Entre l'arbre et l'écorce

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Marquée par les aléas de la vie dès sa plus tendre enfance, Marie-Madeleine choisit de mener sa propre destinée loin des recommandations des uns et des autres. Elle laissait à ceux qui le désiraient cette destinée où tout était basé sur une certaine idée de la morale. Elle ne les enviait pas du tout dans ce dessein qui consistait à avancer ou à reculer surtout, selon des principes établis, rabâchés de mères en filles, de pères en fils, de génération en génération de dirigés. Comme si tout un pays était encore à fond de cale. Morale qui les menait bien prudemment en-deçà de tous les plaisirs de la vie ; ceux qu’ils considéraient vils, vicieux, malsains, impropres, pour avoir introduit les chaînes d’antan au plus profond de leur conscience.
Sur fond de faits historique, Entre l’arbre et l’écorce rend hommage à la mémoire collective. Marie-Madeleine donne le « la » au récit avec ses frasques de mâle-femme. Marie-Madeleine que l’on pourrait qualifier, en premier lieu, de libertine, de ravèt roch, de macocote, s’affirme au fil des pages, comme une femme, tout simplement. Une femme avec ses fantasmes, ses amours, ses croyances et ses angoisses.
Et puis, quoi d’autre que le mensonge, ce sacré secret de famille, pour tuer l’autre ? Le mensonge, le cœur du mal…
Entre l’arbre et l’écorce est au-delà de tout l’histoire d’une stigmatisation du mensonge plutôt que celle de l’inceste et de l’homosexualité montrés aux lecteurs dans un tourbillon des sens.
Ce roman est également une satire de la société créole dans laquelle évoluent les personnages de Françoise James Ousénie Loe-Mie.

Publié le : samedi 1 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782844508416
Nombre de pages : 112
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Chapitre II
CEs nuIts d’émEutEs, cEttE plaIE quI a laIssé tant dE doulEurs dans lEs cœurs, tant dE frustratIon dans lEs âmEs. QuEllE autrE affaIrE pouvaIt êtrE plus gravE qu’unE réprEssIon aussI démEsu-réE ? La séparatIon dE dEux corps ? Durant cEs nuIts, pErsonnE nE dormaIt En vIllE, lEs gardEs mobIlEs tIraIEnt à grands coups dE fusIls à pompE… CErtaInEs maIsons créolEs n’ont pas résIsté à la chalEur, EllEs ont brûlé. MomEnts dE folIE où lEs pIrEs ExactIons furEnt commIsEs. Tout cE dérangEmEnt rappElaIt à MarIE-MadElEInE prEsquE lEs anEcdotEs dE guErrE Et d’après-guErrE quE luI ont contéEs sEs parEnts.
AInsI, unE nuIt, à travErs lEs pErsIEnnEs dE lEur maIson dE la PlacE du coq, sa mèrE a vu dEs fEmmEs sE faIrE attaquEr par dEs voyous dE la pIrE EspècE. CErtaInEs furEnt vIoléEs. ellE lEs a vuEs, ImpuIssantEs. C’Est bIEn cE quI Est arrIvé à MmE Grodo (son nom luI vEnaIt dE son InfIrmIté). MmE Grodo, la malhEu-rEusE, rEvEnaIt d’un rosaIrE mEné par un groupE dE dévotEs lEs-quEllEs avaIEnt Envoyé mIllE bénédIctIons à son défunt marI, mort pour la RépublIquE.
DEpuIs la pErtE dE son très jEunE époux, MmE Grodo avaIt consacré sa vIE à DIEu. ellE portaIt EncorE lE dEuIl dE son Jojo partI trop tôt, sElon EllE. ellE étaIt EncorE très affEctéE par cEttE pErtE. Jusqu’à-lors, EllE sanglotaIt En évoquant l’hommE qu’Il étaIt. enfIn, EllE sE débrouIllaIt avEc la pEtItE pEnsIon dE guErrE qu’EllE avaIt EuE du gouvErnEmEnt bIEn dEs annéEs après la pErtE dE son monsIEur. CE soIr-là donc, MmE Grodo vEnaIt justE dE dépassEr lE monumEnt aux morts lorsqu’unE bandE dE tIraIllEurs sénégalaIs l’Entoura. Au début, EllE garda son calmE, maIs lorsquE cEs mâlEs bougrEs ont EntrEprIs dE jouEr avEc EllE, commE sI EllE étaIt un ballon qu’on s’EnvoyaIt lEs uns aux autrEs, EllE commEnça à crIEr. L’un dEs tIraIllEurs tIra troIs foIs En l’aIr,
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cErtaIn quE cEla coupEraIt dans l’œuf tous lEs désIrs d’IntErvEn-tIon. LEs hommEs arrachèrEnt lE corsagE dE MmE Grodo, Ils fIrEnt volEr sa jupE Et sEs multIplEs jupons. ils sE mIrEnt tous commE Adam dans la forêt afrIcaInE lE jour dE la créatIon, nus. Sa mèrE luI avaIt rapporté qu’Ils étaIEnt sEpt. Ahhhhhhhhh, MmE Grodo fut sEcouéE sous toutEs lEs couturEs. La pauvrE damE fut pénétréE par tous cEs hommEs sans ExcEptIon. À cE momEnt du récIt MarIE-MadElEInE s’Est souvEnuE qu’EllE avaIt hontEusE-mEnt EnvIé un court Instant, lE sort dE MmE Grodo avant dE sE rEtractEr auprès du bon DIEu…
LEs SénégalaIs usèrEnt la fEmmE Et déguErpIrEnt En la laIs-sant là, sur lE sol. LEs scélérats partIs, lEs fEmmEs, dont madamE La CroIx, sortIrEnt dE chEz EllEs (jamaIs on n’auraIt pEnsé quE tant dE mondE étaIt dErrIèrE lEs pErsIEnnEs), prIrEnt la malhEu-rEusE Et la conduIsIrEnt d’abord à son domIcIlE pour luI donnEr dE l’Eau sucréE quI avaIt, sEmblE-t-Il, la partIcularIté dE prévEnIr lEs traumatIsmEs dE toutEs sortEs. ensuItE, EllEs l’accompagnè-rEnt à l’hospIcE, à l’arrIèrE dE la vIEIllE voIturE d’un voIsIn.
MmE Grodo y rEsta quElquE tEmps pour sE rétablIr. A sa sor-tIE, EllE nE fut plus la mêmE. D’aIllEurs, EllE sortIt dE son dEuIl, quItta lEs groupEs dE prIèrE, dégoutéE du pEu dE consIdératIon quE luI avaIt accordé sEs SaInts, EllE quI y croyaIt avEc tant dE fErvEur… parcE qu’EllE rEcElaIt dans son vEntrE rond dEux pEtIts Guyano-sénégalaIs. MmE Grodo accoucha dE sEs Enfants, lEs élEva commE dEs roIs. Tout lE voIsInagE Eut l’ImprEssIon quE madamE avaIt rajEunI. MaIs, tout dE mêmE, MadamE Grodo contInua toujours à maudIrE lEs NègrEs dE tous pays rEgroupés sur sa tErrE, lEs AntIllEs, la GuyanE Et l’AfrIquE dans son EnsEmblE…
AutrE souvEnIr, hanté dE souffrancE… Vécu cEttE foIs… LE pèrE dE MarIE-MadElEInE plEuraIt parfoIs dans la cour dE la maI-son lorsqu’Il étaIt sEul. il étaIt dans cEt état surtout au départ dE sEs amIs, après lEs convErsatIons qu’Ils mEnaIEnt dans lE but dE tEntEr dE tuEr la bêtE quI vIvaIt En Eux, bêtE quI prIt naIssancE lE jour où Ils franchIrEnt lE sol françaIs En guErrE. ils étaIEnt troIs vIEux copaIns dE guErrE. ils phIlosophaIEnt sur la nécEssIté ou non dE pratIquEr unE tEllE EntrEprIsE avEc toutE l’horrEur qu’EllE
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pouvaIt contEnIr. MaIs lE plus vIrulEnt étaIt M. Chaloup. en faIt, Il s’appElaIt AmpaIrE, maIs commE pour nE pas dIrE « salopE », qu’Il EstImaIt trop vulgaIrE, Il dIsaIt « chaloup », tout lE mondE l’appElaIt « Chaloup » ou « M. Chaloup » sElon l’âgE dE son IntEr-locutEur. M. Chaloup, donc, soutEnaIt qu’Il n’avaIt plus rIEn EncorE à faIrE avEc la FrancE. il dIsaIt : « mèrE patrIE ? La mèrE patrIE quoI ? DEpuIs quE jE suIs jEunEtiboug, on mE dIt on Est FrançaIs. On Est FrançaIs à l’écolE, à la commInE, on Est FrançaIs dans tout lE pays. epI, quand jE pars, dans toutE la flEur dE ma jEunEssE, pour défEndrE mon pays vraImEnt, qu’Est-cE on mE dIt ? Qu’Est-cE on mE dIt ? Non, non, non… RépétaIt-Il En sEcouant la têtE. On mE dIt commE quoI, jE suIs pas FrançaIs. JE pEux pas sErvIr la FrancE. QuE jE suIs un bagnard, jE suIs un macaquE noIr… et, Ils m’EnvoIEnt En AfrIquE ! MaIs, La CroIx, tu saIs bIEn on étaIt tous commE dEs chIEns hEIn… enbEn, j’aI pété la guEulE dE quElquEs couIllons, Et, grandE réunIon s’Est faItE épI on m’a mIs au trou ! MErcI hEIn… Mé lEs hommEs, jE vous dIs, pas moI EncorE ! LEs ArabEs, lEs RussEs, lEs AllEmands pEuvEnt vEnIr pétEr lEtchoudEs Blancs là-bas là, jE suIs pas mêlé ! ils vont sE défEndrE Eux-mêmEs avEc lEur corps ! Tu vEux mE dIrE IcI mêmE, I avaIt pas dE bombEs, rIEn, on part quand mêmE épI vous faItEs ça ? Vous faîtEs ça ? JamaIs, pas moI EncorE mêmE, mêmE, mêmE ! ».
A cEs momEnts-là, son pèrE nE parlaIt pas bEaucoup : Il faI-saIt dEs sIgnEs d’acquIEscEmEnt dE la têtE, maIs nE dIsaIt pas grand-chosE. MonsIEur La CroIx réagIssaIt unIquEmEnt lorsquE M. Chaloup luI dIsaIt : « ToI-mêmE, rEgardE-toI. ToI, tu pEux bIEn parlEr pour Eux. Tu as qu’un sEul bras à présEnt… tu as pErdu l’autrE. CouIllons on étaIt couIllons. Qu’Est-cE qu’on avaIt à allEr faIrE la guErrE pour la FrancE ? en plIs, Ils voulaIEnt mêmE pas qu’on arrIvE En FrancE. On a faIt plEIn dE Trafalgar pour allEr quand mêmE. CouIllons, on étaIt couIllons, franchEmEnt ! ». Là, M. La CroIx touchaIt son épaulE Et réplIquaIt : « J’EspèrE quE cEluI quI l’a trouvé En avaIt plus bEsoIn quE moI ! ». et tout lE mondE rIaIt dE bon cœur.
LE pèrE La CroIx étaIt très fragIlIsé par sa mésavEnturE guEr-rIèrE, maIs, cEttE faIblEssE, Il la gardaIt pour la maIson. JamaIs,
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MarIE-MadElEInE nE l’a vu s’épanchEr dEvant sEs compagnons d’InfortunE. il commEntaIt tout ça avEc unE émInEntE phIloso-phIE, Il faIsaIt dE l’EsprIt. il dénIchaIt toujours unE pEtItE phrasE pour détEndrE l’atmosphèrE. MêmE sI parfoIs, ça énErvaIt M. Chaloup quI préféraIt l’anglE dramatIquE dE la sItuatIon. LEs pEtItEs phrasEs dE La CroIx dédramatIsaIEnt trop l’InavouablE à son goût. il luI lançaIt : « Tu vas mE dIrE sI c’Est ta phIlosophIE-là quI va tE rEdonnEr ton bras avEc ton cInéma-là ! ». M. La CroIx répondaIt : « eh bIEn, tu voIs maIntEnant on saIt quI l’a trouvé, c’Est PhIlosophIE ! ». Là, En général, MonsIEur Chaloup bouscu-laIt lE banc sur lEquEl Il étaIt assIs Et répondaIt à La CroIx, furIEux : « DE toutE façon, c’Est ta pattE couIllon quI t’a mIs là ! C’Est pour ça qu’Ils t’ont laIssé qu’un sEul bord » ! et Il partaIt.
(! Des Nègres ont été estropiés au nom de laQuel destin mère patrie au Tchad, en Algérie et en novembre, en Guyane. Et bien mon Dieu !)
La GrandE GuErrE, EllE-mêmE, désastrE ! DésastrE pour la FrancE, maIs grâcE à DIEu, lEs affaIrEs localEs étaIEnt prIsEs En chargE par lEs habItants du pays, puIsqu’aucun navIrE dE mar-chandIsEs n’accostaIt sur lEs côtEs guyanaIsEs, rIEn. il nécEssItaIt quE tous s’organIsEnt pour subsIstEr sans l’aIdE dE la FrancE En guErrE, EnvahIE par lEs AllEmands Et lEurs acolytEs. MarIE-MadElEInE sE rappElaIt lEs commEntaIrEs dEs fEmmEs, dont MmE Grodo, quI vEnaIEnt s’assEoIr après la sIEstE dEvant la portE dEs La CroIx. ellEs s’InstallaIEnt sur dEs bancs Et passaIEnt lEur tEmps à déblatérEr sur tout lE quartIEr. ellEs dévIsagEaIEnt lEs passants Et propagEaIEnt tout cE qu’EllEs savaIEnt ou supposaIEnt sur tous cEux quI avaIEnt lE malhEur d’EmpruntEr cEttE portIon dE ruE, avant d’arrIvEr à l’EssEntIEl :
« Hum, rEgardE-la, qu’Est-cE qu’EllE croIt hEIn ? ellE faIt commE sI EllE étaIt unE MadamE dE CEquEdE, maIs où ça ? C’Est l’hommE dEs gEns qu’EllE prEnd ouI ? DEsti fanmquI n’ont rIEn dans lEur têtE non, la sEulE chosE EllEs savEnt c’Est ouvrIr lEurs jambEs pour avoIr l’argEnt. Hum ! MoI jE tE dIs lEs fEmmEs quI prEnnEnt l’hommE dEs aut’, ça, c’Est pas dEs fEmmEs. et pIs lEs grands maquErEaux, Eux-mêmEs, I savEnt pas dIrE non. Ma fIllE, tu saIs pas combIEn d’Enfants EllE a ? Hou lala ma fIllE, c’Est l’as-
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sIstancE publIquE ! MEs amIs, chaquE Enfant, chaquE papa ! Alors son IntérEssant-là, c’Est pas pour moI ! » Ou alors : « Ohhhh manman ma chérIE, cEluI-là là quE tu voIs là, nE rEgardE pas non, non pas là, là ! JE tE dIs, cE monsIEur quE tu voIs là. Tu saIs pas ? Hum ma fIllE ! NE dIs pas c’Est moI quI t’a dIt ça non… Mé ma fIllE ! LE monsIEur a dEs fEmmEs commE çaaaaaaaaaaaaa. il rangE la maIson dEs fEmmEs, mé Il donnE rIEn à la malhEurEusE quI Est dans la maIson. QuEllE couIllonnE, EllE-mêmE ! il roulE avEc toutE qualIté dE fEmmEs, mé rIEn pour sa proprE fEmmE quI lavE, rEpassE, faIt lE ménagE commE unE EsclavE congo dans la maIson.EpiEn plus, Il l’a mIs dans unE maIson loIn, loIn, loInépiluI-mêmE Il Est toujours En vIllE, à la grand-ruE avEc dEs fEmmEs ! ingrat ! » et parfoIs, MmE La CroIx élEvaIt la convErsatIon pour sor-tIr dEs cancans, mêmE sI EllE sE lâchaIt parfoIs contrE sEs rIvalEs d’avant, car jamaIs fEmmE n’oublIE, Et, M. La CroIx nE rIgolaIt pas avEc lEs jupEs volantEs, mEs aïEux : «Vous voyEz ça, quI savaIt vraImEnt commEnt lEs fEuIllEs dE papayEr mélangéEs à la cEndrE dE boIs lavaIEnt ImpEccablEmEnt lEs marmItEs… Et pas sEulEmEnt lEs marmItEs, d’aIllEurs ? et puIs, rEgardE toutEs lEs usInEs qu’Il y avaIt, l’usInE dE l’huIlE d’awara… Non, jE dIs, mon DIEu pardon, mé quand mêmE, avEc la guErrE, fIchE qu’Il y avaIt dEs chosEs dans cE pays-là. JE nE tE parlE mêmE pas dE l’usInE dE papIEr qu’on n’a mêmE plus maIntEnant. Vous voyEz ça, sans mEntIr, on va dIrE quE c’Est vraI la guErrE Est durE, dEs gEns sont morts tout ça, mêmE dE chEz nous… Tous lEs gEns mEttaIEnt la maIn à la pâtE. FranchEmEnt, on étaItbel nèg’. epI, hum ! après la guErrE, fInI ! plus d’usInEs ! Tout ça, c’Est fInI nEt… MmE Grodo répondaIt : « Tu as raIson ouI commèrE, jE pEnsE tu as raIson. C’Est bIzarrE, lEs gEns travaIllaIEnt mêmE ! On avaIt plEIn dE chosEs. i a un dEux quI tIEnnEnt toujours, maIs bon pEut-êtrE I vont lâchEr hEIn… MaIs pourquoI on a pas fInI avEc ça dEpuIs là. Quand I avaIt la guErrE, on faIsaIt toutEs lEs chosEs nous-mêmEs sans la FrancE. epI pourquoI quand I a plus la guErrE, on rEprEnd avEc la FrancE épI on n’a plus rIEn du tout…
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