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Entre parenthèses

De
366 pages
Paul vit une existence sans surprise à Ottawa, rythmée entre son travail d’assistant à la direction dans une entreprise de publicité, sa blonde, ses amis et ses collègues. Il fait alors la connaissance d’Amy, une jeune anglophone au comportement excessif et à la santé fragile. Cette rencontre agira sur lui comme un catalyseur, qui le poussera à tout abandonner pour s’engager dans un road trip à deux vers l’Ouest, en quête du Pacifique.
Récit initiatique, «Entre parenthèses» est un roman beau et tragique sur l’amour qui transforme, doublé d’une fresque sociale pimentée, à l’humour agréablement corrosif.
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Ancrées dans le Nouvel-Ontario, les Éditions Prise de parole appuient les auteurs et les créateurs d’expression et de culture françaises au Canada, en privilégiant des œuvres de facture contemporaine.
Éditions Prise de parole C.P. 550, Sudbury (Ontario) Canada P3E 4R2 www.prisedeparole.ca
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC), du programme Développement des communautés de langue officielle de Patrimoine canadien, et du Conseil des Arts du Canada pour nos activités d’édition. La maison d’édition remercie également le Conseil des Arts de l’Ontario et la Ville du Grand Sudbury de leur appui financier.
SÉBASTIENPIERROZ
ENTREPARENTHÈSES
Roman
Éditions Prise de parole Sudbury 2016
Œuvre en première de couverture et conception de la première de couverture : Olivier Lasser Accompagnement éditorial : Johanne Melançon Édition : Stéphane Cormier Révision linguistique : Eva Lavergne Correction d’épreuves : Chloé Leduc-Bélanger et Suzanne Martel Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. Copyright © Ottawa, 2016 Diffusion au Canada : Dimedia Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada Pierroz, Sébastien, 1983-, auteur Entre parenthèses / Sébastien Pierroz. Publié en formats imprimé (s) et électronique(s).  ISBN 978-2-89423-954-4. – ISBN 978-2-89423-955-1(pdf). –  ISBN 978-2-89423-956-8 (epub) I. Titre.  PS863.I4756E68 2016 C843’.6 C2016-900614-X C2016-900615-8 ISBN 978-2-89423-954-4 (Papier) ISBN 978-2-89423-955-1 (PDF) ISBN 978-2-89423-956-8 (ePub)
PARTIE1
CHAPITRE1
Paul ne savait pas. Il n’avait pas pris de décision la veille et n’en prendrait pas non plus le lendemain. Le tintement de la cuillère sur les tass es de café s’était suspendu. Les yeux de sa blonde le fixaient avec insistance. – J’ai besoin de savoir. C’est oui ou c’est non. Mais il me faut une réponse. – Je sais pas. J’ai besoin de temps. Marie-Claude porta la serviette sur sa bouche, secouant la tête avec dépit. Ses petits doigts repoussèrent la main désolée et implorante d e Paul au bout de la nappe. Ils remarquèrent à peine les derniers clients quitter le restaurant. Une partie de leur monde se fissurait. – En tout cas, on en avait parlé il y a longtemps. T’étais d’accord pour venir t’installer à Montréal avec moi. Qu’on achète un condo ensemble. Et maintenant, t’hésites! – Prends-le pas personnellement. C’est pas contre toi. – Je veux savoir pourquoi. – Y a pas de raison. C’est comme ça. – Alors tu préfères continuer ta colocation avec Karine, que t’apprécies même pas tant que ça? Il n’eut pas le cran de la regarder. Les yeux baissés sur son café noir, il attendait une dernière diatribe, voire un poing tapé contre la ta ble. Elle se contenta de sangloter. La tristesse de Marie-Claude lui perçait toujours le c œur. Il se leva machinalement pour la consoler, mais la main brandie en face de lui apparut si hostile qu’il dut battre en retraite. Réfugié dans les toilettes de l’établissement, Paul s’aspergea le visage d’eau à plusieurs reprises comme pour fuir ce mauvais songe. Aimait-il Marie-Claude autant qu’à leur première rencontre, cinq ans auparavant? Natur ellement, lui disait sa raison sans qu’il puisse l’expliquer. Il ne voulait seulement pas quitter Ottawa trop vite et galérer pour trouver un emploi au Québec. Sans compter que les a ffaires se portaient mal dans la province. C’est du moins ce qu’il pouvait lire régu lièrement dans les journaux. Sa colocation avec Karine, une fille ni gentille ni méchante, lui suffisait. Paul observa son reflet dans le miroir. Frottés nerveusement au cours du repas, ses cheveux blonds partaient en pagaille. Ses yeux marron s’étaient rapetissés par la honte, comme s’ils avaient voulu se fermer pour ne plus ri en entendre. De vilaines rides commençaient à strier son visage. « Crisse que c’es t dur de se rapprocher de trente ans! » Méritait-elle un tel désaveu? La question le taraudait. Paul n’avait pas réussi à trouver le moment opportun, disons le courage, pour étaler ses plans à Marie-Claude. Ses allers-retours à Montréal ne pouvaient plus continuer et r endaient ses lundis particulièrement exténuants au travail. Mais il voulait surtout conv aincre Marie-Claude de revenir vivre à Ottawa comme auparavant. Elle et lui avaient fait leurs études à l’Université d’Ottawa. Elle parlait très bien l’anglais, même si elle venait de la Côte-Nord. Il avait un poste stable d’adjoint à la direction dans une entreprise de publicité de la capitale depuis quatre ans. Marie-Claude ne travaillait que depuis deux ans com me attachée de communication à Montréal. L’avantage devait lui revenir. À son retour dans la salle, Paul considéra la chaise de Marie-Claude laissée vacante. « Probablement aux toilettes », se dit-il, saisissa nt une feuille chiffonnée du fond de sa poche. Paul l’ouvrit. « À la recherche du bonheur » , était-il écrit à l’encre bleue. C’était bien son stylo tout à coup agité qui avait inscrit ces mots voilà trois ou quatre semaines. Il n’était pas parvenu à griffonner la suite. Une pensée lui traversa l’esprit : et si le bonheur
était justement d’oublier Marie-Claude et de penser à une autre fille…? La voix professionnelle du serveur vint l’extirper de ses réflexions : – Mademoiselle a payé pour les deux salades puis elle a quitté. Les yeux interrogateurs de Paul se figèrent sur le serveur. Le sac à main de sa blonde, dans lequel elle conservait les clés de la voiture et de l’appartement, ainsi que son propre portefeuille, avaient disparu. Une fuite qui l’obligeait dès lors à rentrer à pied au domicile de Marie-Claude. L’équivalent de plusieurs kilomètres de marche. Paul poussa la porte du restaurant et se mit à courir. Rapide et habile de ses jambes, il se faufila aisément entre les derniers piétons du dimanche soir. Mais il ne parvint pas à rattraper Marie-Claude à temps. Le véhicule avait déjà quitté sa place de stationnement. L’audace lui aurait commandé de mendier trois dollars à un passant pour l’achat d’un billet de métro, mais il n’osa pas. Pas plus qu’il n’osa s’enfoncer dans le souterrain de la STM en franchissant illégalement les tourniquets. Paul marcha donc, docile. D’abord sur l’interminable rue Sainte-Catherine, où il lorgna désespérément l’intérieur des restaurants encore ouverts, qui exhalaient les odeurs suaves de plats épicés. Apparemment bien meilleurs que les salades sans goût que Marie-Claude lui avait imposées. Il appréciait malgré tout Montréal. Surtout quand M arie-Claude et lui allaient se balader sur les sentiers du mont Royal, redescendaient main dans la main par le chemin de la Côte-des-Neiges pour aboutir dans un restaura nt à saveur latine à proximité de la rue Sainte-Catherine. Il aimait aussi se balader su r le Plateau, feuilleter les vieux ouvrages au papier jauni chez les bouquinistes. Mais leshipstersdu Plateau, les accents français de France à foison, les airs pincés de cer tains le rebutaient un peu. Originaire d’Embrun dans l’Est ontarien, il avait déjà eu besoin de quelques mois pour s’acclimater à Ottawa à son arrivée pour les études, dix années auparavant. Il redoutait une adaptation encore plus difficile à Montréal. Le ruban infini de bitume de la rue Sherbrooke se p rofilait devant lui. Devant le passage, sirène hurlante, d’une voiture de police, il passa en revue ses souvenirs avec Marie-Claude comme si leur relation ne se résumait sur le coup qu’à un vieil album photo. C’est peu après la mort de sa mère dans un accident de voiture que Paul avait rencontré Marie-Claude. Leur relation, après cinq ans, posséd ait le charme du confort et les certitudes de l’habitude. Elle connaissait suffisam ment son chum pour ne pas empiéter sur ses plates-bandes. Lorsqu’il venait lui rendre visite, il ne dérogeait jamais à sa discipline de vie individuelle, même les fins de se maine : lecture de la presse le matin, gym l’après-midi et, parfois entre les deux, des dossiers du bureau à éplucher encore et toujours. Le retour à l’appartement de Marie-Claude, non loin du stade olympique, fut un supplice. Ses pieds, maltraités par ses chaussures de cuir, paraissaient se distorde à chaque pas. La température rafraîchie du soir, teintée de vent, commençait à traverser sa veste noire. Il tenta bien de lui téléphoner, prépa rant une voix de circonstance apaisée pour l’inciter à faire marche arrière, mais elle ne décrocha pas. Quand la sonnerie de son propre téléphone retentit, il crut bien la délivran ce arrivée. La voix de son patron calma ses ardeurs. Denis Brisson l’appelait de plus en plus souvent le dimanche. Par couardise et aussi parce que la femme de son chef était autre fois l’amie de sa mère, Paul se retenait de trop pester. – Salut, Paul. Désolé de te déranger en plein week- end. As-tu des nouvelles de certains clients? J’espère que notre chiffre va être bon ce lundi. – Aucune nouvelle, non, mais j’ai bon espoir que tout sera correct. – OK. Et sinon, en ce moment, es-tu à Montréal chez Marie-Claude, à Embrun chez ton père ou à Ottawa?
– Avec Marie-Claude, on va dire. – Très bien. Essaye d’être à l’heure à la réunion de demain en début d’après-midi. Je sais que t’as eu tendance à arriver en retard, ces derniers temps, ajouta Brisson avec un rire feint. – Pas de problème. Quand la tour du stade fut suffisamment élevée pour lui indiquer la fin de cette trotte nocturne, il n’eut plus assez de forces pour rouspé ter contre Marie-Claude ni contester ses projets. Il se sentait moins fermé à l’idée de déménager à Montréal dès qu’une opportunité se présenterait. Il était même presque prêt à investir dans l’achat d’un condo avec elle si cela pouvait lui faire plaisir. La porte de l’appartement s’ouvrit automatiquement à l’approche de ses pas lourds, comme si Marie-Claude ne faisait qu’attendre son arrivée. Elle l’observait avec curiosité, sans mot dire, détaillant son front suant et sa bouche grimaçante. Chandail de l’U d’O et short noir, sa tenue d’intérieur de rigueur devant la télévision, elle avait fini par se démaquiller, se laissant aller à la douceur d’un joint. – J’espère que ça t’a fait réfléchir, ta petite mar che, lui lança-t-elle avec un petit sourire triomphant. Je voulais pas être désagréable, juste te montrer les conséquences de tes hésitations sur les gens. Il grommela de douleur en ôtant ses chaussures. Pou rquoi n’avait-il pas eu d’argent sur lui pour acheter un bouquet de fleurs? Donner à Marie-Claude la preuve incommensurable de son pardon. – Je m’excuse. Tu peux pas savoir comme je me sens mal. – Bah, n’en parlons plus. L’étreinte consolatrice donnée, Marie-Claude désirait tout oublier. – Un peu depot, ça te dit pour une fois? – Non. Sa main coquine se plaça entre ses jambes. – Et ça? – Pourquoi pas, oui. Haleines de café et de tabac mélangées, baisers salis, vêtements jetés sur le sol, Paul et Marie-Claude oublièrent effectivement tout. L’orgasme terminé, les corps encore raidis, le souf fle haletant, ils se laissèrent retomber sur le matelas. Marie-Claude se plaça immédiatement sous l’épaisse couverture et se blottit contre la poitrine velue de son chum. Paul avait pris l’habitude de couvrir son front de baisers dans ces moments-là, de lui demand er d’une voix agréable si elle avait aimé. Puis il s’endormait généralement comme une ma sse. D’autres fois, il se dirigeait vers la salle de bain. Elle pouvait entendre les robinets couler, les vêtements s’agiter. Il en ressortait parfumé, habillé impeccablement. Indiffé rent. Les doigts de Paul s’agitaient alors à toute vitesse sur son iPhone. Parfois encor e, il observait le visage câlin aux cheveux encore hirsutes de sa blonde emmitouflée sous la couverture. Il prenait alors la peine de l’embrasser. D’échanger quelques mots doux avec elle. Sensation réconfortante. – Paul, est-ce que tu vois quelqu’un d’autre? Dis-le-moi franchement, lui demanda-t-elle ce soir-là. – Non, je te le promets. – Est-ce que tu m’as déjà trompée en cinq ans? – Non plus. Il redoutait de voir la bouche de Marie-Claude s’entrouvrir une troisième fois. Craignait de devoir répondre oui à une question. – Maintenant, y faut dormir, se contenta-t-il d’ajouter, pas très rassuré.
CHAPITRE2
La sonnerievintageés par latéléphone l’arracha au sommeil. Les yeux malmen  du lumière du jour, elle saisit son BlackBerry avec di fficulté. La voix sévère de son grand frère Dan retentissait à l’autre bout : Amy, what’s wrong? I’m waiting for you at the store! Sa bouche pâteuse exhalant des relents d’alcool com posa tant bien que mal une excuse qu’elle savait minable. Sa tête lourde comme du plomb luttait pour ne pas s’écrouler entre ses mains. Elle bredouilla qu’elle serait là dans quelques minutes. La conversation fit bouger le corps inerte de Josh. Il beugla une parole inaudible puis se rendormit lourdement. Elle reconnut les murs de la chambre de Josh. Ces m urs ternes barrés d’affiches de joueurs de football et de baseball. Elle distinguait l’écran de télévision encore allumé de la veille et les vêtements éparpillés sur le sol. Josh était de toute manière une bonne baise. Bien bâti, il ne tâtonnait jamais. Ses mains imposantes et aventureuses savaient l’exciter correctement. Mais il restait précipité, manquait de tendresse. En dehors du lit, Josh était bienveillant, sympa, parfois drôle, mais sans plus. De sorte qu’Amy n’eut jamais de sentiments pour lui et que leur relation se limitait à de simples baises sans lendemain. Le corps pesant et entièrement dénudé, Amy parcourut l’appartement transpercé par la lumière du matin. Elle ne se souciait nullement que les voisins puissent l’apercevoir à travers les fenêtres. Elle plongea sa main dans le frigo à la recherche d’une bière et grignota quelques biscuits : Josh avait la fâcheuse habitude d’en laisser des paquets ouverts sur le réfrigérateur. Il fallait faire vite et se rendre au centre Rideau pour aider son frère au magasin de vêtements dont il était le gérant. Amy se foutait comme de l’an quarante de décevoir les gens. Sauf son frère, un être bon et intelligent au milieu de cette grosse masse de suiveurs. Avec une vigueur retrouvée, elle abandonna sa bière encore à moitié pleine sur la table de la cuisine, se rinça le visage à l’eau fro ide, s’habilla et engouffra en moins de deux ses affaires dans son sac. Elle se souvint que Josh habitait quelque part à Orléans, loin du centre-ville. Le trajet en bus allait prend re trop de temps. Sans compter que les chauffeurs d’OC Transpo ne se pointaient jamais sel on l’horaire indiqué. Devant l’urgence, elle se résolut à appeler une compagnie de taxi, fuma la dernière cigarette de son paquet et attendit. Quelques minutes plus tard, elle était assise sur la banquette arrière de l’un de ces véhicules noirs zigzaguant entre les autres automobiles. Le chauffeur, un homme au crâne dégarni et à la bed aine proéminente, détailla sa passagère dans le rétroviseur. On ne pouvait pas affirmer d’emblée que c’était une jolie fille. Ses traits de visage irréguliers étaient recouverts d’une abondante chevelure rouge. Sa large bouche tranchait avec ses petits yeux verts en amande. Son nez et son menton semblaient minuscules, comme enfantins. Mais son re gard exprimait un mélange inquiétant de douceur et de force sauvage. Son jean volontairement déchiré aux genoux ainsi que son blouson en cuir noir renforçaient ce côté marginal. Une charmante hippie, songea-t-il, croquant dans son sandwich douze pouces de chez Subway. Il avait engagé poliment la conversation sur la plu ie, le beau temps, les chiens écrasés, mais elle n’avait pas soufflé mot. La passagère ne cessait d’observer par la vitre le va-et-vient interminable des voitures sur la rou te 174. Lorsqu’il lui demanda sans conviction sa marque de voiture favorite, elle laissa apparaître ses dents et s’esclaffa : – Tant que ça roule et que ça pollue, une voiture est une voiture, finit-elle par lâcher.
Et ce fut sa seule phrase jusqu’au centre Rideau. «Cute, mais une petite conne », pensa le chauffeur. Le paysage qui défilait désolait profondément Amy. Cette succession d’immeubles, de maisons dépourvues de couleurs et semblables les un es aux autres la dépitait. Dès qu’elle aurait un peu d’argent, elle voyagerait. Et pas question de retourner à Winnipeg, sa ville natale quittée il y a trois mois. Beaucoup de circulation, pas mal de gens et des effluves de fritures à tous les coins de rue. Trop peu de vie sociale où ne subsistait qu’un gris terne comme sur les vieilles cartes postales. Elle irait plutôt vivre au bord de l’océan, à Vancouver. Ou bien en Alberta. Une de ses « amies Facebook », une fille de son école secondai re, avait récemment publié des photos de Banff sur son « mur ». Des sommets enneigés s’y reflétaient dans des lacs turquoise. Les montagnes donnaient l’impression de s’écarter sur le long ruban bitumineux presque majestueux que devenait alors la route. It’s fucking gorgeous, avait-elle prononcé sans s’en rendre compte. Les quarante-deux dollars incluant letip donnés, elle s’extirpa du taxi sans se faire prier. Le vieux pervers au volant n’avait fait que la reluquer durant tout le trajet, jugea-t-elle. Un mal baisé, probablement. Elle n’eut pas le loisir cette fois-ci de faire un détour par le Boulanger français sur Murray pour s’acheter tro is croissants. Son rituel quand elle travaillait toute la journée. Elle les savourait en guise de lunch, les trempant allègrement dans une tasse de chocolat chaud confectionné à l’arrière du magasin. Onze heures douze sur son BlackBerry et deux appels en absence, remarqua-t-elle en poussant tant bien que mal l’épaisse porte vitré e du centre commercial. Amy savait pertinemment que sa notion de l’heure et du temps, en général, n’existait plus à Ottawa. Elle utilisait rarement l’alarme de son réveil. Hor mis le dimanche, qui s’illustrait par un ralentissement général de l’activité des gens, elle ne distinguait plus les jours de la semaine. Mais les deux appels en absence provenaien t de son frère. Il devait s’impatienter, la maudire. Elle se surprit à se hâter dans les escaliers mécaniques. Les lundis n’étaient pas des jours de gros achaland age au magasin. On entendait seulement les cintres s’entrechoquer sous les mains d’une visiteuse égarée et la musique lancinante s’échapper des enceintes. Dan, occupé à pousser de grosses boîtes de vêtements, ne s’offusqua pas de voir sa sœur arriver avec deux heures de retard. Elle se confondit malgré tout en excuses une nouvelle fois, les mains agitées par l’embarras. Un sourire forcé de Dan mit un terme à ses suppliques, et elle fila à ses tâches. Le grand frère le savait, au fond : la boutique pouvait parf aitement fonctionner avec le groupe de vendeuses chapeauté par Karine, son adjointe. Amy appréciait que son frère ne la juge pas en sa p résence. Elle avait toujours manqué de fiabilité, mais ce travers avait empiré de façon inquiétante depuis son arrivée à Ottawa. Sans compter ses sautes d’humeur, ses tristesses inexplicables. C’était en tout cas ce que Dan racontait avec inquiétude au télépho ne à leurs parents. Elle avait quitté son emploi de fonctionnaire au Manitoba quasiment du jour au lendemain. Un pari risqué compte tenu de ses vingt-neuf ans, elle le savait. Dan, son aîné de six ans, se contentait de la taquiner sur la nouvelle couleur de ses cheve ux : le rouge. Quelle mouche pouvait bien l’avoir piquée? Très brillante, Amy avait conscience de ne pas être la meilleure vendeuse. Elle se donnait généralement à fond, ne rechignait jamais, mais les arcanes de la diplomatie n’étaient pas son fort. Elle adoptait rarement la b onne attitude avec les clients. Son sourire pouvait se figer de manière glaciale ou bien s’élargir un peu trop. Elle pouvait en revanche perdre les nerfs et invectiver un acheteur potentiel manquant à son goût de politesse.