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Enfin seule

De
191 pages
Wolf, le motard de province corrompu et manipulateur, Alexandra la jeune lesbienne irrésistible obsédée par les filles, le rock et la cocaïne, l'écrivain anonyme animée d'une passion dévorante, que cherchent ses âmes égarées dans la noirceur de la nuit ? Quel est ce fantôme qui les hante et qu'ils traquent inlassablement ? Trois récits, trois folies se mêlent et se démêlent pour percer le mystère de la conquête, celle de la femme, celle de l'écriture. Grâce à un style à la précision chirurgicale, Céline Germann décrit les errements existentiels de ces personnages dévorés par leurs fantasmes, esclaves de leurs illusions de pouvoir, en quête de rédemption et d'amour.
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2 Titre

Enfin seule

3Titre
Céline Germann
Enfin seule

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00532-5 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304005325 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00533-2 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304005332 (livre numérique)

6





« J’ai cru que tu avais volé mon âme mais tu étais
devenu mon inspiration. »
Hervé Guibert, Le mausolée des amants 8






Mon premier livre était un roman noir, un
polar mélancolique et hargneux. Je venais d’être
quittée par Florence. L’intrigue débutait sur
l’assassinat d’une femme par son amante. Je
savourais le réconfort de cette vengeance
imaginaire. J’expérimentais la sublimation de la
douleur. Depuis, personne ne m’avait plus rien
inspiré. Et Elle est entrée dans ma vie. Je lui
cherche un pseudonyme. Je la surnomme Sam.
Je recommence à écrire.
9
PARTIE 1
Bar de filles. Intérieur nuit. Flash sur
Alexandra. Silhouette de cow-boy, cheveux
ébouriffés, cernes juvéniles. Lumière sur
l’héroïne. Elle soigne son entrée : pause sexy,
bouche entrouverte, sourire complice à la
barmaid. Elle plisse les yeux en vision
panoramique. Regard de défi dans un silence de
saloon. Elle traverse le bar pour rejoindre ses
amies. Lenteur étudiée, odeur de cuir, look
parfait. Spectaculaire. Les filles chuchotent.
Elles convoitent ses effleurements. Alexandra
est connue dans le Milieu. Elle joue de la guitare
dans un groupe de rock amateur. Riot Girls.
Alexandra couche avec qui elle veut. Elle en
profite. Performance, consommation et
rentabilité sexuelles. Star system. Elle connaît
toutes les femmes, tous les réseaux. Elle
s’organise. Répertoire téléphonique saturé.
Planification. Elle écume les bars, les boites de
nuit. Elle traîne dans son western. Des dizaines
d’amantes, des centaines de nuits, des notes, des
photos, des souvenirs. Elle rôde. Intérieurs
11 Enfin seule
nuits, chambres closes. Chair, sueur et sang. Le
parfum des filles, leur goût sous ses ongles.
Posséder les femmes donne sens à sa vie.
Frénésie érotique, passions romantiques, délires
sentimentaux, une championne de rodéo.
Je couchais avec Léonore. J’ai rencontré Sam.
Sam, l’ex de Léonore. Sam l’ex. Je contracte.
S.EX. Néons fluorescents. Les étincelles de
l’éblouissement, je cligne des yeux. Elle m’est
apparue. Mâchoire carnivore, regard de
prédateur, présence diabolique, parfum de
soufre. Première prise. Je suis captive. Fondu
noir. Je m’enfonce dans d’irrésistibles ténèbres.
Son visage en négatif est incrusté dans mes
paupières. Encore une fille, une nouvelle. Je
pense que ça ne s’arrêtera jamais. Elle me parle.
Je sursaute et retrouve la lumière.
Autoroute de nuit.
Wolf le motard. Gendarmerie nationale. Il
serre les dents. Goût d’acier sous son casque.
Bottes en cuir, pantalon bleu marine, holster
blanc, pistolet automatique MAC 50. Il part
faire sa ronde. Cylindrée 1300 Speed Fire
customisée. La ligne blanche dans le phare de
moto. Laser de science fiction.
Mission secrète.
Obscurité, vent glacial, profondeur du noir.
Bande d’arrêt d’urgence. Au-delà, fin du
monde. Enfer de ténèbres. Braconniers,
mâchoires de métal, rognures, pattes lacérées.
12 Enfin seule
Renards piégés. Des enfants sont enlevés,
abusés, torturés. Cliquetis de menottes,
gémissements, sanglots étouffés, souffles fous.
Il accélère. Le temps est compté.
Urgence de spécialiste.
Au début, j’étais avec Léonore. Elle me
parlait souvent de Sam. Elles avaient vécu
ensemble une longue histoire d’amour. Sam
l’ex. L’X. L’inconnue. Je ne l’avais jamais
rencontrée. Léonore me comparait à elle. Je
devais être la remplaçante. Je postulais au rôle.
Elle regrettait l’intensité de leur ancienne
relation. Ses souvenirs idéalisés polluaient notre
liaison. Sam s’infiltrait entre nous, déguisée en
morte vivante. Je m’acharnais, je revendiquais
ma singularité. J’inventais un amour neuf.
Léonore était déçue. Elle poursuivait l’ombre
imaginaire d’un fantôme perdu. Sam le spectre.
Je ne répondais pas à ses exigences. Je n’existais
pas. Une mauvaise doublure. Mes tirades
sonnaient faux. Elle s’effrayait de mon
amateurisme passionnel. Je lui déclarais ma
flamme. Léonore ne me croyait pas.
Aujourd’hui, je vois Sam pour la première
fois. Léonore parle beaucoup, Sam lui sourit.
J’assiste à leurs retrouvailles morbides, au
spectacle de leur complicité gémellaire. J’écoute
les épisodes émouvants de leur ancienne vie
commune. Une décennie de couple. Je suis
envieuse. L’amour entre elles est absolu,
13 Enfin seule
inexorable, anachronique. Elles utilisent un
langage particulier, des mots inventés
incompréhensibles, une dictature de
néologismes. Je suis la proie de leurs moqueries,
l’élément indispensable à l’expression de leur
camaraderie, le support de leur union
indéfectible. Sam retrouvée, je disparais.
Léonore ne me voit plus. Ses yeux fixés sur
l’idole, elle m’oublie. Son désintérêt m’indiffère.
Je suis fascinée par le monstre bicéphale.
Phénomène de foire. Sam encourage leurs
réminiscences fusionnelles. Elle se complaît
dans son rôle d’amante éternelle. Elle me défie
par jeu. J’accepte le combat, je suis battue
d’avance. Nous luttons. Je suis l’outsider.
Léonore joue la princesse, Sam et moi sommes
les chevaliers médiévaux. Joute romanesque et
amour courtois. Mon rival est un roi cruel. Je
savoure sa puissance. Je prête allégeance.
Servitude consentante. Je rends les armes. Je
suis graciée. Je pars en croisade.
Désormais, j’écris pour elle. Sam m’obsède.
J’écris pour la rejoindre, pour la séduire. Les
mots ont une utilité, ils justifient mon projet. Le
récit a une fonction concrète. J’écris pour la
conquérir. J’ai monté un plan complexe. Ce
livre est le dernier élément de ma stratégie. Ce
sera l’étape la plus difficile, la plus lente. Entre
le travail littéraire et la publication, des mois
peuvent s’écouler. Je ne connais pas le
14 Enfin seule
dénouement du livre mais j’extrapole son
succès. Il révélera ma détermination, l’ampleur
de ma passion, mon désir infini. Ma quête.
Le lit est recouvert d’animaux en peluche aux
couleurs criardes. Poils synthétiques. Jenny est
ridée, la quarantaine et des manies
d’adolescente. Un aigle tatoué sur l’épaule. Elle
range ses cd par ordre alphabétique. Alexandra
contemple sa vulgarité, sa décoloration trop
blonde, ses ongles longs et pailletés de prof
d’aérobic. Jenny se tait. Elle se recoiffe d’un
geste nerveux. Une coquetterie de starlette.
Alexandra l’embrasse. Ses mouvements lui
paraissent mécaniques, convenus. Il y a
longtemps qu’elle n’a plus peur d’approcher une
femme. Elle accomplit le rituel. La scène se
déroule sans imprévus. Conformément. Le
sommeil l’envahit doucement. Elle hésite à
repousser leurs ébats au lendemain matin. Elle
craint la chair bouffie, le maquillage débordé,
les odeurs du réveil, l’haleine. Timing. Elle se
stimule avec ses images préférées.
Concentration maximale. Jenny gémit. Analyse
de terrain. Alexandra s’adapte instantanément à
ses désirs.
Mode opératoire programmé.
Elle devient plus méchante. Elle devine ce
qu’elle aime. Elle la traite de chienne. Jenny
adore. Alexandra malmène ce corps inconnu,
l’investit en maître. Elle lui appuie sur la tête
15 Enfin seule
pour qu’elle la lèche. La fille résiste un peu, elle
la brutalise. Contrôle des positions. Alexandra
anticipe les limites. Elle s’applique à ne pas jouir
la première. Elle s’élève, prend de la hauteur.
Elle s’observe. Visibilité parfaite. Evaluation.
Elle recadre l’action. Elle la tient en haleine.
Elle reste lucide, elle veut être inoubliable.
Radicalisation. Elle enchaîne les programmes.
Zone supérieure : bouche, oreilles, visage.
Zone médiane : poitrine, ventre, nombril.
Zone rouge : clitoris, vulve, anus.
Zone inférieure : cuisses, genoux, pieds.
Module actif bouche et langue : embrasser,
lécher, sucer, laper, téter, enfoncer, pénétrer.
Module actif mains : pincer, frotter, caresser,
aplatir, tourner, défoncer, enfoncer, pénétrer.
Combinaisons actives : baiser, sodomiser,
masturber.
Sens en alerte. Elle varie les thèmes. Elle
improvise, elle invente. Guidage automatique.
Elle écoute les bruits, le souffle, les battements
du cœur, les cris. Elle guette. Réactivité.
Equilibrage. Elle augmente le rythme. Osmose.
Seuil optimal. Jenny s’emballe. Alexandra la
tient. Elle attend l’instant crucial. Jenny la
supplie. Accélération.
Ignition.
Alexandra s’applique. Elle recherche la
perfection d’exécution. Elles font l’amour
plusieurs fois. Saturation des chairs. Elle tire sa
16 Enfin seule
fierté de ces défis érotiques. Elle couche avec
des filles laides pour s’entraîner à transformer
son dégoût en désir, pour se surpasser dans
l’abnégation. Elle peut combler toutes les
femmes.
Alexandra est technologique.
Un été de perfidie. Je suis amoureuse d’une
interdite. Mon désir m’obsède. Je sais que je n’y
renoncerai pas. La malédiction me poursuit :
une attirance pour les femmes inaccessibles, un
désir égoïste qu’aucune morale ne peut
contrarier. Cet amour là signifie trahison,
bannissement. Je couche avec Léonore. Je rêve
de Sam. Les visages des femmes se mélangent.
Leurs traits se brouillent. La confusion me
torture. J’aime, je n’aime plus. Je me trahis.
Mon inconstance m’épuise. Je suis possédée par
mon caprice sexuel. Maintenant, je veux Sam. Je
mémorise ses gestes, ses attitudes, je me les
remémore. Un mirage. Je construis mon
fantasme. Je passe des nuits entières à imaginer
notre premier baiser. Je contrôle tous les
facteurs ; espace, frissons, soubresauts,
mouvements. Je la croise rarement. Je l’observe,
je m’approche, je la sens, je devine ce qu’elle
aime. Je projette ses envies et les miennes et les
associe le plus parfaitement possible. Je mets en
scène le tableau vivant de notre étreinte. Je
m’énerve. Mon cerveau fond. Les images se
mélangent en traînées rouges. Je sombre, la
17 Enfin seule
migraine m’attaque. Je n’arrive plus à dormir, je
cède indéfiniment à la tentation de l’évocation.
Je force ses apparitions. Spiritisme nocturne.
J’imagine ses gémissements, je la contemple
fiévreuse et implorante, je provoque sa stupeur,
je guette, je veille, je deviens la maîtresse de ses
extases. Les insomnies se succèdent. Le jour,
son visage se confond avec celui de toutes les
brunes. C’est elle sur le vélo qui me dépasse,
elle assise en terrasse, elle encore qui embrasse
un homme. Délires hallucinatoires. Sam me
hante, monstrueuse et grimaçante, hideux
portrait de sa figure déformée par mon cerveau
ulcéré. L’attente est longue et épuisante. Les
scènes obscènes m’envahissent. Le songe
romantique se métamorphose en cauchemar
lubrique. Je m’agrippe aux oreillers, je m’agite
dans les draps brûlants, les nerfs à vif. Je
rumine. Je convulse. Je bave. Mes doigts me
violent sans relâche. Irritations, brûlures de la
chair hystérique. J’arrache un spasme de
jouissance douloureuse. Coma nauséeux.
Dévastée et moite, je sombre dans l’épouvante.
Série de femmes assassinées.
Aspergées d’essence, brûlées. Enterrées au
fond des bois. Des corps translucides sous la
lune. Membres disloqués. Angles aigus.
Ombres noires autour du cou.
Mains d’étrangleur.
18 Enfin seule
Couleurs inhumaines. Craquements de forêt
dans la nuit. Disparitions en profondeur. Il n’y a
pas d’indices. Pas d’empreintes. Des femmes
nues pourrissent dans des trous. Elles se
décomposent vite, nourrissent les bestioles,
elles fondent. Dans des mouillères. Verdâtres,
bleuâtres. Elles se putréfient en cachette. Se
mélangent à la terre.
Naturalisées.
Je pars avec Léonore sur une île. Enfermées
dans ce petit espace, notre éloignement est
encore plus flagrant. Je suis déjà ailleurs. Je rêve
en cachette. Je simule le bonheur pour éviter les
confrontations. Elle me parle de Sam, je
l’écoute en feignant l’indifférence. Ses paroles
me brûlent les tympans. Je détourne la
conversation pour ne pas céder à l’envie de
l’interroger. Je voudrais tout connaître de Sam,
me rassasier de son existence. Je crains de céder
à la tentation, de me trahir en écoutant leurs
souvenirs. J’élude.
– Vous coucherez ensemble, je le sais…
Léonore l’affirme. Elle a deviné. Je reste
muette trop longtemps, une seconde, le silence
de la vérité avant les paroles du mensonge. Je
dénonce l’outrage. Je nie, je m’emporte, je la
traite de perverse. La démesure de ma colère
signe l’aveu de mon désir. Léonore m’ignore.
Elle persiste. Rien ne peut la persuader du
contraire. Elle le sent, elle sent ces choses là.
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