Eloge du cardinal de Bernis

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François Joachim de Pierre de Bernis (1715-1794) fut un intellectuel précipité sur la scène du pouvoir. Vailland trame autour de ce destin fastueux les questions de l'homme d'esprit tenté par l'action. Il songe aussi à Lawrence, Malraux ou Chateaubriand. Un Eloge, de 1956, fort peu académique.

Publié le : mercredi 3 février 1988
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EAN13 : 9782246175698
Nombre de pages : 140
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A VINGT ans, l'abbé de Bernis sollicita, pour l'obtention d'un bénéfice, le cardinal de Fleury, quatre-vingt-huit ans, et depuis quinze ans premier ministre de Louis XV. Ils avaient déjà eu quelques piques.
— Monsieur, répondit Fleury, tant que je vivrai, vous n'aurez point de bénéfice.
Bernis fit une révérence.
— Eh bien, monseigneur, répondit-il, j'attendrai.
Dans l'heure qui suivit, il conçut un plan rigoureux pour devenir à son tour premier ministre. Il s'y tint à peu près. Mais à quarante-deux ans, ministre des Affaires étrangères et ministre d'État tout-puissant, il écrivait à Choiseul, qu'il venait de faire ambassadeur à Vienne:
« Tout ceci se décompose; on a beau « étayer le bâtiment d'un côté, il croule « de l'autre... je suis excédé de la platitude « de notre temps... ceci ressemble « à la fin du monde... il me semble être « le ministre des Affaires étrangères des « Limbes. »
Deux siècles exactement plus tard, et la classe venue au pouvoir après 1789 se trouvant à son tour croulante, plus d'un ministre tient dans le privé à peu près le même langageà l'élégance près de ce « royaume des Limbes». Dans les sociétés moribondes, l'ambition satisfaite a le goût amer de l'échec.
Mais Bernis s'obligea en toute occasion à suivre l'exemple que lui avait donné son père: « L'homme le plus gai», écrit-il, « et de la meilleure compagnie « que j'aie rencontré à Paris, à la « Cour et dans les pays étrangers... « réduit finalement à un revenu fort « médiocre, il conserva sa gaieté, et ne « perdit pas le ton du monde dans sa « retraite. »
Je dédie cet éloge aux hommes qui dirigent les affaires de mon pays, et qui sont quelquefois de bonne compagnie, pour les assister dans leur disgrâce prochaine.
BERNIS avait pris les Jésuites en haine dès le séminaire. Amené par les circonstances à troquer son siège dans les conseils du roi contre un chapeau de cardinal, il resta conséquent dans sa haine. Il se distingua ainsi des grands seigneurs de 1750, dont il écrivait à Choiseul :
« On n'a jamais pu compter à la cour « sur l'amitié, mais on pouvait du moins « y compter sur la haine, aujourd'hui « les amis sont aussi légers et infidèles « qu'autrefois, mais les ennemis n'y sont « plus irréconciliables... Rien de si rare « que de trouver aujourd'hui à la cour « des caractères... »
Il poursuivit donc les Jésuites jusqu'à Rome et fit élire Ganganelli pape, sous condition qu'il dissoudrait l'ordre. La promesse fut tenue en 1773. L'ordre des Jésuites fut reconstitué en 1814, mais Bernis était mort vingt ans plus tôt, le cœur satisfait.
Je dédie secondairement cet éloge à ceux qu'on nomme aujourd'hui des intellectuels, comme si c'était une profession que de se servir de son intelligence1,
pour leur faire souvenir qu'il ne suffit pas de dénoncer pour abattre, et que, de même qu'un poète ne peut être traduit et trahi pertinemment que par un poète d'un talent presque égal, il faut au moins, pour imposer sa volonté au pape, se faire cardinal.
DANS ses Mémoires et dans ses lettres, Bernis fut discret sur ses amours, non qu'il eût été un galant homme, au sens où l'entendirent les petits bourgeois du siècle suivant, ni un gentleman, comme disent les putains d'aujourd'hui, mais par fidélité au rôle qu'il avait décidé de jouer. Athée conséquent, mais cardinal du meilleur ton. Pas du tout frondeur. Au XVIIIe siècle, la Fronde était déjà devenue le lot des fils de marchands; elle aboutira au Canard Enchaîné.
De la maîtresse qu'il eut à Venise, du temps qu'il y était ambassadeur de France, une nonne du couvent de Murano, nous ne connaissons que les initiales : M. M., et le portrait qu'en a tracé Jacques Casanova et qui commence par ces lignes fulgurantes, c'est-à-dire entourées d'éclairs —
la tête de Mirabeau, écrit Victor Hugo, avait une laideur grandiose, fulgurante :
« Cette femme, religieuse, esprit fort, « libertine et joueuse, était admirable en « tout ce qu'elle faisait. »
M. M. devait toute sa formation à l'abbé-ambassadeur. Au travers de l'élève, nous allons pouvoir nous faire une première idée du maître.
Le jour de la Toussaint 1753 donc, Casanova fut abordé à la sortie de l'église de Murano par un messager qui lui remit un billet de la mère M. M. Elle l'avait remarqué à travers la grille du cloître et lui offrait, à son choix, d'aller souper avec lui à Venise ou qu'il vienne souper avec elle dans une casina, une garçonnière, qu'elle possédait dans l'île de Murano, à proximité du couvent.
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