Encore combien de jours maman ?

De
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Jeune mariée et mère de famille, Ségolène de Margerie a 26 ans lorsque le verdict tombe. Elle est atteinte de la maladie de Hodgkin, une maladie rare plus connue sous le nom de cancer des ganglions. Au prix d’un long combat et d’une rechute, Ségolène ne perdra jamais espoir. L’envie de redonner la vie malgré les traitements sera un objectif essentiel, un guide à travers l’épreuve. Grâce au soutien de ses proches, au regard pétillant et à la tendresse de son enfant, Ségolène de Margerie trouvera ce qu’elle appelle sa « flamme de vie », une intime conviction, un mélange de force et d’espoir qui lui permettra de garder sa joie de vivre et d’être récompensée. Non seulement elle guérira mais elle arrivera à avoir trois autres enfants ! Sa plus belle victoire contre la maladie.
Publié le : lundi 2 février 2015
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EAN13 : 9782810006465
Nombre de pages : 304
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© Éditions Jacob-Duvernet, 2012

eISBN 978-2-8100-0646-5

À vous mes enfants,
Tanguy, Valentin, Éliot et Théotime …

 

 

 

N’oubliez jamais que
ce n’est pas parce que l’on sourit que l’on ne souffre pas,
ni parce que l’on souffre que l’on ne peut sourire.

 

Votre Maman

I

JE NE FAIS QUE PASSER

Prise en sandwich depuis deux heures entre une pile de couvertures supposées me réchauffer et une banquette qui me tient à demi allongée, coiffée d’un chapeau de Schtroumpf coloré en bleu, rempli de glace et attaché sous le menton, je suis transie de froid. De la tête aux pieds. Paralysée comme enfouie sous la neige. La perche est plantée à mes côtés, raide et imposante. Elle me toise ainsi, fière d’arborer son collier de poches transparentes et bombées. Par un tube dont l’aiguille est piquée sous ma clavicule, elle m’envoie ce froid chimique qui parcourt mes veines et m’engourdit. Un goût inconnu s’installe dans ma bouche pâteuse, une odeur désagréable m’enveloppe et imprègne mes vêtements. Elle me plonge dans un état nauséeux. Un étau s’est resserré autour de ma tête. Les tempes et le front collés à la paroi du casque-glaçon malgré le film plastique, je sens et entends les battements de mon cœur qui résonnent. Une terrible douleur s’installe. Mes cheveux mouillés à l’eau froide avant d’enfiler ce couvre-chef de torture ressemblent maintenant à des stalactites qui ne demandent qu’à fondre. Mais elles attendront. Ce chapeau à peine réchauffé vient d’être remplacé par un autre sortant tout juste du congélateur. Mes paupières brûlantes de froid et de fatigue réclament une pause que je ne veux leur offrir, sans savoir ce qui m’y oppose.

J’en suis à ma deuxième chimio. Nous sommes le 4 janvier 1999. Cet univers me semble encore étranger, car ma première séance s’est déroulée après un incident particulier. Le compte à rebours a commencé. «  Ils » en prévoient seize. Plus qu’une heure environ et il n’en restera que quatorze à subir.

Le service Quercy, hôpital de jour de l’Institut Gustave Roussy de Villejuif, est réglé sur un rythme effréné. Les nombreux patients attendent qu’une place se libère dans l’une des chambres prévues pour les traitements. Ils guettent leur tour pour abreuver leurs veines de liquides chimiques, assis en silence sur des fauteuils bleus aux montures chromées. Certains sont seuls, d’autres accompagnés. Leurs regards expriment un mélange d’anxiété et d’impatience. Ils savent ce qui les attend, mais souhaitent que ça se termine. Il y a des Parisiens, comme moi. Les autres viennent de partout ailleurs. De banlieue, de province ou même de l’étranger. Dans le couloir, l’équipe des infirmières et infirmiers ne chôme pas. Ils passent d’une fiche à un patient, du stock des poches à perfuser à un chariot, d’un goutte-à-goutte à vérifier à celui du patient voisin, du congélateur au placard à serviettes, d’un pansement au branchement de la voisine, d’un débranchement au patient suivant… Rythme difficile pour eux. Ils doivent être accueillants, souriants, rassurants, vigilants, rigoureux, ouverts au dialogue tout en respectant le timing et tout cela sans avoir droit à l’erreur ni craquer. Chapeau ! Calme et tendue à la fois, souriante pour trouver le sourire des autres, j’observe le défilé des poches suspendues au-dessus de moi. Jean-Charles, mon mari, vient de sortir pour fumer une cigarette – comble de l’absurdité dans un tel endroit ! – et acheter des magazines au Relais H de la cafétéria.

– Vous n’allez pas le supporter longtemps, ce truc-là, vous savez !

Je réalise que ma voisine de droite s’adresse à moi :

– C’est insupportable, ce machin-là ! Ça fait longtemps que j’ai abandonné ! Et je ne suis pas la seule, vous savez.

– Vous voulez parler du casque ?

– Mais oui, ma grande ! Moi, j’ai préféré perdre mes cheveux plutôt que de continuer à mettre ce foutu casque de glace de malheur. C’est de la pure torture !

– On va dire que c’est un mauvais moment à passer, lui dis-je, réprimant un haut-le-cœur.

– Ça, vous pouvez le dire ! C’est une horrrrreur ! Mais vous croyez vraiment que ça va vous empêcher de perdre vos jolis cheveux ?

– Avant ma première chimio, l’infirmière m’a dit que j’aurai une chance sur deux de les garder grâce au casque. Alors même si c’est dur, je le mettrai jusqu’au bout ! Il va falloir que je m’habitue à partir au pôle Nord.

J’ignore encore à ce jour qu’on ne s’y habitue jamais.

– Vous voyez les choses du bon côté au moins. Vous êtes courageuse, c’est bien. Et vous êtes ici pour quoi ? Enfin, pour quelle maladie je veux dire ?

– La maladie de Hodgkin.

– Ah oui, j’en ai entendu parler. C’est un lymphome, c’est ça ?

– Oui, c’est ça. On l’appelle aussi «  cancer des ganglions ».

Je me force à être aimable et souriante. Cette femme pourrait être ma mère. Je n’ai rien contre elle, mais parler me donne la nausée. Épuisée, je préférerais fermer les yeux.

– Et ça vous en fait combien ?

Je comprends qu’elle parle du nombre de séances de chimiothérapie.

– C’est la deuxième.

– Sur combien ?

– Seize apparemment.

Je ne suis donc pas la seule à tenir des comptes.

– Tant que ça ! Moi, c’est le sein. J’ai eu un premier traitement de six séances et je pensais en avoir eu pour mon compte. Mais voilà que ça recommence et j’en suis à ma deuxième de la nouvelle série. Heureusement, j’arrive bientôt au bout, alors que vous, vous ne faites que commencer !

– Oui, tant mieux pour vous. Ça remonte le moral !

– T’en fais pas ma grande ! T’es jeune, t’as l’air courageuse, t’as ton p’tit mari, ça se passera vite et bien !

– Espérons !

C’est donc ça une chimio. Maintenant que j’en connais le déroulement, je pense tout savoir. Pourtant j’en suis bien loin. Sans le bras de Jean-Charles, difficile de marcher droit. Même après la séance du sèche-cheveux, le dégel corporel attendra plusieurs heures. Je ne sais pas encore que trois jours de nausées et vomissements m’attendent. Je serai affaiblie et n’avalerai presque rien. L’effet cumulatif des produits agit au fil des séances et n’est pas sans conséquences. Mes défenses immunitaires vont chuter et je ferai la guerre aux microbes. Rien ne se passera plus comme je l’avais prévu. Peu nombreux seront ceux qui comprendront notre vie. Nous nous sentirons souvent seuls. Je suis loin de savoir tout ce qui m’attend. Tout ce qui nous attend. Nous venons de rentrer dans un monde à part. Presque un monde parallèle.

Perturbée par un incident, ma séance numéro un ne m’a pas servi d’exemple. On n’oublie jamais une première fois. Elle m’a marquée, mais ne m’a pas préparée aux suivantes. Il est bien rare que des nausées se présentent dès le début, car les produits préparent en douce l’effet surprise jusqu’à ce que le corps commence à les assimiler. J’ai mis un pied à l’étrier en me familiarisant avec le déroulement général des opérations, qui se ressemble d’une séance à l’autre : accueil, carte orange à présenter avec numéro de dossier contre fiche beige avec programme de la journée, attente, prise de sang pour la numération, attente, examens parfois à des étages différents ponctués d’attente, consultation, et enfin l’hôpital de jour que je viens de décrire. Si et seulement si les globules blancs sont jugés assez nombreux. C’est ainsi en ambulatoire, non hospitalisé sur place.

Quand on rentre chez soi, on ne tourne pas aussitôt la page en attendant la suivante. Ma deuxième cure derrière moi, je suis heureuse de retrouver mon petit garçon. Tanguy respire la joie, l’insouciance, le bonheur, la vie. Il ne sait pas encore, à un an et demi, dans quoi nous nous embarquons tous les trois avec son papa. Et nous non plus, d’ailleurs. Cette journée, même fatigante et pénible, m’a semblé facile comparée au mois dernier, intense, douloureux, lourd de chocs successifs et atteignant, outre le physique, le plus profond de mon être.

Ce soir, bien au chaud avec Jean-Charles, notre fils endormi paisiblement, nous revivons le film de ces semaines blessantes. Le mois le plus rude de toute ma vie.

II

PREMIERS PAS

30 novembre 1998. Nous arrivons pour la première fois à l’Institut Gustave Roussy, appelé couramment IGR, premier centre de lutte contre le cancer en Europe. Curiosité, gorge nouée. Des malades passent avec leur pied à perfusion. Des enfants sans cheveux courent dans le hall. D’autres sont en fauteuil roulant. Des brancardiers défilent. La cafétéria est en ébullition. Échanges de regards. Tristesse, joie, angoisse, souffrance, espoir et désespoir, tout se mélange. Voix rauques, sifflements. Gaieté, lassitude, courage, épaules lourdes. Chapeaux, têtes chauves, foulards, perruques, cheveux clairs ou foncés, raides ou bouclés. Des hommes, des femmes, des enfants, jeunes ou moins jeunes, de toutes origines, tous milieux confondus. Ça sent la vie. Ça sent la mort. La maladie touche tout le monde. Même moi. D’un pas décidé, je me dirige vers l’accueil. Un coup d’œil à Jean-Charles qui me suit, puis avec un sourire :

– Ne les regarde pas comme ça ! Bientôt je serai comme eux. Et je n’aimerais pas que tu me regardes de cette façon.

Mon mari n’en mène pas large. Il semble perdu. Incommodé d’être bien portant au milieu des malades. Oppressé, il essaie juste de respirer.

Septième étage. Consultations en hématologie. L’attente. Des heures. Deux patients échangent les résultats de leur numération, leurs taux de globules blancs et rouges. Aujourd’hui, c’est du charabia. Bientôt, cela fera partie de mon jargon. L’un d’eux s’adresse à nous :

– Mais que faites-vous là, les jeunes ? Vous n’allez pas me dire que l’un de vous deux est malade ? Ah non ! Pas ça. J’y crois pas. Vous êtes si beaux, si jeunes, vous avez l’air en pleine forme. C’est un endroit pour les vieux comme moi, ici !...

Le Docteur Carde nous reçoit enfin. Souriant et accueillant, l’air calme et détendu. Nous comprendrons plus tard qu’il vit à 200 à l’heure. Nous nous sentons immédiatement à notre aise. Plus de deux heures d’entretien. Il consacre plus de temps aux nouveaux patients.

Pour commencer, il dit s’intéresser à tout ce qui me concerne et pose de multiples questions sur l’ensemble de ma courte vie. Des antécédents médicaux et familiaux à la découverte des premiers symptômes. Puis, il souhaite connaître le chemin parcouru des symptômes au diagnostic et jusqu’à ce jour. Il prie Jean-Charles de ne pas répondre et de me laisser donner ma version des faits. Fatigue latente et état fiévreux, microbes et virus en tous genres qui n’oublient jamais de passer par moi, essoufflements accentués dans les rues en côtes et escaliers, plaques provoquant de fortes démangeaisons sur le dos et les bras, otites à répétition, eczéma, suées nocturnes, etc.

– À partir de quoi avez-vous commencé à chercher un peu plus loin ?

– À partir de la découverte d’un gros ganglion dans le cou par mon kiné.

– Il y a combien de temps ?

– C’était au mois de mars.

– Mars ? dit-il très étonné. Mais ça fait huit mois ! Huit mois pour arriver jusqu’ici ?

Pendant que le Docteur Carde prend des notes, je me remémore ce rendez-vous avec mon kiné, Monsieur Bégou, que je connais depuis plusieurs années.

– Vous l’avez depuis longtemps cette grosse boule, là, dans le cou ? m’avait-il dit.

– Comment ça ? Quelle boule ? Je ne savais même pas qu’elle existait ! Qu’est-ce que c’est ?

– Je ne peux pas vous dire ce que c’est, ce n’est pas mon métier. Mais ce n’est pas normal. Ça n’a rien à faire là. Vous devez consulter un médecin capable de voir ça de plus près. Ne laissez pas traîner ça !

– Ça tombe bien, je dois justement revoir mon ORL pour une otite.

Sans mon kiné, où en serions-nous ? C’était juste un constat, mais de taille. Le signal d’alarme. Le Docteur Carde semble ahuri et reprend :

– Mais, attendez que je comprenne. Pas de prises de sang ?

– Si. Bien sûr. Toutes les semaines pendant des mois.

– Et les résultats ne montraient pas un taux anormal de globules blancs ?

– Si, 11500 au début. Puis, à la rentrée, ils avaient dépassé les 14000.

Les valeurs de référence des lymphocytes oscillent entre 1000 et 4000. Si ces globules blancs responsables de notre immunité se mobilisent en grand nombre, c’est signe d’infection. Mais de quelle infection ? C’était bien là le problème à l’époque, personne n’était capable de me le dire !

– Et ça n’a alarmé personne ? Qu’ont-ils fait, face à ces résultats ?

– Ils m’ont donné des antibiotiques. J’en ai essayé plusieurs. Cela contribuait à baisser le taux de globules blancs que l’on vérifiait chaque semaine. Pendant plusieurs mois. C’est tout. Ça n’a pas fait avancer le schmilblick.

– Bien sûr. Souriant, mais l’air sceptique, il poursuit. Et pas de ponction ?

– Si, l’ORL m’envoyait régulièrement voir son collègue cancérologue. D’ailleurs, je n’en saisissais pas la raison. Après avoir longtemps reporté l’intervention, ce médecin s’est décidé à aller voir ce que renfermait le ganglion logé dans mon cou. Ça n’a rien donné. Il m’a certifié que je pouvais être tranquille, car ce n’était sûrement pas un cancer. C’était son métier. Mais il ne savait pas ce que j’avais.

Je marque une pause mais mon auditoire m’incite à poursuivre.

– Quelle infection alors ? Mononucléose, tuberculose, maladie tropicale… J’ai tout entendu. Les tests ont ensuite éliminé la mononucléose et la tuberculose. D’après le cancérologue, une drôle de bestiole m’aurait sans doute piquée à Majorque. Elle devait venir du continent africain. Ayant traversé la Méditerranée sans encombre, bien sûr.

– C’est fou, non ? intervient Jean-Charles. Et malgré tout on suivait ce médecin pas à pas sans rien remettre en question. On lui faisait confiance.

– Je comprends, lui répond le Docteur Carde avec un regard compatissant. Puis les coudes sur le bureau, la tête sur ses mains jointes, il ouvre de grands yeux et nous regarde comme amusé par le récit d’une histoire drôle. Et à la fois consterné. Intéressant, dit-il. Et pas d’autres examens, pas de scanner ?

– Si. D’abord il m’a dit : «  Et la tyroïde ? C’est peut-être la tyroïde. Il faut faire un tour par-là ! » Et c’était parti pour une échographie des cervicales et de la tyroïde. En juin dernier.

– Et alors ? Racontez-moi.

– Pendant l’examen, la radiologue fronçait les sourcils. Ni bavarde, ni souriante. «  On vous a dit pourquoi vous deviez me voir ? » m’a-t-elle demandé. Je lui ai brièvement relaté les mois précédents. Pas un mot. À la fin de la consultation, je lui ai demandé si elle avait vu quelque chose. Avec un air grave elle m’a tendu une enveloppe : «  Vous donnerez ça à votre médecin. Il faut pousser les examens plus loin. » Je voulais en savoir plus : «  Mais pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai ? » Elle a répondu : «  Je ne peux pas vous en dire plus pour l’instant. C’est sérieux, il ne faut pas rester comme ça. Retournez voir le médecin qui vous suit. Je vous fais peur, hein ? » C’est vrai que j’étais inquiète, là, avec son air grave et sérieux. Elle ne plaisantait pas, je vous assure !

– Mais elle avait raison.

– Elle a ajouté : «  C’est fait exprès. Il faut faire bouger les choses pour ne pas aggraver votre cas. Il faut agir maintenant. Tout de suite ! Vous ne devez pas rester comme ça ! » J’ai sauté dans la première cabine téléphonique pour appeler mon mari.

– Oui, tu étais à deux doigts de pleurer, se souvient Jean-Charles. On se demandait pourquoi elle ne donnait aucune explication. Ça commençait à devenir inquiétant. Ça traînait depuis trop longtemps cette histoire.

– Et vous avez fait des radios, des scanners ?

– Alors là, c’est encore une autre histoire. Vous voulez vraiment que je vous raconte ? C’est un peu long, je raconte ma vie, là.

– Oui. Je suis là pour ça. J’ai besoin de tout savoir pour tout comprendre. Vos impressions aussi. C’est comme ça qu’on pourra bien s’occuper de vous.

– D’accord. C’est rassurant. Alors, rebelote avec le scanner. Et même refrain. Le radiologue me prend à part et me demande si je sais pourquoi je suis là. Je lui raconte tout. Il me montre le scanner sur son écran lumineux. C’était la première fois que je voyais à quoi ressemblait ma balle dans le cou. Seulement voilà, elle n’était pas toute seule. Elle avait plein de copines. Il y en avait toute une ribambelle. Les «  adénopathies », comme vous dites, étaient nombreuses. Ma grosse boule avait fondé une famille de plusieurs générations. Cervicales et thorax infestés. On aurait dit que mes poumons faisaient des bulles de savon. Il y en avait partout. Des petites, des moyennes et des grosses. Des ganglions de 5 à 6 cm de diamètre. Tout ça chez moi ! Pourtant, je ne les sentais absolument pas. Je n’en revenais pas ! Excusez-moi, vous n’avez pas besoin de tous ces détails, j’oublie que vous en connaissez un rayon.

– Vous expliquez très bien. Continuez. Que vous a dit le radiologue ?

– Il m’a dit : «  Voilà pourquoi vous êtes vite essoufflée en faisant certains efforts. Ces amas de ganglions font pression sur vos poumons. On dirait de gros pamplemousses. À présent, il est impératif que vous fassiez un bilan complet, sans tarder. Il ne faut pas rester comme ça. Il n’y a surtout pas de temps à perdre ! » Il ne m’en a pas dit plus.

– Et comment se fait-il que cinq mois se soient écoulés entre ce jour et aujourd’hui ? Ce scanner expliquait tout !

– Alors ça, j’ai encore du mal à le digérer. Je vous explique. Deux heures après ce fameux scanner, je me retrouve dans le cabinet de l’ORL, fière d’apporter une pièce à conviction qui pourrait faire avancer l’enquête. Mais je ne m’attendais pas à cette réaction : en cinq secondes, chrono en main, il sort le scanner de son enveloppe, y jette un coup d’œil et le range aussitôt en marmonnant : «  Bon, d’accord. » Je me suis dit qu’il n’avait peut-être pas les bonnes lunettes sur son nez, ou qu’il ne savait absolument pas lire un scanner. Pourtant, le compte rendu qui l’accompagnait était bien clair. Aujourd’hui, je pense qu’il a réalisé qu’il n’avait pas vu l’évidence plus tôt et ne savait comment l’admettre. Ou alors il avait tout simplement décidé de ne rien faire et de me laisser tomber, ajoutai-je en riant.

– Ou plutôt de vous laisser mourir, vous voulez dire, dit-il moins souriant.

– Heu… Ça je ne le réalise pas du tout.

– Je comprends, c’est normal. Mais vous savez, même si la maladie de Hodgkin se guérit aujourd’hui, et c’est d’ailleurs pour cela que vous êtes ici, il faut savoir que c’est une maladie grave dont on meurt si on ne la soigne pas. C’est sérieux.

Dans sa bouche, ça le devient en effet. Je réalise que je ne l’ai pas encore intégré.

– Alors, comment avez-vous réagi ? poursuit-il.

– J’étais choquée. J’ai réagi sur un ton légèrement agressif : «  Et c’est tout ce que vous avez à me dire, là ? » Il a osé me répondre : «  Oui. J’ai vu ce que je voulais voir. » J’ai ajouté : «  Mais j’écoute qui, moi, dans cette histoire ? Il y a deux heures à peine, le radiologue me disait qu’il n’y avait pas de temps à perdre et que je devais faire un bilan complet ! Et vous, vous me dites que c’est bon, qu’on en reste là ? » Il m’a répondu : «  Oui » sans même me regarder. Puis sur un ton irrité : «  De toute façon, ce médecin ne vous connaît pas ! Ce n’est pas lui qui vous suit depuis des mois. Il ne sait rien sur vous, il n’a pas vu les résultats des prises de sang. Il n’est pas à même de juger de ce qui doit être fait. » Surprise par son irritation, j’ai repris le scanner posé sur son bureau et lui ai répondu : «  De toute façon, je dois voir votre ami cancérologue dans trois jours. Il me dira ce qu’il en pense. » Et d’un coup sec, me reprenant l’enveloppe des mains, il a ajouté qu’il préférait garder le scanner. Il devait voir son confrère avant moi et le lui transmettrait pour en discuter. J’ai appris, trois mois plus tard, qu’il n’en avait rien été. Et avec le recul, je me demande de quoi il voulait «  discuter » puisqu’il n’y avait, selon lui, rien à signaler. Je m’en veux aujourd’hui de ne pas avoir insisté pour le récupérer. J’ai été trop naïve !

– Non, vous n’y êtes pour rien. C’était avant l’été ?

– Oui. Ces deux médecins m’ont laissée partir en vacances en juillet et août avec mes antibiotiques en disant : «  On verra l’évolution à la rentrée ! » Mais à la rentrée, les globules blancs étaient encore plus nombreux. Le cancérologue a voulu savoir si j’avais bien fait le scanner demandé. «  Mais bien sûr ! lui ai-je répondu. C’est celui que votre ami ORL vous a transmis ! » Il a renchéri : «  Ah non, il n’a rien pu me montrer ! Je ne l’ai pas vu depuis des mois. Nous sommes un peu en froid. » Sans commentaire. Sur le moment je n’y comprenais rien. L’ORL m’avait pourtant promis de lui apporter ce scanner. Cela faisait des mois que l’on cherchait ce que j’avais. Et alors que j’avais enfin en mains l’image de cette maladie, justement là, plus rien.

– Mais comment ça «  plus rien », il vous l’a rendu ?

– Mais non. Jamais. Il a tout laissé tomber et est parti à la retraite !

– Vous ne l’avez donc plus ? C’est bien dommage. Vous en avez passé un autre depuis ?

– Oui. Tout s’est enchaîné à partir de là. Le nouveau scanner a décidé le cancérologue à programmer une biopsie du plus gros ganglion que j’avais dans le cou, en vue d’une histologie. Je crois qu’il avait sa petite idée sur la question. Nous allions enfin connaître le fin mot de l’histoire.

– Qui vous a opérée ?

– Le Docteur Jean-Pierre Fraioli, à la clinique du Belvédère de Boulogne.

– Très bien ! Je le connais, c’est un très bon chirurgien. Et en plus il fait de belles cicatrices !

Charmant et sympathique, ce chirurgien m’a avoué qu’il avait su au premier coup d’œil donné sur le scanner. Il préférait attendre la preuve des analyses postopératoires avant de m’en parler. Il paraît que, pour un médecin, il est facile de reconnaître cette maladie sur un scanner, car ce serait du niveau de première année de médecine.

– À quelle date exactement cette opération ?

– 18 novembre 1998. Celle-là, je ne l’oublierai jamais.

– Tu m’étonnes ! dit Jean-Charles. Un tel verdict, on n’est pas prêts de l’oublier !

Un appel oblige le Docteur Carde à se rendre dans le bureau de sa secrétaire. Il nous demande de l’excuser quelques instants. Le regard de mon mari croise le mien. Nous nous sentons détendus, enfin pris en mains. Pour l’instant, rien n’est concret, mais nous sommes rassurés d’être au bon endroit.

– Le 18 novembre... reprend Jean-Charles. Ça ne fait que douze jours ! Et maintenant on est ici. Jamais je n’aurais imaginé tout ça.

 

Ce jour-là, après l’opération, vite réveillée et en forme, j’étais pressée de rentrer à la maison. L’anesthésiste n’était pas de cet avis. Il voulait que je passe la nuit sur place. Je devais demander l’autorisation de son frère, le chirurgien. Souriante et guillerette, je l’attendais avec impatience. Comme il ne venait pas, j’avais envoyé mon mari à sa recherche avec Jean-Louis, l’ami de ma mère arrivé pendant l’intervention. Ils se sont retrouvés tous les trois dans l’ascenseur. Je revis ces instants…

Les voilà dans ma chambre. Les deux «  Jean » ont un drôle d’air. Mon mari affiche un sourire un peu forcé. Il a un curieux regard qui cherche à capter le mien.

– On m’a dit que vous étiez pressée de nous quitter ! dit le Docteur Fraioli sur un ton à la fois interrogateur et amusé.

– Ah oui ! Tout va très bien, je suis en pleine forme et impatiente d’aller embrasser mon fils avant qu’il se couche !

Place à la foudre. Les portes du nouveau monde vont s’ouvrir.

– On sait ce que vous avez, me dit-il, esquissant un sourire.

– C’est vrai ? Enfin ! Alors je ne suis pas venue pour rien !

J’ai un ton enjoué. Je m’attends à un nom biscornu de maladie tropicale, sans penser à ce que pourraient en être les conséquences, quand il m’annonce :

– Vous avez la maladie de Hodgkin. Appelée communément «  cancer des ganglions ».

En entendant le terme «  cancer », mon visage se rembrunit. Je découvre chez mon mari un regard que je ne lui connais pas. Il poursuit :

– Cela se guérit aujourd’hui et beaucoup mieux qu’il y a vingt ans. Vous allez avoir un traitement de chimiothérapie et peut-être des rayons. Vous en aurez pour six mois environ, mais ce sera à préciser avec le médecin qui vous suivra.

Le choc me fait fondre en larmes. À gauche du lit, il pose une main ferme sur mon épaule. Se voulant rassurant, il ajoute :

– Je ne vous cache pas que ça va être dur. Très dur. Mais vous n’avez pas le choix. Vous n’avez qu’une seule option : la guérison. Pour cela il vous faudra beaucoup de courage. Il faudra vous battre. Pour vous, pour votre mari et pour votre petit garçon.

En regardant Jean-Charles droit dans les yeux, je lui souris à travers mes larmes silencieuses. Elles cessent immédiatement de couler lorsque le chirurgien ajoute :

– Maintenant, je dois voir une jeune fille de 17 ans dans la chambre voisine. Elle a un cancer de l’anus. Elle va devoir vivre avec un anus artificiel. Elle est célibataire et n’a pas encore d’enfant. Vous avez plus de chance qu’elle.

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