Pour fê-
ter ça, les copains ont sorti des packs de bière
locale ; j’ai fait comme eux : nous nous sommes
saoulés la gueule. Je suis dans les Andes, le trek
se prolonge. Faut que je profite de l’âge et de la
santé ! Paraît que ce sont mes meilleures an-
nées… Pourquoi pas. Après tout, c’est peut-être
ça devenir adulte : savoir se contenter des quel-
ques plaisirs que la vie dispense, en oubliant le
goût de la joie. »

Ces pages fourmillent aussi de notes linguis-
tiques, d’observations sociologiques, de jeux de
mots. Je les feuillette et retrouve mes sautes
d’humeur, dont les plus sombres sont marquées
en négatif par une date manquante, journées
désespérées où je n’eus pas la force d’écrire.
J’en ai détruit toute une partie, afin d’effacer dé-
finitivement des tumultes qui ne furent expri-
més que pour être chassés. L’en-tête de mon
calepin – une citation de Bruno – est intéres-
sante à cet égard : « L’expression du non-dit
équivaut souvent à une médication, mais elle
peut être également l’ostentation de ce qu’on
appelle aujourd’hui l’inconscient et qu’on appe-
lait hier les démons, ces dieux néfastes que
l’ignorance garde enchaînés. Montrer
l’inconscient c’est incarner des monstres… Et
on ne peut pas toujours les éliminer par une
démonstration rationnelle… »
18 François Molliet
Outre cela, j’écrivis pendant ce périple cinq
lettres, les dernières avant le grand silence. La
première fut pour Marraine. Sa réponse : une
consolation, un baume. Tout comme le fut celle
de Véronique : quoiqu’il pût arriver, elle conti-
nuait à croire en moi, elle réclamait ma pré-
sence. Avec elle seule, je maintins une corres-
pondance, sans tout lui dire de ce que je vivais,
de peur de la décevoir. La lettre pour l’Ancien
fut la plus facile : j’avais l’impression de ne rien
lui apprendre. Sa réponse fut la plus courte : il
savait que les discours m’étaient inutiles. Par
quelques phrases sibyllines qui ne me seraient
pas accessibles avant longtemps, il perça une
ouverture dans mon impasse, il prépara un au-
delà à ma fuite : « C’est maintenant le temps de
la patience… Tous les jours, à l’heure du sacri-
fice, je ferai mention de toi… J’ai pris sur moi la
responsabilité de ton retour. »
Quant à Flore… D’une écriture tremblante,
je lui fis parvenir les échos d’une révolte qu’elle
ne sut accueillir ; désemparée mais voulant me
sauver, elle me fit mal. Elle eut cette parole ter-
rible : « A quoi bon ces moments de bonheur si
ta vie n’a pas changé ! » Je lui écrivis à nouveau
mais, emporté par une inversion pernicieuse,
comme si mon expression n’était plus mienne,
je laissai mes propos déborder ma pensée : « Je
ne veux pas être consolé car ces jours ne sont
plus. » Bien plus tard je reçus d’elle une seconde
19 Dysmas
lettre ; afin de ne pas clore le dialogue, elle me
lançait une invitation, la promesse d’être à mes
côtés si je la rejoignais en Indonésie… Et cette
signature, irréelle : « Ta fiancée ». Moi qui avais
toujours le dernier mot, je fus vaincu ; avec des
sanglots étouffés, je compris qu’une volonté qui
n’était pas de moi mais qui œuvrait en moi,
avait cassé notre relation. Flore fut le rempart
sur lequel vint se briser ma révolte. En fuyant
Horma je m’éloignais de Flore, en refusant la
mort de l’une je niais la vie de l’autre, elles
étaient liées en une histoire dont j’avais barré le
cours naturel, perdant par le fait même sa signi-
fication en amont.
Avec Frédéric, il n’y eut pas de reprise de
contact ; avec les autres non plus. Malgré ma
bonne volonté, je ne trouvai pas les mots ; en
vain je retournai dans ma tête, des journées du-
rant, une impossible justification. Et le temps
accentua la cassure, et peu à peu la rendit in-
franchissable. Le silence provisoire, dû à
l’origine au simple fait de ne pas avoir d’adresse
fixe, se cimenta par négligence, faute d’avoir été
malaxé par une parole qui, même maladroite,
aurait été salvatrice ; et le non superficiel, mur-
muré sous le coup d’une souffrance insoutena-
ble et pourtant passagère, se pétrifia avec les
années jusqu’à donner l’impression d’être la
seule réponse possible.
20 François Molliet
Une tristesse s’épancha de mon cœur vers
toutes les jointures de mon quotidien. J’entrai
dans le cercle vicieux qui avait été celui de
Horma ; et je n’avais rien pu faire pour elle. Le
lien perdurait, sa malédiction s’était transmise,
j’étais emporté par un destin familial que Flore
seule aurait pu briser. « Flore, Flore, il aurait été
si facile, si naturel d’aller à toi. Bêtise, bêtise que
l’enfer ! »
21
XXIII
La seconde expédition, en Amérique du Sud,
se prolongea en janvier et février par une hiver-
nale éprouvante. J’étais affaibli par les substan-
ces hallucinogènes, dans mon corps et mon
mental. Je me persuadais : « Quand je le vou-
drai, j’arrêterai. » Mais quand le moment de
manifester ma volonté arrivait, la guerre re-
commençait. « La pulsion, comme un gosse qui
teste l’autorité, revendique un peu plus à cha-
cune de mes capitulations. » Cependant, la du-
rée de ce trek et la rudesse des conditions firent
l’effet d’une cure de désintoxication ; pour mon
salut, les drogues ingurgitées furent rejetées sur
les interminables pentes glaciaires. Seul demeu-
ra le fantôme d’une peur, me gardant de toute
récidive.
Je prétextai le rétablissement de ma santé
pour retourner traîner sur la côte californienne,
utilisant au maximum les possibilités de mon
visa. L’usage d’une langue étrangère ajoutait du
divertissement à un désœuvrement que je met-
tais à profit pour trouver du boulot.
23 Dysmas
J’appréhendais le retour en France… Devoir
gagner sa croûte, voilà qui me maintenait en
alerte. Je n’avais plus le bon sens qui sait faire la
part des choses, mais je n’avais rien perdu de
mes capacités d’analyse ; ma sensibilité écorchée
m’empêchait d’envisager le durable, mais mon
raisonnement gardait toute son efficacité. Mon
visage de baroudeur devait inspirer la confiance,
la salutaire obstination à parler une langue châ-
tiée pouvait faire illusion, je parvins à me faire
embaucher par une société d’édition de guides
touristiques.
Je passais d’un extrême à l’autre, de
l’éducation spécialisée au tourisme de masse…
Je pensai à cette sentence de l’Ancien : « Le
mondain se meut dans une installation tandis
que le moine se stabilise dans un mouvement ;
le mondain subit une force centrifuge, une addi-
tion qui l’éclate tandis que le moine choisit une
force centripète, une soustraction qui le recen-
tre… » Pour moi, le temps des voyages ne fai-
sait que commencer.
Les événements s’enchaînaient comme une
mécanique bien huilée sans que j’eusse à en ac-
tionner les rouages ; les temps morts eux-
mêmes venaient s’intégrer dans ce mouvement,
et j’avais beau ne pas en comprendre la ligne
directrice, je m’étonnais, et mon caractère
joueur métamorphosait l’inassimilable en ludi-
que. Cela ne guérissait pas ma tristesse qui, les
24 François Molliet
mois passant, s’installait dans les moelles et les
viscères, mais je conservais une fine pointe de
lucidité, un potentiel d’émerveillement. Mon
étoffe humaine restait suffisamment compacte
pour me permettre d’oublier, tout en mainte-
nant une belle apparence composée des habitu-
des d’un âge d’or révolu. Bien que la lumière
m’eût été enlevée, je continuais à marcher sur
ma lancée. L’absence de boussole intérieure ce-
pendant faisait naître le risque du choix incons-
cient de voies tortueuses.
L’entreprise m’envoya d’abord en Afrique.
Pendant deux mois, je parcourus le Kenya et
une partie de la Tanzanie, mon guide en main,
pour vérifier toutes les informations et les cor-
riger si nécessaire. Malgré la somptuosité de la
nature, je ne fus pas attiré par ces régions.
Ayant troqué de logique, le mot habitude repre-
nait en moi sa connotation dévalorisante et, à la
façon d’un gardien de zoo qui passe indifférent
devant des animaux qui ne sont exotiques que
pour les visiteurs, un gardien dont le regard
n’est plus attiré que par les papiers gras que ces
mêmes visiteurs ont laissés, je fus vite blasé ; et
du coup, je ne fus plus éveillé que par ce qui
m’agaçait. Etant donné qu’il m’était demandé
professionnellement de porter un avis critique
sur les choses, rien ne pouvait compenser le bof
envahissant de mon attitude. Quelqu’un m’avait
25 Dysmas
dit : « Tu verras, l’Afrique c’est le continent de
l’avenir. » Mais je ne sus pas en percevoir l’âme.
Dès mon retour aux Etats-Unis, on me pro-
posa d’être rattaché à l’agence de Chine.
L’Asie… immédiatement je pensai à Flore : sa
mère était chinoise. Je fis mes bagages et partis,
en insérant une halte administrative en France.
N’ayant plus de chez moi, je logeai à Stras-
bourg, chez Joss, un camarade rencontré outre-
Atlantique.

Je voulus revoir l’Ancien, la seule personne
de mon passé qui me semblait encore accessi-
ble, sur qui le temps ne pouvait avoir son action
de raidissement. Or il n’était plus là. Personne
ne sut me donner de ses nouvelles. Pourquoi la
simultanéité de sa disparition et de ma fuite ?
Ce ne pouvait être une coïncidence. Etait-il en-
tré dans une nouvelle profondeur, ou avait-il
trahi ? Il avait rajouté à la fresque un immense
dragon, surgi d’un éclair initial, dont les lou-
voiements imprégnaient l’ensemble du champ
visuel.
La maison avait changé d’aspect, des travaux
de terrassement étaient en cours. A la place de
l’Ancien s’étaient installés ceux qui savent, ceux
qui détiennent la vérité. Peu importe leur dé-
nomination car, de quelque clique qu’ils soient,
les militants sont tous les mêmes.
26 François Molliet
Ils voulurent m’apporter la Bonne Parole, me
sauver de mes ténèbres, et j’eus la faiblesse
d’entamer avec eux le dialogue. Un dialogue ?
Mais je n’étais devant eux qu’un homme poten-
tiel, tant que je ne proclamais pas leur credo je
n’étais que prémices ; leurs paroles condescen-
dantes et leurs sourires artificiels m’interdisaient
la possession d’une personnalité propre.
Ils me mirent en colère. Je leur lançais :
« Vous êtes des commerciaux de la vérité ; vous
sélectionnez le vendable, vous gommez ce qui
n’est pas dans l’axe, vous utilisez la méthode de
ceux que vous fustigez sous le nom de Grand
Satan. Mais bien sûr, c’est pour la bonne
cause… » Leur demander un signe ? Quelle ex-
travagance ! Une preuve rationnelle ? J’étais hé-
rétique ! Leur révélation avait sa validité en elle-
même, la mettre en doute était a priori un non-
sens et une faute. « Au nom de l’Absolu, » ils
balayaient d’un revers de main les hésitations de
la raison. Il est tout de même indécent d’avoir
raison contre les multitudes ! Pour justifier leur
indécence : ils pouvaient témoigner d’une
conversion exemplaire, ils s’étaient vautrés dans
la plus vile des délinquances et ils se trouvaient
maintenant debout, bien-tout-comme-il-faut.
– Votre humilité personnelle n’est qu’au ser-
vice d’un orgueil communautaire : il y a vous et
les autres, le noble et le vulgaire, votre sagesse
autoproclamée et la folie du monde. Tout ce qui
27 Dysmas
s’oppose à votre conception du monde prend le
nom d’Inversion. Vous énoncez la morale, vous
jugez du pur et de l’impur, mais qu’en savez-
vous ? Comprenez-vous seulement que la fron-
tière entre le bien et le mal passe à l’intérieur du
cœur de chaque homme ? Vous me réservez un
discours mielleux, mais ce n’est pas celui que
vous tenez entre vous ; les critiques de ceux d’en
face ne trouvent à vos yeux que mépris.
– Ta conscience t’oblige ! me répondaient-ils,
grands seigneurs.
Mais le sous-entendu était flagrant : « A
condition qu’elle abonde dans notre sens. »
« Si tu ne nous écoutes pas, tu seras puni par
le Ciel. » Ce genre de phrase m’avait exaspéré :
« Voilà toute votre morale ! Mais je préfère être
puni de mon irrévérence plutôt que
m’agenouiller devant un dieu régnant par la ter-
reur. Dusse-je être damné, je ne cèderai pas un
pouce à la superstition. » Encore un peu et je
devais culpabiliser d’avoir connu l’Angoisse, me
sentir fautif d’avoir froid ou d’avoir faim. « Si
votre foi ne correspond pas à mon expérience,
si votre absolu ne s’exprime pas dans mon rela-
tif, pourquoi y adhèrerais-je ? Si votre bien
commun ne s’identifie pas à mon bien privé, en
quoi me concerne-t-il ? »
Alors ils me parlaient de leur gourou, ils se
retranchaient derrière leur prince. Si j’étais dans
la révolte ce ne pouvait être que par ignorance
28 François Molliet
de sa bonté et de sa puissance ! « Nous ne
sommes que de pauvres hommes, mais le maî-
tre, lui… » Un maître virtuel qu’on sort de la
boîte quand ça arrange… En admettant qu’il fût
vraiment un maître, s’il n’avait pas été capable
de les rendre tels que lui, quelle était sa puis-
sance ? Si rien en eux ne m’attirait, quelle séduc-
tion pouvait exercer sa bonté ? « Et si vraiment
il mérite son titre, c’est qu’alors vous avez fait
de lui une idole, une statue vénérée pour mieux
le rendre inimitable, et de son enseignement
une gnose, un jargon ésotérique pour mieux le
rendre caduque ; vous n’en avez retenu que sa
lettre et non son esprit, vous avez phagocyté
son message dans un système, sa liberté dans un
code de bonne conduite, sa lucidité sur la niai-
serie des mondains dans un recueil de citations
pour briller dans les salons. Disciples paresseux,
vous vous êtes empressés de canoniser
l’interprétation orthodoxe du maître, afin
d’inverser l’invitation à la simplicité en un pou-
voir temporel, et le commandement de l’amour
en une guerre sainte ! »
Ils reprenaient le vocabulaire que j’avais em-
ployé à Vautubière, quelle ironie ! Et j’avais en-
vie de les gifler car, le contexte ayant changé, le
discours était insupportable. « Toute chose est
bonne ou corrompue selon les circonstances ;
un bien devient mal quand son temps est passé,
un mal devient bien en changeant d’espace. Les
29 Dysmas
œuvres du sage et de l’insensé sont identiques,
mais le premier s’adapte au mouvement de la
vie tandis que le second ne se préoccupe que de
son bon plaisir. Une même intonation souligne
la pensée à tel moment ou la dénature à tel au-
tre, une même phrase est futile en telle bouche
ou pondérée en telle autre, une même attitude
exprime l’amitié ou le mépris selon la situa-
tion. »

C’était certainement des braves gens, mais ils
me paraissaient le contraire de ce que j’aurais
voulu devenir. La fin de non-recevoir que je
leur adressai était ma plus belle preuve de fidéli-
té à l’égard de l’Ancien. Mais pourquoi prêter
l’oreille à leurs propos qui me faisaient mal,
pourquoi ce défi morbide de polémiquer avec
eux ? Ma colère m’empêchait de distinguer en
eux une quelconque valeur ; dans mon rejet à
l’emporte-pièce, je n’étais finalement guère dif-
férent d’eux. Un même esprit de peur nous te-
nait, eux dans leur citadelle assiégée, moi dans le
vaste marais.
Ils soulevaient pourtant l’éternel dilemme des
religions : soit la vérité est objective et donc
contraignante, soit elle est subjective et donc
sujette à la mode. Soit le Ciel parle et toutes les
lois terrestres doivent s’ordonner selon cette
parole, soit Il est silencieux et l’homme reste
soumis à la volonté arbitraire et tyrannique de
30 François Molliet
celui qui crie le plus fort. Leur énoncé était-il
vrai pour diviser le monde en noir et blanc, ou
faux pour faire du doute la condition de la sa-
gesse ?
Ils soulevaient surtout le défi du dialogue :
seuls deux égaux, bien dans leur peau, peuvent
tenter de le relever. Et l’exercice demeure déli-
cat, car il demande à chacun d’être sûr de soi
sans être arrogant, solide comme le granit et
tendre comme la mie de pain. Il ne s’agit pas
d’avoir la vérité mais d’être vrai. Si le messager
ne devient pas le message, celui-ci reste abscons
et vain ; on ne peut transmettre que la part de
vérité qui est devenue sienne. Finalement, seul
le reflet d’une certaine lumière accrédite le témoin.
Mais je ne parvenais plus à faire silence, toute
nouvelle parole m’agressait ; après des années
de combat, je retrouvais le Dysmas de la crise,
incapable de l’instant présent. Malheureuse-
ment, ma volonté ne répondait plus comme au
temps de mon adolescence ; mon armature in-
térieure s’étant disloquée, je ne pouvais plus
être restauré que par une intervention exté-
rieure.
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XXIV
L’extrême Orient ! Le béton, la pollution, le
grouillement, grisant dépaysement qui me don-
nait l’illusion d’une nouvelle vie ! Dans ces villes
puantes, bruyantes et clignotantes, je jouissais
de mon exil avec l’inestimable avantage de
l’étranger : celui de ne pas connaître les passions
de ces gens qui se retournent pour le dévisager.
Le climat inhospitalier, la nature hostile
m’apportaient le repos : dans ce monde où la
Bible était inconnue, mes ancêtres me fichaient
la paix.
La contrepartie de ce repos était l’absence de
mémoire. L’histoire de mes voisins n’était pas la
mienne, leurs épopées n’éveillaient en moi au-
cun frémissement, l’issue de leurs batailles me
laissait indifférent, les noms de leurs héros ne se
distinguaient pas pour moi de ceux des faits di-
vers du canard local. Nul passé, nulle beauté,
nulle amitié… Cette terre n’ayant pas été foulée
par mes pieds, je n’y avais aucune racine pour y
concentrer mes expériences spirituelles.
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