Entre frères

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1974. Que reste-t-il en commun à cinq amis d'enfance séparés par la trentaine? Un photographe échoué dans l'informatique naissante, un drôle de guide touristique, un rugbyman solide au dehors mais fragile en dedans, un prêtre qui a trouvé dieu après un chagrin d'amour et une jolie femme mal mariée. Cinq frères, cinq amis ordinaires dans une France qui ne jure que par la «modernité». Une photo prise par hasard va déclencher une mécanique implacable qui va les aspirer tous pour leur malheur. Face à eux, un tueur à gages démotivé, une terroriste que seule la vengeance tient en vie, une femme-officier des services secrets, un haut fonctionnaire revenu de tout, un vieux garagiste italien et quelques petits vieux survivants d'autres guerres. Ici ni "bons" ni "méchants", l'humanité dans ce quelle a de plus fragile. C'est le roman des désillusions d'après mai soixante-huit, avant que la gueule de bois atteigne les plus lucides. C'est aussi le roman de la fin d'une époque, de la disparition des derniers témoins de l'après-guerre et des années cinquante. Ce roman est enfin celui de l'attachement à une terre trahi par la lutte politique indifférente à ceux qui se sacrifient pour elle.
Publié le : jeudi 29 octobre 2015
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342043976
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342043976
Nombre de pages : 270
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Emmanuel Guirado










ENTRE FRÈRES


















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Mon Petit Éditeur
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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2015



Mais il ne reste jamais rien de ce qui est vécu,
Quelques grains oxydés sur de la paraffine,
Et des souvenirs idiots,
Qui donnent un peu de lumière,
Les jours de pluie.
Charlélie



Pour ma seule étoile



Vincent



Paris, 1974
J’aimais la nuit. J’aimais le ronronnement continu des
machines, les lueurs clignotantes des écrans de contrôle, les
formes avachies des autres opérateurs dispersés aux quatre
coins de cette salle géante où nous veillions sur quelques très
gros ordinateurs sous la lumière crue des néons allumés jour et
nuit. C’était l’époque où ces machines étaient colossales et
bruyantes. Nous étions cernés par de longs alignements
d’armoires bleues aux entrailles mystérieuses. Il fallait nourrir le
monstre à grandes goulées de bandes magnétiques, de
montagnes de cartes perforées, de centaines de kilos de papier
vierge sur lesquels des imprimantes cliquetantes qui tenaient des
rotatives d’imprimerie déversaient des milliards de chiffres dans
des colonnes sans fin. Nous n’y comprenions rien.

Nous étions là pour obtempérer aux injonctions des
machines. Des messages laconiques en caractères verdâtres et
tremblotants apparaissaient sur les écrans, ils nous intimaient
des ordres silencieux et codés que nous exécutions. Nous étions
hermétiques à la douceur poétique des lignes incompréhensibles
qui nous demandaient de « placer » une bande magnétique sur
l’un des innombrables lecteurs qui l’avalaient goulûment dans
un bruit d’aspiration infernal dès que la porte vitrée de l’armoire
électronique était refermée. Les bobines tournaient sans fin,
stoppaient, repartaient en vibrant pour stopper et avancer de
quelques centimètres en sautillant avant de se rembobiner dans
9ENTRE FRÈRES
un sifflement de vaisseau spatial. Toute cette vie étrange, ces
bruits métalliques, ces bips, cette longue suite de clignotements
était commandée par une logique étrangère à notre monde de
demi-robots. La bobine, épuisée par un sprint olympique en
marche arrière, stoppait avant que la porte de l’armoire s’ouvre
et que l’écran, impitoyable, affiche un message pour ordonner
de « retirer » de l’armoire la bande magnétique essoufflée, inerte,
dont l’extrémité pendait lamentablement comme la langue des
personnages de dessin animé. Nous n’avions pas le temps de
rêver, une autre bande, un autre tas de ferraille clignotant nous
appelait. Il fallait courir pour charger des caisses de papier
vierge dans les entrailles d’une imprimante ou décharger la
même quantité de papier couverte de chiffres. Ce n’était pas un
travail d’intellectuel mais un ouvrage physique parfois épuisant.
Nous avions compris instinctivement les rythmes qui
organisaient notre nuit. La fin des travaux lancés par l’équipe du
soir précédait le calme relatif autour de minuit puis le lancement
des longs programmes qui s’élançaient en silence tels des trains
de nuit dans les entrailles mystérieuses des armoires bleues.
Nous utilisions des noms de code, celui des programmes qui
« marchaient » et ceux qui « plantaient », les codes ne signifiaient
rien pour nous, un peu plus de bandes magnétiques à charrier
pour celui-ci, un peu plus de papier à imprimer pour celui-là ou
quelques bacs en plastique remplis de cartes perforées pour
satisfaire l’appétit de tel autre. Nous connaissions les cycles de
l’entreprise du dehors, le début de mois relax, la dernière
semaine et ses traitements interminables aux innombrables
manipulations exigées en caractères verts sur nos écrans. Les
fins d’année étaient l’occasion de débauches informatiques. Le
chef jonglait avec le travail comme un chef de gare avec les
trains supplémentaires et les convois de pèlerins un samedi de
juillet lors des exodes massifs vers le sud de la Loire. Nous
courrions d’un bout à l’autre de nos zones respectives, petits
robots dociles, montant et démontant, chargeant et
10ENTRE FRÈRES
déchargeant, classant nos bandes magnétiques dans des rangées
colossales d’étagères numérotées. Nous organisions des convois
de chariots croulants sous des centaines de kilos de paperasse
qui s’en allaient, comme les chariots des pionniers du far west, à
travers les couloirs déserts des tours. Cette montagne de papier
allait nourrir des milliers de bureaucrates, de comptables
maniaques et de chefs prestigieux mais invisibles. Nous allions
parfois livrer quelques caisses de papier ou de cartes perforées
chez ces habitants de la tour que nous ne voyions jamais. Nous
passions entre les bureaux déserts sur lesquels des photos
d’enfants, des fleurs fanées et des cartes postales témoignaient
d’une vie parallèle à la nôtre, une vie dans laquelle nous n’étions
rien sinon un tas de papier imprimé ou une bande magnétique
déposée sur un coin de bureau. Notre combat silencieux
s’achevait à l’aube, quand les lueurs jaunes ou rosâtres
caressaient le périphérique et son long serpent embouteillé.
L’équipe matinale arrivait pour la relève. Ils sentaient le savon,
l’eau de toilette bon marché ; certains avaient encore dans les
yeux des rêves inachevés, des amours balbutiantes ou peut-être
déjà mortes. Nous les connaissions à peine, quelques prénoms
incertains comme ces fragments de jour qui annonçaient notre
délivrance. La relève signifiait que nous redevenions des
hommes aux visages fatigués et blêmes, des silhouettes aux
épaules lasses qui enfilaient un blouson délavé, allumaient une
cigarette et retrouvaient une humanité laissée au vestiaire au
début de la nuit. Nous cessions, à l’aube, d’être les
prolongements humains de ces machines qui nous
commandaient sans jamais remercier, ni nous engueuler. Nous
avions nos rites, notre code de politesse créait l’obligation tacite
du dernier café pris ensemble. Nous traversions la rue pour
nous engouffrer dans un des trois bistrots du carrefour. Debout
au comptoir, nous avalions un petit-déjeuner qui serait notre
dîner avant de rentrer dormir. Martin payait pour nous et
passait le tout en notes de frais auprès d’un grand chef
11ENTRE FRÈRES
mystérieux que certains d’entre nous, parmi les plus anciens,
avaient aperçu deux ou trois fois. Nous aimions Martin notre
chef. Martin était un corse solide et sympathique, un de ces
hommes droits que la vie avait fait échouer là, en attendant des
jours meilleurs où il pourrait retrouver Sartène, ses amis et sa
famille, là-bas, au pays.

Je percevais pour la première fois un salaire régulier. J’étais
fier de ce compromis qui ne me compromettait pas : job
manuel sans responsabilité ni réel engagement et temps libre
pour photographier ce qui me plaisait. Je me voyais en
photographe de rue, une espèce de chasseur d’humanité. Mon
terrain de jeu était la proche banlieue parisienne où l’apathie
apparente cachait des trésors. Je n’osais pas encore exposer
mon travail, pousser la porte d’une galerie. Je rêvais aussi de
partir loin, vers l’Afrique ou l’Asie où les guerres et la misère me
semblaient des terrains pour exprimer ma vision du monde. De
bien grands mots pour le petit bonhomme que j’étais. Les
images de ces reporters aspiraient mon regard fasciné par
l’esthétique des noirs et blancs et des regards hallucinés. Je
pensais à l’assemblage de ces humanités si lointaines et pourtant
semblables à la nôtre. Je croyais lire à travers les visages
meurtris, les yeux fixes, les traits tendus par la peur ou la faim.
Je croyais lire un désir de vie, une humanité qui, depuis
longtemps, avait fui devant le napalm, le sable du désert ou les
claquements secs de kalachnikov tenus à bout de bras par des
gamins de quatorze ans.

Illusions. Ma nuit commençait dans le métro, à
contrecourant des employés qui se hâtaient vers leur journée de
travail. Je flottais lentement vers ma nuit en montant dans une
rame de métro vide, échouée sur le quai du terminus, attendant
la prochaine marée pour dériver jusqu’à la gare Saint Lazare.
Ces nuits décalées étaient l’occasion de rêver un peu, de longues
12ENTRE FRÈRES
rêveries éveillées entre deux milliards de caractères mystérieux
imprimés par les monstres cliquetants. Parfois les rêveries du
monde nocturne s’achevaient brutalement comme un train de
marchandises stoppé en plein élan sur un passage à niveau de
campagne par un camion bloqué en panne au travers des voies.
La collision ne faisait aucun bruit mais le rythme de notre ballet
bien huilé ralentissait et parfois stoppait pour de bon. Nous
nous regardions interdits puis Martin saisissait un téléphone et
appelait l’ingénieur responsable du traitement échoué sur un des
récifs électroniques enfouis dans l’une des armoires bleues qui
nous encerclaient. Nous étions les maîtres de la nuit.
L’ingénieur arrivait, encore endormi dans son costume fripé, la
cravate de travers, inconscient de son apparence ridicule, il se
plongeait dans des listings sans fin, allumait une cigarette malgré
l’interdiction, corrigeait des programmes, jurait contre des
paramètres aux noms chargés de mystère puis donnait quelques
ordres et la locomotive repartait non sans quelques hoquets.
Ces hommes étaient des demi-dieux pour nous autres ; pour
eux nous étions une tribu barbare et redoutée, celle des
machines. Oui nous étions les maîtres de la nuit, la nuit trouée
par les phares des rares voitures courant sur le périphérique
pour retrouver une femme, un enfant, un hôpital. Les heures
passaient dans le silence des hommes et le bourdonnement des
machines. Vers trois ou quatre heures du matin, la vie de la ville
semblait définitivement arrêtée. Seule de temps à autre une
urgence filait sur les voies désertes du boulevard dans le
lamento des sirènes et les éclats bleus d’un gyrophare
indifférent balayant des fenêtres obscures.
13


Beniat



Pays Basque, 1974
Je me suis coupé en me rasant. Le sang perle à la pointe de
mon menton, un trait rouge qui brille. Je ne sens pas la coupure,
pas encore. La radio ne parle pas des explosions d’hier près du
port, cela ne me surprend plus, je sais la camaraderie honteuse
entre notre police ici au nord et celle du sud. Je m’appelle
Benoît, depuis longtemps tous m’appellent Beniat en insistant
sur le « t » qui claque comme un volet mal attaché un jour de
grand vent. Mes yeux verts, presque gris, me donnent un air
mystérieux. C’est ce que me disait ma dernière petite amie, une
de plus peut être une de trop, trop nombreuses, trop éphémères
depuis qu’Ariane m’a quitté. Je ne compte plus j’avais appris à
compter jusqu’à « une » et je m’étais retrouvé à zéro, sans
comprendre.

Pourquoi est-ce que je rate tout, comme ça, sans vraie
raison ? Pourquoi est-ce que je me plante régulièrement alors
que j’ai la solution devant les yeux ? Comment puis-je
m’aveugler à ce point, refuser de reconnaître que je me fourvoie
dans un parcours sans issue alors que j’ai tout ce qu’il faut pour
éviter la catastrophe ? Je me pose des questions comme ça
devant mon miroir, avec une goutte de sang qui perle au
menton. Jamais je ne parlerais de ça avec Gorri, avec Esteban et
encore moins avec Vincent qui m’a enfoncé sans le vouloir,
sans le savoir. Lui le « grand » celui qui a réussi, qui est parti à
Paris pour travailler dans l’avenir, dans l’informatique. Il finira
15ENTRE FRÈRES
comme un ingénieur ou quelque chose comme ça, loin de nous
autres les pouilleux qui sont restés au pays. C’est Ariane qui m’a
sorti de cette torpeur, Ariane qui m’a pris par la main pour
m’aider sans le dire. Ariane encore qui a lu en moi pour me faire
comprendre que j’étais comme les autres: un type qui peut s’il
veut. Voulais-je vraiment quelque chose ? Voulais-je au moins
être heureux. Je n’en sais rien, je voulais vivre, ne pas me poser
de questions. Refuser les responsabilités était pour moi un acte
de résistance, je ne savais pas vraiment contre quoi je résistais
mais je résistais, c’était ça l’important. Ariane, mon Ariane qui
avait lu qu’il fallait me pousser un peu pour que je me mette en
marche. Et moi, idiot, borné, têtu, me taisant alors qu’il fallait
parler ; moi, stupide et borné, conscient de l’impasse qui
m’obstinais à l’aimer mais à ne rien lui dire jusqu’à ce qu’elle
parte. J’avais compris trop tard que j’avais perdu plus qu’une
femme, j’avais perdu celle auprès de qui je voulais vivre. Elle n’a
pas fait de scandale, elle m’a regardé au fond des yeux,
douloureusement sans rien dire et, elle qui parlait tant s’était tu
à son tour. Je n’ai pas compris le message qu’elle m’adressait, le
signal désespéré pour me garder malgré moi. Je n’ai rien
compris. Rien. Je suis parti une fois encore, une fois de trop.
Deux jours, il m’a fallu deux jours pour comprendre que j’avais
perdu l’amour de ma vie. En deux jours elle avait disparu si loin
que je n’avais aucune idée d’où elle se cachait. Se cachait-elle ?
Même pas sûr, elle en avait assez, c’est tout, assez du silence,
des disparitions nocturnes qu’elle avait pris pour des
rendezvous clandestins avec une autre femme. Je ne pouvais pas lui
dire qu’elle était la seule et que certaines nuits étaient dédiées à
ma cause. Je ne pouvais lui dire que je n’en voulais pas d’autre
mais je partais quand même. Les mots encore des mots, parler,
se taire, je n’y arrivais pas. C’était juste au-dessus de mes forces.
J’ai assisté comme un spectateur à mon propre naufrage comme
un idiot muet derrière une vitre qui garde la bouche ouverte.
J’avais donné ma parole aux autres, donné ma parole pour les
16ENTRE FRÈRES
aider à des choses que je devais taire à mes amis, à ma famille et
même à Ariane. Les autres m’avaient proposé de les aider. Je
savais ce qu’ils faisaient, je savais que ceux de l’autre côté de la
frontière jouaient un jeu dangereux alors que de ce côté-ci
c’était une espèce de gendarmes et voleurs un peu risqué mais
pas au point d’y laisser sa peau. J’avais dit « oui » au début un
peu par romantisme, par goût de l’aventure pour faire comme la
génération d’avant qui avait combattu dans la résistance et en
Espagne contre les nazis. Ils m’avaient jaugé rapidement en
quelques heures et énoncé une sentence en peu de mots. Je
n’étais pas de ceux qui arrivent un pistolet à la main pour
exécuter un policier. Incompétent pour fabriquer des bombes et
encore moins pour les déposer quelque part. Ils m’avaient testé,
jugé utile pour des tâches subalternes : ma fierté avait été
blessée une fois encore mais je me suis tu une fois de plus. Je
sais très bien me taire, garder en moi la douleur, la rancœur, ne
rien montrer par fierté et par culture. Je me regarde avec mon
menton et sa perle de sang qui peu à peu coagule comme mes
envies et ma frustration qui coagulent elles aussi dans un silence
épais. J’ai du mal à me dire à moi-même comment mon petit
idéalisme d’adolescent attardé et immature avait été incapable
de me faire devenir « vraiment » l’un des leurs. Ils m’avaient
évalué, jugé inapte et ils avaient raison. Tuer quelqu’un est facile
à imaginer, à dire, mais au fond de moi je savais que j’en étais
incapable. Me l’avouer était impossible. J’en savais trop, bien
que si peu. Ils m’avaient jugé assez fiable pour livrer des colis,
poster des courriers apparemment inoffensifs. Rien de bien
méchant. Stationner devant une gare et attendre qu’un type
monte dans la voiture sans dire un mot, rouler vers un village
ou une autre gare et stopper quand il pose ma main sur mon
bras, pas d’au revoir, pas de mots, rien que du silence. Facile de
rouler doucement et attendre qu’une voiture rouge, ou bleue me
double et allume brièvement son feu arrière. La suivre et la
dépasser quand elle s’arrête. Laisser le type descendre et partir
17ENTRE FRÈRES
sans se retourner. Qui étaient-ils ces types jeunes comme moi,
ces filles au regard dur ? Je ne l’ai jamais su, il valait mieux ne
rien savoir.

J’ai fini par trouver le vieux bout de pierre d’alun qui date de
l’époque où papa se rasait devant ce même miroir. Je l’ai
appliquée sur ma coupure, ça pique mais c’est efficace le sang
ne coule plus et j’ai pu passer une chemise sans la tacher. Pas le
temps d’avaler quoi que ce soit. Je prendrai un peu de café plus
tard au garage. Ils m’attendent pour huit heures. J’ai un groupe
de retraités qui font le tour du pays basque en trois jours. J’aime
bien leur guide, elle a l’âge de mes tantes mais elle est gentille
avec tout le monde alors que certains des petits vieux sont tout
simplement insupportables. Elle a une manière bien à elle de
calmer tout le monde et quand nous dînons ensemble elle a
toujours des choses intéressantes à raconter. Pas le genre instit à
la retraite, plutôt une ancienne journaliste, une conteuse qui
vous apprend des tas de trucs l’air de rien. C’est une semaine
tranquille, mes petits vieux, la révision du car à l’atelier avec les
mécaniciens et puis ensuite dix jours en Catalogne avec un
groupe qui mêle retraités et actifs de la caisse régionale de la
grosse banque de la région. Le vent d’Ouest a nettoyé le ciel. La
baie est lumineuse, ciel gris bleu et mer qui hésite entre le vert
et le bleu marine. Un petit bateau s’en va par la passe de l’Est
pêcher le crabe certainement vers le nord et la fosse de
Capbreton. Presque personne en ville. Je file vers le garage en
remplissant mon nez de cette odeur de mer qui me tient ici
aussi sûrement qu’une laisse. Les rues sont encore désertes,
quelques vieux reviennent avec le journal à la main. J’essaie de
lire les titres mais je n’y arrive pas, la photo d’une montre un
costaud qui court droit au but le ballon sous le bras. Rien de
grave donc. Au garage, Léon le chef d’atelier me prend à part à
peine ai-je franchi la porte.
18ENTRE FRÈRES
« On a laissé quelque chose pour toi ». Il ne dit rien de plus,
il connaît sans doute qui a laissé cette enveloppe aux couleurs
de la banque de mes petits vieux.

L’enveloppe ne contient que la liste des participants au
périple à Barcelone, une photo couleur de la Sagrada Familia et
un plan avec l’adresse de l’hôtel où tout le monde passera les
trois nuits sur place. Tout cela est insignifiant mais c’est le signal
que quelque chose se passera là-bas. Je dois m’attendre à ce que
l’on m’aborde pour me dire ce que je devrai faire. Aucune
raison de fournir la liste des clients si longtemps à l’avance. En
général le sous-directeur la dépose en rentrant chez lui
l’avantveille du départ. Je dois m’assurer que tout le monde est bien là
et ensuite de n’en perdre aucun en route. Régler les
incompatibilités d’humeur entre ceux qui partagent la même
chambre, les jalousies entre ceux qui veulent la vue, ceux qui
veulent le silence, ceux qui veulent ce qui n’est pas prévu et puis
aussi ceux qui se contentent de ce qu’on leur donne avec un
sourire. Je les aime bien au fond. Il va se passer quelque chose à
Barcelone, je ne saurai rien ou alors si peu mais ce voyage sera
différent. Vincent arrive dans une semaine. Je ne lui raconterai
rien, il parlera peu de ses ordinateurs, des photos qu’il fait, il
gardera son prestige pour lui, on le regardera avec des yeux
souriants en dissimulant l’envie que nous avons de partir vers
un monde qui se tourne vers le futur. Oui, nous aussi.
19


Vincent



Paris, 1974
Je ne me souviens plus comment une flânerie de plus avec
mon vieux Leica s’était achevée dans cette zone entre Paris et la
banlieue. Ma mémoire fonctionne comme si ma vie s’était
séparée en deux. Elle a trié mes souvenirs d’avant et ceux
d’après ces quelques semaines. D’avant, elle a gardé l’essentiel,
des séries d’images, d’odeurs et de mots qui appartiennent à cet
étranger que je suis devenu pour moi-même. Entre ces deux
vies ce vieil appareil photo, ce petit prolongement de
moimême, pas vraiment un organe, plutôt une excroissance
indépendante, neutre, indifférente à mes propres sentiments.
Les jours s’allongeaient, un air doux agitait les feuilles du
cimetière de Clichy. Les chauffeurs de taxi roulaient plus
lentement, le coude appuyé sur la portière en quête de cet
instant miracle où la ville basculerait vers les beaux jours, quand
les arbres se donnent le mot pour faire éclore leurs premières
feuilles d’un vert tendre au bout des branches au-dessus des
autos immobiles et de leurs prisonniers du volant. Je voulais
revoir le marché aux puces quand tout est fermé et que
survivent les indigènes entre le périphérique et Saint-Ouen sans
âme de ces années-là. J’avais été déçu. Les seules rues animées
répliquaient la médina d’une quelconque ville du Maghreb, le
soleil et la gaieté en moins. Aucun mélange, ici pas de vieux
habitants mélangés aux nouveaux arrivés. Ils venaient tous du
même bateau, le visage fermé, des silhouettes qui avaient fui
une misère pour plonger dans la ville et le mépris. J’étais reparti
21ENTRE FRÈRES
à pied vers Paris. Passé le boulevard, deux ou trois rues
s’offraient à moi. Elles plongeaient dans le dix-huitième
arrondissement comme des sentiers, des pistes inconnues. Il y
avait un groupe d’immeubles coincés entre le boulevard
d’Ornano et les rails abandonnés du chemin de fer de ceinture
qui rouillaient en contrebas. Les immeubles s’étaient accumulés
dans un savant désordre aux lisières de la ville d’avant-guerre.
Tout avait grandi, poussé, les boulevards et maintenant la
banlieue avaient repris le flambeau des faubourgs, bientôt ces
rues deviendraient un terrain de jeu pour promoteurs avides et
une nouvelle bourgeoisie qui pour le moment usait ses fonds de
culottes en classe maternelle. Je pénétrais dans des arrière-cours
aux fenêtres noircies de crasse. Je me hissais en silence dans des
escaliers obscurs avec robinet commun laissant échapper une
eau jaunâtre dans des bassines cabossées. Puis, je trouvais des
ateliers aux buts imprécis, parfois une petite imprimerie aux
machines luisantes de graisse ou un réparateur d’aspirateurs, de
télévisions radio grille-pain. Des familles entières de Portugais,
d’Espagnols et de Grecs habitaient dans des appartements au
fond des arrière-cours sordides à cent mètres des immeubles
chics de la rue Vauvenargues et de la rue Ordener. Je visais,
mettais au point et prenais deux, parfois trois photos. Je revois
encore quelques regards surpris, un sourire et parfois des gestes
de colère mais tout cela est si loin. Un photographe est avant
tout un voleur. En Afrique, il était parfois impossible de
photographier des gens. Il y avait toujours un vieux ou un gosse
pour expliquer que la photo leur volait un petit morceau de leur
âme dans un français approximatif ou avec des gestes qui
parlaient sans détour. Avec le temps, pas mal de sourires et de
larmes enregistrés sur des petits cristaux d’argent dans le labo
de Fredo, je crois qu’ils ont raison. J’ai beaucoup volé et je me
demande parfois si tous ces fragments d’âme ne finiront pas par
me demander des comptes un de ces jours.

22ENTRE FRÈRES
J’entendis les cris alors que je cadrais une pâtisserie aux
vitres sablées où s’affairait une pâtissière aussi appétissante que
ses gâteaux. J’ai déclenché au moment où elle tournait vers moi
son regard interrogatif laissant une mèche blonde balayer ses
yeux bleus. Mon appareil avait déjà rejoint son sac. Elle n’avait
pas eu le temps de me prendre sur le fait. Troublée par ma
présence, à la fois proche et étrangère, elle me sourit gênée et
disparait dans l’ombre de la boutique. J’ai ressenti que c’était
plus qu’un peu de fumée et que quelque chose de plus grave
était arrivé. L’immeuble brûlait. Depuis la rue, on voyait un peu
de fumée s’échapper par-dessus le toit, j’ai passé le seuil qui
menait à la cour par un étroit couloir obscur, les flammes
s’échappaient de la cage d’escalier dans un grondement rageur.
Le craquement du bois, les vitres qui éclataient et la vibration
lourde de l’air au contact des flammes résonnaient lourdement
dans la cour minuscule. Des cris encore des cris. De l’espagnol,
de l’italien, du grec ? Aucun moyen de photographier, rien
d’intéressant à se mettre dans le viseur. Les pompiers allaient
arriver d’un instant à l’autre, je tournai les talons pour retrouver
l’air libre. Un cri plus aigu, enfantin, me figea sur place. Le petit
attroupement qui commençait à commenter l’incendie se tut
instantanément. Des visages interrogatifs s’étaient levés vers la
façade de l’immeuble attendant un second cri pour localiser son
origine. Soudain, un homme s’élança vers la fumée et
instinctivement je le suivis. Les cris venaient du second étage,
en dessous des flammes heureusement. La fumée âcre était
terriblement irritante.

L’homme défonça deux portes à coup de pied avant de
trouver un petit garçon en pleurs auprès de sa mère évanouie.
L’homme chargea la femme sur son épaule et me confia l’enfant
qui se blottit dans mes bras. Nous redescendîmes en
suffoquant. Les pompiers arrivaient. Deux hommes casqués,
extincteurs et lances d’incendie à la main, nous bousculèrent
23ENTRE FRÈRES
dans l’étroit passage pour se jeter dans l’escalier en flammes.
J’entendis le déclic de l’appareil photo en sortant de l’immeuble.
« Clic ! ». Crissement de la bobine qui s’enroule entraînée par un
de ces moteurs électriques dont seuls les appareils hors de prix
étaient équipés. « Clic ! » à nouveau. Quelqu’un photographiait
la scène. Les yeux pleins de larmes, je ne voyais rien. Le gosse
s’était accroché à moi comme à son unique chance de salut. On
me guidait comme un aveugle en me dirigeant par le coude vers
un bistrot à l’angle de la rue. Quelqu’un me prit doucement le
gosse des bras. J’entendais encore les sirènes de plusieurs
voitures de pompiers accourues porter renfort aux premiers
hommes croisés dans l’arrière-cour. Le déclic à nouveau me fit
tourner la tête. C’était une femme, petite, les cheveux mi-longs.
Sa veste légère ouverte sur une chemise d’homme laissait
entrevoir un cou bronzé. Deux yeux bleus un rien rieurs, ou
peut-être cyniques, m’observaient. L’appareil inerte pendait au
bout de son bras. Un énorme Nikon. Elle s’assit face à moi et à
l’homme qui avait sauvé la femme évanouie. Il soufflait comme
un homme qui va avoir un malaise et je m’inquiétai soudain. Je
me sentais vide, pâle, défaillant moi aussi. La femme me posa
une question que je ne compris pas. Un pompier nous fit boire
un médicament sucré et écœurant. Elle s’étonna de mon Leica,
si vieux, mais si inhabituel pour un simple amateur. Je ne la
détrompai pas. L’homme assis près d’elle reprenait son souffle
comme moi, il était beaucoup plus âgé que je ne l’avais cru.
C’est comme ça que j’ai rencontré Soncini. Il était garagiste dans
un coin perdu vers Saint-Ouen. Il était venu chercher des pièces
détachées pour je ne sais plus quelle antiquité roulante. Une fois
la photographe partie, nous avons bu une ou deux bières en
parlant de ce que nous venions de vivre. J’avais demandé son
adresse et promis d’aller le voir.
24


Fredo



Nierdhausbergen – Alsace, 1976
Je suis un salaud, un pourri, je me déteste. Je me souviens
avoir développé les rouleaux de pellicule de Vincent, ceux de la
porte de Saint-Ouen, c’était il y a presque deux ans, une éternité
en fait mais c’est comme si c’était hier. Je me revois sortir les
planches des bains dans le labo du journal, je me revois
suspendre les serpentins des négatifs au séchage. La lumière
rouge de la chambre noire. Le ronron du ventilateur de
l’aération que quelqu’un devait réparer depuis des mois. Je
revois cette journée-là comme si c’était hier, comme si ma
mémoire avait tout enregistré pour me ressortir le tout à
intervalles régulier et une petite voix me dire : « alors, t’es fier
de toi abruti, connard ! ». J’ai du mal à me regarder en face, et si
encore je savais pourquoi je me suis conduit comme ça ! Ça
m’aiderait mais même pas, j’ai agi comme un automate, même
pas forcé de faire ce que j’ai fait, même pas obligé : le pur
connard. Je ne me le pardonnerai jamais. Ce soir-là, j’ai préparé
ces planches contact. Sur ces planches voisinaient la fin d’une
série sur un vieux garagiste sur le point de fermer boutique, des
vues du chemin de fer de ceinture abandonné et les immeubles
biscornus du dix-huitième arrondissement. Les derniers clichés
étaient flous, la fumée de l’incendie obscurcissait la vue. Je me
souviens que le second film était médiocre. Quelques visages
flous pris dans le feu de l’action, il n’avait rien fait de bon : des
voisins anxieux, les badauds à l’angle de la rue. La fin était
meilleure. Les pompiers, le visage d’un type sans doute espagnol
25ENTRE FRÈRES
ou italien, qui ressemblait au garagiste d’un autre rouleau, une
autre avec le garagiste, c’était lui j’en étais certain, avec une
femme apeurée dans les bras. J’entourai les clichés à retirer de
mon point de vue : cinq ou six tout au plus. Mon crayon gras
hésita sur le visage d’une jeune femme portant une chemise
d’homme, presque furtivement, se posa sur le papier pour
l’entourer d’une marque rouge, son visage me rappelait
quelqu’un sans que je puisse mettre un nom sur ce souvenir
trop diffus. J’ai déposé les tirages sur la table de chez Tranh en
retrouvant Vincent un soir. Il n’ouvrit pas l’enveloppe
immédiatement. Nous buvions une bière sans trop parler, il
avait passé une après-midi déprimante. Le quartier de ces petits
vieux était promis à la démolition. Il me parlait du vieux
Gutierrez, le coiffeur qui préparait son déménagement. J’avais
tiré les photos de son salon de coiffure et la dernière photo le
montrait surpris alors qu’il regardait son salon déserté, les
fauteuils de barbier crasseux et déglingués, l’entassement
pitoyable des caisses débordantes d’échantillons de lotion
périmés, de gomina durcie par les ans et de bombes de laque
bon marché. Vincent racontait en imitant les accents des types,
ça aurait pu être drôle mais cette fois-là il n’avait pas le goût à
sourire.

« Ié pars, c’est fini, ié né peu plous rester ». Il pleurait ! Ma parole,
Gutierrez, son copain, le rigolo de la rue, celui qui portait des
toasts à Allah en buvant du mauvais vin chez l’épicier
Lahoussine et avait affiché une petite image de la Vierge
audessus de la porte qui menait à sa réserve. « Tou sé on né sé yamais,
ecco » disait-il en imitant Soncini le garagiste. Il déménageait
presque en clandestin, rassemblant ses hardes dans des cantines
métalliques récupérées dans un quelconque surplus militaire.
Vincent connaissait leurs noms, il les avait revus et il avait
été touché par ces quatre types dans leur coin de rue condamné.
Je me souviens qu’il avait essayé de questionner le vieux
26ENTRE FRÈRES
coiffeur sans trop lui faire mal, mais le ressort était cassé, brisé
en mille morceaux. Je regardais les photos, la rue, le salon
déserté, les cartons béants avec leur contenu dérisoire, la porte,
la rue à nouveau j’étais avec lui en regardant cette planche
contact. Vincent poursuivit :
« En quittant le salon, j’ai compris. Au bout de la rue, à
moins de cent cinquante mètres, une nouvelle grue était en
cours de montage. Une nouvelle grue, une nouvelle tour, un
bloc, une barre et surtout plus de soleil pour inonder le jardin,
plus de passage avec une rue bouchée par les palissades du
chantier. »

Vincent décrivait une lente asphyxie, une mort inévitable
dans la poussière du ciment, les éclaboussures de boue grasse,
les camions et des pelleteuses. Au bout de tout cela, un autre
parking désert et des centaines de déracinés qui viendraient
s’échouer là. Après tout, là ou ailleurs ! Quelle importance !
Gutierrez partait vers le Gers. Il y avait une maison dans un
bled perdu « oune toute pétite maisson, youste cé qu’il mé faut, tou
viendra mé vissiter » imitait Vincent. Il ne parlait pas d’installer un
salon là-bas. Il tournait la page. Nous avons fini la soirée chez
Tranh. Il ne nous demanda même pas ce que nous voulions, les
plats arrivaient d’office ainsi que les bières chaque fois que nos
verres étaient vides. Vincent mâchonnait ses pâtés impériaux,
l’air vaguement surpris par le pessimisme, le désespoir de ces
photos sans un sourire.
— Et tes petits vieux, ça va aller comment maintenant que
c’est fini, demandai-je.
— Mes petits vieux sont de plus en plus petits, de plus en
plus vieux et surtout de plus en plus seuls. Ils vivaient comme
des princes dans leur misère oubliée là-bas entre les trains, les
gazomètres et les usines à moitié abandonnées. Maintenant, ils
sont encerclés par des chantiers et ils savent que les blocs de
béton qui sortent de terre sont des pièges à miséreux. Je les
27ENTRE FRÈRES
comprends, tu sais, moi aussi j’aime l’odeur des lilas de ces
jardins, les cerises, et le boui-boui de mon pote. Ces gens-là ne
sont pas français, pas étrangers non plus. Ils sont de ce coin-là,
de cet espace paumé qui va disparaître. C’est pire que d’être
cerné par les divisions de Staline. Ils ont perdu et ils vont finir le
cœur brisé de regrets.
— T’as vraiment l’air de les aimer, il faudra que tu
m’emmènes.

Il avait promis. Il n’a pas tenu sa promesse et je sais que j’en
suis la cause. Ce dernier rouleau avec des images de départ en
vacance, de photos dans le couloir d’un train et enfin ces trois
photos que je n’aurais jamais dû développer. J’ai gâché sa vie, je
ne peux plus me regarder en face depuis ces semaines-là. Je
marche de renoncement en renoncement. Du type qui courait
sous les tirs au Vietnam, il ne reste rien. Mon corps avait
compris avant moi, j’avais pris une semaine de repos dans une
maison prêtée par Tom, un ami américain photographe lui
aussi. Je suis pratiquement resté allongé la semaine entière dans
le noir tandis que Tom se piquait à l’héroïne sur le lit de la
chambre d’à côté. Il restait les yeux ouverts hébété. Ma jambe
puis mon bras tremblaient, j’avais refusé la seringue, je n’aurais
pas dû ; je serais peut-être mort et ça aurait été mieux pour tout
le monde, moi y compris. J’avais fait venir deux filles mais pas
moyen de faire quoi que ce soit avec elles. Je les avais payées et
elles étaient parties en riant. Quand je me suis réveillé j’étais
devenu un fantôme. Je suis rentré la semaine suivante, j’ai
confié mes trente derniers rouleaux de pellicule au journal. À
cette époque ils développaient leurs photos eux-mêmes. J’ai
gardé de bons contacts avec les gars du labo et j’ai toujours pu
utiliser le matériel pour mes photos personnelles, j’y ajoutais
celles de Vincent. Après le Viet Nam j’ai fait des conneries, j’ai
photographié des starlettes à poil pour des magazines
scandinaves : c’était bien payé et je faisais des trucs que les
28ENTRE FRÈRES
danois appréciaient. J’ai tout arrêté et maintenant je ne fais plus
que des petits trucs sans importance. Les photos de Vincent ont
ranimé en moi la flamme éteinte de ces années-là, je ne sais pas
ce qui m’a pris et j’ai fait une connerie. Après j’ai eu peur, peur
de tout le monde et surtout de moi-même. Le type qui trahit
sans raison, sans volonté de nuire, sans intérêt, ni même pour
l’argent : le dernier des salauds quoi !

J’ai tout plaqué, j’ai quitté la ville, démissionné du journal,
rendu les clés de mon appartement à la propriétaire qui m’a
regardé, étonnée par ce déménagement soudain. J’ai laissé ma
vie derrière moi et je suis revenu vivre dans la maison de mes
grands-parents à deux pas de la frontière avec l’Allemagne, dans
cette région qui a été tant de fois française puis allemande
qu’elle pense d’abord à elle, à survivre sans trop savoir ce qu’elle
préfère de chaque côté de la frontière. Je suis comme elle bien
que je ne parle même pas le dialecte d’ici. J’ai eu tout juste assez
d’énergie pour nettoyer la maison et repeindre deux ou trois
trucs de quoi m’installer sans savoir quoi faire d’autre. Je survis.
Pour la première fois de ma vie, je me sens chez moi quelque
part. Je ne suis pas heureux, je m’attache à ces toits sous la
neige, je ne veux plus penser, je ne photographie presque plus.
29


Vincent



Île-Saint-Denis, 1974
Je m’éveillais régulièrement en début d’après-midi.
L’immeuble était trop calme. Il suffisait du cliquetis de la
machinerie de l’ascenseur, d’un rire d’enfant dans le square ou
du murmure de la conversation sur le palier entre la concierge
et ma voisine pour que j’émerge lentement d’un sommeil sans
rêves. Je me propulsais dehors avec mon appareil photo et
roulais vers le quartier « en cours » : Gennevilliers, Saint-Ouen,
Villeneuve-la-Garenne, l’île-Saint-Denis, Épinay. Les banlieues
se transformaient peu à peu, des immeubles neufs et pourtant
hideux poussaient sur les anciens terrains vagues émergeant des
friches industrielles. Les fenêtres vides l’emportaient, et de loin,
sur celles des appartements occupés. Les parkings déserts
semblaient être les seuls terrains de jeu pour les gosses invisibles
qui emménageraient dans ces blocs. Au bout des rues sans nom,
il restait des maisons délabrées habitées par quelques
manouches ou des couples de vieux irascibles qui avaient juré
de rester là jusqu’à la mort. Des lilas odorants veillaient sur les
volets défoncés de pavillons promis à la destruction. Grâce à
Soncini j’avais rencontré des gens qui, au fil de mes visites,
étaient devenus des amis. Des épiciers algériens, des coiffeurs
espagnols, des garagistes italiens installés là depuis quinze ou
vingt ans. Ils m’avaient repéré et, au fil des semaines, j’étais
devenu un « habitant de passage ». J’avais conquis l’épicier
Lahoussine en lui offrant un tirage de la devanture de son
épicerie bar couscous à prix unique. Il posait en blouse bleue
31ENTRE FRÈRES
avec son cousin et deux clients désœuvrés arrachés, ce jour-là, à
leur partie de dominos. Il m’avait présenté à Gutierrez le
coiffeur et aux vieux habitants du quartier. Il racontant cent fois
l’incendie de l’immeuble près de la porte de Saint-Ouen d’après
ce qui lui avait raconté Soncini, mieux que s’il avait été là en
personne. Ces vieux habitants étaient encore là, comme des
survivants après la première attaque. Ils savaient qu’ils étaient
les derniers, qu’aucun parachutage ne viendrait les aider à tenir
en face de l’ennemi. L’ennemi ? Des types en ciré jaune, casque
sur la tête, de braves types qui venaient boire le coup en laissant
leur bétonneuse, moteur en marche, devant le bistrot.
L’ennemi ? Des chefs de chantier rougeauds qui mettaient
l’ambiance le vendredi soir la panse pleine de couscous et de vin
rouge. L’ennemi était sympathique, vivant, palpable. Les
salopards qui décidaient, généraux cyniques, n’étaient jamais sur
la ligne de front, c’était trop sale. Je grillais peu de pellicule, je
parlais peu, j’écoutais, je questionnais, me taisais souvent, je
comprenais que ce havre populaire vivait ses derniers mois
entre ville et campagne avant de basculer dans la banlieue avec
l’arrivée des milliers d’habitants des tours et des barres de
béton.

Je passais parfois l’après-midi chez Lahoussine à parler du
quartier avant, de son arrivée en mille neuf cent soixante, en
pleine guerre d’Algérie. Il avait fui la montée du prétendu
régime démocratique. Un de ses frères avait combattu dans les
rangs du FLN et y avait trouvé la mort. Son autre frère avait
rejoint l’armée française pour finir déchiqueté sur une mine
posée par le FLN. Il ne croyait plus à son pays et avait fui, sans
argent, sans rien, pour finir ici. Il avait vécu dans la peur, payé
l’impôt du racket révolutionnaire pour avoir la paix. Les autres
étaient aussi attachants que l’épicier. Soncini, l’italien, passionné
de motos, était interloqué devant les premières machines
japonaises aux chromes étincelants. « Quessequé jé vais devenir, elles
32ENTRE FRÈRES
n’ont même pas oune fouite d’huile » disait-il en levant les bras au ciel.
Gutierrez lui parlait moins. Il était andalou ou aragonais, je ne
sais plus. Il était arrivé après la guerre, avait racheté le salon de
coiffure dix ans plus tard et n’avait plus quitté ces quatre rues
devenues une île sans océan pour l’entourer mais séparée du
monde par une barrière ténue, fragile et tendre comme la peau.
Le quadrilatère formé par la voie ferrée, la Seine et deux
avenues bordaient une vaste étendue sur laquelle avait poussé
un bidonville. Les efforts de la municipalité pour coller à la
modernité avaient peu à peu porté leurs fruits et les vieux
pavillons décrépits s’étaient vidés de leurs habitants pour laisser
place au chantier des tours et des barres de béton. Les
hiérarques municipaux rêvaient d’émancipation sociale,
d’avantgardisme politique et d’autres « mots du dimanche » jetés en
pâture aux électeurs les jours de meeting avant les élections. Les
rares maisons, des pavillons modestes et coquets, des maisons
de bois crasseux, un ou deux immeubles transformés en hôtels
et les jardins ouvriers le long de la voie ferrée témoignaient
encore de la vie populaire. Il restait du lilas, des cerisiers chargés
de fruits sucrés dans des jardins abandonnés où l’on avait dû, il
y a vingt, trente, quarante ans, savourer les victoires contre les
Allemands, peut-être pour le front populaire, sûrement pour le
tour de France cycliste. Il me suffisait de fermer les yeux pour
ressentir le bonheur qui avait inondé ces tables rouillées
renversées dans l’herbe folle, ces chaises moisies, ces parasols
décharnés. Dans le viseur, tout redevenait noir et blanc,
j’occultais la laideur décrépite pour garder la poésie, je cherchais
des regards de vieux, des grimaces de gosses pour enfermer sur
la pellicule des émotions en voie de disparition. Qu’êtes-vous
devenus ? Où êtes-vous partis ? Vous, les âmes riantes de ces
rues grises où vos couleurs absentes signent l’arrivée du
progrès.

33ENTRE FRÈRES
Je ne possédais pas de voiture et, lassé des bus aux horaires
fantaisistes, je serpentais en moto à travers la banlieue pour
retrouver ma tanière, récupérer mes films et partir au Labo. Le
labo de Fredo était une bonne combine. C’était le labo du
quotidien où il travaillait. À cette époque, les quotidiens
développaient eux-mêmes leurs tirages. C’était sur ma route et
j’y passais régulièrement avant de prendre mon travail à onze
heures du soir.

Fredo était un artiste, un vrai. Il avait suivi les premiers
groupes de rock français à la fin des années cinquante, il
connaissait des anecdotes savoureuses sur ces chanteurs
gominés et leurs musiciens en costume noir étriqué. Il avait viré
dans le nu après soixante-huit pour surfer sur la timide
déferlante de la libération sexuelle d’avant la pilule. Ses clichés
se vendaient très bien. Les éditeurs danois spécialisés lui avaient
assuré de bons revenus, puis la mode avait passé, il fallait des
choses plus crues, plus animales. Il avait arrêté de
photographier les corps avant de se dégoûter lui-même. Avant
les starlettes dénudées, Il avait passé du temps au Viêt-Nam,
avait découvert l’horreur et en avait ramené un visage durci et
direct comme un scalpel. Il ressemblait à l’un de ces deux types
en moto d’un film dont je ne me rappelle plus le titre et qui se
baladent dans l’Amérique profonde. Il ne parlait jamais de ce
qu’il avait vu là-bas, même pas des photos qu’il avait prises,
comme si ces deux années étaient deux années mortes.
Maintenant, il faisait des portraits. Des gens peu connus, des
acteurs de théâtre de seconde zone, quelques chanteurs
débutants las de jouer les faire-valoir dans la comédie musicale
dénudée-hippie-anti-militariste à la mode. Il réalisait surtout des
portraits d’inconnus, jeunes et vieux, ouvriers et artisans, des
images volées à la rue, à l’usine. Il profitait des bains des clichés
du journal pour développer mes pelloches, les siennes et faire
les premiers tirages. Je voyais renaître mes gosses, mes vieux,
34ENTRE FRÈRES
mon copain algérien, le vieux Soncini et ses énormes paluches
pleines de cambouis. Le désordre des jardins abandonnés
devenait poétique en perdant ses couleurs et les ruines des
bidonvilles ressemblaient à des décors de théâtre. Nous partions
grignoter des pâtés impériaux et boire de la bière chez Tranh
qui tenait un boui-boui vietnamien dans la rue du Colisée en
attendant que les tirages sèchent. Il voulait que je publie.
— Tu devrais faire un book avec toutes ces images, me dit-il
soudain, comme convaincu que j’étais un véritable photographe
et non un type qui zone avec son appareil aux confins de
banlieues avalées par la ville. Faire un livre ? Je n’en savais rien.
Je n’en avais parlé à personne. Je ne connaissais ni agent ni
éditeur et un fond de timidité m’empêchait de me présenter
mes photos sous le bras de peur d’être rejeté, incompris, de
l’orgueil sans doute.
— Peut-être, répondis-je. Je n’ai pas fini. Je ne sais pas
vraiment ce que je veux faire avec tout ça. Au début j’ai
commencé par prendre en photo les devantures des petits
commerces. Tu sais, les bistrots, les épiceries, les cordonniers,
les marchands de couleurs, les graineteries. Tout un tas de trucs
qui sont en train de disparaître avec les supermarchés. J’ai
l’impression de repasser derrière Doisneau ou encore d’être un
élève d’Alexandre Dumas qui écrirait « Vingt ans Après » à la
place du maître.
— Tu devrais le faire quand même. C’est pas du Doisneau,
ton truc c’est à part. Regarde ton coiffeur là, en me montrant
les yeux de Gutierrez dans le miroir de son salon de coiffure, où
les paluches de Soncini perplexes devant les entrailles
graisseuses d’une Monet-Goyon 500cc. Tu les prends
séparément on ne comprend pas et puis tu vois dans le fond du
garage ton coiffeur qui regarde, curieux. Tout est là ces gens-là
sont ensemble, vivent ensemble on a l’impression qu’ils
disparaîtront quand on les séparera.

35ENTRE FRÈRES
Il avait raison, il avait compris, tout compris en dix
secondes. Moi, je l’avais compris, mais par osmose, par touches
faites de l’odeur de l’épicerie, du garage. Je l’avais compris par
l’entente silencieuse entre le réfugié italien qui avait fui le
fascisme, l’immigré arabe qui avait fui la « démocratie
populaire », l’espagnol qui avait fui la misère et ne parlait pas du
reste. Oui, ce monde-là disparaissait. Le lisse, façon le
Corbusier, jaillissait de terre. Un jardin ouvrier, sa baraque de
tôles et ses vieux bidons ne pouvaient pas lutter contre ça.
Fredo savait tout ça par cœur, il m’avait montré un des tout
premiers super supermarchés, ils disaient « Hyper », dans la
grande banlieue ouest et, sans le savoir, il m’avait donné l’idée
de déclencher mon appareil sur la devanture d’une minuscule
blanchisserie tétanisée face au monstre et à ses néons criards.
Des bistrots et autres droguistes, j’étais passé à leurs gérants,
leurs propriétaires. Des visages, aux sentiments et j’avais
découvert le monde finissant de ces friches qui devenaient des
« grands ensembles ». Je récupérais mes tirages et je fonçais vers
le métro pour retrouver l’équipe et mes monstres électroniques
jusqu’à l’aube.

En regardant ces photos sous la lumière rouge du labo, je me
suis demandé quelle était la différence entre un « bon »
photographe et un « grand » photographe ? Sans pouvoir y
répondre. Je sentais souvent que ces trois ou quatre clichés
étaient « vraiment bons » mais était-ce le fruit d’un hasard,
d’une étincelle de génie au milieu des clichés plus médiocres que
j’accouchais dans les bains du développement. Je m’étais reposé
cette question presque par habitude durant les dernières années.
Cela revenait à se demander : pourquoi tel auteur est-il
mondialement connu alors que tel autre n’est apprécié que d’un
public limité ? Est-ce le seul talent qui fait la différence ? Le
travail ? L’opiniâtreté ? La chance ? Le carnet d’adresses ? La
fortune personnelle ? L’intelligence ? La stratégie ? Le besoin de
36ENTRE FRÈRES
reconnaissance ? Intuitivement je sentais que c’était un peu de
tout cela. Mais que penser de ma propre trajectoire artistique, si
singulière, mon refus buté de montrer mon travail au-delà d’un
cercle restreint comme un enfant peureux qui hésite à sauter
dans une piscine où il n’a pas pied. Cette question de la
notoriété, et de la reconnaissance d’un style, voire d’une œuvre
me taraudait. J’avais découvert le travail d’un majordome
inconnu, employé par de riches bourgeois américains et qui
n’avait jamais rien publié de son vivant, aucune exposition,
rien ! On avait retrouvé des milliers de clichés par hasard après
sa mort : des merveilles. Au-delà des anecdotes, cette réflexion
sur la photographie prenait corps avec le temps ; comme du
bon vin. Pourquoi cet employé de maison avait-il choisi de
rester dans l’ombre, totalement inconnu ? Cet homme n’avait
apparemment rien fait pour se faire connaître. Par timidité ? Par
manque de temps ? De moyens ? Ou tout simplement par
manque d’ambition ? Son bonheur était peut-être dans le seul
plaisir de se promener et de saisir des instantanés de vie avec
son Leica. Je pouvais imaginer sans peine que mon petit talent
puisse se développer juste pour moi, dans l’intimité de mon
univers, avec pour seul guide le plaisir. Mais l’envie de
reconnaissance chatouillait ce qu’il me restait de vanité. Je
classai les quatre clichés dans une enveloppe. Tout cela me
semble aujourd’hui si futile et je ne savais pas que Fredo serait
la cause de tout ça

Oui, j’aimais la nuit, le travail la nuit. On sait que les autres
dorment, que le monde vous appartient davantage, que la
présence furtive d’une voiture, d’une silhouette pressée dans la
rue, d’un car de flics appartiennent à la même confrérie : celle
des veilleurs, des dormeurs de l’aube. J’aimais la nuit car le
week-end commençait le samedi matin pour s’achever le lundi
soir à onze heures. Cette nuit perdue le vendredi, je la rattrapais
au centuple en vivant pleinement ma fin de semaine. Je
37ENTRE FRÈRES
décompressais le lundi quand tout le monde était au boulot en
faisant le touriste dans mes quartiers-zone déserts. J’aimais cette
solitude, je la cultivais. J’avais peu d’amis, pas d’amour et plus
de désir d’en avoir. Je devenais doucement un sauvage aux
apparences anodines. Une année, une seule, à ce rythme m’avait
transformé. J’avais oublié qui j’étais et d’où je venais.
38


Soncini



Riscle – Gers, 1977
Il était drôle avec son appareil photo. On n’était pas encore
amis à ce moment-là. Je me souviens bien de lui. Il était arrivé
un jour comme ça, sans doute en tournant dans la rue pour aller
vers Saint-Ouen sans réaliser que nous étions sur une île au
milieu du fleuve. Pas de pont au bout de la rue, juste là où je
vivais. Personne ne voulait vraiment vivre là à cette époque
c’était la zone vous savez, pas vraiment un endroit sauvage mais
quand même. Il y avait un bus qui passait par le pont pour relier
Gennevilliers à Saint-Ouen mais il stoppait et repartait en
laissant quelques ouvriers rentrer chez eux. Chez eux, c’était
chez nous quelques maisons rafistolées et trois boutiques, un
bistro et mon garage. Quand je repense à tout ça, je touche
mon ventre qui me fait encore mal bien que les cicatrices soient
refermées depuis longtemps. Le temps a passé et j’essaie
d’oublier. De temps en temps, je marche vers le centre de ce
petit village du Gers où je vis, dans cette maison que m’a léguée
un de mes amis disparus. Je ne connaissais pas le Gers, c’est un
joli coin. Les gens sont accueillants, on m’a pris pour un
espagnol au début, il y en a pas mal qui se sont installés ici au fil
des vagues d’immigration. Depuis ils savent que je suis né loin
en Italie mais ça ne les a pas fait changer d’attitude. Un vieux,
même italien, on peut accepter ça dans le Gers. Je me suis mis à
aimer ce village, ses berges sur l’Adour, le drôle de pont
suspendu sur le fleuve. Mes voisins m’ont initié au Rugby et je
vais au stade quand l’équipe reçoit des visiteurs, je me sens au
39ENTRE FRÈRES
chaud, entouré de toute l’ardeur de ce coin où on m’a accueilli,
moi l’étranger. J’ai découvert les arènes. Je crois que c’est pour
ça que Gutierrez avait acheté une maison ici, à cause des arènes.
Il me parlait des corridas à Madrid et surtout à Séville en me
citant des noms de matadors célèbres que je ne connaissais pas.
Je ne suis pas un spécialiste de la corrida mais je me suis mis à
aimer les courses landaises, moi l’italien. Mais je radote et je
perds le fil de mes souvenirs. Ça m’arrive de plus en plus
souvent, ça doit être ça vieillir.

Oui j’ai connu Vincent. Je vivais sur une île, pas une vraie île,
il y avait des ponts mais une île tout de même. Ça faisait comme
un croissant de lune posé sur la Seine entre Saint-Ouen et la
rive opposée. Dans mon souvenir c’était une île immense avec
des paysages comme on a du mal à les imaginer aujourd’hui. Il y
avait le sud de l’île où des entrepôts géants servaient de dépôt
aux grands magasins parisiens, puis le milieu où j’habitais avec
la mairie et quelques commerces et puis le nord vers Épinay qui
n’était qu’un immense terrain vague, une friche, presque une
jungle où vivaient quelques manouches. On n’y allait jamais.
C’était le paradis pour quelques pécheurs à la ligne. Tout au
bout, il y avait le pont avec le chemin de fer qui passait dans un
grondement de tonnerre et puis la pointe comme un signal vers
l’entrée du port de Gennevilliers au loin. Dans le centre on
vivait les derniers moments d’une époque, on n’en savait rien
vous pensez, on n’était pas des gens qui ont fait des études et
tout ça. On regardait, on voyait les changements mais
comprendre c’est une autre histoire, pas pour des gens comme
nous. Sur les berges il y avait un autre monde, un peu en marge
des îliens. Un groupe de vieilles péniches amarrées là pour
toujours étaient habitées par des marginaux, des manouches
flottants quoi. On ne se mélangeait pas, il y avait comme un
fossé aquatique entre les terriens et la tribu des habitants des
péniches. Quand je repense à l’île aujourd’hui, je repense à
40ENTRE FRÈRES
quelques rues, au no man’s land vers la voie ferrée au nord de
l’île. Le flot des voitures que l’autobus ne faisait que traverser,
stoppant régulièrement au feu rouge, s’égarant parfois en
croyant avoir traversé le fleuve. On habitait là avec mes amis
algériens, espagnols, vietnamiens on était restés même quand
tous les Français étaient partis ; quelques-uns étaient venus
nous dire au revoir, les autres avaient fui sans un mot, comme
honteux de nous laisser là. La plupart des maisons étaient
désertes. Au début, les gosses de l’autre rive venaient y jouer
mais il y avait eu des accidents, pas bien graves, et les parties de
gendarmes et voleurs s’étaient déplacées vers les terrains vagues
tout au bout de l’île. Il était un peu timide Vincent. Il avait une
moto, une anglaise que j’ai révisée plein de fois dans mon
atelier. Il aimait bien son engin. Il est arrivé une après-midi avec
son drôle d’appareil photo un peu comme celui de Benedetto le
fasciste du village au pays avant que je parte vers la France avec
les autres rouges juste avant la guerre. Il est entré chez
Lahoussine où on jouait aux dominos. Il a demandé la
permission de photographier, je crois que c’est moi qui lui ai dit
« oui ». On s’en moquait voyez-vous, on jouait c’était important
et puis on sait comment c’est les journalistes ils viennent, ils
vous déshabillent devant tout le monde et puis vous n’avez pas
le temps de reprendre votre souffle qu’ils sont déjà repartis avec
ce qu’ils voulaient. Tout ça va trop vite pour un vieux
bonhomme comme moi. Mais lui pas du tout, il a photographié
et puis il est venu s’asseoir derrière nous pour nous regarder
sans rien dire comme ça. On a compris ce jour-là que c’était pas
un journaliste. Il est revenu ensuite, des fois il prenait des
photos des fois il s’asseyait et parlait avec nous. Il avait l’âge
d’être un de nos fils et je crois que Gutierrez mon ami le
coiffeur le voyait un peu comme ça. Il ne lui a jamais rien dit
bien sûr ! Il avait sa fierté. Et les Espagnols côté fierté ils
peuvent en montrer aux Italiens et même aux Arabes !

41ENTRE FRÈRES
Il était revenu avec les photos, des belles, pas des trucs
comme on fait après les vacances, des grandes en noir et blanc,
bien propres. Je n’y connais pas grand-chose dans la photo mais
celles-là elles étaient vraiment belles, j’en ai gardé quelques-unes
pas toutes, y’en a qui sont tachées après tout ce qui est arrivé
mais elles sont belles. Il venait du pays des Basques. Je suis
jamais allé par-là, pourtant c’est pas trop loin d’ici et je n’ai pas
de voiture. Je ne peux plus conduire ma moto, une belle, une
Monet-Goyon cinq cents centimètres cube qui est là dans le
garage. Le toubib louche dessus et je lui donnerai un jour mais
en attendant il ne veut plus que je m’en serve, de toute façon je
ne peux plus, je suis trop vieux. Ah le pays des Basques, il en
parlait bien le Vincent, il disait qu’il y avait la mer, la campagne
et la montagne tout ça dans le même petit pays. Je ne sais plus
trop si j’irai un jour, je suis vraiment trop vieux et puis ça me
rappellerait des choses moches que je veux garder pour moi
tout seul. J’ai pas le style ancien combattant mais le jour de la
Toussaint, je vais devant le monument aux morts du village face
à ces colonnes de noms de frères et de cousins tombés pendant
la guerre de quatorze-dix-huit, des types que je n’ai pas connus
puisque je suis né à peu près quand ils sont morts de l’autre
côté des Alpes. Oui, je viens et je reste là au garde à vous tout
seul en pensant à mes amis disparus en regardant cette jeune
femme de bronze qui marche avec son étendard flottant au
vent. Si je le fais pas on les oubliera pour de bon alors que tous
se sont battus pour la liberté chez eux et même ici avant qu’on
nous efface de l’histoire et qu’on nous oublie dans un coin. Il
n’y a pas de monument aux morts pour les étrangers qui ont fui
leur pays en proie à la guerre civile pour finir abattus dans un
coin de France en paix. Le patron du bistrot un peu plus loin
passait et n’a rien dit mais il a compris sans connaître les détails
que je ne lui dirai pas. Il est venu me prendre par le bras sous la
pluie la première fois que j’y suis allé et il m’a ramené dans le
bistrot pour me servir un verre. Il ne m’a pas posé de questions,
42ENTRE FRÈRES
il n’a rien dit du tout en fait. Il m’a souri d’un sourire tout doux
avec les yeux, vous savez comme quand on sourit sans sourire,
en dedans, si vous voyez ce que je veux dire. Je suis entré dans
le bar presque vide si je me souviens bien. Il ne m’a pas invité à
m’asseoir, il est passé derrière le bar et m’a versé un verre, je ne
me souviens même plus ce que c’était. Je lui ai souri comme il
m’a souri et nous nous sommes compris, pas de question, ce
n’est pas la peine : il sait, je sais. Sur l’étagère derrière lui il y a
une photo de lui plus jeune en uniforme, il ne pose pas en
bombant le torse en faisant le fier comme souvent sur les
photos de militaires. Il est assis sur un muret et regarde le
photographe avec un air qui mêle la fatigue extrême et une joie
qui brille dans le regard.
— Mon dernier jour là-bas, a-t-il dit. Moi aussi j’ai des amis
qui ne sont pas revenus.

Il ne m’a rien dit de plus et je n’ai rien demandé. Nous nous
sommes compris. Depuis ce jour-là c’est chez lui que je vais
boire un coup. Je marche depuis chez moi ça me fait une sortie.
Je joue aux cartes de temps en temps avec d’autres vieux, on
parle du match de la semaine dernière ou de celui de dimanche,
des accidents sur la route de Bordeaux de l’autre côté du pont.
On s’enthousiasme pour la corrida à venir. Aucun grand de la
tauromachie ne se perd ici et je crois que ça nous suffit. Le
temps passe et bientôt il ne restera rien de nous, même pas un
souvenir, jute quelques photos en noir et blanc prises par
Vincent durant ces quelques semaines où il était passé chez
nous. Je ne l’ai jamais revu après tout ça, est-il encore vivant ?
J’avais le numéro de téléphone d’une femme qui travaillait avec
la police mais je l’ai perdu et la postière qui est une femme
attentionnée a fait des recherches pour moi aux PTT mais ça
n’a rien donné. Il ne me reste rien de ce que j’ai vécu, quelques
photos tachées sur du papier paraffiné qui me donnent un peu
de lumière, les jours où il pleut.
43


Gorri



Saint Jean de Luz, 1974
Je m’appelle Pantxua, on dit « Panch » puisque le « tx » se dit
« tche » chez nous. Mon prénom signifie François en Français.
Nous étions deux Pantxua dans la bande et c’est à cause de ma
carrure qu’ils m’ont surnommé « le gorille ». L’autre Pantxua est
devenu un homme d’affaires important dans la région, il
possède et dirige sa propre affaire de transport. Il dirige une
centaine de bonhommes, des chauffeurs, des mécaniciens des
comptables. Tout ça c’est si loin de nos années de complicité
quand on était des adolescents pleins de certitudes. On
continue de se voir de loin en loin mais nous sommes si
différents qu’on a plus grand-chose à se dire. C’est à cette
époque que je me suis retrouvé avec un surnom à la place de
mon prénom. L’autre Pantxua s’est éloigné de nous autres. Il
s’est marié avec la fille d’un riche importateur de bulldozers ou
de tracteurs je ne sais plus. Il a repris cette affaire de transports
et maintenant il fait partie des personnalités de la ville on a
même dit qu’il serait sur la liste aux prochaines élections
municipales. Moi, j’ai fini mes études sans trop savoir ce que
j’avais étudié : tout ça ne m’intéressait pas trop. Je préférais les
fêtes, la pelote et le rugby. J’ai été un joueur honnête et j’ai
laissé de bons souvenirs au Saint Jean de Luz Olympique qui
conserve encore quelques photos des équipes et quelques
coupes poussiéreuses de mes années sportives. J’aimais ça le
rugby, l’excitation des matches, les plaquages vengeurs sur des
types avec qui on avait fait la fête avant et avec qui on referait la
45ENTRE FRÈRES
fête après le match. J’aimais bien l’ambiance des vestiaires
quand on arrivait pour se changer, laissant nos frusques
accrochées aux porte-manteaux pour revêtir nos tenues de
lumière, nos maillots imprimés avec une marque de conserve de
poissons, avec le logo du concessionnaire automobile à la sortie
de la ville. Nos chaussures aux crampons qui se dévissaient tout
le temps. J’aimais le rituel du bandage des mains, ou des cuisses
pour certains. Nos fous rires quand l’un d’entre nous avait
essayé d’enfiler un protège-tête en cuir souple qui lui donnait
l’air d’un as de l’aviation de la première guerre mondiale. Je me
souviens de son air piteux au moment d’abandonner son
couvre-chef : « c’est Martine, elle veut pas que je m’abîme » le
fou rire nous a gagnés et on riait encore en entrant sur le
terrain. J’étais un honnête troisième-ligne mais je devenais le
capitaine de la troisième mi-temps. Combien en ai-je couchés,
combien en ai-je sauvés d’une raclée monumentale quand
l’alcool leur faisait dire des conneries vexantes pour les types
d’en face. Je n’ai jamais trouvé les mots pour raconter toute
cette humanité, la chaleur de l’équipe quand le match
s’achemine vers la fin et que les muscles deviennent durs, que
les copains vous aident à sortir d’une mêlée ouverte, d’un amas
de types aussi crevés que vous. Je ne sais pas dire que cette
amitié-là, même entre adversaires, c’est la chaleur la plus forte la
plus belle. Je souris à lire les articles du journal mais les types
qui écrivent n’arrivent pas à traduire le quart de ce que je
ressentais lors des matchs. J’ai pas les mots, tout simplement. Je
ne joue plus au rugby depuis des années, mais de « Gorille » je
suis devenu « Gorri », et tout le monde m’appelle comme ça.
Pour les étrangers ça sonne plus Basque que nature, « Gorri »
qui signifie « rouge » mais on l’utilisait aussi pour nommer le
diable. « Gorri ». Ils ne sont plus que quatre ou cinq à connaître
l’histoire de mon surnom, mais je suis le seul à pouvoir raconter
toute mon histoire. Surtout la partie de l’ombre, celle qui fait
qu’Ariane a quitté Beniat. Cette partie dont je ne pouvais rien
dire aux autres même à Ilsa, même à Vincent. Je suis devenu
46ENTRE FRÈRES
l’un des leurs, je l’ai voulu. Les années ont passé, en fait pas tant
d’années que ça. J’ai l’impression que quelque chose est en train
de se casser, pas comme quand on brise un truc, quand on casse
vraiment quelque chose. C’est plutôt comme un ressort de
vieille montre qui est toujours là mais qui refuse de fonctionner
peu à peu jusqu’à ce qu’il ne puisse plus se tendre du tout. Si on
me démontait on serait étonné de voir que tout est à sa place
mais que bizarrement plus rien ne fonctionne comme avant.
C’est peut-être ça de vieillir, je dois être devenu vieux bien avant
d’avoir atteint la date limite. Je ne sais pas pourquoi je pense à
ça, je ne suis pas encore vieux et pourtant je me sens comme si
j’avais au moins soixante ans et une vie de travail dans les bras.
C’est peut-être de ne pouvoir parler de ça à personne même à
Ilsa, même à Estéban. Je crois que je le ferai quand même un
jour, il faudra que tout ça sorte même si j’ai pas les mots pour
expliquer pourquoi, pour dire ce que je ressens, ce que je
comprends, et aussi ce que je ne comprends pas. Je suis assis
face à la mer dans mon petit chez moi, qui n’est ni un refuge ni
un abri, ni même un endroit vraiment à moi. C’est devenu un
point de passage comme un autre où, malgré les années en
marge de la vie normale des « gens comme les autres », je reste
toujours sur mes gardes quand j’entends une voiture stopper
dans la rue ou quelqu’un monter les marches de bois un peu
trop vite. Le revolver est sous la table, maintenu par une bande
adhésive que je peux arracher d’une seule main, le cran de
sûreté est ôté et il y a une balle prête à partir pour un éventuel
policier espagnol, une barbouze quelconque ou pour moi s’il n’y
a plus rien à faire. Ces derniers temps il y a eu trop d’accidents,
d’incendies inexpliqués, d’innocents pris pour des gens de la
cause. On sait bien que ce sont des flics, des gens de leurs
services secrets peut-être. Ils utilisent des méthodes qui valent
les nôtres. Ces groupes antiterroristes de libération sont en fait
un ramassis de flics espagnols fanatiques et efficaces qui
viennent faire en France ce qui ne peut être fait en uniforme.
Grosses Mercedes, quatre types, un passage de la frontière où
47ENTRE FRÈRES
les collègues français sont gentiment priés de regarder ailleurs
par des types en civil venus de Paris directement du ministère.
Certains d’entre nous ont peur, eux aussi usés par ces quelques
années où notre cause devient peu à peu un combat sans issue.
Un petit groupe d’illuminés essaie de jouer aux indépendantistes
de notre côté de la frontière. Ces types sont des amateurs
dangereux, sans assise sérieuse, ils seraient capables de tuer
pour rien, juste pour dire « nous aussi on peut ! ». Je sens que
tout ça finira mal mais je n’y peux rien je ne suis qu’un rouage
secondaire d’une mécanique qui me contrôle. Oui, tout cela
finira mal.
Les flics me tiennent ici et les autres me tiennent là-bas.
Arrêter c’est me designer comme cible pour l’un ou l’autre
camp. Quand ils en auront assez les un me zigouilleront ou les
autres diront à l’autre camp que je suis une branche pourrie et je
serai tué. Coincé, fini, échec et mat ; et justement je ne sais pas
jouer aux échecs. Voilà ce que c’est de se croire courageux et
malin alors que je n’étais qu’un gars qui n’a pas peur parce qu’il
ignore la peur tout en ignorant que la peur n’évite jamais le
danger. J’ai eu des doutes sur eux et sur moi j’ai évacué le
problème en faisant la fête, en buvant trop. Je me suis rendu
compte que même saoul déchiré complet, je ne parle pas. Je
beugle des chansons paillardes, je pince les fesses des serveuses,
je titube jusqu’à m’effondrer quelque part mais je ne raconte
rien de ce que je fais. Je crois que ça me donne du crédit. En
fait, ça m’évite de me poser des questions auxquelles je n’arrive
pas à répondre : j’ai pas les mots de ceux qui ont fait de belles
études.
Ce qui me tient au fond c’est que j’aime ce pays, au début je
disais que je l’aimais comme tout le monde. Peu à peu cette
espèce d’amour est entrée dans mes veines. J’ai pourtant essayé
d’écrire mais je n’arrive pas à dépasser trois ou quatre lignes, pas
les mots pour raconter tout ça. Les mots qui se cachent dans
l’ombre dès que je m’approche d’eux, ils ne veulent pas de moi,
ils me narguent. Alors je déchire les feuilles de papier quadrillé,
48ENTRE FRÈRES
je les bourre dans la poubelle et je finis par y mettre le feu, les
cendres volent dans la pièce et j’en suis quitte pour nettoyer
mes conneries pendant une heure. Et pourtant ! J’ai l’émotion
quand j’entends les chants, quand un point est joué
magnifiquement au fronton ou que la lumière sur la mer fait
scintiller les vagues. J’ai pris vraiment conscience de tout ça peu
à peu avec l’émotion, les larmes même quand l’émotion était
forte. J’ai tout gardé en moi, personne n’aurait compris mais
c’était là. Quand j’ai rencontré les autres ils avaient les mots eux
pour parler de leur amour du pays et ces mots-là m’ont touché,
je me suis senti comme eux, du même sang, de la même terre.
J’ai mis des années à comprendre qu’ils utilisaient les mots pour
atteindre leurs objectifs comme j’utilisais ma force pour
atteindre l’en-but des affreux de l’équipe d’en face. Ils écrivaient
des poèmes que certains mettaient en musique en recyclant des
vieux morceaux de Joan Baez sur des guitares couvertes d’auto
collants. J’étais comme les filles qui les regardaient bouche bée.
Je ne souriais pas mais leurs chansons entraient en moi et me
faisaient vibrer. Ma fierté m’a empêché de m’amalgamer à eux
et mon instinct ne m’a pas trompé. Le temps a passé et je sais
qu’ils m’ont manipulé qu’ils ont cru voir en moi un pion pour
leurs affaires, trompés par la carrure et par ce que j’ai l’air
d’être : un type solide qui ne se laisse pas impressionner. L’an
dernier une troupe de geignards a fait une grève de la faim dans
la cathédrale à Bayonne, parmi eux une bonne partie de mes
poètes de la révolution, des filles au regard chaviré par les
accords de guitare et les poèmes à trois francs de ces guérilleros
d’arrière-salles de cafés de sous-préfecture. Ah, les naïfs ! Ils
étaient fiers de leurs tracts ronéotypés sur du mauvais papier,
fiers de leurs banderoles, fiers des premiers articles dans la
presse et surtout d’avoir attiré la radio puis la télévision qui les a
filmés allongés dans leurs duvets sous les banderoles déployées
dans un recoin de la cathédrale. Ils affichaient un sourire
douloureux comme s’ils portaient sur leurs épaules toute la
misère et la frustration du pays basque tout entier. Magnifique,
49ENTRE FRÈRES
ils ont eu droit à quinze secondes dans le journal télévisé
régional, comme ça ils sont tous bien fichés par les flics. Je n’ai
pas vu les quinze secondes à la télé mais les photos dans le
journal occupaient un quart de page. J’ai souri intérieurement,
les flics avaient tout ce qu’il leur fallait pour leurs fichiers. Il y
avait une ou deux filles de mon lycée, même une avec qui j’ai
passé quelques nuits. Toute une bardée de gugusses qui
pérorent dans les cafés avec leur torchon à carreau autour du
cou genre palestinien de carnaval. On ne me voit pas avec eux,
jamais. Les mois ont passé, une routine qui n’en est pas une m’a
absorbé petit à petit et maintenant quelque chose est en train de
s’enrayer. Depuis quelques jours je sais que je n’y crois plus
c’est sûr ! Mais maintenant ils me tiennent, des deux côtés. Si
j’étais vraiment assez indifférent et assez lâche je quitterais le
pays pour me planquer quelque part mais je n’ai ni l’argent ni
l’envie pour cela. Je reste là idiot, campé sur mes jambes
attendant l’inévitable. Je me sens vieux d’un coup, Il faudrait
que j’écrive une espèce de testament et que je le donne à Ilsa,
elle comprendra peut-être mais je repousse ça à demain,
toujours à demain comme si je créais un délai face à l’inévitable,
c’est idiot je le sais mais je le fais quand même. Un jour j’écrirai.
50


Vincent



Dans le train, 1974
Les vacances arrivaient comme un périscope de sous-marin à
l’affût d’un cargo perdu dans la brume. Promenades solitaires
au hasard dans le bas du douzième arrondissement où les
pinardiers des halles de Bercy se diluaient lentement dans le
Côtes du Rhône en attendant la démolition promise. Visites à
mon paradis perdu entre les chantiers et les derniers jardins.
J’avais rencontré une artiste hollandaise qui remplissait mes
nuits, quelques nuits pleines d’étoiles et le sourire amusé de ma
vieille voisine me croisant béat dans la cage d’escalier pas dupe,
non pas dupe ! La rue déserte luisait sous la pluie fine. De rares
voitures passaient en chuintant sur l’asphalte mouillé. La
lumière douce de la lune faisait briller les ardoises des toits. Au
loin, la tour Eiffel, se dressait au-dessus de la ville. Cette lueur
vague pénétrait dans la chambre par les stores mi-clos. La
lumière rayait le sol, la bibliothèque, l’angle inférieur d’un
tableau représentant un arbre exotique, démesuré, exubérant
dans un paysage ocre et mystérieux. Elle dormait, le dos nu
traversé d’un rayon de lune, quelques perles de sueur au bas de
son cou, une moue enfantine sur ses lèvres. Le parfum nouveau
de cette inconnue dormant profondément réveillait trop
d’envies enfouies de bonheur et de vie à deux. Elle dormait, la
main posée sur ma cuisse. Un tremblement l’agita soudain : un
rêve, tout simplement le froid ? J’ai remonté la couverture sur
son dos et je me suis levé pour stopper le disque qui tournait
sans fin depuis plus d’une heure sur le tourne-disque. Sur la
51ENTRE FRÈRES
pochette, Maria Callas souriait comme elle. Je me suis allongé
près de cette femme si lointaine et si proche à la fois, je n’ai pas
vu le rayon de lune atteindre la porte, le sommeil m’a cueilli
avant. Mon hollandaise ne viendrait pas en vacances avec moi,
la séparation s’imposa. J’étais soudain comme l’ivrogne qui
réalise qu’il a dépassé le stade critique où il faut s’arrêter avant
qu’il ne soit trop tard. Elle était plus lucide que moi mais ne dit
rien. Je pensais que nous nous retrouverions dans quelques
semaines. Pas de questions, peu de paroles superflues. Nous
nous renvoyions notre solitude, heureux d’avoir trouvé un
miroir assez flou pour ne pas nous renvoyer notre image
véritable. Je passerai trois semaines dans mon pays, là-bas, où le
sud se fond dans les Pyrénées et l’océan Atlantique. Mon frère
Beniat y vivait, gardait la maison et veillait sur le bateau. J’irai au
fronton, retrouver mes amis d’enfance, je jouerai à la Pala ou à
main nue avec mes copains de toujours, en vacances comme
moi, nous boirons des txiquitos de vin rouge en grignotant du
poisson et des calamars au piment et nous draguerions quelques
belles étrangères le soir sur la place illuminée. La fuite m’attirait
autant que la joie de retrouver Beniat. Nous avions basquisé son
prénom réel Benoît. Il nous avait tant cassé les pieds avec son
identité culturelle, ses cours de Basque et ses propos confus sur
la lutte séparatiste de l’autre côté de la frontière. Si j’avais su, je
serais parti à l’autre bout de la terre. Si j’avais su, je serais parti
encore plus vite le rejoindre pour tenter de le sauver. Si j’avais
su, j’aurais laissé le destin décider pour moi. Le destin s’en
moquait bien, il avait mon nom écrit sur ses petits papiers.

Deux rouleaux Noir et Blanc dans le train. La cohue de la
gare d’Austerlitz, les gosses et leurs filets à crevette, les vieux en
veston et cravate côtoyant les filles en chemise de soie flottante
et colliers hindous, les militaires transpirant leur bière et des
chevelus à guitare ayant manqué la correspondance pour
Katmandou. Un bonhomme à polo nous abreuvait de détails
52ENTRE FRÈRES
sur les trains, il parlait d’un train qui roulerait à plus de deux
cent cinquante kilomètres heure entre Paris et Lyon pour la fin
de la décennie. J’avais craqué à Étampes et m’étais réfugié dans
le couloir. Le train transperçait les jardins des pavillons et les
baraques délabrées des jardins ouvriers. La pieuvre n’avait pas
atteint Étampes. Je me suis dit que je devrais peut-être l’écrire à
Soncini et à Lahoussine pour leur remonter le moral ou les
aider à faire une demande d’asile politique dans la grande
banlieue sud. À partir de Tours, les foules abandonnaient le
train. On en perdait un peu à Poitiers, quelques gouttes à
Angoulême, deux ou trois seaux à Bordeaux. Au bout du
compte, il en resterait quelques poignées à égrener sur la fin de
la ligne. Quand le train aborde Dax, puis Saint Vincent de
Tyrosse, l’air devenait enfin respirable. Une halte à Bayonne, un
hoquet à Biarritz la négresse, une autre à Guéthary et enfin
Saint Jean de Luz. Je glisse sur le quai. L’air sent la mer, le
poisson débarqué à la criée toute proche. Beniat m’attend
dehors, il fume un de ses petits cigares espagnols nauséabonds.
— Ça va ?
— C’était long, y’avait du monde.
— T’as mangé ?
— Non.
— On va chez Nanni ?
— Si tu veux.

Il ne changerait pas. Peu loquace, c’était de famille.
Observateur, comme beaucoup d’entre nous. Il parlerait quand
il le voudrait, chez Nanni sans doute. C’était un petit restaurant
de poisson, dans une rue à l’écart du centre-ville. Les voitures
garées sur la place en contrebas étaient immatriculées ici et en
Espagne, peu de touristes. Nanni m’embrassa, trouva que j’avais
mauvaise mine : « Ils te tueront là-bas à la capitale, tu devrais
rentrer ici, te marier, regarde ton frère hein ! ». Beniat
commanda sans me demander mon avis et nous bûmes deux ou
53ENTRE FRÈRES
trois txiquitos ces petits verres de vin de Navarre rouge en
attendant que Nanni sorte triomphante de la cuisine avec une
assiette dans chaque main qu’elle déposa devant nous en
disant : « ne me dites surtout pas que c’est bon, j’aurais une
attaque ». Beniat lui caressa le bras en souriant, elle haussa les
épaules en repartant dans la cuisine.
— Tu restes trois semaines ?

C’était mon intention. Je le trouvais un peu distant, fatigué
peut-être, étrange moins drôle qu’à son habitude.
— J’ai trouvé un nouveau job depuis janvier.
— Ah ! Tu ne fais plus le boy dans cette maison de retraite ?

C’était son dernier boulot en date. Il avait été moniteur de
plongée à l’UCPA, chauffeur routier, veilleur de nuit dans une
entreprise de matériaux de construction, employé dans une
agence de location de voitures à Biarritz et pour finir il avait
quitté ce job tranquille dans une maison de retraite tenue par
des religieuses sur la colline près de la gare.
— Ils m’emmerdaient, je n’en pouvais plus là-dedans. Tu ne
peux pas t’imaginer. Le soir je déprimais, je me suis remis à
picoler comme avant. Le jour où un des petits vieux pas trop
con que j’aimais bien est mort, j’ai craqué. J’ai planté ma
démission sur un bout de feuille de cahier et je l’ai donnée
comme ça à la matrone, « la cinglée » comme l’appellent les
vieux et hop ! Je suis parti !

Il s’était débrouillé en agitant le ban et l’arrière-ban de la
ville. Un ami d’un ami d’une vague maîtresse avait fini par lui
trouver une place d’accompagnateur dans un organisme de
voyages patronné par une banque de la région. Il voyageait en
Espagne, en Italie, en Suisse et même en Hollande et en
Angleterre avec des groupes d’adolescents, de comités
d’entreprises, de scouts, de sportifs en goguette et de retraités.
54

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