Ecrase-le, Lafilo.

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A la fin du XVIIIe siècle, une série d'empoisonnements affecte la vie d'une habitation sucrière. Le propriétaire décide de se venger en enfermant dans la pièce à supplices une dizaine d'esclaves.

Publié le : jeudi 16 juin 2011
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EAN13 : 9782748101560
Nombre de pages : 255
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contact@manuscrit.comEcrase-le, Lafilo© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0157-X (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-0156-1 (pour le livre imprimé)Fred Gene
Ecrase-le, Lafilo
ROMAN1
Quand Makoko me raconta cette scabreuse his-
toire,jenel’aipascru dupremiercoup. Toutsimple-
mentparcequejeconnaissaismonbonhommecomme
lespochesdemonuniformedechasseurdesboisetqu’il
atoujourssumeservirdesbalivernesavecuntoupetex-
traordinaire.
Comme la fois où il chercha à me faire croire
que ses aïeux, qui reposaient sur les terres de Guinée,
venaient régulièrement lui rendre visite dans sa case.
Ses parents connaissaient,paraît-il,tousles esclaves de
l’habitation et veillaient jalousement sur eux. Ils ne
manquaient jamais une occasion de lui donner, à lui,
de précieux conseils sur les petites choses comme sur
les grandes. Sa vie leur appartenait et il était heureux
d’avoirsesdéfuntsparentsàcôtédeluipourlesoutenir
en cas de coup dur.
Généralement,c’estsurletonleplus badinqu’il
s’étendait, dès qu’on se voyait, sur la sublime couleur
des yeux de sa grand-mère, sur le bégaiement de son
arrièregrand-pèreousurlabontéetledévouementde
tous ses oncles ettantes de là-bas.
Et, à chaque fois, je ne savais toujours pas quelle
étaitlapartd’affabulationetderoueriedanssespropos
quimelaissaient,pour lemoins,rêveur.
7Ecrase-le, Lafilo
Cesoir-là,pourtant,ilétaitblêmecommeunco-
chon à l’agonie. Des flots de sueur irriguaient son vi-
sage. Sesmainstremblaientetsatêtevirevoltaitsansar-
rêt. Alalueurduquartierdelunepointantdansleciel,
ilapparaissaitencoreplusnoirqued’ordinaire.
L’idée de la ramener avec son indécrottable re-
frain sur ses ancêtres ne lui vîntpas. D’ailleurs, quand
ils’approchademoi,iloubliademedirebonsoir. C’est
direàquelpoint,soncomportementétaitinhabituel.
− Makoko,qu’est-ce qu’y a? lui demandai-je en
empoignant ses épaules.
Il ne broncha pas. Et ses yeux devinrent encore
plus hagards qu’ils ne l’étaient quelques minutes plus
tôt.
Je l’invitai à s’asseoir sur le vieux banc qui trô-
naitsurlavéranda. Ils’exécutaavec peine. Alors,j’eus
l’idée, afin qu’il retrouve un état normal, de lui offrir
unverredetafiabouloulou. C’étaitsaboissonfétiche,celle
qu’il raffolait par-dessus tout et qui lui rappelait son
soudourédeGuinée,unalcoolfortàbasedesorgho.
Il en prit une petite gorgée, puis une deuxième,
et finalement vida son verre.
Bien qu’il continuât de secouer la tête quasi ma-
chinalement,sonvisagecommençaitàdégagerunecer-
taine fraîcheur.
− Koko,lui soufflais-je,unautre?
Gardant la tête baissée, il me répondit, de façon
affirmative, par un geste de la main. J’ai rempli son
verre à ras bord et d’une seule traite, il laissa couler le
tafia dans son gosier.
− Koko, parle, lui demandai-je en m’asseyant à
côté de lui.
−M.Lafilo,c’estgrave. J’aipeur,merépondit-il
d’une voix cassée.
−Qu’est-cequinevapas? Tuaspeurdequoi?
Il leva les yeux, fixa longuement le ciel comme
s’il voulait s’assurer que la lune était toujours présente
8Fred Gene
auxcôtésdesinnombrablesétoilesqu’onapercevaitavec
clarté.
−Monmaîtreaperdusoixante-dixanimaux.
Le nombre me parut astronomique. Il l’était ef-
fectivement. C’était une perte considérable pour l’ha-
bitation.
−Depuisquanda-t-ilcommencéàperdresesani-
maux ?
− Depuis hier. En moinsd’unejournée,tousles
animaux sont passés de vie à trépas. Le maître nous a
tousrassembléspournousannoncerlanouvelle.
C’était vraiment une première. En général, les
pertes n’étaient jamais aussi importantes. On envoyait
unmessageàunpropriétaired’habitationenluisubtili-
santdeuxàtroisanimaux. Là,visiblement,ilnes’agis-
sait pas d’une épidémie. Mais d’autre chose. J’en étais
convaincu. Ilyavaitbienuneentreprisecriminelleder-
rière tout ça.
−Quelleaétélaréactiondetonmaître?
Makoko chercha à me répondre mais sa voix était
tellement entrecoupée de sanglots qu’il se tut un ins-
tant. Je lui servis alors un autre verre de tafia qu’il but
aveccélérité. J’étaisheureuxd’avoirtrouvé,là,lemoyen
d’apaiser sa douleur.
−Ilétaitfouderage,merépondit-ilavecpeine. Il
ressemblaitàunebêtesauvage. Ilcriaitsurnouscomme
un hyène se jette sur sa proie.
− C’est tout ?
− Non. Il a ordonné à Zobra de fouetter quatre
esclaves. Quedesfemmesetparmielles: Manolita.
Makoko et Manolita vivaient ensemble depuis
quelques années. Ils habitaient une case, non loin du
moulin, sur l’habitation du sieur Dagomel de Jabin,
leur maître.
−Pourquoin’a-t-ilchoisiquedesfemmes?
− Jesais pas,moi. Zobra les a fouettées avec sau-
vagerie pendant trois heures. Si tu vois Manolita, tu
9Ecrase-le, Lafilo
vas pas la reconnaître. Elle est complètement défigu-
rée. Ellepeutàpeinemarcheretnemereconnaîtplus.
Elleestdevenuehébétée. Elleparletouteseule. Ondi-
rait qu’elle a perdu la raison.
−Oh! Toutçaensipeudetemps. C’estterrible.
LesieurDagomeln’apasfaitdequartieràcequejevois.
−Maisilnes’estpasseulementcontentédeça. Il
aégalementmisàlabarrequatreesclavesdanslecachot
de l’habitation.
Onneperdpasunnombreaussiimportantd’ani-
maux sans réagir. Pourtant, Dagomel était, en temps
normal, d’un commerce agréable. Il était assez proche
de ses esclaves et avait la réputation d’être un maître
juste. L’ensemble de ses esclaves l’appréciaient. Mais
là,ilatrèsmalsupportéqu’onledépouilledetoutson
capital etsurtout de cette façon.
− M. Lafilo, j’ai peur.
−Tuvasenfinmedirepourquoituaspeur.
−J’aipeurdeperdreManolita. Lemaîtreacom-
mandé à Zobra de la fouetter, ainsi que les quatre es-
claves femmes, demain, et après demain, et encore, et
encore, tant qu’il n’aura pas trouvé les coupables. Au
boutdetroisjours,jen’auraiplusmaManolita.
−Ahoui! Jecomprendsmaintenanttondésarroi.
− J’ai pas fini, poursuivitMakoko, le maître a dit
que si dans quatre jours il n’a pas les coupables, il fera
disparaître le petit atelier.
Le petit atelier comprenait tous les enfants âgés
demoins dequinzeans del’habitation. C’étaitun peu
unegarderieoù lesgaminsétaientastreintsàuntravail
enrapportavecleurâge. Makokocraignait,àjustetitre,
quesescinqenfantssuccombentàunempoisonnement.
Mais,j’étaisplutôtenclinàpenserquesiDagomel
voulait réellement s’en prendre aux enfants, il agirait
autrement. Il n’annoncerait pas ce qu’il avait l’inten-
tion de faire. Il se vengerait à visage masqué. Il était,
certes, sous le choc mais son coco n’était pas félé à ce
point.
10Fred Gene
Je suis persuadé qu’il voulait simplement faire
peur aux esclaves en agitant la menace du petit atelier.
C’étaitpour lui une manièredeles obliger à dénoncer
ceuxqui avaientdéciméson cheptel.
− D’ici là, répondis-je, les auteurs seront déjà
sous les verrous, dans l’attente d’un châtiment exem-
plaire.
−Quoi! s’exclamaMakoko. Quoi! Jeconnaisle
maître. Ilestméchant. Danstroisjours,touslesenfants
vont mourir. Ils vont connaître le même sort que ses
bêtes.
− Tu en es sûr ?
− Oui ! Il va pas hésiter à les tuer tous. Et c’est
laraisonpourlaquellejesuisvenuvousvoir,M.Lafilo.
Je vous en prie, faites tout votre possible pour que le
maître ne touche aux enfants. Ce sont des innocents.
Ils n’ont pas à subir ses foudres. Ils n’ont rien à voir
dansl’empoisonnementdeses animaux.
− Je verrai, lui dis-je, comme pour me laisser le
temps de la réflexion.
−Iltefaudravoirviteetbien,mecommanda-t-il.
−T’enfaitpas,Mak,jevaism’enoccuper.
Comme il se faisait déjà tard, je demandai à Ma-
koko de regagner sa case au plus vite afin que de graves
ennuis ne lui tombentpas dessus.
Eneffet,ilavaitprisunrisqueinouïenvenantme
voir. En aucun cas, il ne devait quitter son habitation
après le travail et il le savait. Si un contrôle avait lieu
pendantsonabsence,ilencouraitunepeinededixjours
de cachot.
Lescontrôles,aunombrededeuxeteffectuéspar
le commandeur, avaient généralement lieu autour de
minuit pour le premier et vers quatre heures du matin
pour le second. A leur retour, les absents recevaient
vingt-cinq coups de fouet avant d’aller croupir dans le
cachotoù on ne leur servaitqu’une maigrepitance par
jour.
11Ecrase-le, Lafilo
Debout sur la véranda, je suivais du regard Ma-
koko. Comme il courait aussi vite qu’un lièvre, je l’ai
très rapidement perdu de vue. Je suis rentré à l’inté-
rieur pour me changer. Mon ami Quichotte m’avait
invitéàunbaldequadrillequisetenaitchezluiauBel-
védère, non loin de l’habitation Doudeauville. Je ne
comptaispasy aller. Finalement,aprèslavisitedeMa-
koko, je changeai d’avis. Quichotte, un homme tous
azimuts,étaitungrandamidelafamilleDagomel. Ace
titre, il pourrait me fournir quelques indications pré-
cisessurlesterriblesévénementsquiontsecouél’habi-
tation.
Bien évidemment, il n’était pas question que j’y
aille n’importe comment. J’ai donc enfilé mon panta-
lon de tergal bleu marine et une chemise blanche. J’ai
pliéenformedeVunmouchoir desoiebleueetjel’ai
glissé dans la pochette de ma chemise. Ensuite, je pris
un soin particulier à tailler ma longue moustache afin
qu’ellesoitaussi fine quepossible.
122
C’estparhasardquejefislaconnaissancedeMa-
koko. afaisaitseptansexactement. Etcejour-là,avant
derejoindremes collègues dela Compagnie des Chas-
seursdesBois,j’avaisdécidédepasserparDomrémyqui
étaitleplusimportantdestroismarchésauxesclavesde
la colonie.
En arrivant sur la place centrale, il y avait une
foule considérable. En grande partie composée de
propriétaires venus s’approvisionner en pièces d’ébène
fraîches. Cela faisait deux jours que ces pièces d’ébène
avaientdébarquédanslacolonieetilsdevaientêtreune
soixantaine en toutetpour tout.
Ils étaittous de très fortecorpulence, avaient des
yeuxd’acieretregardaientcommedesangeségarés.
Le visage de l’un parmi eux était couvert de ba-
lafres originales qui ressemblaient fort à des signes ca-
balistiques. Il était d’ailleurs le seul à avoir une denti-
tionparfaite. Maisilétaittellementsauvagequelorsque
les propriétaires cherchaient à l’examiner, il se rebel-
laitetémettaitungrognementdignedeschacalsdel’ère
quaternaire. Bienquesolidementenchaîné,onsentait
qu’ilpouvaitbrisersoncarcand’unsimplemouvement.
Onleredoutaitetc’étaitpourtantlui,l’esclave,pourle-
quel les enchères avaient atteint un niveau jamais égalé
depuis dans la colonie.
En m’approchant de lui, je fus impressionné par
laforcebrutequedégageaientsesmuscles. Iln’avaitpas
13Ecrase-le, Lafilo
l’airdecomprendrecequiluiarrivaitetparlaitavecune
rapidité terrifiante. A qui ? A personne. En tout cas
pasauxnombreuxpropriétairesquisemoquaientprin-
cièrementdesesétatsd’âme. C’étaitpeut-êtresafaçon
à lui de clamer son indignation et sa colère d’être ici,
loin des siens. Il gesticulait aussi intensément qu’une
kyrielledemouchesdansunbocaldeconfiture.
Après d’âpres négociations, Dagomel de Jabin
réussit à en faire l’acquisition. Quand Zobra vint vers
lui pour le conduire dans la charrette à bœufs qui
se trouvait à une vingtaine de mètres du marché, il
commença à s’exciter. En une fraction de seconde,
il se jeta sur Zobra et lui assena un violent coup de
chaînesurlatête. LepauvreZobraperditconnaissance
illico presto. Après cette soudaine agression, comme
personne n’avait le courage de vouloir le ramener à la
raison, je me décidai à le braver. Bien sûr, je n’avais
pas sa force herculéenne et ce n’était pas sur ce terrain
que je comptais le mater. J’avais d’autres armes. Je le
regardaisfixementenimaginantquesontasdemuscles
seramollissait sous l’effet de ma volonté. J’avais appris
cette technique de mon grand-père qui, lui-même,
l’avaitapprised’unCaraïbe. Ellenemarchaitpasàtous
les coups.
Mais ce jour-là, je fus ébloui de voir que ça avait
pris. L’esclave resta figé un bon moment et il fallut
que je l’interpelle vigoureusement pour qu’il sorte de
sa torpeur.
J’ai hélé : Makok. Alors, il s’est mis à sourire et
je lui ai serré lamain. Il étaitdevenu aussi douxqu’un
agneau.
J’ai pensé à Makok parce j’avais remarqué que ce
mot avait une résonancemagiquechez certains esclaves
africains. Ils commençaient et terminaient leurs pa-
labresparcemot. Quandilsavaientunproblèmequel-
conque,c’étaitégalementlepremiermotqu’ilpronon-
çait.
14Fred Gene
− Tenez, dis-je à Dagomel, il ne vous procurera
plus d’ennuis.
−Jevousremerciemaiscommentvousavezfait?
− C’est mon secret ! Sachez que vous devrez lui
trouverunnomenrapportavecsapersonnalitésinonil
vous causera bien des soucis.
− Je comptais l’appeler Scholastique. Qu’est-ce que
vous en pensez ?
− Pas grand chose ? D’où il vient ce mot ? De
l’anglais ou de l’espagnol ?
− Non ! Du dictionnaire. Tous les noms de mes
esclavesviennentdu dictionnaire. C’estmarègle.
−Ehbien,vousdevrezchangerderèglepourlui.
−D’accord! Alors,commentl’appeler?
− Je vous propose Makoko. Cenomnevousdit
rienpourl’instantmaisilvousseraagréabledel’appeler
ainsi plus tard.
− Pourquoi ?
− Parce que c’est un mot qui évoque beaucoup
de choses pour lui. Des choses agréables et des choses
terrifiantes. Maintenant, il a deux maîtres : vous et ce
nom qui va lui coller à la peau comme une sangsue et
l’empêcheradejouer au matamore.
Zobra eut les plus grosses difficultés à se relever.
Son visage était couvert de sang et il gémissait de dou-
leur. C’était étonnant de voir ce colosse de Zobra se
vautrer dans un si piteux état.
JemisengardeDagomelcontreunéventuelcom-
portementrevancharddeZobra. Ilfallaitqu’ilempêche
çaàtoutprix. Jeluifaisaisconfianceàcesujetcarilsa-
vait tenir son commandeur.
J’aijamaissul’âgeexactdeMakokoquandiladé-
barqué dans la colonie. Lui-même ne savait pas très
biencombiendeprintempsarrosaientsonexistence. A
monavisetsuiteàl’examendesadentition,jeluidon-
nais vingt-deux ans. Dagomel opta pour trenteen rai-
sondelatexturedesonvisage. Pourl’état-civilquiavait
15Ecrase-le, Lafilo
lederniermot,c’étaitungaillarddetrente-quatreans.
Lavéritédevaitbiensetrouverquelquepart.
Une chose était sûre, en tout cas : il était plus
âgé que Manolita. Elle, elle avait tout juste vingt ans
et il n’y avait aucun doute là-dessus. C’était une belle
jeunefemmeauxformesrondes. Elleavaitlapeaud’un
noir très foncé. Ses yeux couleur muscade pétillaient
de vitalité. Elle avait une démarche gracieuse et était
toujours élégamment vêtue.
Cesoinméticuleuxqu’ellemettaitàs’habillerlui
venait de la fonction qu’elle occupait sur l’habitation.
Elleétaitlessivièreetsamèrel’avaitétéégalement. Elle
passait ses journées à la rivière en compagnie des trois
autres lessivières de l’habitation.
Grâce à la tendresse particulière que lui portait
madameDagomel,elleavaituneimposantegarde-robe.
Dèsquesamaîtressenetrouvaitaucungoûtàmettreun
vêtement, elle lerefilaità Manolita.
Quand elleaconnu Makoko− sixmoisaprès son
arrive sur l’île − elle avait quatorze ans. Sa beauté et
son charme étaient en pleine phase d’éclosion. D’un
tempéramentprimesautier,elleaimaitdéjààcetâgerire
en abondance etplaisanter de tout. Elle se moquaitde
toutetdonnaitl’impressiondeprendretoutàlalégère.
Acausedecettedésinvoltureplusapparentequeréelle,
samèrenelaprenaitpasausérieuxet,dumatinausoir,
luiposaitlamêmequestion: mafi,quandtuvasarrêterd’être
en couyonade ?
Alors, sans se démonter, elle lui répondait :
« quand les poules auront enfin des dents et surtout
quandmonprincedoudou seraàmescôtés.»
Et qu’elle ne fut pas la surprise de la mère
quelques semaines plus tard quand Manolita lui an-
nonçaqu’un esclave lui avaitparlé.
− Qui c’est ? Qui c’est ? avait demandé sa mère
sur un ton bourru.
− Un bel et grand homme.
16Fred Gene
−Quic’est? Beln’estpassonnom,nigrandson
prénom.
− Et pourquoi pas ? Ce serait chouette, après
tout.
− Bon allez ! C’est qui ?
−Makoko! lâcha-t-elleavecuntrèslargesourire.
Lamèreétaitdéjàsur lepointdetomber ensyn-
cope quand Manolita se fendit d’un énorme éclat de
rire.
− Répète ! susurra-t-elle
− Oui ! C’est Makoko.
Le visage de la mère devint alors blême. Il perdit
unegrandepartiedesacontenance. Ellenecruttelle-
ment pas ses oreilles qu’elle posa ses deux mains sur la
tête et alla s’asseoir.
− Mafille,tu plaisantes,c’estça?
− Mais non ! Je suis sérieuse. Je te répète que
Makokom’aparlé. C’estunmonsieur sérieux.
− Il est sérieux, tu dis ! Mais, tu ne le connais
même pas.
− Il faut pas une éternité pour découvrir la face
d’un ange.
− D’un ange, oui ! Mais pas d’un Africain. De
plus,çafaitseulementsixmois qu’il estici.
− Et alors ?
− Tu es devenue folle, Manolita. Je ne te recon-
nais plus. Tu as laissé un Africain t’adresser la parole.
C’estpascroyable. Est-cequetusaisquiestceMakoko?
Il vient de la tribu des Dioulas. Et les Dioulas, ce sont
les plus sauvages de tous les Africains qui sont dans la
colonie. Tuasvucommesonvisageesttailladé. Ondi-
rait une bête.
−Avecuncœurd’homme,coupaManolita.
Ce jour-là, la mère faillit perdre la tête. Elle se
mitàcriercommeellenel’avaitjamaisfaitauparavant.
Ellen’hésitapasàtraitersafilledeputaind’Africain.
−Maman,jet’excuse,tunesaispascequetudis.
17Ecrase-le, Lafilo
En guise de réponse, elle reçut plusieurs coups
de bois qu’elle essaya de parer en levant ses deux bras
à hauteur de son visage. Cela faisait longtemps que sa
mèren’avaitpaslevélamainsurelle. Elleenavaitmême
déjà perdu l’habitude. Il faut dire que sa pauvre mère
était surtout très furieuse que sa fille lui réponde de
cette façon.
−Petiteinsolente. Ettoi-même,est-cequetusais
ce que tu dis depuis que cet Africain t’a charmée ? Je
croisquetuplaisantescommeàtonhabitude.
− Alors là, pas du tout.
−Ehbien,tuesdevenuevraimentfolle. Siceque
tu dis est vrai, c’est la fin de tout. Tu vas te lier à un
Africain, à un esclave des champs. Quel malheur ! Je
suis montée et, toi, tu veux redescendre pour subir la
mêmeconditionquelui. Quellefolie!
− Mais ça ne t’empêchera pas d’être toujours la
lessivière de madame Dagomel.
− Tu parles ! Elle nous prendra aussi pour des
sauvages et elle aura raison. Nous sommes des créoles.
Noussommesdéjàsiprèsdesmaîtresettoi,surunseul
coupdetête,tu cassestoutesmesannéesd’effortspour
sehisserenhaut. Quevapenserlemaître? Queva-t-il
penser ?
− Il n’a pas à penser. Il n’a qu’à s’occuper de ses
propres affaires. Pas des miennes.
− Mais nous sommes aussi ses propres affaires.
Nous lui appartenons.
Manolita n’en revenait pas d’entendre sa mère
tenir un tel raisonnement. Ses idées sur la question
étaientclaires. Ilétaithorsdequestionquesamèrelui
impose un homme comme le voulait la coutume. La
plupart des jeunes filles de son âge étaient en ménage
avec des hommes que leur avaient donnés leurs pa-
rents. Elle,ellevoulaitépouserl’hommedeson choix.
N’entendant pas céder d’un iota au sujet de Makoko,
ellerefusadeparlerdenouveaudecesujetàlamaison.
18Fred Gene
C’est donc à contre cœur que sa mère dut se plier au
désirdesafilledepartagersavieavecMakoko.
Ils se marièrent au cours d’un après-midi plu-
vieux. La cérémonie religieuse eut lieu en l’Eglise des
Premiers Catholiques Africains dans le quartier de
Jarry.
Ils s’aimaient diablement, ces deux tourtereaux.
Ilss’adoraient. CommeMakokoneparlaitquelalangue
desonpays,audébut,ilssecomprenaientsanséchanger
un seul mot. Ils se contentaient de leur regard et de
quelquesgestespouragrémenterleurséchanges.
Manolita chercha bien à apprendre la langue des
Dioulas. Mais, après quelques semaines d’apprentis-
sage,ellesedécourageaetabandonnal’entrepriseparce
qu’elle butait sur la prononciation de « je t’aime ».
Pourtant, elle savait déjà dire « bonjour », « bon-
soir », « merci ».
Makoko,deson côté,nefitjamaisdegrosefforts
pour adopter cette langue créole. Etait-ce parce qu’il
voyaitàlongueurdejournéeZobraponctuersesvigou-
reuxcoupsdefouetpardesparolesdechansonscréoles.
Or, s’il y avait un qu’il ne supportait pas sur cette ha-
bitation, c’était bien Zobra ! Il était, à ses yeux, l’in-
carnation du mal, du diableet de la souffrance. Zobra
le savait, ça. Alors, pour montrer àMakoko que c’était
luilepatron,iln’hésitaitpasàluiimposerdescadences
detravaildignesdecequel’ondemandaitàunebêtede
somme. Makoko encaissait sans broncher. Cela dit, il
ne pouvait en être autrement. A moins que Makoko se
suicidât ou partîten marronnage.
Des deux, je ne sais pas lequel haïssait l’autre le
plus. Ilssejaugeaientcontinuellement. L’unvoulaitla
mortdel’autre. Makokoimploraitsesdieuxafin qu’ils
jugeassentZobraetlui,desoncôté,avaitprévud’abré-
gerlaviedeMakokoenluiassénantchaquejourleplus
grandnombredecoupsdefouetpossible.
Comme le commandeur ne pouvait pas prendre
sarevancheaprèsletravaildeschamps,ilexploitaitainsi
19Ecrase-le, Lafilo
touteslesoccasionspourhumilierMakoko. Ils’amusait
à importuner Manolita, à lui rendre la vie impossible
avec lacomplicitéplus ou moins tacitedeDagomel qui
ne supportait pas Makoko.
203
J’arrivai au Belvédère aux environs de minuit. Je
laissaimonchevaldansleparcàbestiauxderrièrelamai-
son. LamaisondeQuichotteétaitenboisdecourbaril.
C’était une très belle maison créole de huit pièces avec
une superbe véranda.
Contrairement au bal précédent, il y avait un
monde impressionnant ce soir-là. La maison semblait
mêmetroppetite. Atelpointquedescouplesdansaient
à l’extérieur.
− Alors Thélo? J’ai bien cru que tu ne viendrais
pas, me dit Quichotte.
Thélonius,c’estmonprénom. Maisbeaucoupde
mes amis préféraient m’appeler Thélo. Après tout, ça
me dérangeait pas.
− Tu as failli ne pas me voir. J’étais tellement
fatigué. Et puis, j’ai changé d’avis.
− Eh bien, tu as eu raison. L’ambiance est au
tonnerre.
−C’estcequejevois.
−Maistun’aspasencorevuleplusimportant.
− Ouais, c’est quoi ?
−EuphrasineestlàainsiqueAndrinette.
− C’est pas vrai !
J’étais célibataire et de temps à autre je recevais
chez moi Euphrasine avec qui j’avais trois enfants.
J’en avais un seul avec Astrée qui était plus jeune que
moi. Ces deux femmes n’arrivaient pas à s’entendre
21Ecrase-le, Lafilo
malgré tout le soin que je mettais à m’occuper d’elles.
D’ailleurs,ellesnemanquaientderien. Ellesavaientde
quoi nourrir leurs enfants. Elles recevaient suffisam-
ment pour s’offrir de belles toilettes. Et il leur restait
même un tout petit peu pour en donner à d’autres
hommes si elles voulaient. Enfin de ça, je n’entendais
rien savoir.
− Mais si ! Elles t’attendentdepied ferme. Je ne
sais pas comment tu feras.
− J’arriverai bien à m’en sortir. Après tout, je
n’ai invité personne ici. Qu’elles se démerdent. Bon,
maintenant parlons de choses sérieuses. Tu sais ce qui
se passe chez Dagomel ?
−Oui,plusoumoins! Maistuvasm’excuser,on
nepourrapasenparlerlàtoutdesuite. Dansquelques
instants quand jeseraimoins débordé.
−D’accord. Enattendant,amuse-toibien.
C’estvraiqu’ilétaitparmontsetparvaux. Ilétaità
l’entréepourrecevoirsesinvités. Ildevaitdanslemême
temps s’occuper de la restauration de l’orchestre etdes
invités. Et de bien d’autres choses encore. a, c’était
de sa faute pour la simple et bonne raison qu’il voulait
toutfaireparlui-mêmeparcequ’iln’avaitconfianceen
personne.
Quichotte était une vieille connaissance à moi.
Nousavionsàpeuprèslemêmeâge. Jedevaisêtreplus
âgéqueluid’unanou dedeuxans. Nousavionsétéen
classe ensemble et puis on s’était perdu de vue. Il avait
complètementdisparudelacirculationetsicen’étaitun
garscorrectetintègre,j’auraispupenserqu’ilselacou-
laitdoucedansuneprison. Quandnousnoussommes
revus, il avait changé physiquement. Du tout au tout
Uneprodigieusemétamorphoses’étaitproduitedansle
temps. Il étaitdevenu aussi gras qu’un cochon. Il avait
laissé pousser sa barbe et son crâne ne comportait pas
un brin de cheveux. Il ne marchait pas plus vite qu’un
hippopotameetsatêtedandinaitàlamêmecadenceque
le pendule d’une horloge.
22Fred Gene
Ilétaitcommerçantdesonétat. Mais,ilpréférait
dire pacotilleurparce qu’il n’avait pas une échoppe à lui.
Ilsedéplaçaitpourvendre. Etilvendaitdetout. Vrai-
mentdetout: desbougies,du tissu,desvêtements,du
petit matériel agricole, des almanachs,… En plus, vous
pouviezluicommandern’importequoi. Ilsefaisaitun
devoirdevousleramenerquelquesjoursplustard.
−C’estcequimeresteàfaire,luirépondis-jeen
faisantunsignedelamainàEuphrasinequivenaitvers
moi avec un large sourire.
L’orchestre, qui était composé de quatre musi-
ciens,entamaunquadrilleàcommandements. Dèsque
l’accordéoniste s’engagea dans un solo endiablé, Eu-
phrasine me tira par le bras afin que nous dansions la
valse.
− Tu n’as pas voulu venir avec moi, me mur-
mura-t-elleàl’oreillemaisjet’airetrouvé.
−Commentça? Tusaisbienquejet’auraistou-
jours emmenée.
− Ah oui ! Et tu n’es pas passé me chercher. Tu
ne m’as même pas invitée.
−Toutsimplement,parcequejenecomptaispas
merendreici cesoir,dis-je,pendantqu’ellecherchait
à me serrer contre elle.
Euphrasine était le genre de femme qui ne vous
lâchaitpasd’unesemelle. Onavécuensemblependant
sixmoissouslemêmetoitetcessixmoisontreprésenté
pour moi près de dix ans de bagne. Elle me surveillait
et m’épiait en permanence. Après le travail, je n’avais
même pas le droit d’aller respirer l’air dehors. Et, en
rentrant, je devais faire le compte rendu exact de ma
journée de travail. A charge pour moi de me répéter
deuxàtroisfoisafinqu’ellevérifielesdifférencesentre
les versions.
C’en est trop. J’ai vite décampé. Nous avons
continuéànous voir et, paradoxalement, nos relations
sesontamélioréesenétantplusespacées. Pourtant,Eu-
phrasine était une femme adorable. Elle avait des yeux
23Ecrase-le, Lafilo
deperdrixetunvisagededéesse. Soncorpsnemefai-
saitpasseulementrêver,ilmedonnaitdevraibonheur.
Sielleavaitréussiàjugulersajalousie,nousaurionsété
probablementaujourd’huiuncouplenormal.
− Tu parles ! Tu ne rates jamais une occasion de
danser. Tous les soirs, tu vas au bal et tu oses me dire
quetu nedevais pas terendrecesoirici. Tu continues
toujours de te moquer de moi.
− Mais non, Euphrasine. Je te dis la vérité. Tu
sais : la fatigue habite aussi les hommes. Mon travail
est dur. Je ne recherche pas forcément le plaisir. J’ai
aussi besoin derepos. Etj’en ai grandementbesoin en
ce moment.
−Tuvaspaschanger,Thélo. Tuesnébaratineur
et tu le resteras.
− C’est ce qu’on dit.
−TuesvenudonctereposerchezQuichotte,me
lança-t-elle perfidement.
−Nonetnon! Jesuisenservicecommandé,situ
veux savoir.
− Comment ça ! Ton autre femme qui est ici t’a
commandédevenirlarejoindre. N’est-cepas?
−Arrête! Ecouteaumoinscequejetedis. Jesuis
en service.
− Ahouais ! En service féminin. Il fautle préci-
ser.
− Je vais te faire une confidence : tu es la femme
quej’aimeleplusaumonde.
− Dis donc, heureusementque çane te coûtepas
cherd’envoyerdesparolesenl’air. Tum’aimestantque
çaetçafaitunmoisquetu n’espaspassémevoir.
−Tumeconnais,tusaisbienquemapassionpour
toin’aaucunrapportavecmesvisites. Jesuispeut-être
loindetesyeuxmaistoncœurestprèsdu mien.
−Maparole: tutelancesmaintenantdanslapoé-
sie. Jecroisplutôtquetuaiguisestesarmesdementeur.
− C’est pas vrai ! Me voilà maintenant élevé au
rangdementeurmais,degrâce,tuvaspasmefaireune
24Fred Gene
scènepoursipeualorsquelaviedeplusieurspersonnes
est en danger.
− En danger ? Vraiment !
− Absolument
− Qui sontces personnes ?
Nous ne nous sommes jamais arrêtés de danser.
Tout au contraire. Nous nous déplacions avec une ex-
traordinairefrénésie. Aprèslavalse,l’orchestrejouaen
introduction une biguine et un mazouk. Ensuite, l’or-
chestre attaqua la première figure du quadrille. Eu-
phrasineétaitunedanseuseémérite. Noussuivîmesavec
uneprécisiond’horlogerlescommandementsduchan-
teur. Il disait de sa voix tonitruante : Croisez-moi les huit,
décroisez-moileshuit,ondemandelaritournelletoutdesuite,enarri-
vant moulinez pour les dames.
J’appréciaislagrâceaveclaquelleEuphrasinedan-
sait.
−Tuvaspasmedire,lançai-jetoutenmedéhan-
chant,quetu n’asrien entendu d’étrange.
− Je ne vois pas de quoi tu parles. Tu m’as parlé
de danger et maintenant tu ajoutes l’étrangeté. Alors,
c’est quoi ? Des zombis qui sont sortis de leurs bois et
quis’enprennentàdepauvrescouillons. C’estça?
−Non. Tuplaisantesalorsquecen’estpasseule-
ment sérieux, c’est grave.
− Bon d’accord,jet’écoute. Parle.
− Il s’est passé quelque chose de gravissime chez
Dagomel.
−Degrave. Ettuasajoutéissime. C’estquoiça?
Enfin, bref ! Il a perdu des animaux. Oui ! Mais qui
n’en perdpas? Ettu nelesavais pas ça?
− Bah non !
−Tucourstellementlesjuponsquetunesaispas
cequi sepasseen dehors d’eux. Eh bien,il paraîtqu’il
en a perdu un grand nombre.
− Soixante-dixexactement.
25

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