Eastern

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Martin, danseur et chorégraphe à Paris, revient dans son village slovaque pour revoir son grand-père mourant. Gabriela, une amie de jeunesse, l'accompagne, qu'il présente comme sa fiancée. Elle l'aidera à affronter, en même temps que son passé, son père et ses oncles, ces héros d'un "eastern" déboussolé depuis la chute du communisme. Eux pensent qu'ils ont tout raté et sont sans courage, humiliés, honteux, tandis qu'alentour la richesse s'exhibe, et l'argent facile. Martin voudrait les réconcilier avec eux-mêmes. Il dansera pour eux avec une grâce qui rendra à chacun son honneur et sa dignité.
Eastern est le premier livre d'Andrea Salajova, auteur et cinéaste d'origine slovaque. Écrit directement en français, il mêle la force du témoignage et de la vision à la riche palette d'émotions du roman.
Publié le : jeudi 5 février 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072548055
Nombre de pages : 240
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A N DR E A SA L A JOVA
EASTERN
r o m a n
G A L L I M A R D
E A S T E R N
ANDREA SALAJOVA
E A S T E R N
r o m a n
G A L L I M A R D
© Éditions Gallimard, 2015.
Michalovce. Une petite ville de la Slovaquie de lEst, quarante mille habitants au dernier recensement, avec la Pologne au nord, la Hongrie au sud et la frontière ukrai nienne à trente kilomètres. À part des Ukrainiens qui rentrent chez eux, personne ne va à lest. Toutes les migrations de lhomme européen se sont faites vers louest. Depuis la partition de la Tchécoslovaquie, les Slovaques vivent tant bien que mal avec des Hongrois, nombreux dans le sud du pays, et des Ruthènes, appelés les Rusyns, dans le nordest. On peut trouver quelques traces des colons allemands, mais presque aucune des Juifs, tous déportés et exterminés. Lancien Empire austrohongrois était multinational. Il le fut pendant des siècles. La petite ville de Michalovce également. On y entendait du slovaque et ses dialectes, du hongrois, du rusyn, de lallemand. On imagine mal aujourdhui com ment tous ces gens vivaient ensemble. Avoir une langue commune ne garantit pas le langage commun. Quelque chose dautre devait les lier. Ou pas. Aujourdhui, Michalovce est une ville au lourd passé socialiste toujours très présent, car sous le régime
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communiste cette petite bourgade était devenue lune des vitrines de son économie. Lindustrialisation planifiée et lagriculture collectivisée en avaient fait une localité dune certaine importance. Seul le centre de la ville garde encore quelques traces dune vie davant le socialisme : une longue rue, des maisons avec balcon de chaque côté, leurs façades décorées de guirlandes et de stucs divers, peintes de couleurs vives, la boutique au rezdechaussée. Tout ayant appartenu à la petite bourgeoisie marchande du début du siècle dernier. Ce type de centreville, vous pouvez en trouver dans toutes les villes de lEurope cen trale et orientale, jusquà Odessa. Voilà, à grands traits, une entrée en matière, géographique et historique, desti née au lecteur, qui na, en général, aucune raison de faire la distinction entre les différents « pays de lEst » de lancien « bloc soviétique ». Maintenant, imaginez une cité de barres dimmeubles en béton de six à dix étages, construits dans les années 1970, comme pratiquement dans toutes les villes dEurope qui ont vécu le « socialisme réel »cest ce quapprenaient très tôt tous les écoliers de ces pays, sans doute pour distinguer cette expérience vécue du vrai socialisme de celle du socia lisme rêvé en Europe occidentale. Les immeubles de ces citésdortoirs avaient été inspirés par ceux bâtis en France cela aussi ils lapprenaient à lécole. Trente ans plus tard, le béton de mauvaise qualité sétait fissuré et terrifiait les passants qui avaient lidée de regarder vers le ciel (ils nétaient pas très nombreux). Sa couleur grise naturelle était devenue gris sale. Les arbres, qui avaient beaucoup grandi en trente ans, et qui mon taient fréquemment jusquau quatrième étage, cachaient
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bien la misère de ces habitationstant quils gardaient leur feuillage.
Cétait lautomne et les branches navaient justement plus de feuilles. Il était minuit presque, personne dehors, seules quelques fenêtres allumées. La lumière jaune des lampes tordues et délabrées de léclairage public illu minait les trottoirs vides en piteux étatles racines des arbres remontant à la surface les avaient abîmés, ainsi que le gel et la neige des nombreux hivers. Je suis daccord, rien que de le lire, cest trop gris et triste tout ça, il vaut mieux écourter cette description. Mais les gens qui habitaient ces tours, et qui y avaient passé leur vie, nauraient pas compris quon les prenne en pitié. Ils auraient pris cela pour du mépris (ils manquaient de confiance en eux depuis trop longtemps). Ils se seraient mis en colère contre vos bons sentiments. Il y avait ceux qui rénovaient leurs appartements, mettaient du parquet flottant au lieu du traditionnel linoléummoquette, chan geaient les vitres, repeignaient leurs balcons. Ces initia tives privées tranchaient avec létat lamentable des parties communes, les paliers et les ascenseurs demeuraient sales et dévastés. Mais cela aussi était lhéritage du socia lisme, quand des autorités désignées soccupaient de tout. Et lorsque lidée de la propriété privée fut revenue en force, tout ce qui était « en commun » navait plus la cote. Ils avaient pensé, naïvement, quaprès la chute du com munisme toutes ces cités de béton disparaîtraient et que chacun vivrait dans des immeubles « de standing ». Les immeubles dun certain standing étaient déjà là (sauf dans des petites communes pauvres et oubliées comme
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Michalovce), mais le budget de la grande majorité des habitants ny suffisait pas. Ils se mirent donc à racheter leurs propres appartements ou à en acheter dautres dans ces mêmes immeubles quils avaient toujours connus. Noublions pas, il est aussi possible daimer ce qui est moche et abîmé, peutêtre même davantage. Pour vous rassurer, quelques années plus tard les choses allaient changer, et prendre un peu plus de cou leurs. Les immeubles des cités seraient ravalés et peints en coloris bien visiblesorange, vert, rose, bleu turquoise. Un autre cachemisère, sans aucun doute. Néanmoins, les habitants seraient très fiers de leurs couleurs. La couche de peinture allait cacher bien plus que la misère de leurs murs, jallais avoir de plus en plus de mal à les suivre dans leurs pensées. Revenons quelques années en arrière, quand tout était encore joliment gris, en lan 2005. La Slovaquie venait tout juste de faire son entrée dans lUnion euro péenne, elle vivait sa seizi ème année capitaliste et sa douzième année en tant quÉtat indépendant, séparée des Tchèques. Ladhésion européenne suscita un peu despoir, de très courte durée (il allait finir dilué dans la peur du multiculturalisme et dans la crise économique). Quelques vagues de privatisation de toutes les propriétés dÉtat, en décomposition totale après quarante ans de socialisme réel, passèrent. Les nouveaux propriétaires étaient de petits apprentis capitalistes qui devaient découvrir le fonctionnement du marché libre, négocier avec le crime organisé ou constater les dégâts du refus, élire, voire payer les politiciens qui soutiendraient leurs affaires. La plupart des entreprises ainsi privatisées firent très vite faillite, faute dexpérience, de savoirfaire, ou
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