Entre l'amour et le mal - Tome I

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Goéland est un village de Legâteau, un pays miniature situé dans l’Amérique dominé par un mal : la sorcellerie. Cependant, il existe une force plus puissante que celle des démons : le travail scolaire. Michel est le deuxième des trois fils de M. Guy Moulin et de sa femme Dura Jacques Moulin. M. Moulin le destine au travail des champs, alors qu’il rêve que son fils aîné, Domond, se spécialise dans l’agronomie, et que son cadet, Claude, étudie la médecine. Michel, avec l'aide de son oncle Samuel et de sa mère, parvient à échapper à sa condition d'esclave agricole. Il deviendra médecin et transformera son village...


Publié le : mercredi 22 juillet 2015
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EAN13 : 9782332969767
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ISBN numérique : 978-2-332-96974-3

 

© Edilivre, 2015

Entre l'amour et le mal

 

Le match terminé, je me dirigeai vers la rivière pour me laver le corps avant de rentrer à la maison. Je passai par la voie étroite qui reliait le marché Bœufs-Gras au fleuve. J’entendis derrière moi un fracas semblable à celui d’une furieuse cataracte qui venait d’une hauteur incalculable. Le bruit était si violent que j’en sentis la secousse comme un soubresaut qui tapait le sol sous mes pieds. La magnitude de cette gigantesque détonation semblait échapper aux caractéristiques des secousses dont M. Richter1 en avait établi les lois mathématiques. Or, à part La Gosseline, il n’y avait à Goéland aucun autre cours d’eau géant dont la déflagration pouvait provoquer un tel frisson. Donc, il ne pouvait pas y avoir de chute d’eau au village percutant d’une telle avalanche.

« Loups garous aussi tôt ! » me dis-je en moi-même. « On va me vendre au marché demain », pensai-je. « Mon Dieu, sauve-moi, je suis trop jeune pour mourir » dis-je en me souvenant de la foi de ma mère en Dieu quand elle priait avec nous.

Sept heures du soir, je le savais, c’était l’heure incongrue pour un enfant de s’éloigner de sa maison. Cependant, pour la première fois, je bravais la consigne qu’avaient imposée mes parents pour m’exposer à la mort temporaire et gratuite, juste à quelques mètres du marché Bœufs-Gras où des hommes étaient déjà à l’affût. Oui, des hommes faits de chair et d’os comme moi, mais animés d’esprits finauds, se préparaient déjà à gonfler leurs recettes lucifériennes avec la vente d’un jeune taureau en plus. Et qui sait si mon propre père n’était pas de cette horde de démons qui tendaient des cordes noires pour sauter de paisibles passants et de gamins imprudents et téméraires dont il m’arrivait d’en faire partie ?

Comme moi, les cinq autres gamins étaient trempés de sueur après deux heures de jeu sur un terrain arénacé et pavé de gravois qui maquillaient nos pieds d’une poudre noire. Mes copains s’inclinaient soigneusement aux prescriptions imposées par leurs parents. Ce qui leur avait épargné les arias qui avaient failli me coûter ma nature humaine. Ils préférèrent ne pas satisfaire les requêtes physiologiques de leurs glandes sudoripares ce soir-là que de s’impliquer dans une logique de déni avec ces éternels dépositaires de vérités séculaires.

« Allez, c’est l’heure de rentrer à la maison », me dit Jules, tout trempé de sueur. Il était mon meilleur ami et compagnon de jeu, mais il avait ce côté turpide que je n’appréciais pas en lui.

« Mais on ne va pas trouver d’eau à la maison, allons donc nous plonger dans la rivière, petit crasseux ! » lui dis-je. Jules ne fit aucun cas de mes suggestions. Les autres enfants, y compris mon frère aîné, faisaient pareil. Ils regagnèrent leurs maisons sans se libérer de l’odeur de vêtements sales et mouillés qu’ils dégageaient sur le terrain de jeu et que je ne pouvais même pas respirer. Moi, j’étais différent. Je savais que mes pores avaient besoin de liberté et, pour y parvenir, ils devaient coûte que coûte entrer en contact avec l’eau qui était leur meilleure amie.

J’avais entendu parler d’apparences épouvantables, mais je n’en avais jamais vues avant. Grâce au retard de l’angélus qu’attendaient tous les chats du village pour devenir gris, j’avais encore une certaine liberté d’utiliser mes sens. Ainsi, je pouvais voir ce profil dressé qui surgit devant moi portant un terrible chapeau noir déposé de façon très décousue sur sa tête conique. Le rebord gauche de la coiffe s’infléchit jusqu’à obstruer la portion correspondante de son front et de son œil. Il portait un vêtement confectionné d’une pièce de couleur noire qui ressemblait à une robe de femme et qui balayait ses pieds. Le bord libre et élargi de l’étoffe était la seule partie mobile du spectre. La pause était morbide, même la brise s’était tue. Pourtant, le dense ourlet du manteau se livrait à une sorte de danse multidirectionnelle qui ne fit qu’augmenter mon effroi. L’ombre ne portait pas de chaussures à proprement parler. Je vis dans ses pieds deux objets allongés similaires à une paire de skis noirs ; sauf que ces apparents équipements, normalement conçus à des fins d’utilisation hibernales, étaient impromptus pour la géographie. En effet, Goéland est une zone éternellement tropicale qui n’avait jamais connu la neige dans toute son histoire. Donc, le port de skis nocturnes par une forme monstrueuse se retrouvant sous les tropiques augmenta la suspicion et la panique du contrevenant téméraire. Les bras du fantôme, aussi fins et longilignes que ses jambes, étaient suspendus à ses côtés. Ses longs doigts lui arrivaient en dessous des genoux.

L’odeur d’encens que dégageait l’étrange morphologie était différente de celle que j’agitais, à genoux, chaque dimanche à côté du curé de Saint-Antoine. Je n’avais jamais respiré pareil arôme aussi désagréable que l’émanation pestilentielle d’un échappement de solution cadavérique talée jusqu’à cette nuit du 20 janvier 1974. Une énorme fumée sortit de son corps et s’étendit dans toute la surface où je me réfugiais. L’espace devint tout noir en quelques secondes. J’étais perdu dans un méandre de vapeur noire épaisse qui assiégeait le milieu.

« Michel ! Michel ! Michel ! Où es-tu ? » C’était l’écho lointain de la voix de Domond. Je devais m’avoir créé des nuisances formidables à me trouver dans la rue à cette heure. Mon frère aîné, mon ami Jules et les trois autres gamins qui tapaient avec moi sur la balle étaient en totale congruence avec le couvre-feu. La boule ovale, faite de papier et de tissu en coton, fut l’œuvre collective des six gamins qui jouaient en parfaite harmonie sur leur terrain de jeu habituel. Sauf que ce soir-là, on était divisé quant à l’application des règlements du jeu familial. L’extrapolation osée de notre horaire habituel de jeu changea le ton et força ma désolidarisation du groupe. Cette volte-face eut un piteux prix : ma visite aux royaumes des démons du village. Mon corps devint immobile, paralysé par l’effroi de la forme insolite figée au cœur de la petite rue qui menait à la rivière. Mais ce blocage physique soudainement disparut au moment où la maudite ombre se mettait à bouger dans ma direction. Elle s’avança à pas de robot. C’était comme des enjambées d’un géant courroucé qui voulut punir. Punir qui ? Moi qui n’étais qu’un gosse de neuf ans dont la pudeur n’avait pas encore été souillée par quelque transgression trop hasardeuse. Mais quoique de fines oreilles à mon âge, je n’entendis pas de bruit lors de ses mouvements pourtant effroyables. Dès la seconde où je l’aperçus s’avancer vers moi, je sus qu’il me fallait vider les lieux ou risquer le pire. Le pire, c’était de me voir au marché Bœufs-Gras le lendemain matin, retenu par une corde attachée à mon cou, sans aucune liberté de revendiquer mon droit, même si mon père aurait été l’architecte de cette vente arbitraire et illégale.

Je rebroussai chemin, je courus, je voltigeai en exécutant des pas imposants, analogues à ceux d’un daim sauvage qui venait d’échapper de justesse à la vue d’un traqueur embusqué à quelques pas de sa portée. Mais je sentis cette étreinte qui s’opposait à ma progression, comme si je marquais mes géants pas en place. Et l’étau m’emprisonna les quatre membres alors que je courrais à toute vitesse. Je criai « papa, papa ». Je perdis ma lucidité pour quelques secondes. Je crus avoir vu mon père pour une fraction de seconde. C’est alors que je m’aperçus chez moi, sans savoir comment je fus charrié de la rivière à la maison. Une dizaine de secondes avant ma fuite, j’entendis les tonitruantes voix de ma mère et de Domond qui traversaient le compact brouillard noir que continuait d’alimenter jusque-là cette apparence singulière :

« Michel, où es-tu ? Rentre maintenant à la maison. Tu ne devrais pas être dans la rue à cette heure. Ne m’oblige pas à venir te chercher », menaça-t-elle, comme toujours. Il était à peine sept heures du soir. Dans les zones où il y avait de l’électricité, comme la ville Pitié, les enfants devaient être partout dans les rues à jouer au foot, à ricaner et courir à travers champs. Mais à Goéland, c’était l’heure de s’abstenir des démons, des métamorphosés et curieusement, des revenants appartenant à notre propre famille.

Je refuse d’accepter cette tragique réalité que dans mon propre foyer pouvaient exister des porte-malheur. Je disputai avec mon oncle Samuel que je n’échangerais pas de mots avec ces esprits saugrenus que j’avais la malchance de croiser deux nuits de suite. Depuis, maman me défendit de sortir la nuit. « La prochaine fois que tu n’es pas là à sept heures du soir, la porte sera fermée et tu resteras dehors », menaça-t-elle. Dura était une femme rigide, même trop dure pour sa nature féminine. Même papa avait dû se calmer avec elle, du moins durant les quinze premières années de leur mariage. « Moi, tout ce que je veux, c’est ma paix », dit-il quand l’un de ses amis lui demandait pourquoi il était si inoffensif face aux agressions de sa femme. Maman était peut-être la seule personne du village à avoir ignoré que papa menait une vie hypocrite. Oncle Samuel semblait me cacher un vieux secret. Je pouvais lire dans ses yeux qu’il avait la certitude que j’entretenais des relations avec le diable.

« Es-tu sûr que tu n’as jamais parlé avec des mauvais esprits, mon fils ? » me questionna mon oncle en ancrant les pupilles de ses grands yeux noirs dans la prunelle de mes mirettes brunes.

– Non, lui dis-je, l’ombre ne m’a pas adressé la parole. Quand je l’ai vue, j’ai fait marche arrière ; j’ai traversé la rue et j’ai couru jusqu’à ce que j’arrive à la maison, lui dis-je. Je trichai. J’étais totalement dans le noir concernant le mécanisme de mon transport à la maison.

« Je ne parle pas de celle que tu croisais la nuit dernière », me dit-il.

« De qui parles-tu, oncle Samuel ? »

« Laisse tomber, mon fils. Mais je sais que le démon est là, au fond de toi. Tu es un démon, mon fils ! »

« Non, oncle Samuel ! Non !

« Reviens ici, mon fils. Michel ! Michel ! Reviens !

Je courus à toute vitesse. Je volai en exécutant des bonds d’acrobatie. Je franchis le mur rose de l’entrée de sa maison sans me rendre compte que je venais de franchir une muraille trois fois ma hauteur. Car en me parlant ainsi, ses grands yeux noirs devinrent deux fois plus larges qu’ils n’en étaient et commencèrent à tourner au rouge. Je n’avais jamais entendu pareille voix chez mon oncle. Sa tonalité imitait le cri d’un chat sauvage. Il grinça ses dents et fit des crochets avec ses longs doigts. Oncle Samuel était un homme doux de caractère. C’est pourquoi ses nouvelles attitudes torrentielles alertaient ma méfiance qu’il serait perturbé par quelque âme malveillante. Le rose était sa couleur favori. Mais ce jour-là, il tricha sur son code vestimentaire et s’habilla de noir, comme si le trépas de mon grand-père troublait encore le calme naturel qui le caractérisait. Pouvait-il avoir, lui aussi, des connivences avec quelque esprit mal vêtu ?

Lors de ce malentendu avec oncle Samuel, il s’installa dans sa chaise rose faite en matière plastique. Presque tout ce qu’il possédait portait cette teinte, sauf ses chaussures. Il aimait aussi la couleur noire. « Tu aimes beaucoup le rose, oncle Samuel », lui dis-je. « Oui, mais j’aime aussi le noir car c’est la couleur de mon drapeau ; c’est ma couleur, mon fils. Les sang-mêlé de Legâteau sont en minorité absolue. Mais tous, noirs et mulâtres, rouges et bleus, on partage l’unicolore noir et on vit tranquille sous sa bannière. Alors, pourquoi ne pas l’adorer ? » Oui, mon oncle portait le rose par nécessité, mais il adorait le noir comme son dieu. Sous son étendard, on était tranquille jusqu’au virevolte du président Mikado Guignol. Au départ, le président Guignol était très aimé de son peuple. Mais au crépuscule de son règne, il avait décidé de traiter avec le diable au dépend de ses concitoyens, ceux qui criaient « Vive ! » devant le palais noir, synonyme de l’unicolore. Ce protocole empoisonné par des mains historiquement létales était à l’origine de son sommeil impromptu et éternel. « Ils l’ont mangé vivant », cria sa femme le jour de ses funérailles, madame Pristine Saber Guignol. Elle était convaincue que l’entourage rapproché de son mari collaborait avec l’étranger pour intoxiquer le président.

Oncle Samuel avait laissé de la place pour une certaine diversité dans le domaine de l’appétit. Contrairement à la déviation pragmatique de tout homme de sa nature vers un choix homogène d’une teinte particulière, oncle Samuel variait ses goûts. Dans le choix de ses chaussures, par exemple, il priorisait le noir. Il avait une seule paire de sneakers roses et six paires de souliers noirs, sans compter quelques paires de pantoufles qui étaient aussi de couleur noire. Cette particularité se voyait seulement au niveau du port de chaussures. Tout le reste était dominé par le rose. Il avait un caractère différent de celui de son ami qui ne portait d’autres teintes que la couleur rose. Cela avait valu à M. Lami pas mal d’ennuis de la part de ses voisins qui lui collaient l’expression d’homme rose. Quand ils sortaient dans la rue, seulement une fois par mois, les deux amis marchaient la main dans la main. Ce qui était très suspect pour un couple masculin. Goéland n’était pas prêt pour cette nouvelle forme de commérage. Le village franchement était jusque-là épargné d’une relation aussi barbue que celle de mon oncle Samuel et son ami Lami. C’est pourquoi ces deux hommes s’attiraient de plus en plus d’ennemis auprès des citoyens de Goéland. Oncle Samuel n’avait permis à personne de s’asseoir dans sa chaise rose préférée, excepté bien entendu Lami, son unique ami adulte. J’étais un gamin grêle de nature, mais la minceur de Lami était pitoyable. Cet homme de petite taille pouvait palper ses os sous sa peau. Ses muscles étaient complètement partis, ce qui exagérait les excavations où se reposaient ses petits yeux noirs. Ses grains de beauté, toujours attrayantes, faisaient malheureusement les frais de cette insuffisance anatomique. S’il se mettait à rire, les replis de la peau de son visage le faisaient passer pour un homme moche.

« J’aime tes cheveux », lui dis-je en le regardant coiffer ces fins poils roux utilisant l’un des peignes roses de mon oncle.

« C’est vrai, petit ? » me demanda-t-il. « Merci, je les garde toujours chic », me dit-il.

Toujours chic. Lami avait des cheveux roux, longs et soyeux. Et c’est cet aspect que j’aimais le plus car les miens étaient plutôt courts, épais et fournis, on dirait la barbe de mon oncle. Lami se rasait toujours. Par contre, oncle Samuel gardait sa barbe et sa moustache longues. Il se servait de son long démêloir rose pour friser les poils noirs denses qui cachaient sa mâchoire inférieure et toute la partie antérieure de son cou. Il avait une paire de meubles à claire-voie, placés directement au coin gauche du salon et qui contenait tous ses articles, ses accessoires de coiffure et ses soins de beauté en général. A la différence de mon oncle, Lami n’aimait pas trop les produits cosmétiques. Ses lèvres, naturellement roses, allaient bien avec les T-shirts roses qu’il aimait porter. Je ne le rencontrais pas souvent chez mon oncle qui semblait préférer la solitude à l’amitié. Il n’avait permis à Lami de le visiter qu’une fois par mois. En fait, je me demandais s’il y avait là de l’amitié. Mais c’était la seule personne, autre que moi, qui avait le visa de pénétrer dans la petite maison rose de mon oncle Samuel. Et il était très confortable avec ce style de vie quasiment solitaire.

L’étrange vice de mon oncle avait beaucoup à voir avec la vie misanthrope qu’il menait dans sa petite maison rose. Le quadragénaire était un homme très chic qui taillait presque tous ses pantalons dans des tissus denims. Il me considérait comme son fils adoptif, m’offrait tout ce dont j’avais besoin pour l’école et me promettait de me relaxer des contraintes dévastatrices et purement diaboliques que papa m’avait imposées. Mais je refusais catégoriquement qu’il m’embrassât sur les lèvres – un comportement qu’il semblait trouver légitime en tant que frère de mon papa. Je me sentais mal à l’aise que des lèvres roses et brillantes d’un barbu s’enduise sur ma bouche. Après tout, je n’étais qu’un enfant de neuf ans.

Les deux rencontres que j’avais expérimentées avec les revenants du village furent terrifiantes. Ma vessie débordait dans mon pantalon et mes intestins n’avaient plus la résistance naturelle de conserver leur contenu. Évidemment, oncle Samuel avait eu quelques idées sur le malin esprit qui habitait ma maison. Il me parla avec une telle assurance qu’il me laissait comprendre que ce n’était pas une simple suspicion qu’il avait du diable en question. En fait, j’avais fini par constater, au terme de mon enquête pour trouver la vérité, que je vivais dans l’intimité de l’un d’entre eux, respirais son souffle et écoutais la musique ambiguë de sa voix cocasse. Il prenait la morphologie de loup, de bœuf, de volaille et de toutes sortes d’animaux qui pouvaient se vendre au marché Bœufs-Gras. Ce marché était considéré comme un point stratégique pour les vendeurs de vies humaines transformées en quadrupèdes.

« Pourquoi a-t-on donné ce nom au marché puisque tous les bœufs que je vois ne sont pas gras ? » demandai-je à mon oncle Samuel que j’accompagnais à ce bizarre coin de vente public. Il était mon meilleur ami parmi tous les membres de ma famille. Il était à la fois tolérant et rigolo, à l’opposé de la rigueur désagréable de ma mère et l’entêtement sauvage de mon père à me garder prisonnier d’un sol fatigué par les incursions récidives d’intempéries. La sévérité de ma mère n’était pas en soi méchante ; elle voulait se rassurer que ses enfants s’appliquent strictement aux règles établies par la famille. Mon père, quant à lui, avait ce sens de retenue qui pacifiait souvent ma mère au cours de ses minutes de dégringolade. Mais la finalité de M. Guy Moulin pour moi fut exactement le contraire des projets les plus chers que je commençais à contempler depuis l’âge de cinq ans.

Je n’avais pas pénétré ses raisons à lui de se faire appeler monsieur Guy Moulin. Et c’était rigolo de voir même ma mère utiliser ce titre que papa adorait tant. Pour profond que fût mon amour pour la nature, j’avais toujours préféré la plume à la terre. Il n’était jamais question que je m’y colle indéfiniment. Mon père avait éprouvé l’étrange fierté de m’avoir voulu cloîtrer dans une poussière qui n’en valait plus la peine. Goéland avait cessé de produire deux ans après la sécheresse record qui avait effacé plus de la moitié de la faune du village. L’intempérie des années 80 avait forcé la moitié des jeunes du village à s’enfuir vers la capitale Legâteau. Je n’avais pas voulu suivre leur trace, mais j’avais besoin de me préparer en vue de refaire mon village. Mon père avait une haine sauvage contre la culture des mots. Je l’aimais, ce costaud, mais je détestais son acharnement à me garder en permanence dans sa sombre civilisation. La vision de mon oncle Samuel pour son neveu était l’obstacle salvateur qui s’interposait entre la rudesse paternelle exagérée et les remontrances filiales innocentes. Ma préférence entre ces deux mondes s’inclinait plutôt vers celui de mon défenseur et tuteur. Oncle Samuel avait juré de me tirer de ce joug infernal qui menaçait mon devenir. Même s’il s’abstenait parfois de répondre franchement à certaines de mes questions, le tailleur étancé s’efforçait toujours de m’éduquer par ses réponses.

« Je fis cette même question à ma mère alors qu’elle m’amenait à ce marché pour la première fois », me répondit-il. « Sa réponse fut que la vente de bœufs était la raison première de la création du marché. Puis, les activités s’étendaient à toutes sortes de transactions », me confia-t-il. Ce n’était pas bête comme réponse. Mais mon oncle semblait avoir été naïf à propos de la vraie histoire du marché. A onze ans, j’avais développé un tropisme exagéré pour la compagnie adulte. J’avais pris l’habitude de me faufiler parmi ceux que je considérais comme les dépositaires de vérités séculaires. C’est là que j’avais entendu la version selon laquelle le marché Bœufs-Gras avait été créé par un groupe de gens qui pratiquait la sorcellerie. C’est là qu’ils vendaient et revendaient les animaux issus de la métamorphose de vraies personnes qu’ils hantaient et capturaient la nuit. Les acheteurs savaient se méfier de bêtes dont le ton paraissait trop docile ou trop calme. Il s’agissait le plus souvent de personnes détournées et privées de leur capacité d’expression.

« Méfie-toi des animaux au regard triste que tu vois au marché. Ce sont de vraies personnes condamnées aux enfers », avertit mon grand-père à M. Guy Moulin. » Quand il devoilait cette vérité à mon père, j’avais seulement cinq ans. J’entendais encore la résonnance de la voix du vieux Christian Moulin qui distribuait ses annonces préventives visant à garder mon père loin des revenants du village. Je fouillais dans les annales d’un passé muet pour savoir si mon grand-père avait aussi en sa possession des cordes noires pour lancer et condamner les téméraires aventuriers. En effet, le vieux Christian avait prodigué trop de conseils préventifs à mon père pour que celui-ci acceptât de se convertir en scélérat. C’est pourquoi, voulant éviter que ce trafic méphistophélique ancestral se convertît en cycle infernal, je faisais fi des conseils de M. Guy Moulin. Je refusais de boire dans la même coupe que lui afin de ne pas goûter du philtre de sa maudite salive. Je ne voulais pas pactiser avec le diable. J’étais un enfant de chœur en intime communion avec le Dieu de ma mère.

Nous nous amusâmes au marché ce samedi-là, mon oncle et moi. C’était la saison des mangues que le village connaissait sous le nom d’Œufs-de-dinde. Nous dégustâmes beaucoup de ces petits fruits arrondis à aspect tigré. Ensuite nous fîmes le tour de l’espace pour nous rassurer que notre journée était complète. Quelle bruyante place parasitée par une cacophonie de voix aiguës et caverneuses ! Ce mélange opaque était formé par les phonèmes candides des petites marchandes de neuf à seize ans et la tonalité grave des plus grandes filles et des adultes. « Elles sont succulentes, nos mangues. Tout le monde, venez acheter nos ze kodèn à bon marché », crièrent-elles.

Les marchandes faisaient partie des filles non-scolarisées et des produits de la déperdition scolaire du Goéland. Donc, elles n’avaient pas à utiliser le nom français des fruits, le créole ze kodèn sonnant aussi charmant que les Œufs-de-dinde. « Essaye celle-ci. Elle est juteuse », me dit l’une des petites filles qui soutenait fermement d’une main son énorme corbeille noire sur la tête. Je n’avais plus envie de manger de mangues, car mon oncle et moi venions tout juste d’en déguster des dizaines. Mais devant la sincérité de sa naïve voix et la grâce des crins noirs qui ornaient son front, je dus céder à sa primitive prière d’agréer sa quête et ainsi valider son commerce. « Comment t’appelles-tu ? » lui dis-je. On dirait qu’elle s’attendait à cette question de ma part, parce qu’elle anticipa « Amoche » avant même que se termine le dernier pronom de ma phrase. Je sollicitai de mon oncle quelques Becs Perdus supplémentaires que je déposai dans la suave cavité de sa main gauche. « Tiens, Amoche, c’est pour toi », lui-je. Et je pris les deux petites mangues arrondies qu’elle me tendait de sa main gauche, la droite soutenant l’ample corbeille sur sa tête. Elle regarda le billet cendré en y reconnaissant à coup sûr le cliché du président Mikado Guignol. Puis, elle se releva la tête et me regarda d’un air étrange oscillant entre le sourire et l’étonnement. « Quoi ! » dit-elle. Ki kote w panse m’ap jwenn monnen ? » (Où penses-tu que je vais trouver de la monnaie ?) me dit-elle. Sa stupéfaction la laissa immobile. Une réaction naturelle, car les dix Becs Perdus que je plaçais au creux de sa petite main valaient le quadruple du prix de la grande corbeille de mangues qu’elle avait bien de la peine à soutenir sur sa tête.

Toutes ces vestales étaient gardées à la maison par leurs parents qui avaient opté pour le commerce au lieu de les envoyer à l’école. L’école pour ces parents-là, c’était ce lieu de libertinage qui « pourrit les jeunes filles », selon leur propre expression. C’était pour eux le milieu où leurs filles apprenaient la perversion sexuelle par l’intermédiaire de maîtres charnels qui utilisaient leur pouvoir et leurs talents pour charmer des esprits encore ingénus. Le rêve de se marier à l’âge de 30 ans était menacé par cet espace public où s’exposaient les hymens angéliques à longueur de journée. Ces parents avaient préféré envoyer leurs enfants mâles à l’école, car l’homosexualité n’était pas un problème à Goéland en ce temps-là. Il y avait plus de sauf-conduit pour les garçons que pour les filles, bien qu’un nombre étonnant de ces jeunes gens eût été maintenus dans la culture de la terre. Il fallait préparer des bras pour prendre la relève quand les vieux s’en iraient.

La grave résonance que j’entendis des grandes personnes dans cette encombrante place publique de vente se perdit dans le timbre aigu de petites marchandes. Curieusement, ce mélange cacophonique plut ma réception acoustique. Quand la jolie petite fille m’offrit les mangues, je m’amusai à contempler sa beauté naturelle. L’arôme fastidieux que m’envoyaient ses glandes sudoripares ne fit pas problème. Je m’intéressai plutôt à apprécier ses fines canines d’ivoire, ses longues tresses noires, ses gencives parmes et la peau fine de son visage allongé que le chaud soleil de Goéland n’avait pas encore fanée. D’autres portaient déjà quelques brunes éphélides sur leurs fines et adorables pelures. Mais elles s’en foutaient pas mal. L’important était de réaliser cette vente pour montrer à leurs parents qu’elles étaient capables d’assumer cette tâche – être marchandes d’articles indéfinis.

Au terme de notre journée, mon oncle et moi visitâmes l’espace réservé aux transactions des soi-disant-animaux. Mais la nuit ne ralentit pas sa course atroce. Je n’étais pas inquiet puisque mes parents savaient que j’accompagnais mon oncle au marché Bœufs-Gras. Vers sept heures du soir, nous reprîmes le chemin du retour. Mon oncle, lui, se fit du souci pour moi parce qu’il pensait que mon père devait avoir déjà préparé ma fielleuse tisane.

« Partons vite d’ici », me dit-il. Ta mère doit s’inquiéter maintenant, car tu devais être à la maison à cette heure. Ton papa commence peut-être déjà à gronder puisque tu es avec moi. Je ne fais rien qui soit droit à ses yeux, ajouta-t-il. « Mais ils savent que je suis en de bonnes mains », lui dis-je. « Peu importe, mon fils ; Guy n’est pas un homme raisonnable. Il peut même te frapper parce que simplement tu étais sorti avec moi », conclut-il. Papa n’avait d’ailleurs aucun problème à me flinguer la peau dans l’unique but d’irriter mon oncle. M. Guy Moulin n’était pas prêt à faire taire la discorde séculaire qui empoisonnait ses relations avec son frère Samuel Moulin depuis leur plus jeune âge.

On était seulement à quelques pas de ma maison quand un énorme paon noir d’environ trois mètres d’étendue nous coupa les pas. Seulement quelques pieds nous séparaient de la petite barrière noire en bois qui donnait accès à ma maison. Mon oncle allait me déposer chez mes parents et ensuite continuer sa route. Il habitait à un quart de kilomètre de chez moi. Je pouvais d’ailleurs me vagabonder chaque jour entre les deux foyers à ma guise. Immédiatement après le portail, on avait la porte d’entrée principale de notre modique maison noire. L’animal s’interposa entre nous et la barrière de la maison. Rencontre à la fois effarante et insolite. On n’avait jamais élevé ces animaux dans la région. Son cou était totalement en désaccord avec le reste de son corps. Cet énorme espace vide qui séparait les deux régions anatomiques était encore plus effrayant que l’immense crête qui surmontait sa tête. Cette excroissance faisait environ un mètre de haut. A la différence d’un cygne, l’animal disposait d’un long cou dont les quatre spirales en forme de tubes en U adoptaient une disposition horizontale.

Définitivement, la forme hideuse n’avait rien d’oiseau en elle qui pouvait calmer la tempête péristaltique de mes intestins. Mon oncle me serra si fort le bras gauche que son empreinte me colla des rides indélébiles sur la peau. Comme on n’était pas loin de chez nous, il avait peut-être l’impression que j’allais me précipiter sur la petite barrière de ma maison pour échapper à ce phénomène difforme dont la hideur fit dresser toutes les parties velues de mon corps. Mon oncle n’ouvrit pas la bouche, mais ce terrible étau qu’il plaquait dans mon frêle poignet me dit tout sur ses intentions à ne pas me laisser m’envoler et le laisser seul à confronter un monstre. Cet animal n’avait pas droit de cité au village pour la simple raison qu’il ne faisait pas partie de notre faune. Le comble, c’est qu’il osa nous lâcher trois mots que j’avais beaucoup de peine à effacer de ma mémoire. « Où allez-vous ? »

Mon oncle ne lâcha mot. Et moi, j’avais trop bien appris mes leçons pour risquer une réponse à la question du sauvage inconnu. Ce fut d’ailleurs pour la première fois que je vis pareil animal dans une localité si paisible la nuit. De plus, sa carrure paraissait plus à celle d’un phénomène revêche qu’à un animal réel. Mon oncle fit demi-tour pour nous frayer un passage à la maison. A notre grande surprise, le soi-disant oiseau nous attendait à l’entrée de la barrière principale. A nous voir acculés par la barricade aménagée par le revenant, oncle Samuel gesticula : « Dégage de ma route, Satan ! Hors de nous, démon ! » tonna-t-il très fort.

L’animal se fondit2 sous nos yeux. L’écho du hurlement hystérique que poussa mon oncle à gorge désinvolte fit disparaître ce monstre comme le passage d’un éclair. Soudain, je vis ma mère et mon père se précipiter vers nous pour voir ce qui nous était arrivé. « Qu’est-ce qui se passe, Samuel », demanda ma mère. « Tu vas bien, Michel », me demanda mon père. Ça fait longtemps que mon père n’avait pas parlé avec mon oncle. Même en tant de danger, il gardait cette même attitude froide et rancunière, se contentant seulement de regarder oncle Samuel du coin des yeux. Une façon peut-être de signifier à son frère jumeau qu’il était responsable de ce qui venait d’arriver à la porte de sa maison.

« Oui, ça va, papa », lui répondis-je. « Rentrons maintenant », me gronda-t-il. Et je pus lire sur son visage qu’il allait me faire voir tous les pigments de l’écharpe de Vénus3.

Je repasse encore dans ma mémoire cette tonalité stridente de mon vaillant oncle qui, d’un seul son, d’un seul cri, repoussa le mystérieux monstre qui voulait nous injecter son poison funeste. Je me sentis fier de lui, plus fier que jamais ce soir-là. On était à deux cents pas seulement de la porte d’entrée. Cet oiseau n’appartenait pas à Goéland ; c’était un faux, notre voisin le plus proche peut-être. On entendait des rumeurs de ce genre à son sujet, mais aucune preuve n’était venue éclairer notre suspicion. Parfois ces formes étranges conservent leur nature humaine, mais seulement pour ressembler à des espèces d’extra-terrestres comme celle-là.

Je me souviens encore de cette silhouette ombreuse d’une douzaine de pieds de haut que je croisai debout au bord de la rivière La Gosseline. Je défiais l’angélus pour aller me laver dans le fleuve quand je remarquai la svelte créature. Elle était complètement figée à l’instar d’une statue plantée au beau milieu de la minuscule artère qui reliait le cours d’eau à la rue.

Ma mère avait la main légère sur nous. Elle voulait élever des espèces de soldats – des gamins disciplinés et obéissants aux ordres. Elle nous obligeait à nous asseoir droit au bord de la petite table noire pour prendre nos repas. A la marche, on devait avoir le buste dressé. On ressemblait à de véritables carabiniers, sauf qu’il nous manquait le fusil à l’épaule. Pour avoir de la bonne forme, il fallait soigner sa posture en tout temps. Elle avait elle-même cette physionomie d’athlète qui faisait tourner la tête aux hommes du village. Mon père ne tolérait pas le style un peu libertaire de sa femme. « Cette jupe est trop courte, Dura », dit-il à ma mère qui allait faire quelques courses dans le voisinage. « Je veux que tu portes une robe complète quand tu vas dans la rue », ordonna-t-il à ma mère. Elle fut joueuse de foot des Pélicans de Marigot, une équipe qui avait représenté le pays lors de la Concacaf en 1965. Ce n’était pas mal comme équipe, car elle avait obtenu sa qualification au championnat seulement quatre ans près la fondation de cette nouvelle organisation sportive. Maman n’avait que 17 ans.

J’essayais de revivre ce qui m’était arrivé à la vue du spectre filiforme cette soirée-là. « Où était mon papa quand tu m’appelais la nuit dernière pour me demander de rentrer à la maison ? » demandai-je à maman. « M. Guy Moulin était là avec moi », me rassura-t-elle en me regardant avec une extrême étrangeté. « Pourquoi me poses-tu cette question, Michel ? » m’interrogea-t-elle. « Tu penses qu’il était sorti dans la rue à cette heure aussi ? » « Mais il est adulte, Michel. Le couvre-feu s’établit pour les enfants, pas les adultes », me rétorqua maman. Dura n’avait pas pénétré le fond de mes inquiétudes. Heureusement qu’elle l’avait vu de cet angle. Autrement, j’aurais été considéré comme un maudit insolent à vouloir associer mon propre père à l’un de ces lycanthropes qui dominaient l’atmosphère noire du Goéland.

Mes cheveux se dressèrent et, brusquement, un ruisseau sortit de mon pantalon, coula dans mes jambes et s’abattit jusque dans mes vieilles chaussures en caoutchouc. Ces sabots me servaient pour aller à l’école, jouer au foot et me promener dans le voisinage. Je tremblai comme un arbre surpris par un vent sauvage qui ne venait de nulle part. Je pus ressentir les secousses horripilées de ma peau et les convulsions de mes cheveux hérissés. Ce fut pour la première fois que j’entendis les palpitations de mon cœur comme celles faisant écho à travers le labyrinthe fétoscopique d’un embryon encore protégé des inconstances du temps. Une seule exception : le mien frappa beaucoup plus fort, quelque chose comme 150 battements à la minute. C’est comme si cet organe allait sortir de ma poitrine. Et, par réflexe, je tendis mes deux mains pour l’accueillir. Puis, je me vis soudain appuyer contre l’un des deux balustres noirs de ma maison, celui qui donnait sur la cuisine. Un mélange d’inquiétude et d’agitation força ma mère à me frapper avec rage. « Pourquoi es-tu si têtu ? » me demanda-t-elle. Ne sais-tu pas que tu ne devais pas être dans la rue à cette heure ? poursuivit-elle. Je vais t’enseigner une bonne leçon », me dit mon père. » Puisque papa se mêlait de la partie, je compris que la soirée allait être une éternité. « Approche-toi », m’ordonna-t-il.

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