Eloée

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Désabusée, mal dans sa peau, mal dans sa vie, Eloée choisit pour vivre libre, de fuir le domicile parental à quelques jours du bac. Sa fugue tourne au cauchemar lorsqu’elle se trouve par hasard prise en otage par des terroristes. Au cours de sa détention, un improbable dialogue dégénérera en une impétueuse confrontation entre cette adolescente effrontée, rebelle, et un chef islamiste intrigué par une troublante ressemblance. L’héroïne sera emportée malgré elle dans une spirale de violence extrême. Parallèlement, son départ met en exergue les bouleversements que pareille situation peut générer dans l’existence familiale et celle de ses proches, des désordres qui dévoilent les sentiments étranges et cachés de leur personnalité. Pour chacun des acteurs de ce roman, la liberté aura un coût ; elle déclenchera des conséquences dramatiques et stupéfiantes.
Publié le : mercredi 10 février 2016
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EAN13 : 9791026203834
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Paul DOURRET

Eloée

Eloa

 


 

© Paul DOURRET, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0383-4

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ÉLOÉE

 

ÉLOA

 

 

 

 

 

ROMAN

 

 

Paul DOURRET

 

 

 

 

 

 

Merci à Isa et Jean-Paul…

 

Prologue

 

L’homme revint aussitôt à la charge. Elle avait compris ses intentions, attachée, bloquée contre le métal, prisonnière de ses doigts puissants refermés sur sa gorge, dans l’impossibilité de lui échapper, elle avait tenté de se retourner dans un agile mouvement d’épaule. Il avait lâché provisoirement sa prise pour glisser allègrement ses deux mains sur cette poitrine généreuse, sans protection, totalement offerte. Il la malaxait en toute quiétude au mépris des cris de sa victime, en partie étouffés par le bâillon. Il accompagnait son déhanchement incessant et évitait les coups de pied qu’elle essayait vainement de lui porter.

Son compagnon amusé par ce spectacle avait ramené une couverture qu’il avait étendue avec soin directement sur le ciment poussiéreux du sol. Après un petit clin d’œil et un sourire compatissant, Mahdi agrippa les cheveux de la jeune fille. Il l’entraîna fermement sur ce tapis improvisé pour, d’un geste vif, la renverser sans ménagement et la maintenir allongée, plaquée sur le tissu. Il s’était relevé, avait déboutonné sa braguette pour uriner sur le côté, face à Éloa. Sans ranger son sexe, il s’était assis sur elle.

Impuissante, en larmes, elle scrutait l’homme agenouillé maintenant sur ses jambes. Il avait rapidement remonté le tee-shirt pour dévoiler entièrement l’objet de sa convoitise. Elle secouait la tête de droite à gauche, le suppliant du regard, les derniers et seuls moyens possibles, mais inefficaces de marquer sa totale désapprobation, son refus absolu.

Les yeux fixés sur ces friandises appétissantes, il s’était penché voracement sur sa poitrine. Il avait saisi un mamelon entre ses dents pour le mâchouiller férocement, il broyait l’autre sein d’une main exercée. Il commençait à s’échauffer dangereusement sur le corps de l’adolescente désormais vulnérable et soumise à ses facéties. Assaillie par la douleur, choquée par le comportement agressif et bestial de l’individu, elle tremblait, pleurait sans réactions, sans la moindre velléité de défense, coincée, paralysée par la peur, malmenée par ces agissements violents.

C’était la fin désastreuse, cauchemardesque de cette virée, elle appréhendait sans illusions l’ultime conclusion, l’épisode suivant dorénavant inévitable.

Elle avait tant espéré de ce départ, de ce voyage sans doute trop vite improvisé. Elle voulait côtoyer des gens, connaître de nouveaux visages, échanger, sortir de sa grisaille, mais elle n’avait jamais envisagé une telle conjoncture ! En quelques secondes, elle avait revu toutes les circonstances qui avaient provoqué sa fugue. Cette fuite pourtant réfléchie face à une existence pitoyable à laquelle elle échappait enfin heureuse et fière de sa décision, puis son arrivée à Valence confiante dans ce squat paumé d’apparence si paisible.

Elle ne savait pas qu’un sort contraire la poursuivrait et qu’il la conduirait à croiser dans un dépôt isolé, le chemin de ces trois malfrats, ce n’était que de la malchance.

Pour son malheur, par un simple mouvement mal négocié, une maladresse, sa vie semblait basculer dans l’horreur… Le scénario angoissant d’une rencontre imminente avec une réalité inquiétante, c’était la fin d’un rêve fou à peine entamé…

Sa liberté tant souhaitée n’avait duré que quelques heures…

Elle était là, seule, à la merci de ces trois hommes sans aucun recours, à des kilomètres de toute habitation.

Les évènements contraires s’étaient enchaînés, à croire que le monde s’était ligué contre elle, rien ne la laissait pourtant présager d’une telle destinée…

**

 

LA VIE AU QUOTIDIEN

 

À la recherche d’un peu d’ombre et de fraîcheur, quelques voitures étaient venues peu à peu se garer sous la rangée de peupliers près de l’abribus de la Rotonde. Des femmes jeunes pour la plupart attendaient assises derrière le volant, portière ouverte. D’autres, la cigarette à la main, s’étaient lancées dans de virulentes discussions bien souvent stériles, mais ô combien animées ! Ces débats improvisés leur permettaient de patienter agréablement jusqu’à dix-sept heures quarante, un argument incontestable. Appuyées contre leur véhicule, certaines plus solitaires et taciturnes tuaient le temps en consultant leur portable, elles écoutaient d’une oreille distraite ce curieux débat. Cette pause dans leur journée constituait un moment idéal pour bénéficier aussi des derniers rayons d’un soleil brûlant.

En période scolaire, pour certains habitants du lotissement ou de ses environs, l’arrivée à l’ultime station du car de ramassage contribuait à ces retrouvailles quotidiennes et conviviales.

C’était un passage incontournable et presque impératif avant le retour de leurs chères progénitures.

Pour certains gamins, le domicile encore trop éloigné imposait à leurs parents ce déplacement. Quelques mamans anxieuses ou trop protectrices préféraient soustraire les plus petits d’entre eux à des fréquentations qu’elles jugeaient peu recommandables. Elles évitaient ainsi toute « contamination intempestive ».

Comme à chaque fois, après ce temps de transport obligatoire et dans l’expectative de leur prochaine libération, un joyeux brouhaha régnait à l’intérieur du bus ; il allait crescendo jusqu’à l’arrêt.

…Lorsque les portes s’ouvrirent enfin, Éloée fidèle à son habitude laissa le flot tumultueux des garçons se déverser au-dehors. C’était une indescriptible mêlée et une incontrôlable bousculade, le chahut classique d’une fin de journée traditionnelle.

Les enfants du quartier changeaient au fil des années et des générations, mais ils demeuraient les mêmes : turbulents et indisciplinés, parfois indomptables. Les plus téméraires, mais très délurées jeunes filles, minettes au maquillage provocateur, tentaient, mutines de se glisser dans ce flux inconstant et incertain, en poussant des hurlements stridents, emportées par ce torrent juvénile non maîtrisable.

Georges, le chauffeur, impassible, l’œil rivé sur ses rétroviseurs, secouait la tête en soupirant, vérifiant malgré tout, l’écoulement tourmenté, hors de son véhicule, de ce bien curieux mille-pattes aux cent visages…

Éloée temporisait, toujours positionnée près de la vitre, bien calée, les genoux contre le siège précédent, elle attendait calmement, que l’agitation retombe et en quelque sorte, que son tour arrive. Léna, elle, placée côté couloir, livrait le signal du départ. Ensemble depuis si longtemps, les deux inséparables copines effectuaient le trajet depuis l’époque du collège.

Les deux adolescentes s’étaient levées d’un bloc ; d’un petit geste affectueux, elles saluèrent cordialement le conducteur, pour se retrouver rapidement sur le bas-côté.

 

Elles avaient partagé la même scolarité, usé les mêmes bancs de classes pendant des années et continuaient conjointement dans ce cours de terminale dite ES. Elles pourraient ainsi acquérir le savoir et les compétences nécessaires pour passer avec succès ce fameux baccalauréat, un sésame tant désiré, et sans doute plus espéré encore par les parents. Il leur ouvrirait les portes de l’université o des grandes écoles… pour emprunter le chemin escarpé des études supérieures, but suprême de leur cursus.

Elles avaient opté toutes deux pour les sciences économiques et sociales, un choix nettement guidé par celui de Léna, Éloée ne supportant en aucune manière de ne pas être avec sa meilleure amie… Avec les langues vivantes, le français et la philosophie, ses points forts, la série littéraire l’avait beaucoup tentée. Très bonne élève, voire brillante aux dires de ses professeurs, elle avait voulu relever ce défi que la préférence de Léna lui avait pour une fois imposé…

Les plus jeunes, collégiens pour la plupart, s’étaient dispersés semblables à une volée de moineaux ; certains, à l’abri des regards, allumaient la cigarette prohibée, avant de regagner le cocon familial. Des jouvenceaux audacieux et plus entreprenants échangeaient un dernier baiser langoureux avec la relation du moment, une délicieuse collation qui permettrait de soutenir cette douloureuse séparation jusqu’au lendemain matin.

Les deux demoiselles se glissèrent sous l’abribus, le sac posé à leurs pieds, elles poireautaient ainsi quelques minutes, jusqu’à ce que le vide se fasse autour d’elles, impatientes de voir le calme revenir. Le temps de chasser et remettre en place quelques mèches de cheveux indisciplinées qui virevoltaient sous l’effet d’un léger souffle de vent. Elles vérifiaient leur tenue à la sortie du véhicule dans des gestes systématiques. Il fallait surtout ne percevoir aucun défaut nuisible à leur beauté confirmée naissante. Un aspect négligé de leur apparence serait pour elles une faute de goût impardonnable, en vérité plus symbolique que fâcheuse…

Elles s’engagèrent alors, nonchalantes sur le chemin du retour, soucieuses de pouvoir converser à l’abri d’oreilles indiscrètes. Certaines copines ou connaissances mal intentionnées auraient pu déformer tout à loisir des propos trop personnels, des paroles susceptibles d’alimenter les cancans médisants du quartier.

 

Léna venait tout juste de fêter ses dix-sept ans. Très belle, raffinée, avec une silhouette élancée, elle possédait des traits encore enfantins, d’immenses yeux d’un bleu turquoise profond. Ses longs et épais cheveux roux vaguement ébouriffés sur le dessus étaient rassemblés tant bien que mal par une natte de côté. Un caractère désordonné qui au lieu de la desservir accentuait davantage son charme. Son visage d’un ovale parfait était piqueté de taches de rousseur. Ses deux pommettes affichaient un rouge naturel prononcé et apportaient à ses lèvres charnues une étrange pâleur. Son sourire radieux découvrait des dents écartées d’une blancheur éclatante. Son oreille droite supportait une boucle en or, agrémentée de petites pierres multicolores où prévalaient le jaspe et l’amazonite. Un chemisier mauve pastel s’ouvrait légèrement sur une poitrine ronde et pulpeuse. Un jean serré mettait en relief des formes généreuses et galbées. Une ceinture où le vert prédominait soulignait une taille fine. Elle portait par habitude comme un objet décoratif un chèche gris clair ; elle l’enroulait autour de son cou et laissait les deux extrémités pendre dans son dos.

Léna demeurait en toute situation une fille posée et réfléchie. Elle convenait parfaitement au caractère exubérant d’Éloée, qui plus est, son éducation stricte en faisait aussi une parfaite relation.

Les yeux des hommes avaient par contre une fâcheuse tendance à s’arrêter sur elle, au grand désappointement d’Éloée. Souvent sollicitée par les garçons, elle les repoussait avec délicatesse dans un petit geste suivi d’un délicieux sourire. Elle allait jusqu’à prétexter un copain jaloux, mais qu’Éloée savait imaginaire. Un compagnon presque virtuel au doux prénom de Lydian, il incarnait l’idéal de sa vie, peu importent les liaisons entretenues avec d’autres, un jour, il serait à elle. C’était écrit, elle en demeurait persuadée et profondément convaincue… Il n’en serait pas autrement. Il serait son futur mari et deviendrait le père de ses enfants ! Libre, disponible, à son bon vouloir, elle se réservait pour lui.

Devant l’attrait provoqué par son amie et malgré une beauté évidente, Éloée se sentait quelquefois délaissée, dévaluée, voire rejetée par la gent masculine. Elle se retranchait dans un rôle de simple figurante lorsqu’elle baignait dans l’aura de sa complice… mais face à ces attentions curieuses, bienveillantes ou intéressées, l’innocence sincère de sa camarade la forçait à en sourire. Elle provoquait de sa part, outre une indulgence amusée, quelques sous-entendus ou tendres railleries.

Mais Léna n’avait aucune conscience de son succès, indifférente, elle vivait cela dans le plus profond détachement. Elle ne se souciait pas des garçons. Ils n’étaient pas sa préoccupation première. Affectueuse, attachante, mais possessive, elle avait tracé depuis longtemps son chemin sentimental et ne s’en écarterait pas.

Sensible à la beauté et à l’harmonie, elle cultivait ainsi un fugace bien-être entre sa famille, son amie et l’apprentissage de la vie. Elle ne sortait guère de ces sentiers battus. À l’instar d’Éloée, le savoir était pour elle une priorité absolue et une source intarissable à laquelle elles buvaient toutes deux jusqu’à plus soif…

Léna passa l’anse du sac à dos sur son épaule, elle observa sa camarade et d’un air amusé lui lança :

— Tu n’es pas très pressée de regagner tes pénates, ce soir !

— Non ! répondit-elle. Pour entendre ma mère me crier dessus : « range tes affaires, fais ça et puis ceci, occupe-toi de ta sœur, cette peste ! regarde où est ton frère « petit Paul » ; un sacré imprévu que celui-là, mais il tient bien sa place lui aussi, crois-moi ; vite à tes devoirs ! Donne-moi un coup de main ! va trier le linge, si tu veux tes fringues pour demain, va repasser ! as-tu nourri le chien ? Etc. » ; si tu savais mon ras-le-bol, tout ceci me gonfle parfois, je devrais dire… continuellement. J’en ai marre, vraiment, envie d’autres choses très souvent, trop souvent… j’suis fatiguée, je sature, besoin de solitude, d’indépendance, d’ailleurs…

…Toi, tu n’as pas tous ces problèmes, tu es une enfant unique, tu ne connais pas ton bonheur ; ton père gagne bien sa vie, le mien alterne les périodes de chômage et les petits boulots, malade et de santé fragile, ce n’est pas facile et à la maison chacun de nous est sur les dents, ambiance électrique ! Tant qu’il n’aura pas retrouvé un CDI, un emploi valable, on va galérer. Je végète au sein d’un foyer détraqué, c’est ainsi. On ne choisit pas !

Quant à Lydian, lui, je t’assure, il est tranquille, pénard ! Il a fait de Valence sa résidence principale.

Loin de nous, cool, au-dessus de tout ça, rien de notre existence profonde ne le touche ou ne le concerne, c’est l’indifférence totale. Il fait sa vie… accessoirement avec nous ! Oui, son linge à laver, là, il est intéressé, il le ramène de temps en temps, le côté pratique, quelques vivres ou gourmandises pour emporter dans son nid… une belle existence, quoi.

— Comment va-t-il ? Il se fait de plus en plus rare, je ne l’ai plus vu depuis une éternité, je n’ose pas aborder ce sujet, il tournerait à l’obsession. Je t’avoue être en manque certain, il persiste avec cette demoiselle un peu snob… Jade, il me semble ? Il est encore avec elle ?

— Ha ! Toi alors ! Là ! Tu me pousses franchement à sourire et même à rire, tiens ! Dès que l’on prononce son nom, on aperçoit une flamme qui s’allume dans tes yeux ! Incroyable. Tu es toujours aussi mordue, amoureuse de lui, folle de lui. C’est insensé. On le remarque au premier coup d’œil, on le sent déjà dès que tu parles de lui, ta voix change d’intonation, plus suave. Tu ne t’en rends pas compte, c’est ahurissant, pas d’autres mots ! L’effet produit sur toi ! Ouah ! Pourtant tu n’as jamais rien partagé avec lui, pas le moindre sous-entendu de sa part. Il est ton idole, tu l’as dans la peau, tu lui voues un culte surprenant. Absurde, Léna ! S’il claque des doigts dans sa chambre, tu tombes direct dans son pieu, non ? Même s’il est mon frangin, je te rassure, il n’a rien de plus que le commun des mortels ! C’est un mec à filles ! Danger !

— Je n’aimerais pas le croiser avec sa petite amie, je serais contrariée, jalouse.

— Ma meilleure copine avec Lydian ! Ce serait top ! Mais ne te fais pas trop d’illusions ! Bien que je ne sache pas si du reste il tient réellement à « sa Jade » ! Ce qu’il nomme à juste titre, le côté commode et hygiénique, là, il a tout juste ! Il n’a aucune raison de revenir, il a tout ce qu’il veut sur place, l’appart, un lit avec l’utile et l’agréable à l’intérieur. Il ne pense pas beaucoup à toi, regarde les choses en face.

En tout cas, mercredi dernier lorsque je suis rentrée la première à la maison plus tôt que prévu : surprise ! Ils étaient tous les deux dans la chambre des garçons dans l’attente de notre arrivée. À entendre ses gloussements, ils devaient lui donner du plaisir ! Un bon, mon frangin… Ah ! Et mince ! Et merde ! J’ai encore gaffé. Je n’aurais pas dû te dire cela, je suis désolée, vraiment maladroite… mais, il faut que tu saches, à la cité étudiante, depuis quelques mois tous les deux, il partage la même chambre. Ce que j’appelle moi, un garni !

Heureux le mec ! Tout sous la main.

Mes parents l’ignorent, il s’est vendu maladroitement dans une discussion avec moi, il y a quelques semaines lors d’un passage éclair, mais ceci est secret… J’ai promis ! Toi ce n’est pas pareil ! À mon avis, je me dois de t’informer franchement de sa vie sentimentale. Je ne tiens pas à te voir souffrir à cause de lui, tu te tortures déjà assez l’esprit. Léna, ne te crée pas de faux ou vains espoirs, ne fantasme pas sur lui. Jade elle, est très accrochée. Tu sais, après tout, il n’y a peut-être rien de sérieux entre eux, car lorsqu’il fait du shopping avec nous à Valence, je l’ai bien observé. Je peux te certifier qu’il mate systématiquement le train arrière des nanas… enfin tu me diras, rien de plus que la petite faiblesse des mecs, tous sont identiques ! La fidélité, ils la conjuguent inlassablement au passé dès qu’une meuf entre dans leur champ de vision ! À nous de nous adapter et je t’avouerai que mes yeux se portent souvent sur le pantalon des gars, après tout, ce n’est pas prohibé.

Tu lui plais, c’est sûr, il répétait après chacune de tes visites : « elle est canon, ton amie Léna ! Ça promet ! Attends qu’elle grandisse… » ! Il n’est pas indifférent à ton charme, tu es trop jeunette pour lui, trop tendre. Attention, j’ignore ce qui l’attire en toi ! Tu patienteras dans ton jardin secret, tu n’es pas assez mûre pour être cueillie ! Trop verte ma chère Léna… Tu ne seras pas croquée tout de suite ! Ou alors tu devras te contenter de ton voisin, ton magnifique soupirant, Peter, ton Peter Gland, il virevolte toujours autant autour de toi ?

— Ouais, à force, il va choper le tournis. Qu’il aille glander auprès d’une autre ! Ne me parle plus de lui, il est laid, mal bâti, fringué à l’arrache, aucun style ! Quelle croix ! Il sort à chaque coup un prétexte bidon pour m’aborder et me soumettre des conneries, c’est fatigant, usant. Il ressemble à un spermatozoïde égaré, celui qui n’arrivera jamais à féconder un ovule !

Ton frère lui, c’est la classe, en plus il est beau comme un dieu, du sex-appeal comme disent les Anglais, un terme qui le définit trop bien, canon le mec ! Musclé, fort, viril et son regard, ouah ! Un vrai mâle ! Mon étalon !

Qu’il ait des relations avec la fille avec qui il sort, rien de plus normal. Ça ne me choque pas, mais tu vois, j’aimerais me glisser définitivement à la place de Jade au creux de son lit et l’évincer. J’y pense, je te l’avoue et j’envie tout ce qu’il lui donne, mais, à mon âge, il est trop tôt pour lui. J’aurais trop peur de le perdre… il a le droit de s’amuser avec les autres, mais, gaffe, rien de sérieux, pas piégé par une grossesse non désirée par une qui ambitionnerait de se l’approprier. Ouais, juste un prêt à court terme. Il va se bonifier au fil des gonzesses, il m’appréciera ensuite et moi je bénéficierai de son expérience et il n’aura plus besoin de chercher ailleurs !

Oh, oui ! S’il m’invitait chez lui dans sa piaule pour un week-end passionné dans un tête-à-tête amoureux par exemple… mais je patienterai. Un jour, son cœur sera libre et là, je l’autorise à claquer des doigts autant de fois qu’il le souhaitera… J’ai tellement envie de lui, capable de réaliser des folies. J’assumerai les conséquences. Parfois le soir, si tu savais…

— Pauvre Léna, je me doute bien de ce que tu ressens seule la nuit, je connais cette exigence… ça ne s’arrange pas pour toi, je pense que ça empire… un gars, ça te prend, ça profite et ça s’en va, ne rêve plus ; leur version du romantisme, c’est se taper un maximum de meufs et Lydian ne déroge pas à la règle… Méfiance, je veux bien être tata, mais marie-le auparavant !

Bon, aujourd’hui on se quitte là, je ne ferai pas le tour par chez toi, sinon ma maman chérie dira encore : « elle est allée traîner dans le quartier ». Demain ici, vers sept heures trente, je tâcherai d’être à l’heure.

Au fait, tu t’en es sortie du devoir de philo ou tu as besoin d’aide.

— Oui, OK ! Vers sept heures moins dix ! Pour la philosophie, je suppose. On verra ce que je vaux réellement, je m’améliore à ton contact, si j’arrivais maintenant à me passer de mon « Éloée-assistance », ce serait super. C’est dans la formulation où je demeure trop faible, hésitante, les idées sont là, mais… je n’ai pas ta facilité pour coucher sur le papier tout ce qui me traverse l’esprit.

Je change de sujet, la manif contre la chasse aux baleines de samedi prochain, ils en sont où ? Elle est confirmée ? On y va ? Tu ne m’as rien dit !

— Non, ils ont repoussé ça à une autre date, ils préféreraient un plus gros rassemblement sur Valence, je te tiendrai informée.

Je ne t’ai pas demandée, non plus, on parle de moi, mais toi, tu en es où avec Hugo ? 

— Hugo ? Bof ! Il a envie ou surtout l’exigence, sûrement les deux d’ailleurs, d’installer n’importe quel cul féminin dans son lit, tout le contraire d’une véritable relation amoureuse et d’une réelle tendresse. Son travers bien masculin me choque et me chagrine. À l’opposé de lui ou de toi, hein ? Je ne suis pas mûre, pas prête à passer à la casserole, j’ai besoin de le connaître davantage, savoir ce qu’il attend vraiment de moi, même si… je suis tentée. Je suis éprise de lui, il me fait craquer, il est mignon, amusant, intelligent, cette discrète touche de nonchalance me plaît. Mais je tiens à être certaine de la sincérité de ses sentiments, enfin un minimum et surtout juste une réciprocité, logique, non ? J’espère des petites attentions, des actes, alors là, dans ces conditions, oui, tout est possible ; péché de convoitise, je ne te le cache pas, mais je ne veux pas me muer en un simple prénom dans son fabuleux tableau de chasse. Il est semblable aux papillons, il se pose sur les fleurs dès qu’il envisage une éventualité avec une nana… Il butine et s’en va voir plus loin. Il ne tient pas compte de mes aspirations.

Je ne suis pas en "Hugo-dépendance", pas comme toi avec mon frangin, il peut toujours claquer des doigts ! Moi, je réclame un vrai romantique, des roses blanches, de la douceur, de la tendresse, la totale… à ce moment, je risque de fondre… après, oui, qu’il se déchaîne !

— Ton point de vue se défend, je te l’accorde ! Un autre type de relation et des sensations différentes, pas la même inclination, le mien est plus que passionnel et trop exclusif.

— Moi, en l’absence de sentiment, pas d’amour, pas de…

— Samedi soir, tu viens ? Il sera là. Tu n’es pas punie au moins ? Fais gaffe ! Déconne pas !

— Non, pas pour l’instant, y a pas de raisons ! La sortie, demeure la seule privation, avec la confiscation de mon portable, ouais, ces sanctions me touchent et ils le savent. Et tant que je n’aurai pas mes dix-huit ans… et encore ! Le mot liberté reste quelque chose de très particulier dans la bouche et surtout l’esprit arriéré de mon père, une signification, une interprétation toute masculine, macho, oui ! Pour lui, le sexe fort est autorisé à s’amuser, à profiter de tout. Eux, ils ont tous les droits, pas les filles, pas les siennes et surtout pas moi, un réel devoir d’abstinence. Il sera plus relax avec Carla, il a un faible pour elle, une préférence marquée, elle a le don pour l’emberlificoter la petite merdeuse et elle obtient de sacrés résultats… Elle m’épate même si c’est souvent à mon détriment. Moi, je suis brute de fonderie, je ne sais pas faire.

Je te passe les superbes qualificatifs utilisés habituellement pour celles qui sortent trop, je te tairai ceux pour les gonzesses qui couchent, qui fument, boivent ou se droguent…

…Toi, tes parents sont modernes, ils te font entièrement confiance, vous avez une relation saine, normale, avec un dialogue permanent, ta mère est cool ! Je trouve cela super, enfin… c’est ainsi…

Ouais, samedi, mon cher Hugo sera là… Je regagne à présent ma triste masure, très chère !

Allez, tchao, ma Léna !

— Bye, Loée !

*

Éloée habitait en dehors du lotissement, elle n’était située qu’à sept cents mètres environ de la villa de son éternelle acolyte, au fil du temps, ceci avait facilité leurs rapports et leur complicité. Les secrets, les confidences, les commérages, tout était partagé, une amitié pure, franche, sincère et inébranlable, elle s’était accentuée au fil des années avec leurs premiers émois amoureux.

À plusieurs dizaines de mètres de la maison, Zoé, la chienne, se fit entendre. Une simple, mais adorable bâtarde, sans doute un croisement de beagle et de setter, elle aboyait heureuse de recouvrer sa patronne. Elle avait senti l’arrivée de celle qui la nourrissait, la sortait plus souvent qu’à son tour, sa maîtresse de cœur. Elle gémissait, bondissait sur le portail, le même cérémonial tous les jours, un amour loyal ; un animal, lui au moins, ne cachait aucune arrière-pensée… Elle commençait par calmer la bête avant de rentrer, l’attraper par le collier pour éviter les sauts. Les pattes poussiéreuses ne manqueraient pas de salir et d’abîmer ses vêtements ; un quotidien identique à chaque fois au retour de l’adolescente : des caresses, quelques paroles apaisantes, deux ou trois commandements fermes interrompaient cette fête. C’était ensuite le moment de folie avec des courses effrénées dans ce qui aurait pu, aurait dû être un beau jardin…

Elle passa près du rosier offert pour ses quinze ans, par la maman de Léna, histoire de lui faire partager ses goûts pour la nature, sa préférence et sa passion pour les roses. Elle prit une fleur entre ses doigts, se pencha, huma son doux parfum et admira l’espace d’un instant les pétales et la délicatesse de ce blanc « Neige de l’Annapurna ».

 

Le bâtiment sobre qu’elle détestait était édifié sur un terrain un peu isolé à l’entrée d’un champ en friche. Il était lui-même entouré de prés considérés à juste titre comme des jachères, mais très certainement dans l’attente éventuelle d’investisseurs pour de nouvelles constructions. Au printemps, un des derniers bergers locaux permettait à son troupeau de brebis de profiter de cette pâture riche et gratuite, un débroussaillage naturel, utile et efficace.

André, le père d’Éloée, avait songé au départ à une immense propriété, une grande maison et un garage. Il souhaitait une pelouse bien verte taillée courte avec, tout autour, une clôture en bois, des arbres et un petit coin potager pour planter, salades, radis, tomates, etc.

Le rêve de l’ouvrier, fier de sa réussite dans l’existence, il avait obtenu presque tout ça, sauf que... Il n’avait jamais trouvé le courage de cultiver sa parcelle, pas tenté ne serait-ce qu’une seule fois ; ni même l’envie de tondre. Les herbes folles et envahissantes, elles, n’avaient pas manqué de squatter cette belle enclave. Odile s’était hasardée avec quelques essais de fleurs ainsi que des légumes, mais elle avait fini par renoncer devant un parterre de plantes trop délicates très vite flétries, puis totalement desséchées par le soleil ardent de l’été.

Lydian donnait désespérément deux ou trois fois au printemps et en automne un coup rapide de tondeuse, au fil des ans cet engin, faute d’entretien, accusait, lui aussi de nombreux signes d’usure et de lassitude…

Seul un minuscule chemin sauvage ondulait au milieu de cette végétation, un raccourci qu’utilisait habituellement Éloée pour gagner plus rapidement le lotissement voisin de son amie Léna.

L’édifice quant à lui, aurait pu être agréable, parpaings apparents jamais crépis, il passait progressivement de ce gris béton au noir sale, crasseux. Au pied du bâti, parsemée de rares graviers, une simple terre battue, agrémentée au demeurant de magnifiques nids-de-poule. Ce périmètre se transformait en bourbier à la moindre pluie, le cauchemar de la maman ménagère.

Le garage attenant à la maisonnette restait dans l’attente désespérée d’un portail. Il était devenu au fil des années, un débarras, un inénarrable capharnaüm. Même plus un mètre carré pour rentrer un quelconque véhicule, ne serait-ce qu’un deux-roues. De nombreux objets inutiles, d’ustensiles obsolètes où se mêlaient vieilles casseroles, machine à coudre, outils de jardin aux manches cassés, des vélos rouillés aux pneus crevés, poussettes, ancien frigo, chaises, pots de fleurs, etc. Ils avaient pris possession des lieux au fil des ans.

La construction était composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage. En bas, après la porte d’entrée sur la gauche un petit vestibule débouchait sur une pièce à vivre, une partie salle à manger, une autre, salon et coin télévision. Un comptoir au fond les séparait de la cuisine.

Le plâtre des murs à l’origine d’un blanc limpide avait viré progressivement vers une couleur ivoire incertaine, de longues toiles d’araignées sombres pendaient ici et là, dansant au fil des courants d’air. Pas une seule décoration n’égayait ce logement voué à une accablante platitude.

Par manque d’argent les finitions n’avaient jamais été réalisées. Son père déjà inactif sombrait pendant ses périodes de chômage dans une sorte de léthargie dépressive énigmatique et paralysante. Étrangement, celle-ci lui interdisait à ses dires, toute motivation, toute action efficace au sein du foyer, pour le plus grand désespoir de la mère d’Éloée…

Sur la droite, côte à côte se tenaient toilettes et salle de bains ; en face, on avait prévu un cellier très vite transformé en un dépotoir où s’entassaient chaussures, vêtements, parapluies, cartons. Entre les deux, au bout d’un semblant de couloir, l’escalier en bois conduisait à l’étage, le domaine repos avec ses trois chambres, filles, garçons, parents.

Dans la cuisine, des plats, des assiettes, des casseroles, des couverts, des torchons, nombre de légumes flétris, des papiers, relevés de banque, courrier, pêle-mêle, posés sur ce qui aurait dû être un merveilleux plan de travail et de service, croupissaient, espérant qu’un jour, quelqu’un prenne enfin l’initiative, de mettre un peu d’ordre…

Éloée ressentait une certaine honte devant ce foyer à l’abandon. Lassée par cette ambiance calamiteuse, l’image transmise aux visiteurs, elle avait, plus démotivée que sa mère, finie par baisser les bras… elle rechignait à exécuter les tâches ménagères indispensables. Elles se présentaient bien trop souvent à son gré. Elle supputait en tant qu’aînée des filles, avoir le triste privilège, l’énorme avantage d’en effectuer bien plus que les autres membres de la famille. Cette inégalité criante, cette injustice la révoltait et cela se traduisait fréquemment par une besogne bâclée, dégénérant sur une source de conflits internes.

Léna elle, connaissait le bonheur de vivre dans une superbe maison, propre, rangée et luxueuse. Elle ne cessait de répéter à Éloée que l’estime ne s’arrêtait pas sur des détails matériels et pratiques. Tout le monde ne bénéficiait pas de la même chance. Elle en était consciente, mais jugeait tout ceci insignifiant, insistant sur l’importance de leur attachement et de leur complicité, deux qualités qui faisaient la force d’une amitié solide et sincère…

Elle poussa la porte et se dirigea directement vers la cuisine. Elle prit au passage un bout de pain et une barre de chocolat sur une tablette abandonnée au bord de l’évier. Ceci constituerait un goûter suffisant pour patienter jusqu’au dîner… Elle but une gorgée d’eau sous le robinet. Avec sa main et d’un revers habituel, elle essuya ses lèvres humides.

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