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Eloge de la cellulite et autres disgrâces

De

Imaginez un monde dirigé par le bistouri, le Botox et la silicone ; une lady qui se fait greffer le visage de sa rivale ; un homme qui troque son épouse contre un emploi ; l'implantation, à l'échelle mondiale, de Maisons Closes pour Femmes Respectables...



Autant d'histoires où le regard de l'autre et le poids de la société influencent l'estime de soi : pour ne pas se laisser happer par un univers gouverné par les apparences, les héroïnes de ces nouvelles tentent de survivre avec leurs rides et leurs kilos en trop !



Et s'il était vraiment possible avec un brin de fantaisie, une dose de glamour et une pincée d'ironie de résister au diktat de la mode ?





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couverture
DOMINIQUE DYENS

ÉLOGE
DE LA CELLULITE
ET AUTRES DISGRÂCES

ÉDITIONS HÉLOÏSE D’ORMESSON

Éloge de la cellulite

Je m’appelle Stéphane. J’ai trente et un ans. Je suis photographe. Pour un magazine.

 

J’ai commencé j’avais vingt ans. Comme assistant. Dans un nouveau canard. À l’époque personne n’y croyait. La presse féminine était saturée. Les ventes s’effondraient. Les campagnes de publicité étaient annulées. Les chefs de pub faisaient des dépressions. Les journalistes des mots croisés. Les patrons se mettaient au vert. La société entière aurait dû passer un scanner. Mais les conseils en communication ne faisaient que prescrire des études. Leurs actes non conventionnés grevaient chaque jour un peu plus le budget de la sécurité morale déjà déficitaire. Comme il fallait un responsable, on pointait du doigt le ministère des Femmes. Une commission d’enquête, menée par des experts psychiatres, insista alors sur la nécessité de mettre en place une thérapie de marché. Mais l’industrie agropharmaceutique s’y opposa. On consommait des céréales à base de psychotropes au petit déjeuner et c’était bien comme ça. Pendant ce temps, les lectrices continuaient de bouder. Le fossé entre les femmes et les magazines se creusait.

À la fin de l’été, j’ai été engagé. Un contrat à durée indéterminée. En ce temps-là, c’était une aubaine. Maintenant, je regrette. C’est à cause de ce CDI que je n’ai jamais eu le cran de tout quitter. Dix ans après, Toujours plus belle, ce vilain petit canard à qui tous prédisaient la mort du nourrisson, se vend à sept millions d’exemplaires par semaine. On est en avril 2020 et le quota annuel de publicité est atteint pour l’année. Les pigistes, payés au pourcentage, négocient avec le syndicat des coursiers-livreurs pour obtenir une augmentation de la pagination. Les chefs de pub sont harcelés. Les plans médias des annonceurs sont sur liste d’attente. Ceux qui ont la carte IMQ, investisseurs de masse et de qualité, ont la priorité. La plupart des féminins de l’époque ont coulé. Elle a su récupérer le truc de justesse. Maintenant, Elle s’appelle Moi. L’équipe a changé. L’ego des femmes explose. Il suffisait de sentir d’où venait l’air du temps.

Depuis que j’ai été primé meilleur photographe des années 20 aux Beauty Awards, quelque chose s’est cassé. Le doute qui m’habitait me faisait avancer. À présent, la certitude me paralyse. Aujourd’hui, je shoote toujours les mêmes conneries. Des visages. Des corps. Des seins. Des fesses. Des lèvres. Des images en 3D siliconées. Des icônes de mode et de beauté. Je travaille à leur côté et m’endors dans leurs bras. Je ne respire que ça. Des femmes belles. Je vais mal.

 

Parfois, quand l’harmonie m’étouffe, je sillonne les rues de Paris, de Londres, de Berlin. À la recherche d’une femme perdue. Je traque l’imperfection. Je laisse mon Leica à la maison. Je règle l’obturateur de mon œil gauche. Je zoome sur des regards fuyants, des paupières abaissées, des rides pleines et déliées, des peaux tirées-lissées. Je marche. Désemparé. Je voudrais déchirer le Cel-o-frais qui conserve intactes les figures des femmes. Elles avancent en grimaçant. Elles ont l’air de fantômes.

J’aime les voir sortir en procession. Aujourd’hui, un car les attendait à l’angle de leur couvent. Je me suis adossé au mur. J’ai attendu que mon trouble s’estompe comme ce trait de fusain qu’on aurait oublié de fixer. La pluie a fait son chemin. J’ai poursuivi le mien.

 

Minuit. Je n’arrive pas à dormir. Morgane m’a quitté. Maintenant, je me demande si Morgane est vraiment son prénom. Je suis de plus en plus méfiant. Je cherche sans cesse à démêler le faux du vrai. C’est devenu une obsession.

Morgane m’a dit :

— Tu as un problème.

— Lequel ?

— Cherche !

Depuis, je n’en finis pas de chercher.

Minuit et quinze minutes. Je vais à la salle de bains. Je me regarde dans le miroir. J’appuie deux doigts sur mes tempes. Je tire ma peau vers le haut. Je ressemble à un Chinois. Je dis : « gâteau de riz ». Je souris. J’ai l’air d’un con. Les mecs aussi s’y sont mis. Même le représentant LCR des contrôleurs de la RATP s’est fait lifter. Je l’ai vu hier à la télévision. Moi je ne ferai rien. J’ai envie de vieillir. Mon âge s’affichera comme un Post-it sur mon miroir. Ne pas oublier le temps qui passe. Ainsi, je serai moins surpris quand la mort me prendra. Les chirurgiens rénovent la carrosserie. Mais c’est une astuce de vendeur. Les vieux ne comprennent pas que le moteur s’essouffle. Pourquoi suis-je si fatigué docteur ?

 

Tout à l’heure, quand j’irai voir ma mère, je rechargerai ma cavité occipitale avec des pellicules Fujicolor et je mettrai un tee-shirt vert fluo. Ça la rassure. Ma mère fait partie de la nouvelle école des enlumineuses qui pense que les couleurs favorisent les chatoiements de l’âme. Moi je suis de l’ancienne génération. Ma lignée est celle du noir et blanc. Je préfère la lumière des ombres au déguisement du cœur.

Ma concierge s’appelle Estelle. Elle porte le prénom d’un ancien mannequin. Hier, peut-être parce que je traînais des pieds en montant l’escalier, Estelle a déroulé ses stores pailletés et a dégagé une épaule dénudée de sa loge d’intermittente du ménage :

— Tenez ! Je vous ai préparé deux Rohypnol.

— Pour quoi faire ?

— Pour dormir pardi !

— Merci, Estelle. Je n’y avais pas pensé.

Je les ai avalés. Ça ne m’a rien fait. Je me suis levé aussi déprimé que lorsque je me suis couché. Même le cachet d’Estelle ne me fait aucun effet. Je crois que je n’ai pas dormi. Ou alors si peu. Le temps de rêver des femmes. Peut-être. Ou peut-être pas. Je ne trouve pas mon tee-shirt vert fluo. Je l’ai donné. Je l’ai jeté. Je ne sais pas. Mon psy dira que c’est un acte manqué. J’assume. J’ai mis un tee-shirt blanc et un pantalon noir. J’ai pris mon sac photo. On ne sait jamais.

Je vais déjeuner chez ma mère. Elle s’appelle Claire. Elle a soixante-cinq ans. Sa salle de bains est la réplique d’un stand de cosmétiques high-tech des Galeries Lafayette. Néons et miroirs partout. Ma mère est une shopping addict : elle achète compulsivement. Certains produits de beauté sont encore dans leur carton d’emballage. Intacts. Gommage exfoliant pour le corps et peeling régénérant pour le visage. Huile gainante pour les cheveux et gel purificateur pour les pores. La crème contour des yeux à l’hamamélis décongestionne, tandis que l’élixir d’abeille estompe la patte-d’oie. Le concentré de maïs génétiquement modifié efface les ridules. L’extrait de vase de la mer Morte restructure. J’en passe et des meilleures. C’est pas pour me vanter mais je suis assez calé. Les filles de la rédaction m’appellent Mister Beauty.

J’ai décidé de marcher. C’est le printemps. Morgane aurait pu trouver une autre saison pour me quitter. Je monte les escaliers quatre à quatre. J’aime ma mère. Je suis content de la voir. Je tiens la baguette dans une main. Dans l’autre la religieuse. Je repense aux jeunes sœurs du couvent. J’ai faim. Ma mère oublie toujours d’acheter du pain. Je sonne. Ma mère ouvre. Elle ne peut pas m’embrasser. Elle a posé un masque. Je l’accompagne. Je m’assois sur la baignoire et je fais la conversation. Lorsqu’elle retire la fine pellicule verte de son visage je détourne la tête. Je n’aime pas voir ce qu’il y a en dessous. C’est un modèle assez courant, de ceux qu’on trouve à chaque coin de rue : pommettes hautes et arête du nez rabotée, lignes jacksonisées.

Elle a fait ça sur un coup de tête. Pour retenir mon père qui avait offert de nouveaux seins à la vendeuse du G20. Pauvre maman ! Ça n’a servi à rien. Mon père ne la reconnaissait plus en ouvrant les yeux le matin. C’est la raison qu’il a invoquée pour la quitter ! Je ne l’ai jamais revu papa. L’autre fille est toujours au G20. Maintenant elle est passée caissière. Il paraît que le 90 C c’est comme une tête de gondole. Ça attire le chaland.

Je lui ai raconté pour Morgane. À ma mère. Elle m’a regardé d’un drôle d’air. Elle a commencé à me parler de sexualité. Je l’ai interrompue. Elle s’est tue. Pour changer de sujet j’ai dit : « J’ai acheté une religieuse. Une seule. J’imagine que tu n’en prends pas. » Du coup on a parlé régime. Elle teste une nouvelle méthode. Un truc épatant qui vient de Russie. L’Est, c’est devenu magique.

Je suis parti en fin d’après-midi. J’aime ma mère. Elle dit qu’elle s’est enfin trouvée. Je suis content pour elle. Moi je suis toujours à la recherche d’une femme qui se serait perdue. Dans ce monde où l’apparence a pris le pouvoir.

 

J’habite dans un quartier branché. Les restaurants sont en appartements. On choisit selon la déco. Les produits sont tous bio. Dans le secteur Galaxie-Beauté, à côté de chez moi, les coiffeurs sont ouverts 7 jours sur 7. Les instituts de charme aussi. Les salles de body-building se sont multipliées. Le 24/24 affiché à toutes les vitrines donne l’illusion de doubler sa durée de vie. Paradoxalement, on ne trouve plus beaucoup de médecins. Hormis les plasticiens. Leur spécialité a été reconnue d’utilité publique. Ils se payent des spots à la télévision.

J’ai dîné au quatrième étage d’un restaurant seventies siècle dernier. Les serveuses étaient habillées en hippie. J’ai choisi une salade de soja. En écoutant Ravi Shankar. Quand je suis rentré chez moi il y avait du monde dans le hall d’entrée. C’est Estelle qui arrondit ses fins de semaine en donnant des cours de stretching aux copros de l’immeuble. Je n’ai pas dormi. J’ai pris tous les numéros de Toujours plus belle qui traînaient à la maison et j’ai déchiré les pages. Puis j’ai collé les photos des filles sur les murs de ma chambre à coucher et je leur ai dessiné des moustaches. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

 

Je m’appelle Stéphane. J’ai trente et un ans. Je suis photographe. Pour un magazine. Je déprime.

 

Lundi. Le réveil n’a pas sonné. Ou je ne l’ai pas entendu. Le téléphone m’a réveillé. C’était Sandra. Ma patronne.

— Bonjour mon ange...

— Oh ! Sandra...

Dix ans après elle m’intimide encore. Sandra est refaite. Des cheveux aux orteils. Même ses cordes vocales ont été modifiées. Sandra est magnifique. Elle est un exemple pour les femmes du monde entier. Son combat pour la beauté ne s’interrompt jamais. C’est l’ambassadrice officielle des lectrices de Toujours plus belle. Je n’ai jamais couché avec elle. Je dois bien être le seul parmi toutes ces femmes.

— Je te dérange ? Tu es avec quelqu’un ?

Parfois, Sandra est indiscrète mais je ne lui en veux pas.

— Non !

— Qu’est-ce qui t’arrive mon ange ?

— Je déprime...

— À cause de cette fille qui t’a quitté ?

À la rédaction, tout le monde est au courant des affaires de cœur de Mister Beauty.

— Je ne sais pas. J’ai un problème. Avec les femmes.

— Tu es peut-être homosexuel ?

Sandra a toujours des idées extravagantes.

— Je ne sais pas... Je ne crois pas...

— Il serait temps que tu saches mon ange ! Viens me rejoindre au journal ! J’ai un truc à te proposer. Un truc qui va te changer les idées...

Une heure après, j’étais dans le bureau de Sandra. Rasé de près. Coiffé et parfumé.

— Alors, qu’est-ce qui t’arrive ? Sandra joue souvent à être ma maman.

— Je tourne en rond.

— Mais tu as été primé meilleur photographe aux Beauty Awards !

— Je sais. Je ne comprends pas.

— Peut-être la crise de la trentaine.

— Peut-être. Oui.

Nous nous sommes accordé un moment de silence puis Sandra m’a demandé :

— Tu as envie de faire quelque chose qui te sorte de la routine ?

Il y avait une grande intensité dans sa voix. Sandra est si passionnée. J’ai dit oui. Pour ne pas la vexer. Alors elle m’a parlé de son projet. Elle vient de signer un gros contrat avec Money, l’éditeur de livres à succès. Pour un album-témoignages sur la chirurgie esthétique. Moitié confessions, moitié photos. Des interviews inédites d’inconnues, qui vont se mettre à nu. Au propre et au figuré. Sous le regard éclairé d’un homme. Moi. Le meilleur photographe des années 20. Les femmes vont adorer. Sandra trouve l’idée géniale. L’à-valoir encore plus. Elle m’a donné carte blanche.

— Je te donne ta chance mon ange... Saisis-la à pleines mains comme un sein !

(Sandra pense beaucoup aux seins.) Elle a raison. Ce livre va me faire sortir de ma déprime. Alors, je me frotte les mains pour encourager mon enthousiasme éteint. Sur mon ordinateur j’écris en préambule à ma future préface : « Toute ressemblance avec vous, éternelle jeune dame, ou avec une personne de votre entourage ne saurait être le fruit du hasard. » Et puis : « Vous étiez multitude, vous êtes devenue une. » Pour le titre j’hésite encore. Soit Éloge de la beauté. Soit Moi et mon plasticien, une histoire d’amour. Soit Moi et mon corps, une histoire d’amour. Comme vous le voyez je ne manque pas d’idées.

 

Sandra m’a obtenu un rendez-vous avec l’éminent professeur euro-britannique André Delgado, président du Congrès international de la beauté faciale et auteur du best-seller S’aimer avant toute chose. Il me reçoit dans sa suite de l’hôtel Crillon. Dehors, une horde de jeunes filles attend qu’il apparaisse au balcon.

Le professeur refuse que je prenne des photos de lui. Il me tend son press-book.

— Choisissez-en une parmi celles-ci.

— Mais je suis photographe...

— Primé aux Beauty Awards. Je sais. Mais pour moi vous ferez une exception. Je soigne aussi ma propre image.

Je suis lâche ou trop faible pour me défendre. Je mets mon Strawberry sur record. Je souffle dans le micro. Je dis : « un-deux ». C’est idiot, je ne vais pas chanter.

— ... Merci de m’accorder cette interview en préface à l’Éloge de la beauté...

J’appuie sur off. Je précise en aparté que c’est un titre provisoire. Il me sourit. L’émail de ses dents m’éblouit. Je remets sur record.

— ... Le monde entier vous connaît. Vous avez le premier effectué avec succès une greffe d’enveloppe corporelle sur une guenon...

— Connaissez-vous la différence entre les guenons et les femmes ?

— Non ?

Je m’attends à une blague de carabin.

— Elles poursuivent un même but. La conquête de l’homme...

Hum... L’interview commençait mal. Il me fallait mieux cerner mes questions.

— Votre plus beau souvenir, Professeur...

— Cela remonte à la fin du XXe siècle. Je venais de divorcer. À l’époque, les hommes versaient encore des pensions alimentaires aux femmes. Pour satisfaire les appétits d’obésité financière de ma troisième ex-épouse, j’imaginai d’exercer en luxe-operating. Jamais je n’eus à le regretter.

J’ai regardé mes fiches. Sandra ne m’avait rien dit sur ce truc.

— Pouvez-vous rappeler à nos lectrices en quoi consiste cette méthode, Professeur ?

— Connaissez-vous Baudelaire ?

— Un peu... Oui.

— Ici tout n’est que beauté. Calme. Luxe et volupté... C’est ma définition du luxe-operating !

— Je comprends... Poursuivez je vous en prie.

— Ma première cliente était une Anglaise de soixante-cinq ans. Elle avait fait installer un somptueux bloc opératoire au dernier étage de son hôtel particulier.

— L’opération devait avoir lieu chez elle ?

— Bien sûr ! C’est un des principes du luxe-operating.

— De quoi voulait-elle être opérée ?

— Du visage. Uniquement du visage.

— Quelle était sa motivation ?

— L’amour. Comme toujours.

— L’amour. Bien sûr.

— Ma patiente, appelons-la Clarissa, avait un amant beaucoup plus jeune qu’elle. Un bellâtre italien. Un ancien boy du Marcel’s.

Le Marcel’s, une des premières Maisons Closes pour Femmes Respectables, avait connu son heure de gloire quelques années auparavant. Delgado poursuivit son histoire.

— C’était un moins que rien mais elle l’aimait...

Je pense à ma mère. Et à son amant.

— Mais écoutez donc la suite ! me dit Delgado en souriant.

— L’amant s’était entiché d’une danseuse de flamenco. Une certaine Esperanza. Beau brin de fille. Bouche large et lèvres charnues, sourcils épais et front bombé, mollets galbés, cuisses fines, entrejambe appétissant... Waou ! Bref, le genre de femme que tout homme normalement constitué a envie de...

— En quoi consistait l’opération, Professeur ? je demande d’un ton froid.

Delgado me regarde étrangement.

— Je devais effectuer un transfert de visage.

— Mais encore ?

— Reproduire le visage d’Esperanza sur le visage de Clarissa...

— Mais dans quel but ?

— Excellente question ! Tout le mystère réside là !

Delgado se rapproche du micro.

— Dans mon esprit il ne faisait aucun doute que Clarissa espérait reconquérir son amant en volant le visage de sa rivale.

— Oui. Bien sûr. C’est la première chose à laquelle on pense.

— N’est-ce pas ? J’ai trouvé cette allégorie si poétique !

Delgado prend une grande inspiration.

— Lorsque je cisèle le corps d’une femme, je ponce toujours son âme... Cette fois j’allais mettre mon art au service du lyrisme de ma patiente. C’était excitant. Terriblement excitant. D’ailleurs, j’en bande encore...

Le professeur s’interrompt. Ferme les yeux. Je fixe mes pieds. Je suis embarrassé. Je tousse poliment pour le rappeler à la réalité.

— Où en étions-nous ?

— Clarissa.

— Ah oui, Clarissa !

Delgado se lève et fait les cent pas. Il a l’air d’un acteur.

— La pièce avait été repeinte en noir. Ma décoratrice avait été jusqu’à Shanghai. Pour les draperies du plafond. Un dais de brocart. Cyan. Magnifique. Pur comme un lapis-lazuli.

— Vous avez des photos ?

Delgado ignore ma question.

— J’avais engagé Anouchka. Une infirmière russe. Qui devint ma maîtresse. Elle portait un tablier transparent. Ah ! c’était un grand moment. Pendant que j’opérais, une formation musicale jouait la première symphonie de Mahler.

Delgado murmure à mon oreille. Il a une haleine de réglisse.

— Clarissa m’avait donné l’ordre de poursuivre la transformation même si elle devait mourir au cours de l’intervention.

— Et elle est morte ?

Je frissonne un peu. Delgado a un sens extraordinaire de la mise en scène.

— Non, dit-il en relevant son buste.

— Tant mieux !

Il me regarde d’un air malicieux.

— Mais elle est morte après l’opération !

— ... Que s’est-il passé ?

— Vous ne comprenez donc pas ?

Non. Je ne comprenais pas. Mais Delgado ne semblait pas disposé à m’en dire plus. Il rit à gorge déployée.

— Cherchez ! La parabole est admirable ! Admirable !

J’ai laissé le professeur à ses divagations. Je suis parti sur la pointe des pieds. Place de la Concorde, la foule d’admiratrices scandait son prénom.

 

La deuxième personne qui figurait sur la liste de Sandra était une certaine Framboise Forrest, dix-huit ans, étudiante. Elle habitait tout à côté de chez moi. Nous avions rendez-vous en fin d’après-midi. Comme il me restait du temps, je suis allé dans un old-fashioned movie. Ils passaient Elephant Man. En sortant du cinéma, j’avais les yeux gonflés. Je dois vraiment être déprimé pour qu’un film me fasse pleurer.

J’ai sonné. Framboise m’a ouvert. Nous nous sommes installés dans le salon. Framboise a ôté son tee-shirt. J’ai photographié ses seins. Face et profil. Incidence de trois quarts. Elle m’a demandé s’il fallait qu’elle reste torse nu pendant l’interview. Je lui ai dit : « Vous pouvez vous rhabiller. » J’avais l’impression d’être un docteur. J’ai mis le Strawberry en marche.

— Bonjour Framboise Forrest.

— Bonjour Stéphane.

— Vous avez dix-huit ans.

— Dans cinq jours.

— Bon presque-anniversaire.

— Merci.

— Vous avez été sélectionnée pour témoigner et faire l’Éloge de la beauté. Votre bataille est un modèle de courage pour toutes nos adolescentes. Aujourd’hui, vous consentez enfin à nous livrer votre expérience de la chirurgie esthétique et je vous en remercie.

Framboise a acquiescé.

— Tout le plaisir est pour moi.

Elle a attendu quelques secondes avant de pointer son doigt vers le Strawberry.

— Je commence ?

— Allez-y !

— J’avais treize ans. Maman m’avait emmenée chez le perruquier pour une pose d’extensions. Je feuilletais Toujours plus belle sans penser à grand-chose. Tout à coup, je vois la photo d’une fille qui portait un modèle de seins hyper bat !

— Ah oui ?

— J’étais folle de ce modèle ! Vous savez le genre un peu en poire mais pas trop... Des mamelons roses bien dessinés... Un truc vraiment mimi ! J’en rêvais ! Le jour, la nuit. Je montrais la photo à tout le monde... À mes amis, à mes parents, même à mes professeurs.

Framboise essuie une larme.

— C’est l’émotion. Ce souvenir est si fort...

Son visage s’illumine soudain.

— En avril ils m’ont tous fait une surprise. Ils se sont cotisés pour mon anniversaire. J’ai pu m’acheter ces seins. Ma première paire !

— J’imagine que c’est important... une première paire de seins...

J’ai l’impression de parler sans conviction. Il faut que je fasse attention. Sandra va écouter mes enregistrements.

— C’est plus fort que n’importe quelle première fois... Ça ne s’oublie jamais.

— Et vous avez effectué d’autres achats depuis ?

— Absolument !

Framboise fait battre ses longs cils. Son sourire est éclatant.

— J’ai changé deux fois de forme de coussinets. Mon chirurgien m’a prévenue que mes goûts continueraient d’évoluer. Et puis la mode change tellement vite ! Vous savez ce que c’est !

Je n’écoute plus Framboise. J’ai envie de lui déverser une bombe de crème chantilly et de la saupoudrer de sucre glace. Cela doit être à cause de son prénom.

— Framboise. C’est votre vrai prénom ?

Je sais que je suis hors sujet. Mais c’est plus fort que moi.

— Depuis six mois. Avant c’était Lilas.

— L’odeur vous incommodait tant que ça ?

— Non. C’était la carnation de la fleur qui me posait problème.

— Vous évoluez vers des couleurs plus franches... Cerise vous chatouille-t-il les narines ?

— Non je pencherais plutôt pour mimosa. La tendance est au jaune.

Lorsque je suis sur le pas de la porte, Framboise s’étonne :

— Vous n’avez pas touché mes seins ?

— Pour quoi faire ?

— Pour attester de leur qualité !

— Les photos ne sont pas en 3D !

Elle me claque la porte au nez. Elle dit : « Tous des pédés. » J’en ai profité pour prendre mes jambes à mon cou et j’ai dévalé l’escalier.

 

Havre de Grâce a succédé à Morgane il y a deux heures. Je l’ai trouvée dans le supermarché de célibataires qui est au croisement de Loft et d’Académie. Je parcourais les allées à la recherche d’un de ces Caddies rouges à pois blancs qui signifient « libre pour la soirée ». Havre en poussait un. Je lui ai tapé sur l’épaule. Elle m’a emmené dîner. Comme décor, elle avait choisi un bordel 1930. En cave. Pas mal. Voûtes un peu basses mais ça changeait des restaurants en étages. Havre était assez pressée. Le lupanar lui convenait. Elle m’a avoué que ça faisait des jours qu’elle n’avait pas fait l’amour.

— Tu fais toujours ton shopping dans ce supermarché ?

— Ça dépend. Les hyper font de meilleures promos. En fouillant bien on peut dénicher un homme de marque !

Je suis un peu vexé que Grâce ne m’intègre pas dans cette catégorie.

— De marque ? dis-je en dissimulant crânement mon dépit.

— Un super-homme si tu préfères ! C’est super rare cela dit !

— Ah oui ?

— En général on se le garde, non ? Sauf que sur un coup de tête, une fille peut quand même larguer son super-mec. Pour peu que le choc le fasse divaguer, il erre une heure ou deux dans un hypermarché. Et hop ! Tu le choppes vite fait !

— Ça t’est déjà arrivé ?

Elle m’a regardé.

— Si ça m’était arrivé tu imagines bien que je ne serais pas là !

Évidemment ! Mais bon comme je suis là je me déshabille. Havre de Grâce aussi. Elle a un corps sublime. Ma libido en prend un coup.

— C’est 100 % naturel ? je demande, déçu, en palpant son corps.

— À ton avis ?

Au toucher je sens les plaques de silicone. J’énonce mes conclusions à mesure que je l’examine.

— Les fesses sont retouchées. Les seins sont réduits. Les cuisses liposucées...

Havre de Grâce acquiesce à chacune de mes affirmations. Je continue mon expertise.

— Ah ! cette zone n’a pas été refaite ! je clame joyeusement en y introduisant un doigt.

— Tu plaisantes ! a-t-elle claironné. Mon chir est un artiste !

Elle écarte les cuisses.

— Regarde !

J’ai regardé. Je ne distinguais rien de particulier.

— Tu vois quand même que c’est un sexe féminin ?

— Oui. Je sais encore reconnaître un vagin d’une paire de seins.

— J’ai fait un lifting des grandes lèvres il y a un an !

— Beau travail !

— Regarde mon clitoris...

— Tu as fait une injection de collagène ?

— Parfaitement ! Ça multiplie par cinq l’intensité de mon orgasme !

— Extra...

C’était vraiment démoralisant. Le résultat était parfait. Havre de Grâce était refaite de la tête aux pieds. L’inspection de son sexe avait amolli le mien. Le sachet de Viagra que j’avais pris la précaution de sniffer entre le saint-marcellin et la tarte Tatin ne suffisait pas à faire dresser mon détecteur de point G.

— Impuissant ! a sifflé Grâce entre ses dents. Je vais me plaindre au Kontrol-Kalité ! Si ce supermarché refile de la came avariée ça va leur coûter cher !

J’ai remis mon boxer. J’étais vraiment très triste. D’autant que je n’avais pas le sentiment d’être pourri. Je me suis senti très solidaire de la tomate biologique. Peut-être pas appétissante à l’œil, mais irréprochable au goût. C’était la deuxième fois en vingt-quatre heures que je prenais mes jambes à mon cou. Mais cette fois je me sentais lourd et pataud. Ma queue traînait par terre.

 

J’espérais ne rencontrer personne en rentrant. Malheureusement la loge d’Estelle était pleine de monde. Je me suis souvenu qu’on était mercredi. Jour de Botox Party. Un cadeau du syndic. L’assurance de reconduire son mandat. J’ai ramassé ma queue en faisant le dos rond et j’ai monté l’escalier sur la pointe des pattes.

— Je vous la bourre ?

Estelle n’a pas l’habitude d’être vulgaire. Je me suis retourné.

— Pardon ? j’ai dit d’un air pincé.

— Votre ride d’expression sur le front ! Vous voulez que je la botoxise ?

J’ai redescendu les marches de l’escalier.

— Sans façon mais par contre si vous avez deux Rohypnol...

— Ça vous a fait de l’effet l’autre nuit ?

— Non. Mais il paraît qu’il y a des risques d’accoutumance. Je préfère anticiper.

Au moment où je refermais mon poing sur les cachets, Estelle a ajouté :

— À minuit il y a séance d’hypnose collective dans l’immeuble.

Elle a chuchoté parce que la pratique libre n’est pas encore autorisée par le gouvernement.

— Pour quoi faire ?