Enfance Meurtrie

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Enfance Meurtrie Roman Confession de Blandine. Avec des mots simples elle décrit sa souffrance, son anorexie. Auprès de Fabrice elle trouve aide et espoir. Avec Karl elle découvre son chemin intérieur. Elle dédie ses confidences à ceux qui ont été victimes de l'inceste, ce crime odieux qui détruit les êtres au plus profond d'eux-mêmes.
Publié le : jeudi 16 juin 2011
Lecture(s) : 208
EAN13 : 9782748164947
Nombre de pages : 161
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Enfance meurtrie
Du même auteur

L’Hirondelle de Bevegem
Edition originale – Biotem – novembre 1998
ISBN 2-911119-11-8
Nouvelle version – Le Scribe – octobre 2000
ISBN 2-9515652-0-8

L’Accord Parfait
Le Scribe – novembre 2000
ISBN 2-9515652-1-6

Saveurs d’Enfance
Le Scribe – juillet 2001
ISBN 2-9515652-2-4

Le Cœur à la Lettre
Le Scribe – janvier 2003
ISBN 2 –9515652-3-2

Filles de Mai (ouvrage collectif)
Le Bord de l’Eau Editions – mars 2004
ISBN 2-911803-84-1

Gladys – Amours et Désamours
Le Scribe – juin 2005
ISBN 2-9515652-4-0

Clara Dévi
Enfance meurtrie



RÉCIT













Le Manuscrit
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© Éditions Le Manuscrit, 2006
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Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
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ISBN : 2-7481-6495-4 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6494-6 (livre imprimé)




… « Et maintenant je pleure encore,
Le long des soirs comme à l’aurore ;
En hiver, sous le blanc grésil,
Sur les roses pendant l’avril,
Mes larmes tombent à toute heure :
Mais je sais bien pourquoi je pleure ! »
Catulle Mendès
(Larmes d’Enfant)





CLARA DÉVI








Les premières années de ma vie je vivais dans le
Berry avec mon père et Marie, ma gouvernante. À cette
époque, maman était absente. Pourquoi ? Je ne
comprenais pas, j’étais si petite encore et je la réclamais
souvent. Heureusement, Marie était là, rassurante et
compréhensive. Au bout de deux ans, maman est
revenue avec un bébé : mon petit frère.

Plus tard, je tenais un journal intime, je m’y confiais,
surtout quand j’étais triste. Malheureusement, j’ai perdu
mon livre d’heures. Qu’est-il devenu ? Après l’incendie
qui avait ravagé une partie du château familial, je ne l’ai
pas retrouvé. Mon enfance, mes jouets, mes livres
s’étaient envolés. J’étais une fillette de dix ans alors.
Aujourd’hui encore, avec Marie, il nous arrive d’évoquer
ce triste souvenir. Depuis, j’ai peur des orages.
La foudre était tombée sur notre demeure. Je me
rappelle cette nuit, où, réveillés par un bruit terrible,
nous avions dû nous réfugier dans le grand salon :
maman, mon petit frère, Marie et moi. Heureusement,
les dégâts furent limités à une aile du château, les
dépendances où logeaient les employés, n’avaient pas
été endommagées. Nous étions tous sain et sauf Dieu
merci !
Il a fallu déménager les meubles, trier ce qui était en
état. Quel grabuge ! Les pompiers, arrivés sur les lieux,
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me paraissaient des rustres et des abrutis. J’avais
l’impression qu’ils allaient tout casser. Et puis cette
odeur de feu refroidi et de cendres mouillées, quelle
horreur.
Mon père, à l’étranger en raison de ses occupations
professionnelles, était revenu d’urgence. La première
chose qu’il exigea fut mon départ. Marie et moi
partîmes à Paris chez mes grands-parents maternels. Je
ne les voyais pas souvent. Grand-mère, une dame
précieuse, joueuse de bridge, s’intéressait surtout à la
politique et n’était pas une mémé-gâteau.
Au début, je me sentais emprisonnée dans cet
appartement parisien. Finis les courses à travers le
potager, le verger, les serres de papa, mes jeux et mes
secrets avec Fabrice, le fils de notre jardinier.
Heureusement, Marie me sortait tous les jours, ainsi je
visitais Paris, la tour Eiffel, Notre Dame, Montmartre et
les jardins publics, où j’étais heureuse de jouer et de
courir avec d’autres petites filles.
Mes grands-parents habitaient dans le treizième
arrondissement. Nous nous rendions souvent au parc
Montsouris, au Parc Kellermann ainsi qu’au Jardin du
Luxembourg. C’était celui que je préférais, car il y avait
un petit manège tout vieux et un théâtre avec Guignol.
J’étais à la limite d’âge pour assister à un spectacle de
marionnettes, destiné à des enfants de quatre ans et
plus. J’aimais cette ambiance et je criais autant qu’eux.
J’avais rarement l’occasion de me défouler.
Marie aussi était contente d’être à Paris. Nous étions
comme deux gosses en liberté, sans surveillance et sans
les éternelles remarques de maman. Je réalisais que cet
incendie avait eu du bon ! Quelle chance de me trouver
en ville en cette période de Pâques, seule avec ma
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gouvernante. C’était ma grande aventure, la joie de
manger des crèmes glacées dans la rue ! Marie achetait
des croissants et des gâteaux que nous dévorions assises
sur un banc. Au Luxembourg, nous dégustions des
gaufres et des crêpes.
Aujourd’hui encore, je pense que ces vacances
parisiennes ont compté parmi les plus belles de ma vie.
Je me souviendrai toujours des orgies d’œufs de Pâques
et de chocolat que nous savourions allègrement. J’ai
gardé depuis une tendresse pour les jardins et les bancs
publics. Mes vacances de Pâques cette année-là avaient
pris une tournure inattendue. Quand je me remémore
ces moments délicieux dans Paris, c’est le goût du
chocolat, des gaufres et des crêpes qui me revient en
bouche.


Durant l’année scolaire, je séjournais dans un internat
en Suisse et ce, depuis que j’étais petite. Je n’ai jamais
compris pourquoi ma mère m’avait mise en pension si
jeune. Etais-je insupportable à ce point comme elle le
prétendait ? Je ne le pense pas. Je n’étais qu’une mioche
comme tant d’autres. J’avais beau la supplier pour
qu’elle me garde à la maison, elle ne voulait pas. Elle ne
m’aimait pas, elle préférait mon petit frère et elle ne s’en
cachait pas. Lui n’était pas en pension, il était choyé par
maman et Marie. Un vrai pacha : ses désirs étaient des
ordres. Lorsque je revenais à la maison aux vacances,
j’avais l’impression que je dérangeais, que j’étais de trop.
Je ne pouvais rien changer à cette situation, ni obliger
maman à m’aimer, me faire des câlins, m’écouter.
Quand j’essayais de capter son attention elle n’entendait
même pas ce que je disais. Elle m’envoyait sur les roses.
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Quand je lui racontais mes histoires d’école : mes
bonnes notes, ma réussite à un contrôle, au milieu de
mon exposé enthousiaste, elle s’en allait dans une autre
pièce ! Je la poursuivais et continuais à lui parler envers
et contre tout. Parfois, elle me donnait une claque,
m’ordonnant de fermer mon clapet ! Elle m’envoyait
paître, clamant que je la saoulais, que j’étais une
pipelette. À force, j’ai abandonné toute tentative de
communiquer avec elle.
Elle s’occupait exclusivement de Thibaud, lui si beau,
si intelligent, si éveillé. Au début, j’essayais de faire
comme elle, d’aimer mon petit frère, m’extasier, jouer
avec lui, mais quelle frustration, quelle injustice !
Pourquoi toujours lui et moi alors, je n’existais pas ?
Petit à petit, je me suis isolée, face à face avec moi-
même. Ma seule issue était de me raconter des histoires.
Je me consolais avec mes peluches, mes poupées.
Maman me manquait, elle me manquait tout le temps.
J’aurais voulu qu’elle s’occupe de moi, qu’elle joue à la
poupée, à la dînette, jamais elle n’a voulu. Thibaud, au
contraire, avait droit à tout, y compris mes jouets de
fille. Dès qu’il montrait de l’intérêt pour quelque chose,
maman me le confisquait. J’en avais marre à la fin. Il
valait mieux laisser mes jouets dans ma chambre.
Chaque fois que je passais un moment avec papa,
j’avais droit à de gros bisous. En revanche, en présence
de ma mère, il ne se montrait pas gentil. Il m’ignorait.
Mais lui ne m’a jamais frappé. Je guettais chaque
occasion où maman s’absentait pour être avec lui. Il me
prenait sur ses genoux et me cajolait. Nous pouvions
rester longtemps ainsi, je ronronnais comme une petite
chatte sous ses caresses. Dès que maman était dans les
parages, Marie nous prévenait et je m’éloignais. Ainsi
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toutes les marques d’affection que je recevais étaient
secrètes.
Plus tard en grandissant, j’ai perdu mon
enthousiasme, je n’avais plus d’appétit. Parfois, durant
de longues périodes, je n’avalais presque rien. L’eczéma
et le psoriasis envahissaient certaines parties de mon
corps. Quand je me grattais trop, je me faisais gronder
par maman. Elle disait que j’étais laide, que je me
griffais par plaisir, pour me faire remarquer. Je parlais
peu, je n’intéressais personne. Je ne pleurais jamais
quand elle me donnait des claques ou du martinet, je
serrais les dents et restais stoïque, ce qui la rendait folle
de rage.
Quand papa et maman recevaient des invités, seul
mon frère participait à la fête. Tout le monde l’admirait,
moi je devais monter dans ma chambre. Je n’en étais
pas malheureuse, surtout lorsque parmi les invités il y
avait une amie de maman, Madame Blanc, une personne
particulièrement odieuse. D’ailleurs, elle non plus ne
m’aimait pas. Elle trouvait toujours moyen de
m’envoyer une pique, une remarque désagréable :
- Tiens, voilà la chipie ! Tu es toujours aussi vilaine,
petite peste ?
Dans ces cas-là, elle me pinçait la joue. Et moi je
pensais presque tout haut : « espèce de garce ! » Si j’avais
osé, je lui aurais tiré la langue ou donné un coup de
pied ! De toute façon le peu de temps où je restais près
de ces adultes, je me contentais de les dévisager, ils
m’étaient tous antipathiques. Depuis que je suis môme,
j’ai toujours été en dehors de tout, rejetée. Je n’ai jamais
passé une soirée en compagnie de mes parents et de
leurs amis. J’étais plus heureuse dans ma chambre ou
avec Marie. Elle au moins était gentille et affectueuse.
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Nous bavardions, elle me taquinait. Cela me changeait
de la sinistrose dans laquelle je vivais le reste du temps.
À mots couverts, elle me conseillait :
- Tu sais ma Blandinette, il faut être sage, ne pas te
préoccuper des sautes d’humeur de ta maman. Il faut
prier pour qu’elle guérisse. Moi aussi, j’ai été
malheureuse petite. Mon père me battait quand il avait
bu et nous n’avions pas assez à manger chez nous.
Quand mes parents m’ont placée chez vous, c’était le
bonheur. Ici je suis heureuse, sauf quand je te vois
pleurer.
Elle prétendait que maman était méchante parce
qu’elle était malade. Je ne comprenais pas pourquoi elle
était si vilaine avec moi. À force, j’avais fini par accepter
son caractère et vivre repliée sur moi-même avec
l’affection secrète de Marie et de papa. Nous avions une
façon spécifique de communiquer en présence de mes
parents. D’un seul regard, Marie me mettait en garde. Je
suivais ses conseils, elle me rendait la vie plus facile. En
grandissant, je me faisais moins battre, j’échappais aux
agissements sadiques de maman. Je parlais peu. Souvent
ma mère me reprochait mon silence et mon manque de
franchise. Quoi faire, face à sa furie ? L’important était
de ne pas me faire crier dessus et d’échapper aux coups.


J’avais bien treize ans à l’époque, quand maman me
donna une baffe si forte que je tombai. Elle me releva
avec brutalité et me tordit le bras. Je voulus me dégager,
elle s’agrippa à moi en tirant de toutes ses forces. En
voulant me sauver, je traînai maman derrière moi, qui
me lâcha brusquement. Je ratai une marche et je tombai
une deuxième fois. Après, je perdis connaissance et je
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me réveillai à l’hôpital avec un plâtre au bras droit.
Marie expliqua au docteur que j’avais fait une chute. Le
jeune médecin voulut en savoir plus long, car il avait
remarqué des bleus sur mon bras. Marie me fit signe de
me taire. L’interne soupçonnait quelque chose. Il
insistait en me demandant :
- Tout le monde est gentil avec toi. Personne ne te
donne des grosses fessées ?
Alors je fis signe que non !
On me ramena à la maison. En arrivant, maman me
lança un regard furieux, ses yeux étaient comme deux
braises :
- J’espère que tu ne recommenceras plus jamais,
autrement, tu resteras en pension pour toujours, y
compris pendant les vacances ! Si tu te tiens tranquille
tout ira bien ! Tu m’énerves, tu m’exaspères, il faut que
ça cesse, Blandine !
J’ai dû rester à la maison et attendre que l’on me
retire le plâtre. J’avais hâte de retourner en pension,
maman était trop méchante. Je restais dans ma chambre,
c’était le seul endroit où je n’avais pas à subir mon petit
frère et où maman me laissait tranquille. Marie me
portait mon repas, et même des friandises qu’elle
achetait en cachette avec son propre argent. Je l’aimais
de tout mon cœur ! C’était la seule personne à me
témoigner un peu d’amitié, encore fallait-il que
personne ne le sache. Marie, elle-même, avait peur des
réactions de maman. Elle craignait ses colères, ses cris.
Depuis que j’étais petite, à tout moment, je baissais la
tête et les yeux. J’avais peur de tout le monde. Je pensais
que tous les adultes agissaient de la même façon, sauf à
l’école, où je n’avais à me plaindre ni des professeurs ni
des surveillantes.
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Enfin, on me libéra du plâtre et je pus retourner à
l’internat. J’étais heureuse de quitter la maison. Johanna,
une de mes amies, n’était pas heureuse non plus dans sa
famille : mal-aimée et confrontée à une belle-mère qui la
détestait. J’avais toujours mal au poignet, on me faisait
des massages à l’infirmerie et au bout de quelques
semaines, tout allait bien.


J’avais bien travaillé durant ce dernier trimestre
scolaire. Je ne voyais pas arriver les grandes vacances
d’un cœur joyeux : un mois entier à la maison avec
maman, j’appréhendais. J’étais ravie de pouvoir rester
quatre semaines de plus au pensionnat avec cinq autres
élèves dont les parents séjournaient à l’étranger. Nous
étions alors les enfants gâtées de l’institution, libres de
nous promener, faire du sport, dessiner, écouter de la
musique. Un temps heureux dont je me souviens
encore, une vie en petit groupe. Sans amour, sans vrais
parents, nous essayions de survivre et de trouver notre
voie. Nos souffrances, nos frustrations nous
rapprochaient.
Parfois, quand j’écoutais les témoignages de mes
amies, je me rendais compte que la plus malheureuse ce
n’était pas moi. Je pensais souvent à mon père, absent la
plupart du temps. Quand il était à la maison, je passais
de longues heures dans la serre à le regarder soigner ses
orchidées. Papa, mon amour, il m’écoutait et les rares
moments passés près de lui étaient d’une douceur
exquise. Nous étions heureux, complices, mais dès que
maman apparaissait, nous étions différents. Moi, j’avais
peur tout de suite. Papa me parlait alors durement et me
renvoyait dans ma chambre. Je savais pertinemment
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