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Écoutez

De
66 pages
Happé par le flot continu du quotidien, le tumulte et la rapidité de la vie, qui peut prétendre aujourd’hui prendre vraiment le temps d’écouter, ne serait-ce que de temps en temps, l’Autre ? Qui peut affirmer qu’il est capable d’accorder un peu de son temps à celui qui a besoin de parler ? Qui est encore en mesure de se mettre totalement en retrait pour laisser libre court, sans jugement ni comparaison malvenus, aux pensées et aux tourments d’Autrui ?
Bien peu de personnes, à vrai dire.
Et pourtant, pouvoir parler librement et se confier est, pour beaucoup, le début de la guérison, de la prise de conscience ou du changement. Tout un chacun a besoin, un jour, d’une oreille attentive et indulgente.
Heureusement, quelques personnes sont encore capables d’écouter les autres, ceux qui ont tant besoin de parler à quelqu’un, en leur accordant le temps nécessaire de façon totalement désintéressée.
Antoine compte parmi eux. Prenez le temps d’écouter ce qu’il a appris de tous ceux qu’il a croisés. Écoutez…
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ÉCOUTEZ
Paule P.
© Éditions Hélène Jacob, 2013. CollectionLittérature. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-094-7
Prologue
Imaginez que vous ayez une chance et un don. Votre chance serait d’avoir du temps. Du temps pour vivre, pour respirer lentement, pour humer les parfums de nature, mais aussi des villes, pour vous asseoir et observer la vie autour de vous, pour déguster un bon verre de vin à la terrasse ensoleillée d’un bistrot, pour somnoler dans un bain chaud et ne vous refuser aucun des petits plaisirs quotidiens de la vie, pour descendre du bus deux arrêts avant votre destination et poursuivre le chemin à pied, pour penser à ce que vous mangez et, ainsi, l’apprécier, pour écouter les cris joyeux des enfants pendant toute une récréation de l’autre côté d’un mur, pour ne pas interrompre le monologue de votre vieille voisine qui n’a plus personne à qui parler chez elle, pour avoir le loisir de ne pas être pressé, pour dévorer un roman pendant toute une journée, pour laisser une partie de cartes s’éterniser jusque tard dans la nuit, pour regarder le soleil pointer lentement à travers les volets. Pour, parfois, décider de n’absolument rien faire. Votre chance étant d’avoir du temps, vous en auriez largement assez pour vous et, du coup, vous en auriez aussi à consacrer à d’autres. Aux autres. Et là, votre don entrerait en scène. Votre don serait de donner envie aux gens de vous parler, comme irrésistiblement attirés
par vous. Mais aussi, et surtout, de savoir les écouter. Vous seriez authentiquement empathique et les gens viendraient naturellement à vous, aussi sûrement et sereinement que le papillon de nuit volant vers la lumière, pour vous ouvrir le secret de leurs pensées. De leurs joies, de leurs doutes, de leurs fiertés et leurs contradictions, de leurs drames et leurs bonheurs. Vous seriez capable de recueillir ces confidences sans porter de jugement, sans chercher à en tirer le moindre bénéfice, sans être tenté, comme d’aucuns, de faire un rapprochement ni une comparaison avec vous ou vos expériences, sans interrompre l’autre pour parler de vous. Vous seriez capable d’accueillir l’autre en vous oubliant tout à fait. Vous écouteriez pour écouter. Uniquement parce que, souvent, les gens ne cherchent pas de conseils ou d’avis. Ils ont simplement besoin de savoir que quelqu’un va leur consacrer un peu de temps, et ainsi leur faire don de quelques instants précieux d’importance,
d’exclusivité. Et comme vous auriez tout ce temps à votre disposition, vous auriez le loisir d’établir des relations de confiance, progressivement, puis d’écouter longuement s’il le faut. Certains propos le nécessitent. Ce don et cette chance, je les ai. C’est ainsi. Je suis né avec ce don et j’ai appris à le faire grandir sans l’abîmer, sans le ternir. Quant à mon temps, que j’ai tout entier à ma disposition, c’est une autre histoire que je ne suis pas encore prêt à partager. Prenez donc un peu de temps et laissez-moi, à mon tour et sans m’interrompre, vous raconter quelques tranches de vie. Elles m’ont parfois déchiré, parfois amusé, parfois ennuyé, d’autres encore, effrayé. Mais elles m’ont toutes fait grandir. Alors, comme je sais que ce précieux temps, vous ne l’avez pas, je vous les livre directement, pour vous en faire gagner. Évidemment, par respect du secret de la confidence et par devoir du témoin loyal des tourments de mes contemporains, j’ai changé quelques noms et modifié, à la marge, quelques événements pour que les acteurs de ces séquences de vie soient préservés et que l’essence de leurs âmes ne soit pas tout à fait dévoilée, ou à peine ce qu’il faut pour les comprendre un peu mieux.
Mourir
C’est une femme, entre trente et quarante ans. Elle est plutôt jolie, presque malgré elle. Elle a un charme discret, inné, intemporel. Des cheveux châtain clair épais, toujours propres mais jamais brushés. Elle ne se maquille pas. S’habille très simplement. Tellement simplement qu’elle semble vouloir se cacher, passer inaperçue. Elle part travailler tôt le matin. Rentre assez tard le soir. Elle ne sourit jamais, si bien que je ne saurais dire si un sourire éclairerait davantage encore son visage, ou si sa beauté réside dans le mystère de son allure sombre. Elle vit seule avec son fils. Un très bel enfant au regard magnétique. Il ne semble pas avoir plus d’une dizaine d’années. D’immenses yeux bleu-gris en amande, entourés de cils noirs sans fin qui leur donnent une grande intensité. Un corps élancé, tout en finesse et en régularité. Lui non plus ne sourit jamais. Ils se sont installés, tous les deux, dans un tout minuscule studio, non loin de chez moi. Ils ne doivent pas avoir beaucoup de place pour vivre et évoluer, à deux, dans un si petit espace.
J’ai moi-même habité ce studio, il y a des années de cela, à une époque dont le souvenir est teinté de mélancolie. Seul, déjà, j’avais l’impression qu’à chaque mouvement je me heurtais à un mur. Alors, à deux, je n’ose même pas imaginer la sensation d’étouffement qu’ils doivent, chacun, éprouver. Et j’étais tellement malheureux à cette période de ma vie que, j’en suis certain, j’y ai laissé – après d’autres, peut-être – une empreinte de tristesse qui y demeure toujours. Ils ne peuvent pas être heureux dans ce réduit sombre, froid et chargé de malheur. C’est impossible. Il m’a fallu du temps pour les approcher. Elle s’est confiée à moi, démunie et abattue, visiblement consciente que je ne pourrais lui apporter de réponses. J’aurais pourtant donné beaucoup pour pouvoir le faire. Voilà ce que j’ai appris, à force de patience. * * *15 h 55. L’heure approche. Je suis déjà quasi prête à partir, toujours étreinte par la même gêne, la même honte, depuis des années maintenant. Des années maintenant que, chaque soir de la semaine, je passe dire au revoir à chacun des employés que je supervise, toujours occupés à leur poste de travail. Des années de regards et
de « Bonne soirée, Madame » chargés de sous-entendus et de reproches. Un chef qui quitte le bureau avant ses ouailles, quand même, ça ne se fait pas ! Tous oublientque, pour partir à cette heure, j’arrive tôt le matin, très tôt même. À une heure où les rues de la ville sont encore presque désertes et où il fait encore frais les journées caniculaires. Que je ne lève quasiment pas de la journée les yeux de mes dossiers et prends rarement le temps de déjeuner. Que, sitôt les enfants couchés, je m’isole sur mon ordinateur portable pour consulter ma messagerie, mettre un point final à un dossier, répondre à un e-mail. Et je l’oublie aussi. Chaque soir de la semaine, je quitte donc mon travail dans la précipitation, étreinte par une culpabilité semblable à celle d’un enfant faisant l’école buissonnière. Puis, la course reprend. La course contre le temps. Récupérer mon fils aîné à la sortie de l’école. Puis, ma cadette à la sortie d’une autre école. Mes deux enfants ne sont pas dans le même établissement. Cela aurait été trop simple. Alors, quand nous avons déménagé pour une location plus spacieuse, nous avons choisi, avec mon mari, de ne pas « déraciner » notre aîné, très attaché à sa classe, à ses repères. Mais c’est une autre histoire… Enfin, un dernier crochet par la crèche, pour le petit dernier. La cause, si je puis dire, de notre déménagement. Retour à la maison. La routine usante des bains à la chaîne, le lave-linge, le sèche-linge, les devoirs de l’aîné, les disputes des deux plus jeunes, le dîner à préparer, les papys et mamies qui attendent un coup de fil pour avoir, enfin, quelqu’un à qui parler. L’appel de mon mari : « Il y a du monde sur la route. Je ne sais pas trop à quelle heure je vais rentrer ». Le coucher. La pression qui retombe, puis qui repart : vérifier la messagerie, montrer que je suis présente et investie même si je ne fais pas des journées à rallonge. J’arrive à l’école. Mon aîné, huit ans, est là, à la grille de l’école. Toujours fidèle au poste,
obéissant et discipliné. Il est là pour ne pas me faire perdre de temps. Il sait que, le soir, c’est la course, que j’ai beaucoup de choses à faire. Je le répète suffisamment. Je sais, ce n’est pas une chose à faire, mais je livre souvent mes états d’âme à mes enfants, en me laissant aller à voix haute. Du coup, lui, toujours si raisonnable, fait tout ce qu’il peut pour me faciliter les choses. Il ne partage pas, à l’autre bout de la cour, les jeux insouciants des autres enfants. Un baiser sur le front. Nous nous hâtons vers la voiture. Deuxième école. Nous montons au premier étage, direction la garderie. La responsable me salue, puis s’étonne : « Manon ? Nous ne l’avons pas vue aujourd’hui. Vous n’étiez pas au courant ? » Je suis surprise, mais pas inquiète. Je réponds donc simplement : « Non. Elle a
sans doute été malade. Mon mari a dû la garder à la maison et oublier de me prévenir ». Elle a l’air de trouver cela étrange. C’est vrai que ça l’est un peu. Mais nous ne nous parlons plus beaucoup avec mon mari. Hier soir, la soirée n’a pas été très chaleureuse, alors… Nous repartons. Sur le chemin, j’essaie de le joindre sur son téléphone portable. Messagerie directement : «Oui, c’est moi. Je viens de passer à l’école pour récupérer Manon. Ils ne l’ont pas vue de la journée. Tu aurais pu prendre le temps de me prévenir, quand même. J’ai eu l’air d’une conne». Des mots tendres, une fois encore. Direction la crèche. J’avoue que la colère monte. J’ai hâte d’en découdre ce soir, de régler une fois encore des comptes. De mettre les pendules à l’heure. Quand même, ça ne se fait pas ! De quoi a-t-on l’air maintenant ? Que vont-ils penser de nous ? Maxime, mon aîné, me suit sans piper mot. Il sait quand je ne suis pas disposée à discuter et il se tait, comme déjà résigné malgré son jeune âge. C’est malheureux, sans doute, mais avec la vie que je mène, je n’ai pas le temps de m’arrêter à cela. J’ai sans doute tort, mais c’est ainsi. Je me rassure, malhonnête, en me disant que c’est sans doute aussi dans sa nature, son caractère. Premier digicode : 94 55. Deuxième digicode : 1978. Troisième digicode : 1977-7. Une vraie forteresse, cette crèche, mais tant mieux. Par les temps qui courent… En poussant la porte, j’aperçois, un peu plus loin, la responsable, en train de faire un compte-rendu détaillé à une autre maman : les repas, les temps de sommeil, les activités, les pipis-cacas de la journée. Toutes ces informations dont nous nous délectons lorsque nos enfants sont petits. Au moment où son regard croise le mien, marqué par la surprise, je comprends que quelque chose – mais quoi ? – ne va pas. Sans plus prêter attention à la pauvre mère qui attend la suite du récit des péripéties de la journée de son enfant, elle marche vers moi. « Vous venez chercher Timothée ? » Je me sens subitement mal. Vulnérable. Je me sens légèrement défaillir. Je lui réponds dans un filet de voix « Oui, évidemment ». Elle semble, elle aussi, surprise : « Mais votre mari nous a appelés ce matin pour dire qu’il était souffrant et qu’il ne viendrait pas aujourd’hui ». Puis, la même question qu’à l’école : « Vous n’étiez pas au courant ? » Cette fois, je me ressaisis : « Si, bien sûr. Je crois que je suis surmenée. Ça m’est sorti de la tête. La journée a été longue ». Je tourne les talons en attrapant mon fils par la main « Désolée, bonne soirée ». Encore environ cinq minutes avant d’être à la maison. Ma colère est retombée. Je sens pourtant qu’elle n’est pas loin. Prête à rejaillir dès que je les retrouverai tous à la maison ; dès que je serai rassurée.
Je pousse enfin la porte d’entrée. Mon cœur défaille tout à fait. Complètement. Je perds pied. La maison est plongée dans le noir. Le petit sac de Timothée, avec sa tenue de rechange et sa boîte à sucettes pour la crèche, est posé à l’entrée. Là où je l’ai laissé ce matin, avant de partir. Le cartable rose princesse de Manon est là aussi. Mais eux, visiblement, ne sont pas là. Niant l’évidence, je parcours, les allumant une à une, toutes les pièces de la maison, en les appelant de plus en plus fort « Manon ? Timothée ? Timothée ? Manon ? » Je hurle à présent. Je suis terrorisée. Mais de quoi ai-je peur à cet instant-là ? Avec le temps, je sais de quoi j’ai eu si peur ce soir-là, en rentrant, lorsque j’ai trouvé les affaires de mes enfants dans l’entrée et la maison plongée dans le noir. J’ai eu peur de les retrouver morts, dans une pièce ou une autre.
Comment peut-on penser à ça, comme ça, simplement parce que deux de vos enfants ne sont pas là où ils devraient être un soir de la semaine ? Parce que la tristesse, la solitude, voire le désespoir certains jours, ont envahi ma vie. Mon couple. Et qu’en matière de malheur, tout me déjà semblait possible. Et pourtant, j’étais bien loin, même dans mes moments les plus sombres, d’imaginer à quel point la souffrance pouvait être sans limites. J’étais bien loin d’imaginer qu’elle me tomberait dessus pour me broyer jusqu’au plus profond de mon être. J’essaie de me ressaisir. Maxime, mon seul enfant encore palpable, encore physiquement là, près de moi, me tire par la main, son beau regard bleu plein d’effroi : « Qu’est-ce qui se passe Maman ? Pourquoi tu cries ? Où sont les autres ? Où est papa ? » La voix chevrotante, j’essaie de lui répondre : « Je ne sais pas, sans doute sont-ils allés faire une course. Je vais téléphoner à papa. Tout va bien, ne t’inquiète pas. Ils vont bientôt rentrer ». Menteuse. Je savais déjà, à cet instant-là, que ce n’était pas vrai. J’allume la télévision. Je lui prépare une tartine de Nutella, puis je pars m’isoler dans notre chambre. Je fais les choses lentement, méticuleusement. Pour me calmer un peu, certes. Mais surtout pour me donner du temps, retarder l’échéance. Comme l’animal allant à l’abattoir, je sens le pire venir et freine des quatre fers. Essaie de te calmer, il y a forcément une explication à tout cela. Et, dans quelques instants, tu vas pouvoir reprendre consciencieusement ta litanie de reproches et expulser ta colère et ta haine. Je recompose le numéro de mon mari. De nouveau sur messagerie, directement. «Oui, c’est encore moi. Je suis passée à la crèche. Ils n’ont pas vu Timothée de la journée
non plus. Tiens-moi au courant, je commence à m’inquiéter». En raccrochant, je sais déjà que ma vie a basculé. Dans le néant. * * *Trois mois ont passé. Lentement, heure après heure, m’enlisant toujours plus. Mon mari et deux de mes enfants ne sont toujours pas rentrés. Ils ne rentreront plus. Mon mari n’est pas allé travailler le jour de leur disparition. Sa voiture et son téléphone ont été retrouvés le soir même, en ville, dans un quartier résidentiel, en parfait état. Donc, pas d’accident. Pas de trace visible d’agression non plus. Maxime a arrêté de demander quand son père, son frère et sa sœur seraient de retour. Il a compris, lui aussi. Il a arrêté de demander beaucoup de choses, d’ailleurs. Il s’est fait encore plus discret et serviable. Il s’est fait tout petit. Comme si lui aussi voulait disparaître. Pour échapper à
l’impossibilité de comprendre ? À son chagrin ? Au poids écrasant du mien ? Un soir, il est venu dans ma chambre. Il s’est allongé près de moi et m’a dit « Mais maman, moi, je suis là ». Il ne voulait pas dire : « Oublie-les, je suis là, c’est l’essentiel ». C’était un enfant qui disait simplement à sa mère « J’ai besoin de toi. Je n’ai plus que toi. Tu dois t’accrocher pour moi ». Je l’ai entendu. Mais je ne peux faire plus. Je ne peux faire mieux. Je suis terrassée de souffrance. Hagarde de douleur. Rongée par le manque d’eux et toutes ces incertitudes. Je n’ai pas une lettre à laquelle me raccrocher. Pas même un post-it rageur disant juste «Je n’en peux plusStop ! ». Je n’ai rien, absolument rien. Telle est ma punition pour avoir laissé dériver ma vie vers les regrets, les rancunes, les petites lâchetés, les reproches, les rancœurs et les coups bas, les mains qui se frôlent sans plus jamais se serrer. Où sont-ils ? Sont-ils morts ? Ont-ils souffert ? Pourquoi mon mari a-t-il choisi de partir – où qu’il soit allé, à l’autre bout du monde ou vers d’autres cieux – avec ces deux enfants-là ? Pourquoi pas avec tous ? Pourquoi pas sans aucun ? Est-ce pour me punir ? Pour m’obliger à continuer à vivre malgré cette douleur insupportable, en me laissant la responsabilité de l’un de nos enfants ? Est-ce un dernier geste d’amour en me laissant l’enfant qu’il m’a toujours reproché d’aimer le plus ? La police en est convaincue, c’est une disparition volontaire. Et donc, un double enlèvement. Ou pire encore. Et moi aussi. Il n’y a pas eu d’agression. Ni d’accident. Des éléments probants auraient été retrouvés, sinon. Mais où sont-ils, morts ou vivants ? S’ils sont morts, où puis-je aller me recueillir et déverser ma peine ? S’ils sont vivants, sont-ils heureux ? Terrorisés ? Me réclament-ils ? Ou sont-ils déjà en train de m’oublier ?
Et puis, il y a la chronologie. Mon mari faisait chaque matin le parcours inverse à celui que je faisais le soir : crèche de Timothée, école de Manon, puis école de Maxime. Ce jour-là, Maxime est bien arrivé à l’école. Les deux étapes précédentes ont, elles, été sautées. Inexistantes. Envolées. Évaporées. Disparues avec l’odeur, les boucles blondes, les nez qui coulent, les chamailleries, les câlins et les doudous de mes enfants. Ils se sont volatilisés. J’ai eu beau torturer mon fils, encore et encore, des jours durant, avec mes questions, il ne se souvient pas : « Timothée et Manon étaient-ils dans la voiture avec vous ? Comment était papa ? Énervé ? Tu as aidé papa à porter les affaires des petits dans la voiture ? Que t’a dit papa en te laissant ? » Il ne se souvient que de ça : « Il m’a dit qu’il m’aimait ». C’est la seule réponse qu’il a pu m’apporter. Ou peut-être est-ce le souvenir qu’il s’est inventé, pour tenir malgré tout ? Je l’ai même giflé un soir, mais ô surprise, cela ne lui a pas fait revenir la mémoire. Que vais-je faire ? Qu’allons-nous faire ? Comment continuer à vivre, amputée de mes enfants ? Comment supporter le bruit incessant de toutes ces questions qui tournent en boucle dans ma tête sans trouver de réponses ? Comment manger, dormir, marcher, respirer, sans savoir s’ils en font autant ? Comment lui pardonner ? Comment me pardonner de l’avoir poussé jusque-là ? De ne pas avoir compris ? De ne pas avoir vu le danger venir ? De n’avoir pas su protéger mes enfants ? Et à quoi bon le pardon quand il n’y a plus personne à pardonner ? Il n’est plus là. Et moi… Je suis là, mais déjà morte. Il n’y a plus de salut pour les morts.
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