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Elle s'appelait Sonia Verjik

De
113 pages
Sonia Verjik a passé sa vie à fuir tout ce qui pouvait entraver sa liberté : son pays, les hommes qui l’ont aimée, l’idée même de la maternité.
Et s’ils se mettent à trois pour parler d’elle, c’est parce qu’elle a laissé derrière elle des zones d’ombre sur lesquelles chacun tentera de porter son propre éclairage, avec plus ou moins de bienveillance et d’honnêteté.
De la Yougoslavie à la Bretagne, le destin de Sonia Verjik a suivi le fil de ses amours et de ses coups de tête. En Bretagne, les marées jouent à raturer les paysages et les côtes escarpées attirent les touristes. Au Kosovo, d’où vient Sonia, il n’y a pas grand-chose à regarder…
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ELLE S’APPELAIT SONIA VERJIK
Dominique Lebel
© Éditions Hélène Jacob, 2014. CollectionLittérature. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-082-4
Dila
Je peux faire quelque chose pour ma mère. Je peux répéter son nom, Sonia Verjik, autant de fois qu’il le faut, afin que chacun le retienne. Je peux me pencher sur elle, deviner son visage et l’entendre. Entendre sa voix, en reconstituer les modulations principales, retrouver quelques mots. — Legaldez où vous mettez lo pied, s’il vous plaît ! Combien de fois a-t-elle prononcé cette phrase, avec son accent à coucher dehors ? Je peux faire de telles choses, j’en ai envie. Et vous voulez savoir pourquoi ? Parce que je suis plus vieille qu’elle. J’ai exactement trente jours de plus que ma propre mère et figurez-vous qu’une idée pareille a de quoi vous chambouler. J’ai trente-deux ans, un âge qu’elle n’a pas pu atteindre, et me voilà partie à sa rencontre, occupée à déployer dans ma tête des morceaux de son existence, à tenter de la rejoindre. À la côtoyer du mieux que je peux dans les plages libres de mes réflexions, cet espace vacant ouvert par mes trajets en métro, mes après-midi solitaires, mes allées et venues le long de la Seine, pour aller rejoindre Florence. Je m’attache à recoller les morceaux d’une histoire dont personne autour de moi ne parle plus – celle de ma mère, qui n’a duré que quelques années pour la partie qui me concerne – sept ans exactement, comme l’âge de raison, mais ce n’est pas une histoire très raisonnable. Si je ne sais pas trop par où commencer, c’est d’abord parce qu’il n’y a plus beaucoup de témoins : Madeleine et Martin ont disparu, Marie vit depuis des années à Montréal, mon père perd la mémoire et, de toute façon, ce passé-là le barbe, le dérange visiblement. Dès que je fais allusion à cette période, il a cette grimace que je lui connais bien et qu’il réserve aux situations qui le gênent : ses joues se gonflent, il fait une tête de hamster et pas moyen de lui sortir un mot. Je connais bien cette tête-là, qui a accompagné le départ d’Anita, sa dernière compagne. — Qu’est-ce qui lui a pris ? lui ai-je demandé à ce moment-là. Tu peux me dire ce qui s’est passé pour qu’Anita s’en aille ? — Va savoir, a répondu le hamster en plongeant la tête dans son journal. Va comprendre les femmes. Puis il a levé les yeux vers moi et ses lunettes sont tombées d’un cran sur son nez :
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— En fait, il ne s’est rien passé, a-t-il ajouté, c’est bien ça le pire. Quant aux Yougoslaves parmi lesquels ma mère a grandi et qu’elle a fini par rejoindre, je ne parle pas leur langue et j’ignore même si leur maison est encore debout, là-bas. — Quelle mouche te pique pour avoir envie de mettre le nez dans tout ça ? m’a lancé Florence l’autre jour, sans doute parce que tout ce qui constitue ma vie sans elle est à balayer d’un revers de main. * * *J’ai reconstitué à peu près le visage que ma mère devait avoir à ma naissance, avant que les microbes ne l’attaquent avec la violence qu’on leur connaît. Je lui ai prêté une voix rauque et un accent plutôt dur, râpeux. J’ai fabriqué quelque chose de sauvage en tout cas, il ne pouvait pas en être autrement. Dans ma mythologie personnelle, que j’ai bien été obligée de me construire en son absence définitive, ma mère n’est pas quelqu’un de facile. C’est sans aucun doute la raison pour laquelle j’ai si longtemps évité de penser à elle. Une mère de ce genre, on la tient à distance et ça vaut mieux, sûrement. Autour de cette image de mère, j’ai aussi redessiné les contours d’une cartographie sommaire, en noir et blanc, avec juste quelques traits de couleur parce que je n’ai jamais été fichue de colorier une carte correctement : la première carte représente une région reculée des Balkans, avec un nom de ville à coucher dehors. Pritzen ? Prizren ? Je me trompe chaque fois, me mélange les pinceaux dans les consonnes. Il y a une rivière qu’enjambent les trois arceaux d’un pont à la romaine, des toits de tuiles rouges, des remparts très anciens, une mosquée ottomane avec un seul minaret, les vestiges d’une citadelle. Pas grand-chose en fait, c’est-à-dire peu de visiteurs, même aujourd’hui. Ils aimeraient bien attirer du monde, surtout l’été parce qu’il y fait chaud et que leur ciel est d’un bleu parfait. Mais c’est plus fort qu’eux, ils ne savent pas recevoir. Alors à part le guide du routard, on ne parle pratiquement jamais d’eux. La seconde carte est un modèle réduit, qui tiendrait dans la poche de mon blouson sans même qu’on ait besoin de la plier. Elle représente une région perdue de France, au nord-ouest, qui se remplit l’été avec l’arrivée des Parisiens – ceux d’entre eux qui détestent la chaleur et sont en mal d’authenticité. Là-bas ils trouvent, à cinq heures de route, des terrains de lande qui tombent dans la mer et peuvent apercevoir au loin des vagues sauvages, qui finissent par se fracasser à leurs pieds, pour peu qu’ils s’aventurent jusqu’au bord des rochers. Ils se disent alors qu’ils ont assisté à un assaut de déferlantes et en tirent une grande fierté. Il y a aussi, à l’extrémité de la ville marquée d’un gros point sur la carte, une baie vers laquelle plongent des maisons en cascade. À marée haute, les façades et les toits en ardoise se reproduisent dans
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l’eau ; à marée basse, en bas, c’est comme un chemin qui aurait enflé par l’opération du Saint-Esprit, se serait boursouflé n’importe comment. À marée basse, tout ça n’est pas très beau, en tout cas il n’y a plus rien de grandiose. Il y a aussi une rue étroite et longue dans un quartier tranquille à l’entrée de la ville. Sur le plan général de l’agglomération on la discerne à peine, il faut bien la connaître pour la repérer. Vous mettriez une heure à la trouver. Disons que vous la connaissiez bien et que vous vous y retrouviez facilement sur le plan : sur le trottoir de droite, au début de cette rue, vous pourriez alors apercevoir une enseigne bleue, aujourd’hui disparue. D’une carte à l’autre, la grande et la petite, des Balkans aux côtes françaises, il y a mon destin à moi, avec ma venue au monde, qui m’intéresse comme tout un chacun. À partir de peu de choses – un dépliant publicitaire retrouvé dans un tiroir, un vieil article de journal conservé dans des archives, quelques photos et des bribes de souvenirs que j’ai pu extorquer à mon père, je me suis fait un film. Je suis du genre à me faire des films, Florence me le reproche souvent et je pense qu’elle a raison, c’est très mauvais de faire ça. — Laisse les gens tranquilles, Dila, me dit-elle quand je me mets à inventer un scénario improbable sur une personne qui passe sur le trottoir devant moi. Que je lui attribue d’office une existence à ma convenance avec ses drames, ses joies et ses états d’âme, en fonction de la tête qu’elle fait, de sa façon de marcher, des personnes qui l’accompagnent. — Celle-là avec son manteau rouge : elle s’est disputée avec son mari. Ou alors c’est un amant, mais non, pour moi c’est son mari. Regarde-le, il marche à trois mètres devant elle, les mains dans les poches de son caban et il fait la gueule. Il la laisse seule sur le trottoir. Il l’expose aux autres, ce con, en l’abandonnant avec sa déception, son chagrin. — Laisse-les, mêle-toi de tes affaires. Qu’est-ce que tu sais de leur vie ? Et en quoi ça te regarde ? Mes affabulations agacent Florence, qui respecte l’intimité d’autrui. Qu’aura-t-elle encore à redire ? La vie de ma mère me regarde et j’ai droit à la part qui me concerne, à savoir les dernières années de son existence. Je peux bien me faire mes films, me construire des scènes, d’abord parce que depuis le temps, il doit y avoir prescription. Ensuite parce que ça ne pourra faire de mal à personne. Les autres ne sont plus là, ou bien sont loin et mon père s’en fout. * * *La première chose à dire se passe au-delà de l’Italie, tout près du Monténégro ou de la
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Macédoine, selon que l’on regarde vers l’ouest ou vers le sud. Je commence loin ? En même temps, Sonia Verjik, ça ne fait pas vraiment français. A priori ces lieux font rêver, mais non : les touristes rêvent d’aller en Grèce pour leurs vacances, pas dans ce pays-là. Ils se voient passer le mois d’août dans une petite maison blanche sans toit, devant une mer bleue chauffée à blanc par un soleil de plomb. Ce pays, lui, leur rappelle de mauvais souvenirs : le communisme dans ce qu’il a pu avoir de plus désastreux, les rues grises avec des magasins de pauvres presque vides, la guerre avec des tortures et des massacres, les quartiers bombardés et les camps de réfugiés, à une époque où l’on pensait qu’on en avait fini avec ces choses-là. Quelques-uns prétendront qu’on trouve aussi, là-bas, des plages de rêve, étroites, enclavées entre des rochers où il fait bon s’installer au soleil. Ils se trompent. Dans cette région dont je parle, il n’y a même pas de plage, la mer est plus loin. Il y a juste la chaleur qui s’abat sur les places en dépit de l’ombre des parasols. Aujourd’hui les parasols sont multicolores, à l’époque, je ne sais pas. Là, il est question de quitter ce pays avec le premier venu. C’est dire que ça ne commence pas si bien. Mais c’est la vie de ma mère et ce n’est pas moi qui ai choisi le cours des choses. * * *Ils s’étaient assis autour de la table en bois clair, plutôt massive dans cette pièce étroite. Ils auraient pu s’installer dans la cuisine où il y avait suffisamment de place, mais Ada en avait décidé ainsi, sûrement soucieuse de faire bonne impression au visiteur. Elle avait choisi ce qu’elle appelait la salle, une pièce aux murs clairs donnant sur la cour. La table avait été poussée près de la porte-fenêtre, afin que les convives profitent d’un maximum de lumière. Elle était haute, rectangulaire, recouverte en son centre d’un napperon blanc brodé de fleurs jaunes, qu’Ada avait laissé en place pour l’occasion. La broderie en était simple, faite à la main, à grands points qui rayonnaient en partant d’un motif central. Le soleil traversait la pièce et la réchauffait depuis le matin, la porte-fenêtre était restée ouverte, du coup. Les autres jours, Ada hésitait à ouvrir, à cause d’une fraîcheur inhabituelle en cette période de l’année. Elle se calfeutrait, attendant de s’accoutumer au changement. Personne ici ne goûtait à ces périodes de transition, où l’on ne s’y reconnaissait plus avec le temps. Cette année surtout, l’été torride s’était achevé soudainement, aussi soudainement qu’il avait commencé, ce qui n’est pas dans les habitudes de la région, où la chaleur a plutôt tendance à s’installer longtemps, à s’insinuer à l’avance pour s’en aller ensuite en douce. — Tu rentreras quand ? demanda Ada, sans se soucier du fait que le visiteur ne pouvait pas la comprendre.
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Elle parlait à sa fille, pas à cet homme très gros assis en face d’elle. En albanais, il y a deux L, deux R et deux Z, à part ça certains prétendent que c’est une langue facile à apprendre. Ada connaissait quelques mots d’anglais comme la plupart des habitants de cette ville, mais ne ferait aucun effort ce jour-là : elle avait invité le gros à sa table et estimait que c’était suffisant, qu’elle n’avait pas non plus besoin de se plier en quatre pour lui. Elle s’était déjà remise à manger, car elle savait que sa fille ne répondrait pas. « Tu rentreras quand ? », ce n’était pas une chose à demander. Quand un enfant s’en va, allez savoir quand il reviendra, répétaient depuis quelque temps les femmes du quartier. Leur voix grimpait dans les aigus, leurs bras se levaient vers le ciel, où se trouvait la fatalité qui en savait bien plus qu’elles. En s’en remettant ainsi au destin, les mères le chargeaient de donner un sens à une désertion qui les dépassait. L’homme interroge le ciel, qui parfois lui donne ses réponses. Justement, elles auraient bien aimé savoir. Car beaucoup d’enfants quittaient la région depuis peu, sans que personne ne pût les retenir, ni la mère ni le père. Autour de la maison, il y avait déjà eu six départs en quelques mois, une véritable épidémie qui touchait essentiellement des garçons, et voilà que les filles s’y mettaient à présent. À croire que ce pays leur faisait peur à tous, à mesure qu’ils grandissaient, ou les lassait. À croire que c’était mieux ailleurs, en France ou en Suisse par exemple, où l’on parlait une langue qu’ils ne connaissaient même pas, alors que les mères avaient tout fait pour les rendre heureux. Comme Sonia n’avait rien dit, Ada se tourna vers l’ingénieur. Il s’appelait François Lagarde, mais elle disait « l’ingénieur », en parlant de lui. Depuis le jour où Sonia était entrée avec lui, elle l’appelait ainsi. Elle disait « l’ingénieur », dans un français maladroit en roulant le R, et ce mot semblait lui plaire, c’était bien le seul mot français qu’elle acceptait de retenir et de prononcer. Sans doute signifiait-il pour elle un mélange d’étrangeté et de réussite, quelque chose d’intrusif et de relativement admirable. Un mot du Nouveau-Monde, un mot moderne, comme une petite lumière attirante, mais un peu suspecte dans son univers à elle, qui n’avait guère changé depuis des lustres. Ici, la vie se déroulait au son des générateurs électriques, qui ronronnaient en permanence. Trois heures d’électricité, trois heures sans et l’on recommençait. Nema struja: pas d’électricité. Il suffisait de prévenir. Avec la nouvelle centrale, cette vie si tristement rythmée devait s’améliorer et l’on n’aurait bientôt plus besoin de ranger autant de bougies dans les placards. Mais on n’en était pas là encore.
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Puis Ada demanda autre chose. La voix d’Ivrik, brutale, s’éleva alors en écho à la sienne, comme s’il parlait à quelqu’un qui se serait trouvé très loin, à l’autre bout de la pièce ou de l’autre côté de la porte-fenêtre. Ivrik faisait l’homme en haussant le ton, ce qui lui arrivait de plus en plus souvent depuis le départ de Michaï. — Ma mère demande si vous reviendrez, dit-il en se tournant vers l’ingénieur. Si tu la ramèneras. — Bien sûr, répondit François, une nouvelle fois intimidé par le regard si volontaire de cette femme assise juste en face de lui, qui ne le lâchait pas des yeux. Dans les assiettes, la farce verdâtre s’échappait de la gangue de pâte, se répandant en un magma à peine reconnaissable – des légumes, lesquels ? Des morceaux de viande aussi, plus bruns et plus compacts. Sonia n’avait pas faim, François avait déjà avalé la moitié de sa part et il en redemanderait, c’est sûr, en tendant son assiette vide. Aurait trop chaud ensuite, d’autant plus que le soleil à présent lui tapait dans le dos. Il maudirait intérieurement cet étrange climat, si différent de celui de sa Bretagne natale, tellement plus tempéré. Un climat dur comme le regard d’Ada, qui l’observait toujours derrière ses lunettes. Les cheveux d’Ada étaient coupés court, dégageant un front plissé en trois longues rides horizontales. Pour le reste, son visage affichait un fac-similé sommaire de ce qu’il avait pu être quand elle était encore jolie. Les traits étaient restés en place, mais le charme s’en était allé une fois pour toutes, on n’aurait pas su trop dire quand. Passée la cinquantaine en tout cas, Ada, comme toutes ses voisines, avait estimé avoir franchi une limite et renoncé à toute coquetterie. Depuis, elle affichait cette indifférence définitive au regard des autres, des hommes surtout, à qui elle demandait avant tout de la traverser de leur regard, de ne pas faire attention à elle. — Tu ne veux pas t’arranger un peu ? lui demandait parfois Ivrik, qui aurait aimé avoir une mère un peu plus coquette. Je ne sais pas, moi. Mettre une autre robe…
— Tu veux que je montre mon derrière, c’est ça ? Tu veux que les hommes regardent ta
mère dans la rue ? — Ça me ferait plaisir, oui. Il n’y a pas de mal à ça. Où est le mal, dis-moi ? — Tiens, tu es aussi bête que ton père ! Sonia n’en était pas là, elle avait bien le temps de renoncer à plaire aux hommes comme sa mère. Ses cheveux noirs, raides et fins, allongeaient son visage, déjà alangui par l’ovale qui le dessinait. Quand elle ne les attachait pas, ce qui était le cas aujourd’hui, elle ressemblait vaguement à une madone italienne, l’une de ces madones que François avait pu voir un jour
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au musée des Offices, disséminées sous les cimaises, toutes semblables. Un ange de la Renaissance flotte sur les Balkans, se dit-il pompeusement en la regardant, tandis qu’elle chipotait dans son assiette, jouant à soulever un pan de pâte avec son couteau. En matière d’admiration, François était plutôt vieux jeu. Une légère fumée s’échappa de la part de tourte ainsi partiellement décapitée. Un parfum un peu amer de courgettes et d’ail rôdait au-dessus de l’assiette. — Nous reviendrons pour Noël, ajouta François. — Noël…Bo-zik! articula-t-il à tout hasard, en se penchant vers Ada. Il connaissait quelques mots d’albanais, qu’il avait répétés dans l’avion et c’était sans doute le moment de le montrer. — Mais qu’est-ce que tu racontes, là ? s’écria Sonia, qui avait posé son couteau sur la table, d’un geste brusque. Tu sais bien qu’on ne pourra pas faire le voyage sans arrêt ! Il faudra déjà traverser la France, et puis le reste… Ada n’ajouta rien. Elle n’avait pas eu besoin de demander à sa fille de lui traduire ses paroles, elle avait compris. Et son visage resta impassible, comme figé dans une acceptation définitive, celle de la fatalité des séparations, qui l’arrangeait sans doute à ce moment. Elle garderait un fils, c’était déjà ça. Michaï l’avait quittée quatre ans plus tôt pour faire le garçon de café à Paris, près de la rue de Rivoli. Une bonne place malgré la fatigue des coups de feu, une place qu’il ne céderait à personne à cause des pourboires, parfois faramineux. À présent, c’était Sonia qui s’en allait, comme si leur statut de jumeaux les obligeait à faire les mêmes bêtises. Mais il lui restait Ivrik. Il lui restait le petit. Celui-ci remplissait son verre de bière blonde sans se soucier de la mousse épaisse menaçant déjà de déborder, et regardait sa sœur d’un air amusé. — Quoi, qu’est-ce que tu as, toi ? demanda Sonia dans sa langue. — Rien, ça m’amuse quand tu fais la fière. Dans un mois, je parie que tu reviens en pleurant. — Tais-toi, tu dis n’importe quoi ! Tu es jaloux parce que tu vas rester ici comme un imbécile. François comprit qu’ils se défiaient tous deux, comme n’importe quel couple de frère et sœur. Il se pencha vers Sonia qui se trouvait assise en face de lui, lui saisit la main, caressa ses doigts comme pour lui signifier qu’il n’y avait rien de grave, que tous les frères et sœurs se disputaient ainsi à la moindre occasion, en français ou en albanais. Il sentit sous ses doigts le relief aigu de la bague qu’il lui avait offerte – un anneau en or serti d’un rubis minuscule. — Une petite chose, avait-il dit en lui tendant le paquet à la sortie de l’épicerie où elle
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travaillait. Juste une petite chose. — Ah oui, vraiment, c’est tout petit ! s’était écriée Sonia, en riant. « Mais c’est très joli et tellement gentil », avait-elle ajouté en découvrant le bijou et cette remarque avait suffi à le rendre heureux. Ce jour-là, Sonia ne retourna pas à l’épicerie l’après-midi et resta avec François. Il prit les quelques heures qu’elle lui offrait ainsi comme un cadeau du ciel et la suivit jusqu’à la citadelle. Il peina à monter les marches et dut s’arrêter pour reprendre son souffle. Avec Sonia, François apprit très vite à se contenter de peu de choses. En quelques mois auprès d’elle il prit la mesure de ce qu’elle pouvait lui donner : son rire quand il lui demanda où se trouvait la plage la plus proche, parce qu’il n’en pouvait plus d’étouffer dès le matin et qu’il serait bien allé plonger dans la mer, et d’où venait cette odeur âcre, toujours présente, dans chaque rue de Prizren et quelle que soit l’heure. — Tu ne sais pas ? répondit-elle, hilare. C’est l’odeur des poubelles ! Ça sent toujours les poubelles, dans cette ville ! Qu’avait-elle pu lui donner aussi, en quelques mois ? Qu’avait-elle pu lui offrir d’assez précieux pour qu’il lui pardonne tout le reste, tous ces moments où elle lui échappait, s’enfermant dans un silence qui ne voulait plus de lui, ou s’éloignant tout à coup pour qu’il ne la touche pas, ne l’effleure même pas ? Que lui avait-elle promis de si extraordinaire pour qu’il lui fasse quitter son travail à l’épicerie, sa maison et sa famille et qu’il la ramène avec lui ? Sa main si fine contre son bras, parcourue d’infimes veines bleues, quand ils marchaient dans les rues de Prizren, traversaient un pont, contournaient une place. Son corps gracile, si différent du sien, offert, mais immobile, soumis à ses mouvements à lui, comme en attente d’autre chose. Son français maladroit, si hésitant, mais appliqué, parasité par quelques mots anglais, parce qu’elle mélangeait tout. — Qu’est-ce que tu crois ? J’ai appris le français au lycée, moi. Elle avait prononcé mô-a, en se montrant d’un doigt. Tout cela lui suffisait. * * *Il faut dire que François n’avait pas une grande expérience en matière de femmes. À vingt ans, il venait de réussir son concours d’entrée dans une prestigieuse école d’ingénieur quand il rencontra son premier grand amour, sur une plage de sa région. Ce qu’il prit pour un coup de foudre n’était que la surprise devant la perfection de ce corps qui se dandinait en direction de la mer, dans un maillot blanc minuscule tricoté au crochet. Elle s’appelait Maryse Renard,
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