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Nicole Dolan consacre ses nouvelles à des femmes, réelles ou imaginaires et en donne plusieurs facettes. Tantôt combatives, tantôt victimes d'elles-mêmes, des hommes. Des femmes antillaises, guyanaises, célibataires ou mariées, mères de famille, toutes en quête d'amour.

Publié le : samedi 1 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782844508027
Nombre de pages : 160
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J’aimerais vous raconter l’histoire d’Eléonore, la belle Eléonore, la bâtarde d’Ursule, une histoire qui débute en 1876.
Pensez-donc, Ursule, une jolie fille de Blancs, de békés plus exactement, qui s’amourache d’un Stanley, nègre de Roseau à la Dominique de surcroît, même pas un Français. Bien qu’il exerce la profession d’interprète, qu’il soit cultivé, c’est un nègre. Bel homme, jeune en pleine santé, aucune importance, c’est un nègre. Péché mortel. Et pour couronner le tout, ne voilà-t-il pas que le nègre se permet d’engrosser la belle blonde riche héri-tière, la benjamine arrivée sur le tard, chouchoutée de tous. Oh crime abominable !
Dans la famille on hurle en silence pour ne pas ébrui-ter la chose. L’aiguille à tricoter, les herbes locales, bien sûr qu’on y a pensé pour laver l’outrage, extirper toute trace du déshonneur. Noémie la fidèle femme de chambre en connaît un rayon sur ces plantes, et en plus elle sait tenir sa langue. Seulement voilà, Ursule par crainte du châtiment, ou tout simplement avec l’intime espoir de conserver le fruit de ses amours clandestines, a couvé son secret jusqu’à ce que la vérité saute aux yeux de la famille atterrée. Trop tard.
Du jour au lendemain, Ursule n’est plus la fille de personne et se retrouve confinée dans la demeure fami-liale, séquestrée. Ses parents ne lui adressent plus la parole et utilisent les sœurs comme intermédiaires.
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Interdiction formelle et absolue de sortir, de voir qui que ce soit, même les domestiques n’ont plus accès à sa chambre. Les sœurs promues au grade de geôlières par la force des choses, veulent bien, pour la petite dernière chérie, enfreindre les consignes paternelles et trans-mettre les billets doux échangés entre les deux amoureux qui gardent malgré tout, l’espoir. La venue d’un bébé arrange les choses dit-on. Oui mais, pas chez ces gens-là. C’est compter sans l’esprit encore vivace de cette époque. Un Blanc fait des gosses à ses domestiques, c’est normal, il en sortira des mulâtres que l’on ignorera officiellement ou pas, c’est selon. Mais une Blanche reste à sa place quand bien même l’esclavage serait aboli depuis belle lurette. Et puis, le Noir est d’une race inférieure qui ne devrait même pas penser à regarder une Blanche. Incroyable que celle-ci soit attirée par un nègre, encore moins qu’elle l’aime. Voyons Ursule ma fille, auriez-vous perdu la rai-son pour un mâle en rut ? Parce que c’est lui le coupable, elle n’a rien à y voir naturellement. Il l’a envoûtée, c’est sûr. Il a usé dekenbwasans aucun doute. Cela ne peut s’expliquer autrement. Pas leur Ursule, c’est impossible. Stanley demande à être reçu par les parents, il voudrait épouser leur fille. Mais il n’est pas question qu’il pénètre dans leur demeure et encore moins qu’il épouse Ursule. Ils auraient préféré qu’elle se marie avec ce vieux béké qui accepterait volontiers la pécheresse, ce à quoi la jeune fille s’est opposée catégoriquement, chantage à l’appui. Ses parents ne veulent pas de Stanley simple-ment parce qu’il est noir. Eh bien, elle ne se mariera avec personne d’autre. Ou alors elle se suicide. Cela fera un beau scandale. Ainsi, ils auront sa mort sur la conscience et ils seront bien embêtés. Toujours est-il qu’un beau jour, le père découvre l’échange de lettres entre les jeunes gens et par l’opéra-
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tion du saint Esprit, subitement le nègre disparaît de l’île. A compter de ce jour, le monde extérieur ne fait plus par-tie de la vie d’Ursule. Les jours se traînent dans la grande demeure. C’est à peine si la jeune fille se rend compte du temps qui passe, elle se languit de Stanley. Elle n’a plus de goût à rien. Pourtant elle l’aime cette chose qui prend de plus en plus de place en elle, qui pousse son ventre en avant. Même le soleil qui filtre à travers les persiennes ne réchauffe plus son cœur meurtri. Sans nouvelles de son bien-aimé, elle perd sa fraîcheur, ses belles couleurs ne sont plus qu’un lointain souvenir. Cloîtrée dans sa prison dorée Ursule n’a plus le courage, la force de vivre séparée de son grand, son premier, son unique amour. Elle dépérit, repliée sur son chagrin. Ursule qui était si coquette, ne s’occupe plus de son apparence, elle est même négligée. Ses sœurs la coiffent, l’obligent à s’habiller. Pour la dis-traire, elles lui rapportent les potins racontés par les domestiques. Elles font tout pour la sortir de son apathie, sans succès. Ursule se laisse mourir. Le 28 décembre, jour des saints Innocents (quel hasard), dans le plus grand secret, à l’abri des oreilles indiscrètes, vient au monde un beau bébé blond que l’on baptise Eléonore. Eléonore qui a tué sa mère. La famille aurait préféré que l’inverse se soit produit, mais les voies du Seigneur sont impénétrables dit-on. Puisque la petite fille est là, bien vivante, vigoureuse à force de s’être battue pour sa survie dans les entrailles de cette pauvre Ursule, les grand-parents ne vont tout de même pas la jeter. Ils ont déjà perdu leur fille chérie. Et puis, c’est quand même leur sang. Et puis, ses tantes l’ont déjà adoptée, elles l’aiment instantanément, c’est la fille d’Ursule, leur Ursule. Et puis, Dieu merci, elle est blanche avec des yeux clairs, gris ou verts, cela dépend des jours ; un nez droit, fin, pas une truffe épatée comme
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celle des nègres. Son crâne est recouvert d’abondants cheveux blonds ou jaunes… enfin bon, elle est présen-table quoi. Pour le moment, rien du nègre.Apré, nou a wè. Bondjé gran.
Mais un bébé ne peut passer inaperçu bien long-temps, surtout qu’elle donne de la voix Eléonore. Il faut absolument se débarrasser d’elle. Pardon Seigneur, éloi-gner cette petite. Mais où pourrait-on l’envoyer ? Si au moins il y avait un orphelinat dans le secteur. Et puis dans ces endroits-là, on ne peut être sûr de rien. Finalement, les parents trouvent une solution : on l’éloi-gnera dans la vieille propriété, là-bas. Et par une nuit sans lune et en grand secret, la petite fille est confiée à ses deux tantes qui se sont attachées à la malheureuse orpheline qui remplacera Ursule dans leur cœur. Elles prennent la direction du Moule, petite commune pai-sible et très agréable de la côte est guadeloupéenne, à quelques kilomètres loin de la capitale, mais toujours sur la grande terre pour garder un œil discrètement. Celles que les parents ne sont jamais arrivés à caser, pour des raisons toutes plus absurdes les unes que les autres, ser-viront finalement à quelque chose. Les sacrifier une fois de plus, ne pose aucun problème au patriarche.
C’est une véritable expédition tout de même pour les deux mères adoptives qui sont dans le fond bien contentes de s’éloigner de la constante vigilance fami-liale. Elles pourront vivre à leur guise, respirer librement. Enfin ! Elles pourront faire ce que bon leur semble, sor-tir avec qui elles voudront, prendre un amant à défaut de mari. Pourquoi pas ? Enfin, libres. Elles sauteraient de joie si elles n’avaient encore quelques appréhensions.
L’homme propose… mais un revers de fortune vient bousculer les projets de la famille et la vie devient plus difficile.
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L’éducation d’Eléonore commence à poser pro-blème. Les tantes devront se débrouiller toutes seules pour continuer la tâche si bien commencée. Elles feront leur possible pour que la petite ne manque de rien. A l’école, Eléonore est une élève moyenne, insouciante comme tous les enfants. Mais elle n’a pas d’amie, que des camarades. Timoun a pa tiroch.Eléonore se transforme rapide-ment en une belle grande jeune fille à l’abondante che-velure jaune. Sans être crépus comme ceux d’une chabine, ces cheveux-là sont indéfinissables. Ils ne sont pas ceux d’une blonde comme Ursule, ni de la mulâ-tresse. Non, vous voyez, de gros cheveux comme on dit chez nous, abondants, longs et solides. Tous les jours elle rouspète Eléonore lorsqu’il lui faut coiffer sa tignasse, comme disent les tantes, mais avec un brin de fierté dans le regard et la voix. Parce qu’elles la trouvent belle leur fille. Et elle l’est, assurément. Elle en impose par la taille, la démarche altière, la poitrine généreuse et une chute de rein… mes aïeux ! Il faudra vite la marier cette demoiselle avant que lui prenne l’envie de refaire le même coup que sa pauvre mère, la défunte Ursule. Pour cette raison, ajoutée au fait que la famille connaît de grosses difficultés financières, on fera le nécessaire, le plus rapidement possible, surtout que les prétendants ne manquent pas, même pour une bâtarde. Bâtarde peut-être, mais une demoiselle tout de même, ayant reçu une excellente éducation. Et puis, on ne com-mettra pas la même erreur que pour les tantes, celle qui consiste à trop faire les difficiles. Justement, ce monsieur, bien de sa personne, Maximilien de son prénom, dit Maxo, bonne situation, aimerait beaucoup épouser cette belle plante. Il a bien quelques années de plus qu’Eléonore mais c’est précisé-ment pour les tantes, un atout supplémentaire, un gage de
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sérieux, de stabilité. Avec une fille de ce genre au carac-tère bien trempé, il conviendra parfaitement. Il lui faut un homme, un vrai, Maximilien fera l’affaire, sans aucun doute possible. Financièrement, la jeune femme ne man-quera de rien. Bien au contraire. Et c’est tant mieux parce qu’il faudra combler les goûts de riche de la demoiselle.
Leur première rencontre avait eu pour cadre la fête communale. Après plusieurs tours de manège au cours desquels elle avait paradé sur les chevaux de bois peints de couleurs vives et chamarrés d’or, Eléonore encore toute à sa joie et légèrement étourdie, s’était laissée tom-ber dans les bras d’un galant homme, arrivé là au bon moment pour la retenir.
La scène n’avait pas échappé à l’œil vigilant des deux chaperons qui, en personnes bien élevées, s’étaient excusées pour la maladresse de leur nièce. Et après les présentations d’usage et quelques mots aimables, ils s’étaient séparés avec le sourire.
Le dimanche suivant, alors que les demoiselles se rendent à la messe, elles croisent à nouveau Maximilien. Ce dernier les salue, échange quelques banalités sur le temps, s’enquiert de leur santé et en profite pour les com-plimenter discrètement au sujet de leur fille, la char-mante demoiselle Eléonore qui leur fait honneur par sa bonne éducation. Il sait s’y prendre ce monsieur, et cela n’est pas pour déplaire aux tantes, contribuant ainsi à le faire monter un peu plus dans leur estime, si besoin était.
Eléonore quoique très intéressée par ce monsieur, n’en laisse rien paraître mais a déjà sa petite idée en tête. De sorte que, quelques mois plus tard, après des ren-contres plus ou moins fortuites, des invitations à dégus-ter les pâtisseries confectionnées par Eléonore, personne n’a été surpris à l’annonce des fiançailles de la jeune fille avec Maximilien.
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