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ÉLISE ARCHITECTE
I
PLUS qu'aucun autre, comme par gageure, le sentiment que je préfère inspirer, c'est le respect, sans la contrainte, bien sûr, qui l'accompagne parfois, mais pour la dignité qu'il imprime à l'attitude, pour la discipline qu'il conseille aux propos, surtout de la part de ceux qui m'entourent immédiatement, à ne pouvoir m'en passer.
Qu'ils m'aiment, cela les regarde, mais sans égards, sans un minimum de politesse, de déférence, je ne peux plus respirer.
Et voilà bien ce qui me rend la société d'Elise plus pénible qu'à beaucoup de gens qui s'en accommoderaient ou s'en moqueraient. Ses procédés avec moi sont quotidiennement les mêmes qu'avec un être sans caractère, sans personnalité, sans valeur; elle me traite comme si j'étais n'importe qui, n'importe quoi, comme un objet et comme un objet de rebut. Il paraît que ce n'est qu'en ma présence.

Que je surgisse par exemple au milieu d'un de ces conseils qu'elle aime à tenir, entourée de gens de métier, elle ne me présente pas, et, si je m'obstine à rester, elle ne feindra pas de me consulter, pas même du regard; en elle, rien ne trahit seulement le soupçon qu'elle devrait le faire, qu'elle s'en aperçoit. Pour elle, il n'y a pas de convenances et, sur certains plans, d'avance elle m'a biffé. Je n'existe pas.
Serais-je un fou, un elle ne me traiterait pas autrement. André, le valet, entr'ouvre-t-il la porte du cabinet où se tient le sanhédrin? On se donne la peine de lui répondre. A moi, non. Reste à savoir si ce mépris concerne ma personne ou ne s'adresse qu'au mari exclusivement et si de sa part un autre mari n'aurait pas quelque chance d'être encore plus maltraité. La consolation est mince.minus habens,


Il y a trois mois, elle avait décidé de vendre notre maison. De m'en avertir, pas question, et tout de go elle introduit dans l'atelier où je travaille le marchand de biens qu'elle a, le matin, alerté. Comme le bonhomme ne sait pas qui je suis, ne le saura jamais, il passe devant moi, sans me saluer, estime jusqu'à la table sur laquelle j'écris, jusqu'au fauteuil où je suis assis. Pour qui me prend-il ? Pour un secrétaire à la tâche, un locataire de passage en garni sans importance, l'amant de cœur ou le Monsieur qui entretient Madame en catimini?
Tout cela seulement pour me signifier, me faire sentir qu'elle est riche, indépendante, qu'elle commande et seule, que tout ce qui est à elle n'est qu'à elle et qu'elle en dispose comme elle veut, aussi bien, d'ailleurs, que tout ce qui est à moi, dont elle disposera quand elle voudra, à sa fantaisie. Diminué, anéanti par ses soins, par le régime quotidien et méthodiquement progressif qu'elle me fait subir, si, poussé à bout, je me décidais un jour à quitter la partie, elle n'imagine pas que ce puisse être autrement que nu.
Sans doute, il ne tiendrait qu'à moi de montrer les dents, de m'opposer, de protester : aux yeux des femmes de la trempe d'Élise, dans le mariage l'homme n'a que des devoirs, quand il a déjà par délicatesse renoncé à tous ses droits.
Aujourd'hui plus ne s'agit de vendre, mais de s'agrandir, plus ne s'agit de toucher de l'argent, mais d'en emprunter. Comme on ne peut le faire sans moi et que, si l'un des deux doit sacrifier une part de son patrimoine à la communauté, c'est moi, force est bien de m'aviser. Élise arrête les rendez-vous, et crac! au dernier moment, pour n'avoir pas su abréger sa toilette, nous sommes arrivés avec deux heures de retard au Crédit Foncier, la cérémonie remise aux calendes grecques.
Rien cependant ne finit par m'intéresser comme l'inutilité de ces démarches, parce que l'indignation qu'elles soulèvent chez les morts a le pouvoir de ressusciter ma mère. « Folle tu l'as prise, folle tu la garderas », murmurait-elle à mon oreille dans le métro et place de la Concorde. Rue des Capucines, l'accent se faisait de plus en plus si authentique, la voix si nette qu'à la fin nous étions trois à déambuler, la présence de la Morte, loin de neutraliser celle de l'autre, l'exaltant, moi charmé entre les deux.


Un moment, comme si elle se doutait de ce qui se passe, Élise :
« Tu peux te moquer. Eh bien! veux-tu que je te dise le fond de ma pensée : en fait d'excentricité ta mère l'emportait sur moi. Tu l'as senti, mais dans la mesure où le cœur gêne la tête, on n'est pas libre de juger tout le monde sans ménagement. »

Avant de s'endormir :
« C'est curieux. Ah! tu ne peux pas savoir ce que j'éprouve à hypothéquer mon bien! — Si tu en es malheureuse, ne le fais pas — Au contraire, je triomphe. — Comment cela? — C'est difficile à dire. Oui, c'est cela, j'ai l'impression de voler mes héritiers, de leur soustraire ce que je n'ai pas du tout l'envie ni la moindre intention de laisser à eux plutôt qu'à d'autres. En somme, je ne leur dois rien et tout d'un coup les voilà comblés, parce qu'il m'arrive de mourir! — Vraiment, c'est à quoi tu penses? — Oui, j'ai une drôle de nature, n'est-ce pas? — Je te plains. — Ne me plains pas, je commence à être heureuse : je me bâtis une retraite à ma mesure, où je vivrai invisible, inaccessible. J'y serai si bien logée que je n'aurai nulle envie d'en sortir, sans aucun besoin de recevoir. Seule déjà, comme dans ma tombe et bien vivante, Dieu merci ! »
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