Emprises de conscience

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Théodore arrive à Paris en 1928, alors qu'un cyclone ravage la Guadeloupe. Il est étudiant et s'est donné pour mission de retrouver un jeune communiste disparu et son père ingénieur qui ignore tout de lui.
Dans le Paris de l'entre-deux-guerres, les étudiants s'interrogent sur leur identité, et la négritude naît de ces échanges entre Africains, Américains, Antillais. Le mouvement anticolonial s'affirme de plus en plus, côtoyant le rêve de la grande France des colonies.
Théodore au départ loin de toutes ces luttes, se laisse gagner, peu à peu, au rythme des vexations, par ces idées révolutionnaires. Il tentera de saboter l'Exposition coloniale.

Publié le : samedi 1 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782844507617
Nombre de pages : 244
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ESPOIR
« Ma chère Victoire, Voilà six mois que vous êtes sans nouvelle de ma part, c’est qu’il fut difficile de vous écrire, il y a des situations peu aisées. Dorénavant je suis définitivement installé à Paris. Je vais me marier. Ne cherchez plus à m’écrire, ce serait inutile. Je conser-verai le souvenir d’une jeunesse épanouie dans votre belle île la Guadeloupe. Je viens d’occuper un poste d’ingénieur à la Ville de Paris. Ma famille maternelle m’a accordé un accueil chaleureux en Auvergne et de temps en temps je vais rejoindre mes frères et soeurs en Normandie. Je vous souhaite beaucoup de bonheur avec l’homme de votre vie qui pourra accepter notre fils. Que la vie vous apporte à tous les deux chance et réussite. Mes amitiés. Henri Tindès.
Ma mère m’a menti. Mon père n’est pas mort à la guerre, le rêve construit pour moi non plus d’ailleurs : le marin français tombé amoureux d’une Antillaise et obligé d’assurer ses fonc-tions héroïques de soldat et que malheureusement la guerre a malmené... Combien de fois ai-je lu cette lettre ? Bon Dieu, combien de fois ? Elle fait partie de ma vie. La lettre est entrée dans mon exis-tence comme un rêve obsédant. J’ai dérobé cette vérité, comme si une vérité pouvait se trouver quelque part, à l’âge de dix ans en fouillant dans les tiroirs à la recherche de vêtements usagés pour la confection de mon costume de carnaval. En guise de car-naval, c’est le carnaval de ma vie qui a commencé. Enveloppée dans un tissu brodé, je l’ai aperçue, cette fameuse lettre.
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J’avais un an lorsqu’elle a été écrite sans jamais avoir eu l’occasion de dire le mot papa. Plus d’une fois, j’ai désiré connaître cet emblématique personnage. Mais comme ma mère, j’ai préféré peut-être m’attacher aux rêves, aux rêves que l’on porte comme un costume du dimanche en espérant être un autre personnage. Il y a une certitude, mon père était ingénieur à la Ville de Paris. Et pour le petit garçon que j’étais, c’était un para-dis. Il construisait les immeubles, les ateliers, les routes, les cathédrales de Paris... J’avais un père ingénieur. J’avais un père intelligent, fort, remarquable et un jour où l’autre, j’irais à sa ren-contre, à Paris. Paris, c’est certain.
Ce rêve, je l’ai gardé au fond de moi comme un pli que je ne pouvais jamais poster en attente d’un jour miraculeux, le jour où le facteur perdu viendrait le récupérer. Mon père savait tout. Mon père voulait avoir un enfant intelligent. Mon père savait parler correctement le français. Mon père connaissait l’ensemble des règles de calcul. Mon père était un homme de savoir-vivre. Mon père ne laissait rien au hasard. Mon père, c’est tout. Mon père.
J’étais le seul métis de la famille. La chance n’est pas venue frapper souvent à la porte de ma mère, mais j’étais là. De toute manière, l’homme de sa vie, s’il existait, ne devait pas être aux abords de son chemin. Ma mère a remué terre et ciel pour pré-server tous ses enfants de la faim, de la soif. Il faut entendre par ciel, toutes les divinités officielles et non officielles. En cas de force majeure et seulement en cas de force majeure, il restait une petite et bien singulière place pour l’amour. Elle a composé quinze fois les œuvres de la nature. Sept garçons et huit filles pour demander chaque jour notre pain quotidien. Tante Lorzéa a élevé deux filles et deux garçons. Gran’Ma bien avant ses pro-blèmes de santé a eu la charge des trois aînés jusqu’à l’âge de neuf ans, une fille, mon frère et moi. Léopold, Annelise, Jean, André, Georgette, Florise, Antoine, Fabien, Michelle, Henriette, Fabienne, Jeanne, Victoire, Joseph, Ambroise et moi, Théodore, tentons de comprendre les turpitudes de la vie ici et là. Constance a trois ans. Je suis l’aîné. Lourde responsabilité que celle d’être l’aîné. Je ne l’ai toujours pas assumée pour la bonne raison que ma mère m’a toujours réservé une chaise particulière, une assiette particulière, un lit particulier, une prière particulière. Je suis l’enfant de son premier amour. Le reste semble n’avoir été que des copies délavées. Jean-Pierre est arrivé sans bon de
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commande. Nous ne savons même pas qui est son père. Il a des grands yeux comme des citrons verts et il nous charme tous. On dirait que son père est indien. Maman n’a pas eu la chance de sa sœur partie vivre en Guyane avec un fonctionnaire. Ma mère est née malheureuse. Elle n’a pas eu l’opportunité de sa cousine qui est avec un médecin. Non, elle a la déveine des mères antillaises du bourg, des oubliées de la vie ou des femmes qui n’ont pas compris les règles du jeu. Sans le vocabulaire de la vie, on ne va toujours loin. Elle repasse des vêtements durant des journées entières et le soir ses rhumatismes accompagnent ses soirées de prières. Les filles l’aident, elle n’élève pas de fainéantes. J’avais une truie. Je devais la nourrir chaque matin et aider mes sœurs à aller chercher de l’eau. C’est le seul travail qu’on exigeait de ma part.
Et aujourd’hui, Paris. Paris, la ville où rencontrer est un mode de vie, enfin, c’est ce qu’on dit. Je n’ai jamais vu autant de voitures, d’immeubles, de femmes et d’hommes aussi différents. J’ai hérité d’un vieil appartement du dixième arrondissement. Le propriétaire est un ami de la belle-famille de la cousine de ma mère. Enfin, c’est ce qu’il fallait dire. Le Groupement m’a contacté. Mon premier contact pour le Groupement c’était Joe. Joe, le peintre. Il ne sait pas quoi peindre Joe. Il commence par des paysages de la Guadeloupe, les plages, la forêt, les maisons, les gens et après il jette tout parce qu’il dit qu’il n’est pas un Occidental, il doit trouver ses propres matières, ses propres concepts. Alors il s’est mis à peindre sur du bois, du papier de journal, de la tôle, du tissu. Il voulait faire des tableaux qui se touchent avec des mixtures dont lui seul connaît la recette, com-posées de sables, de sirops, d’huiles naturelles. Et comme per-sonne n’achetait ses œuvres, il retournait à ses premiers amours, ses plages, ses cocotiers, ses cases, ses portraits. Mais surtout un jour, il m’a dit, Théodore, aujourd’hui, tu es prêt, tu peux entrer dans le Groupement. Il m’a expliqué, Paris, tout. Le Groupement est une association illégale internationale non communiste de libération des colonies. Enfin, ce n’est pas une association, plu-tôt un réseau d’individus qui agissent de part le monde. Le but, travailler pour l’édification de décideurs dans tous les domaines pour que les colonies soient maîtresses de leur destin. Il y a des traitres a-t-il affirmé, ils défendent notre liberté, rentrent dans les associations, mais ce sont des espions pour le compte des minis-tères et de la police, nous les repérons. Ton travail, ce ne sera pas
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cela, ce sera de retrouver un des nôtres et l’on prend tout en charge, une partie de tes études, ton logement, ta nourriture. José habitait dans cet appartement, je devais recueillir le maximum d’informations. Il a disparu voilà plus de trois mois sans laisser de traces, aucune lettre, sa mère n’a plus de nou-velles. Je dois savoir pourquoi il ne donne plus de nouvelles. « Bonjour, vous êtes le nouveau locataire ? » Un jeune homme d’une trentaine d’années, brun, yeux noi-sette cachés au milieu d’une pilosité très développée, m’inter-pelle. Une barbe rousse taillée soigneusement lui cache le cou. Il tend sa main énergiquement. « Je suis Victor, votre voisin de palier. Vous pouvez venir prendre un café quand vous le désirez, la porte est toujours ouverte chez moi. À bientôt, j’espère. » Une urgence dans sa voix et son comportement me désem-parent. Je n’ai même pas eu le temps de me présenter. Du coup, comme par égarement, je plonge au fond du couloir discrètement me donnant l’air d’avoir quelque chose à faire. La porte des toi-lettes est restée ouverte. Il n’y a personne. Mais non, je ne vais pas entrer dans ma chambre immédiatement, il faut profiter de ce début d’après-midi, je redescends l’escalier et tombe face à face avec une grosse dame brune et un homme avec une longue moustache rousse. « Vous avez un accent très prononcé. Il est drôle et amu-sant. » Me dit la gardienne. Lui, il habite au premier étage au fond du couloir droit. Il vit seul. Il tient à me saluer. Il est professeur dans un lycée parisien. « À qui ai-je l’honneur ? me dit-il. — Je m’appelle Théodore Perbin. — Je suis le professeur Henri Tertre, professeur d’histoire et géographie. — Enchanté. — Théodore Perbin, et vous êtes originaire de quel pays ? — Des Antilles, monsieur le professeur. — Oui, mais de quelles Antilles ? — De la Guadeloupe, monsieur le professeur.
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