Élégances ou Comment sortir la tête haute de neuf situations ?

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Neuf historiettes, au sens « petit récit d’une aventure plaisante » (ici souvent plaisantes, mais pas toujours), neuf situations dont il s’agit de sortir opportunément (si possible, à son avantage), c’est ce que propose cet assemblage de nouvelles.

Huit personnages masculins, de différentes époques, englués dans leurs univers occidentaux bien lisses, plus un personnage « hors du commun terrestre », ont chacun affaire à l’amour, à la fierté, à la gloire ou à l’humiliation.


Publié le : lundi 17 novembre 2014
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EAN13 : 9782332821393
Nombre de pages : 166
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ISBN numérique : 978-2-332-82137-9

 

© Edilivre, 2014

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1. Garantie de cohérence : chacun des textes éclaire un sujet commun indiqué dans le titre de l’ouvrage.

2. Une vue d’ensemble doit précéder les textes.

3. La somme des textes est impaire : au minimum 7.

4. Hors son titre et son sous-titre, un texte comporte au minimum 1900 mots et au maximum 4700.

5. Il contient un nombre significatif de listes (matérialisées sous forme de points) et de parenthèses.

6. Son amorce est toujours identique :

« Ça y est, vous avez… ».

7. Sa relance également :

« Vous… donc… ».

8. Sa fin aussi :

« Vous vous… » (la suite est en lien avec le thème traité).

9. Un texte, positionné centralement, ne doit rien respecter de la Charte : c’est « l’adogme ».

10. Notes & NB sont autorisés, même après la fin d’un texte.

Vue d’ensemble

SUJET : Comment sortir la tête haute… ?

1. d’une rivalité insensée

2. de l’échafaud

3. d’un coup de foudre

4. d’une partie de billard

5. d’une mauvaise combinaison (adogme)

6. d’une Allemande

7. d’une demande d’augmentation

8. d’une énigme ancestrale

9. d’une Satire

« Pour le dire simplement, le Kairos, c’est un moment : le temps de l’occasion opportune, que chacun devrait pouvoir reconnaître, ignorer ou saisir.

Le dieu grec Kairos est souvent représenté sous la forme d’un jeune homme qui ne porte qu’une touffe de cheveux sur la tête. Au moment où il passe – toujours vite – tendre la main et agripper cette touffe, c’est saisir l’opportunité offerte. »

Jean-Léon Leguide,

avec l’aide précieuse d’encyclopédies
diverses et variées.

… d’où ces historiettes plus ou moins bien tirées par les cheveux.

Aux amours gravés à mon bras : Véronique ma femme, Cédric et Luc nos enfants. Un remerciement particulier à Cédric pour m’avoir fait découvrir un conte d’Alphonse Daudet intitulé « La partie de billard » et pour m’avoir encouragé à en écrire une variante.

La question ici n’est pas de savoir si la fin qu’on se propose est raisonnable et bonne, il ne s’agit que de ce qu’il faut faire pour l’atteindre.

Emmanuel Kant
dans Fondements de la
métaphysique des mœurs.

Situation 1

Comment sortir la tête haute d’une rivalité insensée ?
où la jalousie est mauvaise conseillère

Ça y est, vous avez invité le peintre mou et sa femme Béatrice.

Lui, vous ne l’aimez pas. Vous n’appréciez pas ce qu’il produit. (N’est-ce pas tellement laid ? Et mièvre ? Et terne ?) Pourtant on dit qu’il ne saurait exister de mauvais artistes.

La nuit tombe à peine. Ils arrivent.

Le « créateur » Jean-No Jeannaud est un mal bâti aux cheveux raides comme ses pinceaux. C’est pour lui faire plaisir à elle (enfin – vous dit-elle – enfin Gérard, merci !) que vous les avez conviés tous les deux à la rencontre annuelle que vous organisez (habituellement, vous la priez de venir seule).

En devenant l’hôte d’un soir, vous participez à une coutume régionale tenace strictement planifiée qui ne fléchit pas au fil du temps : chaque été, précisément les vendredis, à tour de rôle, les personnalités locales les plus en vue reçoivent les habitants – jugés estimables – de leurs voisinages immédiats. Depuis plus de quinze ans vous faites partie de ces hommes qui comptent, à la tête d’une belle fortune (assurément visible : votre manoir, vos étangs…).

Béatrice et vous avez grandi dans le même village ; « sortis » du même bourg, comme on dit ici. Vous avez gardé avec elle des liens très forts (vu vos comportements post-adolescents, c’est un miracle) ; vous ne savez pas pourquoi, mais c’est comme ça. A la sortie de la fac, votre flamboyante réussite dans la Capitale (univers informatique : en trois ans seulement, une histoire de start-up, de bourse ; de fric rapide, en somme) ne vous a pas coupé de vos racines. Dans la région, on s’en étonne, on s’en flatte (n’est-on pas annuellement invité chez vous ?), mais on ne peut éloigner les soupçons : Gérard est-il sincère ou Gérard veut-il épater la galerie ? On a raison d’hésiter, ce n’est qu’une pose. Vos succès ont renforcé en vous le sentiment que tous ces ploucs ne vous méritent pas.

Toujours est-il que chaque année, du début juin jusqu’à la fin du mois de septembre, on vous trouve en Pays d’Auge.

L’artiste, lui, est né le blair dans les embruns sur la Côte Fleurie, à deux pas. Il a l’intelligence comme la mer, en flux et reflux permanents. Une minuscule intelligence qui clapote comme on claudique. Vous n’êtes jamais parvenu à lui pardonner son espèce de néant minable, bien que vous sachiez qu’il a survécu à une naissance rattrapée par les cheveux – ce qui n’est pas rien, n’est-ce pas ? – puisque ledit jour de son expulsion, sa génitrice, adepte enjouée des sciences du recensement et du comptage, donnait involontaire­ment sa contribution à celle des statistiques en mourant à même la table de travail d’une éclampsie (phase tonique puis clonique suivie de coma postcritique ; mazette !).

Le futur peintre fut confié à Marnie Hitch, une nourrice revêche sans occupation qui picolait dur (prioritairement du gros rouge), la seule à accepter ce qui serait inévitablement un fardeau. Les organismes sociaux (qui savent renifler les emmerdements), oublièrent rapidement et l’enfant et sa geôlière, garés semblait-il ad vitam dans une ferme délabrée à l’écart d’un village en demi-sommeil. Jean-No grandit ainsi, cahin-caha, entre des soupes de choux trop macérées et des alcools de genièvre frelatés, et but au goulot la bêtise crasse de « nouna », comme il appelait sa mater remplacenta. Elle lui assénait chaque jour qu’il ne serait jamais rien (comme si ce n’était pas déjà une évidence) et le chargeait de handicaps additionnels sans vraiment y prêter attention ; des tares en chapelets qu’il égrènerait dans sa mansarde tout au long d’interminables années de solitude, jusqu’à…

Jusqu’à ce qu’il rencontre Béatrice ! Une béate Béatrice en recherche de rédemption après l’insensé forfait dont elle s’accuse à l’époque, et dont vous suspectez (vous n’êtes pas le seul) qu’il ne soit rien d’autre que le fruit de son imagination de paysanne apeurée. Un matin d’automne, le corps moite et raide de son père est retrouvé pendu par ses bretelles à la poutre maîtresse du salon, le crâne défoncé (par le choc probablement) ; sa mère gît au sol, le cerveau à moitié répandu sur le carrelage et on la découvre (Béatrice) au fond d’un placard frappant sa poitrine de son poing de fermière courtaude, répétant ce qui semble être un « mea culpa » en patois local.

Six bons mois après ce drame familial, Béatrice, récurée de tout soupçon, court les fermes voisines en portant son deuil en bandoulière, à la recherche de bras solides pour rentrer les foins. Sa route croise celle de Jean-No, vingt-cinq ans à l’époque. Depuis neuf années, vivant de braconnages et de menus larcins, il occupe seul la ferme que Marnie a désertée bien malgré elle, terrassée par une attaque vineuse plus forte qu’à l’habitude. Le garçon est froid et humide comme les saisons de l’Ouest. Il est craintif et distant. Il ne se réchauffe, ne s’échauffe, qu’à l’abri de son toit brisé, dans sa chambrette (mur incliné et plafond bas, bien sûr) où il s’endort entouré de nuances de « couleurs chaudes et vives et clatantes » (dira plus tard un critique assez satisfait de son jeu de mots) qu’il projette sur des cartons de récupération. Il en naît des motifs, des images, des riens et des « tout » à la fois. Dans son refuge, il boit, il mange, il pisse, il chie, il peint. Inlassablement. Il est monté en boucle.

L’agent recruteur (Béatrice, donc) renifle sa misère, s’apitoie, oublie ce pour quoi elle est venue. Elle est éblouie. Elle « découvre » Jean-No comme on fait une pêche miraculeuse ; lui, et ce qu’elle appelle encore aujourd’hui (avec un enthousiasme virulent qui vous exaspère) son « incroyable talent ». Quand cette nécessité de cracher ses venins lui était-elle venue ? Marnie vivait-elle encore ? En quelles circonstances et avec quoi avait-il fait ses premières armes ? Mystère ! Le fait est qu’au moment de leur rencontre il peinturlure comme on tire sur tout ce qui bouge. L’agent est aux anges. Elle se rappelle illico l’histoire du vilain petit canard que sa maîtresse d’école racontait volontiers : « du côté d’Albi… un génie… Moulin Rouge… ». Elle décide que ce gnome lui appartiendra. Il ressemble à un macaque rabougri. Il s’habille en bedaine. Il se déhanche quand il bouge. Il poisse sous sa barbe. Il ânonne plus qu’il ne parle. Elle pense « si tu vivais du côté de Lautrec on te trouverait naturellement un nom pour t’embellir ». Et même quand elle apprend qu’il est précisément natif de Farce-en-Ville (qu’en somme rien que par cela il était écrit que tout lui serait compliqué) elle ne faiblit pas. Elle se l’envahit. Elle se l’occupe. Elle se l’annexe. Elle ira l’apprivoisant.

Bien malgré vous, vous devez reconnaître que Béatrice a su dénicher quelque chose d’original dans des barbouillis que vous trouvez calamiteux. D’ailleurs, comme pour vous contrarier, Jean-No devient au fil des années un honnête faiseur de couleurs au style naïf très personnel que frôle une renommée départementale (à votre goût cela suffit bien !). Il bégaie à qui veut l’entendre « je suis né de Béatrice ». C’est sa muse. Lui, l’homme de la côte, venir de Béatrice ! A croire qu’il n’a jamais entendu parler de la Bible, du Adam, de la Eve, que c’est la femme qui est née du bout d’os du mâle, etc. Ça y est, il vous insupporte avant même de l’avoir revu !

Ils sonnent. Vous allez lui serrer la main pour la deuxième fois en douze ans. Le buffet court le long du plus vaste mur de votre immense salle de réception. Votre regard croise, au-dessus, « LE » tableau de Jean-No que vous avez acheté à Béatrice en 1999 par compassion, une sorte d’attendrissement de fin de siècle. Vous allez atteindre l’entrée (au moment où Albert votre domestique ouvre la lourde porte) quand… tout bascule. Un coup de fusil retentit tout près dans la campagne. C’est comme un signal d’ouverture de la chasse. Cela réveille en vous des cruautés que vous pensiez profondément enfouies. Quelles retrouvailles !

Vous venez donc soudainement de renouer avec ce réflexe malsain qui faisait de vous (post-adolescent, on le rappelle) un abject personnage que tout le monde redoutait (la pataude Béatrice exceptée, on l’aura compris). Cela devait arriver un jour. Quelle idée d’avoir, de guerre lasse, cédé à l’insistance de Béatrice ? Mais le nain est là maintenant, à votre portée. Tant pis pour lui, il va prendre cher, puisque c’est écrit ! Les dieux ont dû sentir que vous ruminiez depuis trop longtemps.

Tout se précipite. Vous clouez du regard le peintre. Enfin, vous essayez, car Jean-No (apeuré par le claquement sec) bouscule le majordome, heurte Clara (votre délicieuse épouse), file devant vous sans vous voir, écrase quelques bottines au passage. Vos invités hésitent, balancent entre l’effroi et le sarcasme, puis se ravisent, le devinent, le remettent, le suivent, l’entourent et en sont tout émoustillés : « c’est bien lui, l’artiste, l’homme aux doigts d’or… ».

C’en est trop. Vous tancez Albert. Vous attrapez Béatrice par le bras, vous vous précipitez dans le premier salon, vous raflez le gnome au passage, vous bousculez à votre tour d’autres corps à la verticale et vous foncez droit vers la maîtresse salle. Vous les plantez tous les deux (la muse et son peintre) comme des asperges à un mètre de la table dressée. Vous imposez le silence aux murmures. Vous fixez longuement le mur au-delà de la table. Votre tête fait un lent mouvement de haut en bas, plusieurs fois de suite. Chacun vous imite. Puis vous vous éclaircissez la gorge pour parler puissamment.

– Vous voyez mon cher JEAAAN-NOOO, j’ai une de vos croûtes originales juste à côté de ces deux magnifiques copies de Vermeer. Vous comprendrez bien que je préfèrerais le contraire !

Votre ricanement semble venir du ventre, du plus profond de votre méchanceté trop longtemps contenue. Il enfle dans votre gorge, s’échappe d’entre vos dents, gicle en assourdissant l’auditoire. Pour l’artiste, c’est un soir de mer basse (son front est lisse de toute contrariété). Vous auriez tellement voulu qu’il absorbe votre mépris, qu’il en souffre. Mais c’est Béatrice, piquée au vif, qui vous toise.

– C’est comme chez nous Gérard. Nous avons quelques feuillets de ta prose et l’œuvre de Flaubert en livre de poche.

Cette répartie réveille un petit coefficient de marée chez Jean-No.

– Oui, c’est tout pareil. On a vot’merde.

Béatrice sourit du prodige. Votre Clara s’étrangle. Les visages s’empourprent. Albert, ulcéré, se tient prêt à reconduire l’insolent. Logiquement, à ce point, vous devriez littéralement exploser, mais votre rage faiblit (deviendriez-vous mou, atone comme le badigeonneur ?). Oui, vous êtes en train de vous liquéfier, de vous dévitaliser ! Et, instantanément, vous savez que le virus du complexe, propagé par l’autre taré, vient de rattraper le « gros con imbu » que vous êtes devenu.

– Si nous passions au jardin ?

C’est Clara qui vient de reprendre ses esprits. Elle relance la soirée. Les verres se remplissent, les conversations reprennent. Vous dominez bientôt votre émoi, redevenez mondain, virevoltez, passez de l’un à l’autre, embrassez Béatrice sur le front « c’est un malentendu, je ne voulais pas… lui non plus probablement… tu as eu une jolie formule… ». A trois heures, ils sont tous partis (le gnome s’est amusé de manière épatante). Vous avez réussi à sourire (crispé) jusqu’au bout. Et vous finissez votre soirée rouge de honte, en vomissant entre les bras de votre châtelaine sous les regards consternés de vos trois gamins qui n’en croient pas leurs yeux.

L’année suivante, quand Béatrice appuie sur la sonnette, c’est un jour comme un autre ; vous n’avez plus les moyens de donner dans la tradition. Les journaux vous montrent du doigt depuis de longs mois. Pendant que la renommée de Jean-No s’est amplifiée, votre jalousie a suivi le même chemin, à votre détriment. Les galeries d’Europe s’arrachent le barbouilleur (bientôt, à lui les Etats-Unis : c’est dire !). Plus il s’élève, plus vous vous enfoncez dans votre coquille (comme en contrepoids), chiffonnant vos désarrois dans de longs poèmes à gerber ; sans Albert parti s’employer ailleurs, sans vos enfants éloignés (votre déchéance leur était insupportable), seul à côté d’une femme défaite depuis des mois.

Béatrice a voulu refuser votre invitation, après tout ce temps sans nouvelle. Mais c’est Jean-No qui a tenu à venir, allez savoir pourquoi.

– Dis « oui », Béa.

Et les voici. Vous ouvrez vous-même la porte.

– Entre Béatrice. Quel plaisir de te retrouver (vous la serrez dans vos bras). Ah ! Jean-No, toujours splendide.

Vous les entraînez immédiatement dans la grande salle vide de meubles. Quatre verres et une bouteille de gin sont posés sur une table ronde de bistrot (en faux marbre). Vous vous plantez devant le plus vaste mur (oui, oui, exactement au même endroit qu’un an auparavant) où trônent maintenant deux authentiques Vermeer encadrant un barbouillage sur papier A4 quadrillé qui reproduit le tableau original de Jean-No.

– Tu vois ma Béatrice, j’ai décidé de mettre bon ordre aux choses.

Elle pâlit. Elle entraîne son protégé vers la porte d’entrée avant qu’il s’aperçoive du désastre. Elle comprend mieux votre naufrage. La presse l’a suffisamment relaté.

Dès la fin de l’année précédente, le dégagement coûte que coûte des liquidités nécessaires à l’acquisition de deux tableaux admirables auprès d’un célèbre musée (prêt à céder quelques...

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