Entre parenthèses

De
Paul vit une existence sans surprise à Ottawa, rythmée entre son travail d’assistant à la direction dans une entreprise de publicité, sa blonde, ses amis et ses collègues. Il fait alors la connaissance d’Amy, une jeune anglophone au comportement excessif et à la santé fragile. Cette rencontre agira sur lui comme un catalyseur, qui le poussera à tout abandonner pour s’engager dans un road trip à deux vers l’Ouest, en quête du Pacifique.
Récit initiatique, «Entre parenthèses» est un roman beau et tragique sur l’amour qui transforme, doublé d’une fresque sociale pimentée, à l’humour agréablement corrosif.
Publié le : vendredi 11 mars 2016
Lecture(s) : 3
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782894239568
Nombre de pages : 366
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Ancrées dans le Nouvel-Ontario, les Éditions Prise de parole appuient les auteurs et les créateurs d’expression et de culture françaises au Canada, en privilégiant des œuvres de facture contemporaine.

Éditions Prise de parole
C.P. 550, Sudbury (Ontario)
Canada P3E 4R2
www.prisedeparole.ca

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC), du programme Développement des communautés de langue officielle de Patrimoine canadien, et du Conseil des Arts du Canada pour nos activités d’édition. La maison d’édition remercie également le Conseil des Arts de l’Ontario et la Ville du Grand Sudbury de leur appui financier.

Sébastien Pierroz

Entre parenthèses

Roman

Éditions Prise de parole
Sudbury 2016

Œuvre en première de couverture et conception
de la première de couverture : Olivier Lasser

 

Accompagnement éditorial : Johanne Melançon

Édition : Stéphane Cormier

Révision linguistique : Eva Lavergne

Correction d’épreuves : Chloé Leduc-Bélanger

 

Tous droits de traduction, de reproduction
et d’adaptation réservés pour tous pays.

Copyright © Ottawa, 2016

 

Diffusion au Canada : Dimedia

 

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Pierroz, Sébastien, 1983-, auteur

Entre parenthèses / Sébastien Pierroz.

Publié en formats imprimé (s) et électronique(s).

     ISBN 978-2-89423-954-4. – ISBN 978-2-89423-955-1(pdf). –

     ISBN 978-2-89423-956-8 (epub)

 

I. Titre.

     PS863.I4756E68 2016      C843’.6      C2016-900614-X

     PS863.I4756E68 2016      C843’.6      C2016-900615-8

 

ISBN 978-2-89423-954-4 (Papier)

ISBN 978-2-89423-955-1 (PDF)

ISBN 978-2-89423-956-8 (ePub)

Partie 1

Chapitre 1

Paul ne savait pas. Il n’avait pas pris de décision la veille et n’en prendrait pas non plus le lendemain. Le tintement de la cuillère sur les tasses de café s’était suspendu. Les yeux de sa blonde le fixaient avec insistance.

– J’ai besoin de savoir. C’est oui ou c’est non. Mais il me faut une réponse.

– Je sais pas. J’ai besoin de temps.

Marie-Claude porta la serviette sur sa bouche, secouant la tête avec dépit. Ses petits doigts repoussèrent la main désolée et implorante de Paul au bout de la nappe. Ils remarquèrent à peine les derniers clients quitter le restaurant. Une partie de leur monde se fissurait.

– En tout cas, on en avait parlé il y a longtemps. T’étais d’accord pour venir t’installer à Montréal avec moi. Qu’on achète un condo ensemble. Et maintenant, t’hésites!

– Prends-le pas personnellement. C’est pas contre toi.

– Je veux savoir pourquoi.

– Y a pas de raison. C’est comme ça.

– Alors tu préfères continuer ta colocation avec Karine, que t’apprécies même pas tant que ça?

Il n’eut pas le cran de la regarder. Les yeux baissés sur son café noir, il attendait une dernière diatribe, voire un poing tapé contre la table. Elle se contenta de sangloter. La tristesse de Marie-Claude lui perçait toujours le cœur. Il se leva machinalement pour la consoler, mais la main brandie en face de lui apparut si hostile qu’il dut battre en retraite.

Réfugié dans les toilettes de l’établissement, Paul s’aspergea le visage d’eau à plusieurs reprises comme pour fuir ce mauvais songe. Aimait-il Marie-Claude autant qu’à leur première rencontre, cinq ans auparavant? Naturellement, lui disait sa raison sans qu’il puisse l’expliquer. Il ne voulait seulement pas quitter Ottawa trop vite et galérer pour trouver un emploi au Québec. Sans compter que les affaires se portaient mal dans la province. C’est du moins ce qu’il pouvait lire régulièrement dans les journaux. Sa colocation avec Karine, une fille ni gentille ni méchante, lui suffisait.

Paul observa son reflet dans le miroir. Frottés nerveusement au cours du repas, ses cheveux blonds partaient en pagaille. Ses yeux marron s’étaient rapetissés par la honte, comme s’ils avaient voulu se fermer pour ne plus rien entendre. De vilaines rides commençaient à strier son visage. « Crisse que c’est dur de se rapprocher de trente ans! »

Méritait-elle un tel désaveu? La question le taraudait. Paul n’avait pas réussi à trouver le moment opportun, disons le courage, pour étaler ses plans à Marie-Claude. Ses allers-retours à Montréal ne pouvaient plus continuer et rendaient ses lundis particulièrement exténuants au travail. Mais il voulait surtout convaincre Marie-Claude de revenir vivre à Ottawa comme auparavant. Elle et lui avaient fait leurs études à l’Université d’Ottawa. Elle parlait très bien l’anglais, même si elle venait de la Côte-Nord. Il avait un poste stable d’adjoint à la direction dans une entreprise de publicité de la capitale depuis quatre ans. Marie-Claude ne travaillait que depuis deux ans comme attachée de communication à Montréal. L’avantage devait lui revenir.

À son retour dans la salle, Paul considéra la chaise de Marie-Claude laissée vacante. « Probablement aux toilettes », se dit-il, saisissant une feuille chiffonnée du fond de sa poche. Paul l’ouvrit. « À la recherche du bonheur », était-il écrit à l’encre bleue. C’était bien son stylo tout à coup agité qui avait inscrit ces mots voilà trois ou quatre semaines. Il n’était pas parvenu à griffonner la suite. Une pensée lui traversa l’esprit : et si le bonheur était justement d’oublier Marie-Claude et de penser à une autre fille…?

La voix professionnelle du serveur vint l’extirper de ses réflexions :

– Mademoiselle a payé pour les deux salades puis elle a quitté.

Les yeux interrogateurs de Paul se figèrent sur le serveur. Le sac à main de sa blonde, dans lequel elle conservait les clés de la voiture et de l’appartement, ainsi que son propre portefeuille, avaient disparu. Une fuite qui l’obligeait dès lors à rentrer à pied au domicile de Marie-Claude. L’équivalent de plusieurs kilomètres de marche.

Paul poussa la porte du restaurant et se mit à courir. Rapide et habile de ses jambes, il se faufila aisément entre les derniers piétons du dimanche soir. Mais il ne parvint pas à rattraper Marie-Claude à temps. Le véhicule avait déjà quitté sa place de stationnement.

L’audace lui aurait commandé de mendier trois dollars à un passant pour l’achat d’un billet de métro, mais il n’osa pas. Pas plus qu’il n’osa s’enfoncer dans le souterrain de la STM en franchissant illégalement les tourniquets. Paul marcha donc, docile. D’abord sur l’interminable rue Sainte-Catherine, où il lorgna désespérément l’intérieur des restaurants encore ouverts, qui exhalaient les odeurs suaves de plats épicés. Apparemment bien meilleurs que les salades sans goût que Marie-Claude lui avait imposées.

Il appréciait malgré tout Montréal. Surtout quand Marie-Claude et lui allaient se balader sur les sentiers du mont Royal, redescendaient main dans la main par le chemin de la Côte-des-Neiges pour aboutir dans un restaurant à saveur latine à proximité de la rue Sainte-Catherine. Il aimait aussi se balader sur le Plateau, feuilleter les vieux ouvrages au papier jauni chez les bouquinistes. Mais les hipsters du Plateau, les accents français de France à foison, les airs pincés de certains le rebutaient un peu. Originaire d’Embrun dans l’Est ontarien, il avait déjà eu besoin de quelques mois pour s’acclimater à Ottawa à son arrivée pour les études, dix années auparavant. Il redoutait une adaptation encore plus difficile à Montréal.

Le ruban infini de bitume de la rue Sherbrooke se profilait devant lui. Devant le passage, sirène hurlante, d’une voiture de police, il passa en revue ses souvenirs avec Marie-Claude comme si leur relation ne se résumait sur le coup qu’à un vieil album photo. C’est peu après la mort de sa mère dans un accident de voiture que Paul avait rencontré Marie-Claude. Leur relation, après cinq ans, possédait le charme du confort et les certitudes de l’habitude. Elle connaissait suffisamment son chum pour ne pas empiéter sur ses plates-bandes. Lorsqu’il venait lui rendre visite, il ne dérogeait jamais à sa discipline de vie individuelle, même les fins de semaine : lecture de la presse le matin, gym l’après-midi et, parfois entre les deux, des dossiers du bureau à éplucher encore et toujours.

Le retour à l’appartement de Marie-Claude, non loin du stade olympique, fut un supplice. Ses pieds, maltraités par ses chaussures de cuir, paraissaient se distorde à chaque pas. La température rafraîchie du soir, teintée de vent, commençait à traverser sa veste noire. Il tenta bien de lui téléphoner, préparant une voix de circonstance apaisée pour l’inciter à faire marche arrière, mais elle ne décrocha pas. Quand la sonnerie de son propre téléphone retentit, il crut bien la délivrance arrivée. La voix de son patron calma ses ardeurs. Denis Brisson l’appelait de plus en plus souvent le dimanche. Par couardise et aussi parce que la femme de son chef était autrefois l’amie de sa mère, Paul se retenait de trop pester.

– Salut, Paul. Désolé de te déranger en plein week-end. As-tu des nouvelles de certains clients? J’espère que notre chiffre va être bon ce lundi.

– Aucune nouvelle, non, mais j’ai bon espoir que tout sera correct.

– OK. Et sinon, en ce moment, es-tu à Montréal chez Marie-Claude, à Embrun chez ton père ou à Ottawa?

– Avec Marie-Claude, on va dire.

– Très bien. Essaye d’être à l’heure à la réunion de demain en début d’après-midi. Je sais que t’as eu tendance à arriver en retard, ces derniers temps, ajouta Brisson avec un rire feint.

– Pas de problème.

Quand la tour du stade fut suffisamment élevée pour lui indiquer la fin de cette trotte nocturne, il n’eut plus assez de forces pour rouspéter contre Marie-Claude ni contester ses projets. Il se sentait moins fermé à l’idée de déménager à Montréal dès qu’une opportunité se présenterait. Il était même presque prêt à investir dans l’achat d’un condo avec elle si cela pouvait lui faire plaisir.

La porte de l’appartement s’ouvrit automatiquement à l’approche de ses pas lourds, comme si Marie-Claude ne faisait qu’attendre son arrivée. Elle l’observait avec curiosité, sans mot dire, détaillant son front suant et sa bouche grimaçante. Chandail de l’U d’O et short noir, sa tenue d’intérieur de rigueur devant la télévision, elle avait fini par se démaquiller, se laissant aller à la douceur d’un joint.

– J’espère que ça t’a fait réfléchir, ta petite marche, lui lança-t-elle avec un petit sourire triomphant. Je voulais pas être désagréable, juste te montrer les conséquences de tes hésitations sur les gens.

Il grommela de douleur en ôtant ses chaussures. Pourquoi n’avait-il pas eu d’argent sur lui pour acheter un bouquet de fleurs? Donner à Marie-Claude la preuve incommensurable de son pardon.

– Je m’excuse. Tu peux pas savoir comme je me sens mal.

– Bah, n’en parlons plus.

L’étreinte consolatrice donnée, Marie-Claude désirait tout oublier.

– Un peu de pot, ça te dit pour une fois?

– Non.

Sa main coquine se plaça entre ses jambes.

– Et ça?

– Pourquoi pas, oui.

Haleines de café et de tabac mélangées, baisers salis, vêtements jetés sur le sol, Paul et Marie-Claude oublièrent effectivement tout.

L’orgasme terminé, les corps encore raidis, le souffle haletant, ils se laissèrent retomber sur le matelas. Marie-Claude se plaça immédiatement sous l’épaisse couverture et se blottit contre la poitrine velue de son chum. Paul avait pris l’habitude de couvrir son front de baisers dans ces moments-là, de lui demander d’une voix agréable si elle avait aimé. Puis il s’endormait généralement comme une masse. D’autres fois, il se dirigeait vers la salle de bain. Elle pouvait entendre les robinets couler, les vêtements s’agiter. Il en ressortait parfumé, habillé impeccablement. Indifférent. Les doigts de Paul s’agitaient alors à toute vitesse sur son iPhone. Parfois encore, il observait le visage câlin aux cheveux encore hirsutes de sa blonde emmitouflée sous la couverture. Il prenait alors la peine de l’embrasser. D’échanger quelques mots doux avec elle. Sensation réconfortante.

– Paul, est-ce que tu vois quelqu’un d’autre? Dis-le-moi franchement, lui demanda-t-elle ce soir-là.

– Non, je te le promets.

– Est-ce que tu m’as déjà trompée en cinq ans?

– Non plus.

Il redoutait de voir la bouche de Marie-Claude s’entrouvrir une troisième fois. Craignait de devoir répondre oui à une question.

– Maintenant, y faut dormir, se contenta-t-il d’ajouter, pas très rassuré.

Chapitre 2

La sonnerie vintage du téléphone l’arracha au sommeil. Les yeux malmenés par la lumière du jour, elle saisit son BlackBerry avec difficulté. La voix sévère de son grand frère Dan retentissait à l’autre bout :

Amy, what’s wrong? I’m waiting for you at the store!

Sa bouche pâteuse exhalant des relents d’alcool composa tant bien que mal une excuse qu’elle savait minable. Sa tête lourde comme du plomb luttait pour ne pas s’écrouler entre ses mains. Elle bredouilla qu’elle serait là dans quelques minutes. La conversation fit bouger le corps inerte de Josh. Il beugla une parole inaudible puis se rendormit lourdement.

Elle reconnut les murs de la chambre de Josh. Ces murs ternes barrés d’affiches de joueurs de football et de baseball. Elle distinguait l’écran de télévision encore allumé de la veille et les vêtements éparpillés sur le sol. Josh était de toute manière une bonne baise. Bien bâti, il ne tâtonnait jamais. Ses mains imposantes et aventureuses savaient l’exciter correctement. Mais il restait précipité, manquait de tendresse. En dehors du lit, Josh était bienveillant, sympa, parfois drôle, mais sans plus. De sorte qu’Amy n’eut jamais de sentiments pour lui et que leur relation se limitait à de simples baises sans lendemain.

Le corps pesant et entièrement dénudé, Amy parcourut l’appartement transpercé par la lumière du matin. Elle ne se souciait nullement que les voisins puissent l’apercevoir à travers les fenêtres. Elle plongea sa main dans le frigo à la recherche d’une bière et grignota quelques biscuits : Josh avait la fâcheuse habitude d’en laisser des paquets ouverts sur le réfrigérateur.

Il fallait faire vite et se rendre au centre Rideau pour aider son frère au magasin de vêtements dont il était le gérant. Amy se foutait comme de l’an quarante de décevoir les gens. Sauf son frère, un être bon et intelligent au milieu de cette grosse masse de suiveurs.

Avec une vigueur retrouvée, elle abandonna sa bière encore à moitié pleine sur la table de la cuisine, se rinça le visage à l’eau froide, s’habilla et engouffra en moins de deux ses affaires dans son sac. Elle se souvint que Josh habitait quelque part à Orléans, loin du centre-ville. Le trajet en bus allait prendre trop de temps. Sans compter que les chauffeurs d’OC Transpo ne se pointaient jamais selon l’horaire indiqué. Devant l’urgence, elle se résolut à appeler une compagnie de taxi, fuma la dernière cigarette de son paquet et attendit. Quelques minutes plus tard, elle était assise sur la banquette arrière de l’un de ces véhicules noirs zigzaguant entre les autres automobiles.

Le chauffeur, un homme au crâne dégarni et à la bedaine proéminente, détailla sa passagère dans le rétroviseur. On ne pouvait pas affirmer d’emblée que c’était une jolie fille. Ses traits de visage irréguliers étaient recouverts d’une abondante chevelure rouge. Sa large bouche tranchait avec ses petits yeux verts en amande. Son nez et son menton semblaient minuscules, comme enfantins. Mais son regard exprimait un mélange inquiétant de douceur et de force sauvage. Son jean volontairement déchiré aux genoux ainsi que son blouson en cuir noir renforçaient ce côté marginal. Une charmante hippie, songea-t-il, croquant dans son sandwich douze pouces de chez Subway.

Il avait engagé poliment la conversation sur la pluie, le beau temps, les chiens écrasés, mais elle n’avait pas soufflé mot. La passagère ne cessait d’observer par la vitre le va-et-vient interminable des voitures sur la route 174. Lorsqu’il lui demanda sans conviction sa marque de voiture favorite, elle laissa apparaître ses dents et s’esclaffa :

– Tant que ça roule et que ça pollue, une voiture est une voiture, finit-elle par lâcher.

Et ce fut sa seule phrase jusqu’au centre Rideau. « Cute, mais une petite conne », pensa le chauffeur.

Le paysage qui défilait désolait profondément Amy. Cette succession d’immeubles, de maisons dépourvues de couleurs et semblables les unes aux autres la dépitait. Dès qu’elle aurait un peu d’argent, elle voyagerait. Et pas question de retourner à Winnipeg, sa ville natale quittée il y a trois mois. Beaucoup de circulation, pas mal de gens et des effluves de fritures à tous les coins de rue. Trop peu de vie sociale où ne subsistait qu’un gris terne comme sur les vieilles cartes postales.

Elle irait plutôt vivre au bord de l’océan, à Vancouver. Ou bien en Alberta. Une de ses « amies Facebook », une fille de son école secondaire, avait récemment publié des photos de Banff sur son « mur ». Des sommets enneigés s’y reflétaient dans des lacs turquoise. Les montagnes donnaient l’impression de s’écarter sur le long ruban bitumineux presque majestueux que devenait alors la route.

It’s fucking gorgeous, avait-elle prononcé sans s’en rendre compte.

Les quarante-deux dollars incluant le tip donnés, elle s’extirpa du taxi sans se faire prier. Le vieux pervers au volant n’avait fait que la reluquer durant tout le trajet, jugea-t-elle. Un mal baisé, probablement. Elle n’eut pas le loisir cette fois-ci de faire un détour par le Boulanger français sur Murray pour s’acheter trois croissants. Son rituel quand elle travaillait toute la journée. Elle les savourait en guise de lunch, les trempant allègrement dans une tasse de chocolat chaud confectionné à l’arrière du magasin.

Onze heures douze sur son BlackBerry et deux appels en absence, remarqua-t-elle en poussant tant bien que mal l’épaisse porte vitrée du centre commercial. Amy savait pertinemment que sa notion de l’heure et du temps, en général, n’existait plus à Ottawa. Elle utilisait rarement l’alarme de son réveil. Hormis le dimanche, qui s’illustrait par un ralentissement général de l’activité des gens, elle ne distinguait plus les jours de la semaine. Mais les deux appels en absence provenaient de son frère. Il devait s’impatienter, la maudire. Elle se surprit à se hâter dans les escaliers mécaniques.

Les lundis n’étaient pas des jours de gros achalandage au magasin. On entendait seulement les cintres s’entrechoquer sous les mains d’une visiteuse égarée et la musique lancinante s’échapper des enceintes. Dan, occupé à pousser de grosses boîtes de vêtements, ne s’offusqua pas de voir sa sœur arriver avec deux heures de retard. Elle se confondit malgré tout en excuses une nouvelle fois, les mains agitées par l’embarras. Un sourire forcé de Dan mit un terme à ses suppliques, et elle fila à ses tâches. Le grand frère le savait, au fond : la boutique pouvait parfaitement fonctionner avec le groupe de vendeuses chapeauté par Karine, son adjointe.

Amy appréciait que son frère ne la juge pas en sa présence. Elle avait toujours manqué de fiabilité, mais ce travers avait empiré de façon inquiétante depuis son arrivée à Ottawa. Sans compter ses sautes d’humeur, ses tristesses inexplicables. C’était en tout cas ce que Dan racontait avec inquiétude au téléphone à leurs parents. Elle avait quitté son emploi de fonctionnaire au Manitoba quasiment du jour au lendemain. Un pari risqué compte tenu de ses vingt-neuf ans, elle le savait. Dan, son aîné de six ans, se contentait de la taquiner sur la nouvelle couleur de ses cheveux : le rouge. Quelle mouche pouvait bien l’avoir piquée?

Très brillante, Amy avait conscience de ne pas être la meilleure vendeuse. Elle se donnait généralement à fond, ne rechignait jamais, mais les arcanes de la diplomatie n’étaient pas son fort. Elle adoptait rarement la bonne attitude avec les clients. Son sourire pouvait se figer de manière glaciale ou bien s’élargir un peu trop. Elle pouvait en revanche perdre les nerfs et invectiver un acheteur potentiel manquant à son goût de politesse.

Les cous des autres employés se tordaient dans sa direction lorsque Dan devait la reprendre après une remarque acerbe à un client. Ces derniers temps, elle avait tendance à lâcher nerveusement les pièces de monnaie à la caisse. « Elle est vraiment maladroite en plus d’être impolie », avait-elle entendu l’autre jour de la bouche de sa collègue Karine. Amy avait feint de ne pas avoir saisi ce commentaire. De toute façon, les collègues n’étaient rien d’autre pour elle que des connaissances avec qui elle se devait de rester impersonnelle.

Elle se résolut quand même ce jour-là à aller luncher avec Karine. Cette fille maniérée et vénale aux yeux d’Amy avait l’habitude de rejoindre chaque midi son inséparable Kate, secrétaire dans l’entreprise du parrain de Karine, Denis Brisson. Amy se foutait d’elles comme d’une guigne. Au mieux trouvait-elle Kate assez jolie, avec sa beauté presque scandinave, ses cheveux blonds, ses longues jambes, ses formes généreuses et quasi parfaites. Karine, jamais prise en défaut d’un bon mot, savait enrober les clients de la crème nécessaire pour leur faire ouvrir le portefeuille. Seul fait notable : Karine s’exprimait dans un anglais pratiquement sans accent, quoique originaire de la ville de Québec. À la différence de son frère, Amy restait incapable de suivre une conversation en français, bien qu’elle le comprenait sommairement.

D’un œil détaché, plongée dans ses rêveries, elle observait les poses droites et appliquées de Karine et Kate dégustant leurs salades. Sur un ton élevé pour couvrir le vacarme des autres conversations, Karine expliquait à son amie les nouveaux objectifs de cote d’écoute de Karine à l’écoute, une émission de radio qu’elle animait, et son intention ferme de réussir dans le monde des médias.

La monnaie dans la main prête pour ses croissants, le BlackBerry dans l’autre, Amy leva les yeux quand le nom de Paul fut prononcé. Les pièces lui glissèrent entre les doigts.

Again? grommela Karine, aidant tout de même Amy à ramasser l’argent.

Again, I’m so sorry.

L’argent ramassé, Karine se tourna vers Kate pour expliquer que son colocataire avait passé le week-end à Montréal chez sa blonde. Il devait y avoir « une autre fille », selon elle, d’autant que la relation avec une certaine Marie-Claude tournait au vinaigre ces derniers temps, leurs conversations téléphoniques se ponctuant de grosses engueulades. Les yeux de Karine s’agrandirent quand Kate lui affirma que Brisson grinçait de plus en plus contre les retards de Paul.

– J’espère qu’il sera ponctuel à la réunion de treize heures, tempéra-t-elle aussitôt.

Amy n’avait jamais rencontré ni vu Paul. Mais Karine, par ennui ou peut-être par affection, évoquait chaque jour son colocataire. Et l’aptitude de celui-ci à provoquer les grimaces de Karine quand il oubliait de ramasser ses chaussettes, ou encore sa joie quand il la complimentait sur sa tenue, donnait à cet inconnu un côté sympathique et vivant dans l’imaginaire d’Amy. Karine insistait pourtant sur la mollesse du jeune homme.

Kate profita de la discussion sur Paul pour recentrer le débat sur sa petite existence. C’était là le plus gros défaut de Kate, avait souvent observé Amy. Sa beauté reconnue de tous et son impression de rayonner lui donnaient envie d’offrir aux autres une part d’elle-même à tout moment.

Kate se plut alors à évoquer ses conversations privées avec certains hommes. Encouragée par les dodelinements de tête enjoués de Karine, elle poursuivit sa logorrhée à un débit accéléré par sa propre excitation. Un tel était brillant, un tel était beau, un tel était bien bâti. Elles pouffèrent de rire, se donnant un high-five, puis se prirent toutes les deux en photo. Amy les regarda avec moquerie, mais s’exécuta par politesse quand elles lui demandèrent de se joindre à elles pour l’un des clichés. Leurs gloussements cessèrent quand elles découvrirent qu’Amy avait profité du selfie pour s’échapper.

– Ah, la petite snob, elle est partie! On devait pas l’intéresser, pesta Karine. Elle passe son temps à nous ignorer et à ignorer le monde.

She’s such a bitch. I really don’t like her, marmonna Kate, la mine dégoûtée.

Chapitre 3

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