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Enfants de Palestine et autres nouvelles

De
263 pages
Les romans d'Elissa Rhaïs (1876-1940) ont connu aussitôt un vif succés et ont été pour la plupart récemment réédités. Ses nouvelles,qui constituèrent pourtant la matrice de ses principales oeuvres, mais furent dispersés dans de nombreuses revues nord-africaines ou métropolitaines, sont en revanche moins connues. Ce sont donc six d'entre elles que Jean-Pierre Allali et Guy Dugas sont allés dénicher pour nous les révéler dans ce recueil, deuxième volume de la collection "Pages d'alliance" dirigée par Guy Dugas.
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2 Titre

Enfants de Palestine

3

Titre
Élissa Rhaïs
Enfants de Palestine
Et autres nouvelles
Nouvelles
Postface
de Jean Pierre Allali et Guy Dugas
Éditions Le Manuscrit





















En couverture : Marchand de sucrerie
© Jean-Pierre Allali

© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9378-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748193787 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9379-2 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748193794 (livre numérique)
6 « PAGES D’ALLIANCE »

Collection dirigée par Guy Dugas

Blanche Bendahan, Vitalis Danon, Ryvel, Sadia
Lévy... sont autant de pionniers de la francographie
méditerranéenne qui, de la vieille Europe au Nou-
veau Monde, commencent à susciter intérêt de lec-
ture et recherches nouvelles. Aujourd’hui, leurs
œuvres, d’éditions limitées, sont souvent épuisées.
D’une grande originalité dans le champ de la fran-
cophonie méditerranéenne, la littérature des commu-
nautés juives en pays d’islam est indéniablement fille
de l’Alliance Israélite Universelle. C’est la raison pour
laquelle celle-ci a décidé d’apporter son soutien à la
collection Pages d’Alliance publiée aux Éditions Le
Manuscrit -www.manuscrit.com-. Guy Dugas, spécia-
liste reconnu des expressions minoritaires en Méditer-
ranée et auteur de plusieurs essais sur la littérature
judéo-méditerranéenne, assure la direction du comité
scientifique de la collection.
Pages d’Alliance, au rythme de deux à trois ou-
vrages par an, publiera des romans, récits, recueils
de poèmes ou de nouvelles et pièces de théâtre, en
privilégiant la réédition et en faisant aussi découvrir
des inédits.

À paraître :
2007 : Destin ou Le ghetto à l’école. Roman inédit
de Ryvel.
Mazaltob, de Blanche Bendahan.
2008 : L’Enfant de l’oukala, de Ryvel.
XI journées en force, de Sadia Lévy et Robert Randau.
Nouvelles judéo-marocaines, d’Élissa Chimenti. Enfants de Palestine et autres nouvelles
ENFANTS DE PALESTINE
Cette nouvelle, parue dans la Revue hebdoma-
daire en août 1931, est l’ultime œuvre publiée du vivant
d’Élissa Rhaïs. Elle est aussi la seule située en dehors
du Maghreb, dans une région où l’auteur n’a jamais mis
les pieds.

Dans la campagne de Jérusalem, sur la route
de Béthanie, au milieu d’un pauvre jardin
d’arbousiers et de lentisques, vivait un aimable
musulman, Si Mohammed El Djezzari. Ce
jeune homme d’une trentaine d’années, fort
plaisant de sa personne, était un croyant et un
modeste, un paisible et un voluptueux. Malgré
son air effacé et discret, il rayonnait par sa pré-
sence de toute l’acuité d’esprit que lui avaient
formée les méditations dans la solitude.
Si Mohammed ne s’était point encore marié.
Ce n’est pas que le désir lui en eût manqué.
Mais que voulez-vous, les temps sont durs :
pour obéir à la parole du Koran et pour payer le
prix d’une femme à son goût, il faut avoir au-
jourd’hui diamants en cassette ou pignon sur
9 Enfants de Palestine et autres nouvelles
rue ! D’autant que dans la Palestine nouvelle, on
ne parle plus de medjidiés ni de bechliks, mais de
couronnes et de livres sterling.
Et Si Mohammed n’avait reçu pour héritage
que ce lopin de terre, à une lieue de la porte de
Sion, ces quelques arbousiers qui le nourris-
saient pendant l’automne, et ce vieux gourbi
auprès duquel un étang abritait dans ses cailloux
vaseux tout un peuple de tortues. L’été, la pièce
d’eau était assaillie par des grappes d’enfants qui
y plongeaient tout nus pour en retirer les tortues
sacrées qu’ils allaient proposer aux touristes.
Les occupations de Si Mohammed, au de-
meurant, étaient très vagues. Après avoir cultivé
sa terre, il s’employait chez des voisins, mais
seulement lorsque la nécessité inéluctable s’en
faisait sentir. Ce qu’il aimait par-dessus tout,
c’était jouer de la flûte - et il en jouait divine-
ment. Son art lui avait attiré un petit groupe
d’amis et d’admirateurs qui venaient le voir,
tout en prenant le frais dans son jardin, écouter
la mélodie rêveuse de son roseau, tandis que la
lune brillait de toute sa magnificence sur les
murs lépreux de la cité sainte…
Or une nuit de printemps, la petite réunion
fut troublée par l’arrivée d’une vieille dame.
C’était Zeineb, l’ancienne chanteuse, qui avait
eu son époque de célébrité dans les riches de-
meures de Jérusalem et aussi dans certains lieux
clandestins du mont Moria. À soixante ans,
10 Enfants de Palestine
ayant perdu sa voix et ses charmes, mais gardé
quelques relations dans les familles, Zeineb ga-
gnait sa vie à conclure des mariages.
– Hé ! Hé ! dit-elle aux jeunes gens, que vo-
tre assemblée me réjouit ! Donnez, donnez-moi
donc une cigarette que je vais essayer de goûter
avec la même volupté qu’autrefois !
Un jeune homme retira de ses lèvres, lente-
ment, sa cigarette à moitié consumée et la lui
tendit presque à regret.
– Bismi Allah ! remercia Zeineb.
Elle avait écarté son voile, s’était assise sur
les talons, et les paupières mi-closes, dans les
bouffées embaumées de haschich, croyait revi-
vre un instant sa jeunesse, ses succès, peut-être
quelque noce infernale en un bouge du fau-
bourg…
Cependant, les affaires de Zeineb chômaient.
Ce printemps, semblait-il, n’émoustillait per-
sonne. Les amandiers seuls se paraient de blanc.
Un vent de célibat soufflait sur Jérusalem. Et
l’ancienne chanteuse eût volontiers amorcé une
« petite alliance ».
– Eh bien, les beys, s’écria-t-elle, rompant à
nouveau le silence de cette réunion plus muette
que pour une veillée mortuaire, qu’attendez-
vous pour confier à votre nourrice le secret de
votre cœur, qu’attendez-vous pour faire réson-
ner ces jardins de fêtes et d’allégresse ?
11 Enfants de Palestine et autres nouvelles
Un soupir… un autre soupir répondirent à
son invitation. Elle poursuivit :
– Que vous est-il arrivé, par Allah ? Vous
êtes devenus des hommes, à ce qu’il me sem-
ble ! Vos moustaches sont plus longues que cel-
les de vos pères, et pas un de vous ne desserre
les dents sur le mariage ! Ah ! Mon Dieu, mon
Dieu, si vous saviez les jeunesses radieuses qui
lèvent dans le mystère des harems, que de jolies
plantes attendent la goutte de rosée pour
s’évanouir !… J’ai une Mouina, tenez, une
Mouina qui n’a que treize ans, et qui dans trois
ans, m’entendez-vous, sera une reine ! Et je ne
parle pas des autres beautés qui sommeillent
sous les treilles, qui attendent leur mâle souple
et puissant…
– Eh ! répondit un des assistants, que veux-
tu, ma mère, que nous te disions de nous ?…
Les tourments du gagne-pain ne nous laissent
aucun répit, ne nous permettent pas les joies
que tu nous offres ! Naguère, certes, nous ra-
content nos aînés, avec un bou-medfa, on ap-
provisionnait une maison pour toute une
semaine, et là-dessus le commissionnaire trou-
vait encore le moyen d’aller s’enivrer chez les
juifs !
À ce moment-là, le paradis était encore sur
terre, souffla le plus jeune de la bande.
– Nous sommes de nouveaux pauvres ! ren-
chérit Si Mohammed. Reste-t-il en Palestine des
12 Enfants de Palestine
domaines arabes ? Il ne nous reste que les gour-
bis au milieu des cailloux. Nous n’avons plus
pour nous retenir à ce monde que nos barbes et
les herbes tendres que fait naître le printemps !
– C’est bien notre faute, déclara le plus âgé.
Nous vendons nos terres aux juifs qui viennent
s’installer ici. Ils se multiplient sur nos plaines et
nos montagnes comme des sauterelles. Et pen-
dant qu’ils travaillent, qu’ils font jaillir des
splendeurs du ventre de la terre, nous nous en-
dormons sur cet argent sans bénédiction. Ou
bien nous nous rendons dans les villes voisines,
nous allons au Caire, nous faisons la fête, et
nous revenons les mains vides, collées à nos ro-
gnons flapis…
– Tu as raison. C’est à ce retour seulement que
nous voyons nos erreurs, que nous sentons les
regrets cuisants comme la brûlure des moissons !
– Qu’est-ce que vous dites ? glapit
l’entremetteuse. Qui parle de regrets ici ? Vous
regrettez, dites-vous, de vous être épanouis
dans l’amour des femmes ? Vous croyez avoir
gaspillé le temps quand vous avez satisfait tout
votre être, quand vous avez goûté aux ivresses
du haschich ou caressé vos gosiers des liqueurs
vertes et bleues ? Ne regrettez jamais les jours
heureux, jamais ! Vous les aurez volés à cette
chienne de vie. Le reste n’est que fumée dans le
vent !
13 Enfants de Palestine et autres nouvelles
– Peut-être, répartit le plus âgé. Mais tu ne
peux nous empêcher, Zeineb, d’un serrement
de cœur à voir ce que les juifs ont fait de nos
terres. Qu’est-ce que ces arbres chargés de
fleurs ou de fruits, qu’est-ce que ces étendues
immenses de vigne ou de blé ? Il y a de quoi ré-
clamer nos terres après les avoir vendues.
– Ah ! mes amis, mes amis !… C’est que
vous ne vous rappelez pas les efforts qu’il leur a
fallu pour arriver à ce résultat, les maladies, les
existences empoisonnées, les désespoirs au che-
vet des mourants ! J’ai entendu dire que chaque
ferme créée par les juifs leur coûtait des dizaines
d’hommes. Et pourquoi donc tout cela, mon
cher ? Estimez-vous raisonnable de vous sup-
primer vous-mêmes pour planter un arbre ou
élever une maison ? La vie vaut mieux que cela.
Ma vie comme une mouche, disaient nos ancê-
tres, plutôt que mon sommeil au cimetière !
Que la mer soit sur les biens de ce monde ! Et
d’ailleurs, retenez ceci : c’est vous qui êtes les
princes de la terre. Allah a assigné aux juifs et
aux profanes le travail ; sans repos ni trêve jus-
qu’à la fin de leurs jours ! Que valent-ils, eux et
leurs biens ? En jouissent-ils ? Goûtent-ils
comme nos hommes, dans la fraîcheur des ha-
rems, la joie de posséder cinq ou six femmes ?
– Allah ! Allah ! aspirèrent les jeunes glou-
tons. Écoute, Zeineb, ta parole est la plus
grande. Mais quand on est pauvre, comment se
14 Enfants de Palestine
donner tout ce qui fait le bonheur de vivre ? Et
pour nous procurer de l’argent, que faire, sinon
travailler, lutter, se briser la tête et les membres
pour arracher le sou qui est agrippé à une
pierre ?
– Mais non, mais non, dit Zeineb, dont la
conviction soudain s’affaiblissait, ce n’est pas
celui qui se débattra le plus et qui travaillera
avec plus de rage qui doit devenir le plus riche.
À chacun sa chance ! Si Allah veut me donner,
dit le proverbe, il percera le plafond et me jette-
ra la fortune…
– En attendant, rectifia l’un, voilà : tu nous
proposes des petites roses que nous serions
heureux de sentir, de posséder avec l’ardeur de
nos âmes. Mais l’amour est cher. Les filles ai-
ment les louis, et celui qui n’en a point peut al-
ler se déchirer les joues !
L’ancienne chanteuse promena sur
l’assistance un regard découragé.
– Par exemple, précisa Si Mohammed, tu
nous offres la belle Mouina : mais sans flouss, tu
ne nous la donneras pas…
Zeineb était définitivement assurée que tous
ces jeunes gens n’avaient pour eux que leurs
beaux yeux et leur chair blonde. L’éloquence la
plus persuasive ne tirerait pas d’un seul d’entre
eux la dot à donner à une femme. Elle secoua la
tête, se leva, jeta son mégot dans la mare aux
15 Enfants de Palestine et autres nouvelles
tortues et s’éloigna de cette assemblée de gueux
en marmonnant :
– Pas de chance, pas de chance…
L’endeuillée est sortie se distraire, elle n’a ren-
contré que pleurs et lamentations !

À l’aube, ses compagnons partis, Si Mo-
hammed tut sa flûte, souffla sa chandelle,
s’étendit sur son lit de feuilles de maïs, et un
bras replié sous la tête, se prit à réfléchir aux
paroles de l’ancienne chanteuse.
« J’ai une Mouina, j’ai une Mouina… »
L’existence sans femme dans ce jardin soli-
taire pesait depuis trop longtemps au jeune
Arabe. Par ailleurs, un homme de son goût et de
son art n’aurait pu s’allier à la première venue.
« J’ai une Mouina qui n’a que treize ans, et qui
dans trois ans, m’entendez-vous, sera une reine ! »
Voilà, voilà la compagne qui convenait à Si
Mohammed ! Mais comment se payer une
épouse aussi fastueuse ? Pour sûr, ses parents
devaient en demander le prix ! Ce qui est beau
est rare, ce qui est rare est cher. Son imagina-
tion s’exaltait. La faconde perverse de la vieille
avait insinué son poison dans l’âme du
croyant…
Et, dès lors, Si Mohammed n’eut plus qu’une
pensée : se procurer l’argent nécessaire pour ac-
quérir Mouina, la reine de demain.
16 Enfants de Palestine
Après une semaine de méditations, après
s’être informé auprès des gens de la ville, Si
Mohammed conçut le projet de se rendre à Haï-
fa. Là-bas, lui disait-on, les agriculteurs juifs ré-
clamaient une main-d’œuvre spécialisée qu’ils
payaient fort cher et à laquelle ils assuraient du
travail pour longtemps. Bien qu’il eût mené jus-
que-là une vie nonchalante, Si Mohammed, qui
appartenait à une famille de propriétaires agri-
culteurs, n’en connaissait pas moins toutes les
pratiques du métier, et les perfectionnements
modernes de l’outillage. Aussi bien était-il réso-
lu au labeur le plus rude, à l’économie la plus
sévère, à la persévérance la plus acharnée, pour
en finir avec cet isolement et conquérir l’objet
de son rêve.
Il s’enquit de la dot : cent livres anglaises.
De même, il s’enquit de la résidence de la
belle prisonnière. Et plus d’un soir, le tarbouche
sur l’oreille, les mains derrière le dos, il longea la
ruelle au pavé boueux qui avoisinait la Mosquée
d’Omar. Ni les hauts murs surmontés
d’échauguettes, ni la porte bardée de fer ne tra-
hissaient quoi que ce fût de la vie de l’intérieur.
Et le mystère excitait son amour.
Ah ! certes, s’il avait pu glisser un regard dans
la cour de marbre, il eût aperçu ce visage de
treize ans, déjà presque d’une femme, ces pieds
nus, ce corps nacré transparaissant au travers
d’une gandoura de tulle, cette immense cheve-
17 Enfants de Palestine et autres nouvelles
lure noire déployée ! Assise près de la vasque, le
front penché, Mouina brodait près d’un tam-
bourin des pois de senteur grimpant à l’assaut
d’un cyprès. Comme toutes les vierges de Jéru-
salem, elle aimait à dessiner, à teinter de nuan-
ces diaprées ces fleurs qui ne savent éclore que
par couples sur la tige ! Et Dieu sait les pensées
alors qui gambadaient dans cette petite tête !…
Parfois un instinct violent attirait Mouina
vers le corridor.
« Si le prince de ma destinée était là, debout
devant notre porte ? se disait-elle. S’il attendait
de m’entrevoir pour soulever le marteau ?… »
« Oh ! mais si c’était ainsi, elle n’aurait pas le
temps de fuir… Elle rejetterait sa chevelure
sombre sur son visage, et ce serait comme la
nuit qui couvre le soleil ! »
Et Mouina ne bougeait plus, n’osait faire un
pas, de crainte que l’illusion s’évanouît…

Donc, un matin de juillet, Si Mohammed se
présentait dans un grand domaine de la banlieue
de Haïfa.
Le propriétaire, Isaac Reboux - maître Isaac,
l’appelait-on dans le pays - était un Algérien,
d’une soixantaine d’années, solide encore, qui
menait son exploitation avec courage et ferme-
té. Austère pour lui-même, il était juste à l’égard
de son personnel ; il savait même, pour l’effort
sincère, se montrer reconnaissant et généreux.
18 Enfants de Palestine
C’était un ardent sioniste. Naguère, dans sa
boutique de la rue de la Lyre, en Alger, où il
avait fait fortune à vendre de la quincaillerie, au
milieu de quelconques coreligionnaires, le rêve
du retour en Terre Sainte hantait son esprit et
son cœur. Dès que les circonstances le lui per-
mirent, il avait liquidé son commerce, rassemblé
sa nombreuse famille : sa femme, quatre jolies
filles aux yeux noirs, trois garçons bouillant de
santé, son gendre, ses deux sœurs et leurs maris,
trois domestiques considérés comme les enfants
de la maison, et il avait arraché tout ce monde à
la vie dissolvante de la capitale moderne. Il avait
essayé de même d’entraîner quelques amis :
mais il s’était heurté chez tous à l’égoïsme ou à
la veulerie. Retourner en Palestine, c’était très
beau, mais quelle affaire ! Les uns alléguaient
leurs intérêts, les autres leurs attaches sentimen-
tales ; la plupart préféraient à l’inconnu et à la
perspective de l’effort la vie facile d’Alger, son
climat d’une incomparable douceur, ses dan-
cings et ses casinos. Les enfants d’Isaac, qui
avaient manifesté de la rébellion au départ, fu-
rent gagnés très vite par l’ambiance des colonies
juives, par l’exemple intrépide des immigrés
russes et polonais. Et l’on se mit au travail de
tout cœur, pour la reconstruction de la patrie.
La réunion familiale, le soir, autour de la ta-
ble à tréteaux, payait chacun de bien des fati-
gues. Le jour du sabbat, l’on se rendait en
19 Enfants de Palestine et autres nouvelles
bande, hommes et femmes, à la synagogue de la
ville, et chez les juifs venus là de tous les points
de la terre, chez les opulents et chez les parias,
chez les simples et les intellectuels, la famille
d’Alger retrouvait avec ravissement la même
ferveur d’idéal, le même accent de conviction
profonde dans la destinée d’Eretz-Israël.
Il n’y avait pas dix ans que les Reboux étaient
installés à Haïfa, et les Arabes qui avaient connu
ces terres arides, défoncées, écarquillaient les
yeux au passage pour admirer le nouvel Éden :
les vignobles au flanc des coteaux, les orange-
raies qui verdoyaient dans les vallons, et au mi-
lieu des blés dont la houle moutonnait à perte
de vue, l’habitation claire, confortable, tenant
presque du château, qui avait remplacé les abris
en planches des premiers jours.
La moisson était proche et l’on n’avait pas
assez de bras. C’est dire que Si Mohammed fut
accueilli avec bienveillance.
– Je désire gagner mon pain honnêtement,
avec la résignation et la croyance en Dieu ! dé-
clara-t-il au maître de céans.
– C’est toi que je recherche, dit maître Isaac.
Que sais-tu faire ?
– Un peu de tout, comme tu le verras. La
terre m’a nourri et élevé. Les pères de mes pères
n’ont jamais connu qu’elle.
– Fort bien. Reste. Va demander tes outils au
chef d’équipe. Et qu’Allah t’aide !
20 Enfants de Palestine
Le joueur de flûte lança son burnous sur la
branche d’un figuier, se rendit sous les hangars,
et bientôt, la tête et les épaules couvertes d’un
sac, une bêche à la main, il se pencha vers la
terre et se confondit avec les innombrables tra-
vailleurs juifs et musulmans…
L’œil du maître ne tarda pas à remarquer
l’adresse, les connaissances, les procédés du
nouvel employé. Si Mohammed manipulait la
moissonneuse-lieuse avec une aisance et une
dextérité quasi artistiques, il n’avait pas son pa-
reil dans l’exploitation entière pour tracer droit
et ferme un sillon.
Si Mohammed, par ailleurs, se faisait aimer
de ses compagnons, en particulier des juifs in-
tellectuels venus chercher dans le travail de la
terre la rénovation de leur race. Ces derniers,
plus encore que les autres, admiraient
l’endurance, la patience et l’amabilité du mu-
sulman ; ils aimaient, aux heures de loisir, écou-
ter sa causerie nourrie d’images et empreinte
d’une apaisante philosophie. À ceux qui parais-
saient les moins habiles à donner le coup de
pioche, Si Mohammed disait volontiers :
– On voit bien que vos parents n’ont jamais
travaillé l’or pur, s’ils savaient vendre l’autre ! La
terre était trop basse pour eux…
Et avec modestie, avec discrétion, il leur
donnait des conseils profitables.
21 Enfants de Palestine et autres nouvelles
Un soir, maître Isaac, qui venait de contem-
pler la rangée des sillons frais tracés sous le ciel
d’automne, dit à Si Mohammed :
– Tout cela est parfait. Je suis content de toi.
Demain, tu prendras la direction de l’équipe des
laboureurs. Je double ton salaire. Tu n’auras à te
préoccuper ni de ton grand ni de ton petit-
déjeuner. On te servira la soupe de la maison,
près du puits où tu aimes t’asseoir.
Une satisfaction malicieuse passa dans les
yeux un peu bridés de Si Mohammed. Il dit au
patron :
– Qu’Allah te fasse triompher, maître Isaac.
Je vois que ta religion n’exclut pas la justice.
Les notables de Haïfa - et pas seulement les
vieilles barbes ! - n’avaient point manqué de
faire leurs remontrances à Isaac Reboux. En-
core un goy qu’il employait ! Et voici qu’il en
faisait un chef d’équipe ! Que laissait-il donc
pour les enfants d’Israël ? Avait-on jamais vu
un juif faire commander ses frères par un en-
nemi de leur race ?
Maître Isaac mit tout le monde à la raison
avec quelques paroles sans équivoque :
– Mes amis, leur dit-il, je n’ai l’intention ni
d’allier ce goy à ma famille, ni même de le faire
entrer dans ma maison, moins encore de parta-
ger sa foi. J’emploie ses bras et son intelligence
qui se sont utiles. Et puis, je vous le répète en-
core : nous devons faire de nos voisins nos
22 Enfants de Palestine
amis si nous voulons pouvoir continuer notre
œuvre et réaliser notre idéal. Sans l’union avec
les Arabes, vous le savez bien, pas de foyer na-
tional juif possible en Palestine, et nous travail-
lons dans le vide. Nous sommes, nous, juifs,
une plante débile, aâchba dlila ; nous associer à
eux, nous faire apprécier d’eux, sinon nous faire
aimer. Si nous ne pouvons obtenir leur affec-
tion, qu’au moins ils soient obligés de reconnaî-
tre notre désir d’entente et notre bonne
volonté !
Au coucher du soleil, quand tout reposait,
quand les travailleurs avaient abandonné
l’immense domaine au silence du soir, quand du
fond des vallées les orangeraies exaspéraient
leurs senteurs, maître Isaac aimait à venir sur-
prendre Si Mohammed. Il le trouvait assis sur la
margelle du puits, au pied d’un jasmin dont une
des fleurs blanches nageait dans la petite tasse
de café fumant qu’il tenait entre ses doigts…
C’était Judith, la domestique de la maison des
maîtres, qui venait de le lui servir. Si Moham-
med admirait la jeune fille, la dévorait des yeux
chaque fois avec une volupté croissante. Dès
que sonnait la cloche de la relève, elle apparais-
sait entre les feuillages, soutenant d’une main le
minuscule plateau ; elle venait à lui à pas mesu-
rés, dans sa grâce hiératique, ses tresses blondes
sur les épaules, ses yeux bleus ourlés de longs
cils noirs, le nez fier, la bouche rouge comme
23 Enfants de Palestine et autres nouvelles
une braise, son svelte corps à peine protégé par
une robe de finette qui laissait voir ses jambes
blanches et ses pieds nus dans des sandales. Il y
avait là de quoi exciter le tempérament sensuel
de Si Mohammed. Que n’eût-il pas donné à ce
moment pour un sourire, pour un regard de la
blonde Judith ! Mais Judith déposait la tasse de
café avec une certaine brusquerie, et dans un
mouvement dédaigneux s’éloignait de l’Arabe,
du même pas rythmé qu’elle était venue. Car
Judith, qui n’avait que treize ans, suivait à la let-
tre les recommandations que la maîtresse de la
maison faisait sans cesse aux femmes et aux
jeunes filles : « Se détourner de l’Arabe comme
de la peste. Ne jamais lui sourire, ne jamais lui
parler, pour ne point qu’il croie à des avances.
L’Arabe ne travaille et ne vit que pour l’amour.
C’est un œil en moins qu’il faudrait lui souhaiter
quand il regarde une femme. »
Alors, Si Mohammed retombait dans sa
contemplation. Il ne se lassait jamais d’admirer
la campagne. Et que de rêves hantaient son âme
dans cette heure de repos ! Il pensait à son petit
jardin de Béthanie, il pensait surtout à Mouina.
Le passage de la blonde juive n’avait point terni
la vision de la brune musulmane. Si Mohammed
se prenait à fredonner :

La blonde et la brune
Dieu les a créées pour le bonheur des hommes !
24 Enfants de Palestine
Je les voudrais penchées sur moi
L’une et l’autre
Soir et matin !

Et voici qu’il imaginait Mouina, vêtue d’un
cafetan d’or, parée de ses plus beaux atours, as-
sise à ses côtés, la tête sur son épaule, et bientôt
l’appelant dans ses bras, l’enivrant du parfum de
sa chair lisse et capiteuse comme le pétale du
jasmin…
Jusqu’à quand, mon Dieu, devrait-il déployer
sa persévérance dans ce rude métier ! Cette en-
durance et ce courage que ses compagnons
louaient n’étaient que de façade. Accepterait-il
longtemps encore la règle monotone, déce-
vante, du travail ? Parfois un court décourage-
ment s’emparait de lui.
« Et si je mourais à la tâche sans atteindre
mon but ? songeait-il. Si j’avais brûlé les plus
beaux instants de ma vie, tu ma flûte, peiné
comme un esclave, pour seulement une poignée
de papiers que je serre sur mon ventre à la fin
de chaque semaine ? »
Puis, l’espoir se faisait jour dans son cœur ;
l’image de la royale inconnue lui redonnait une
ardeur et une vigueur nouvelles. Sa résolution
toutefois était bien nette :
« Aussitôt que j’aurai amassé le prix de celle
que j’aime, se disait-il, je planterai là pioches,
tracteurs et terre juive, et je ne chaufferai pas
25 Enfants de Palestine et autres nouvelles
une minute de plus le sol de ce domaine ! À
quoi sert de gagner, si nous ne devons jouir au
plus tôt ? La vie est courte ; nous lui sourions,
mais la mort est là qui rit derrière nos oreilles ! »

Un soir, maître Isaac trouva Si Mohammed la
mine courroucée, la chéchia de travers, la ciga-
rette éteinte aux lèvres, la tasse de café renver-
sée à ses pieds.
– Eh ! Si Mohammed, qu’as-tu ? lui deman-
da-t-il en s’efforçant de prendre un ton enjoué.
As-tu reçu de mauvaises nouvelles du pays ?
– Lan ! trancha Mohammed, et il marqua de
la main un geste décisif, j’ai mangé la tête du
dernier fils de mon aïeul et je n’espère même
plus hériter de la corde pour me pendre !
– Alors, pourquoi cette mauvaise humeur ?
T’es-tu disputé ? Quelqu’un t’a-t-il contrarié
dans le travail ? Je le congédierais s’il le fallait.
Parle, n’aie pas peur.
– Peur ? Moi ? se récria l’Arabe, je n’ai peur
que d’Allah ! Mais rien de ce que tu penses n’est
arrivé. La paix règne aux champs comme dans
une mosquée !
Un silence gêné s’établit entre les deux
hommes. Maître Isaac observait l’Arabe du coin
de l’œil, anxieux, cherchant à comprendre le
motif de son irritation. Si Mohammed s’était
levé ; le musulman, si calme d’ordinaire, arpen-
tait le terre-plein autour du puits avec une agita-
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