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Entre-temps

De
185 pages
Le narrateur, remarquant une vieille femme dans la rue, se sent soudain oppressé par une terrible angoisse.Il pense briser la routine en se mettant à peindre des natures mortes et en s'imprégnant des écrits de Léonard de Vinci. Mais de mystérieux messages viennent troubler cette quête artistique.Ce premier roman plonge le lecteur dans un étrange face à face entre l'art et le non art ou le temps et la mort.
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Entre-temps
Benoit Phelippeau
Entre-temps





ROMAN











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6959-X (fichier numérique)
EAN : 9782748169591 (fic
ISBN : 2-7481-6958-1 (livre imprimé) 8169584 (livre imprimé)




On apprend lentement à reconnaître les très rares choses où dure
l’éternel, que nous pouvons aimer, la solitude à quoi nous pouvons
prendre part dans le silence.

R.M.Rilke











A ma femme,

BENOIT PHELIPPEAU








Les rues étaient presque vides comme tous ces
dimanches où le froid de l’hiver figeait les silhouettes
des passants en d’étranges fantômes. Devant moi, une
vieille dame, emmitouflée dans un manteau trop large,
claudiquait. Après l’avoir dépassée, je me retournai. Elle
farfouilla dans son sac à main puis porta un biscuit à sa
bouche dégoulinante de bave. Aussitôt s’ébaucha dans
mon esprit une terrifiante image qui m’effraya au point
de me faire chavirer.
Le ciel se couvrait peu à peu. Des caillots de nuages
s’amassaient au-dessus des toits. La clarté devint
brusquement blafarde. Une grisaille, propre à ces jours
sans activité, emmaillota les maisons. L’asphalte sembla
encore plus terne que d’habitude. On devinait au loin,
sous un carré de lumière, les tours de la Conciergerie.
Je luttais pour chasser de ma mémoire la vision de ce
visage moribond. Mon existence me parut subitement
vidée de son sens. Ça faisait trop de grabuge dans ma
tête.

Jusque-là, je m’étais accommodé de ma petite vie
d’architecte. Je vivais seul dans un appartement, à deux
pas de la place de la Bastille. Mes parents, morts
beaucoup trop tôt, m’avaient légué une importante
somme d’argent que je laissais dormir à la banque.
Rien de bien extravagant ne venait émoustiller le
11 ENTRE-TEMPS
déroulement de mes journées, toutes semblables les
unes aux autres. De temps en temps, je pensais à
Myriam, à son corps si blanc. Une aventure qui s’était
soldée par un échec. Son départ m’avait causé un réel
chagrin. Des coulées de mélancolie m’embrumaient le
cerveau, surtout le soir lorsque les ombres se gonflaient
autour des objets.
Je tentais de trouver à ma solitude de nombreux
privilèges. Je me contentais de peu, n’ayant pas de
véritables passions ou projets. « A quoi bon se poser des
questions là où il n’y a pas de réponse », me disais-je
souvent. Je n’avais qu’un seul ami, Bertrand, à qui je
pouvais me confier en toute discrétion.

Je continuais à progresser dans les rues. Marcher
encore un peu pour m’obliger à combattre la froidure
de l’air. Je lorgnai un couple d’amoureux qui se
bécotaient près d’un porche. Cet acte me laissa
indifférent. Mon corps dérivait dans un autre monde. La
pluie commençait à tomber. On entendait par saccades
le vent ébouriffant les branches.
Je déambulai un long moment avant d’emprunter
une ruelle qui descendait vers les quais où l’eau de la
Seine régurgitait un peu de boue mélangée à de l’écume.
L’humidité se glissait sous mes vêtements. Une moiteur
délicieuse. A cette impression se mêlait une peur que je
n’avais jamais connue.
Mon regard cherchait à s’accrocher à une présence,
mais je ne voyais que des spectres rôdant dans les rues.
J’eus honte de ma faiblesse. Je poussai un cri comme
pour évacuer cette sensation d’étourdissement. Tout
mon être devint fragile. Le vertige s’amplifia.
A l’est, l’horizon était déjà anuité. L’obscurité
12 BENOIT PHELIPPEAU

s’allongeait sur les habitations. Je clignai des yeux pour
faire ressortir le reflet des vitrines. Une voiture en me
frôlant manqua de m’écraser. Je pestai contre le
conducteur complètement azimuté.
Je contournai un dernier bloc de maisons et rentrai
chez moi, l’esprit encore taraudé par le visage de cette
vieille femme.
13 ENTRE-TEMPS







Dans le noir, j’ouvris un œil et lus les chiffres rouges,
inscrits sur l’écran du radio-réveil : 7 h 52. Mon
sommeil avait été court. Je n’avais presque pas dormi,
me retournant sans cesse dans le lit. Quelque chose
d’important venait de se produire, quelque chose que
j’avais du mal à définir.
Je me levai, le corps brinquebalant. Mes membres
étaient encore engourdis par la fatigue. Du robinet de la
cuisine, je fis couler un peu d’eau sur mes mains et mon
visage.

L’appartement ressemblait à un vaisseau avec d’un
côté des fenêtres qui ouvraient sur une cour trop exiguë
et de l’autre une grande baie qui donnait sur la rue.
Contre le divan était coincée une table basse sur laquelle
traînassaient des revues en désordre : une collection de
Science et Vie que je lisais sans toujours tout comprendre,
mais les images - le plus souvent dessinées - me
fascinaient.
J’avalai un bol de thé avant de prendre une douche.
Deux anneaux du rideau avaient lâché. L’eau dégoulina
sur le carrelage. En enjambant le bac, je faillis tomber,
glissant sur la flaque qui s’étalait jusqu’au lavabo.
Dans l’escalier, le concierge me demanda de passer
prendre un colis dans la loge. Je le remerciai mais
prétextai un retard à mon travail.
14 BENOIT PHELIPPEAU

Sur le trottoir, le flux des passants me surprit, une
agitation qui paraissait surréaliste sous la lumière crue
des lampadaires. L’idée de suivre une personne au
hasard me traversa un instant l’esprit. Où allaient tous
ces pantins, secoués par tant de fils invisibles ?
Mon travail était à seulement dix minutes de mon
appartement. D’habitude, cette courte marche me
ravissait, mais ce matin, je me sentais oppressé, angoissé
par un sentiment que j’avais toujours du mal à définir.
Dans mon bureau, au deuxième étage, mon patron
m’attendait, les doigts d’une main pianotant sur un
dossier. Afin de justifier mon retard, j’invoquai une
fatigue passagère. Il se gratta le dessus du crâne, puis
réajusta sa cravate avant de me poser quelques
questions à propos de mon boulot. Voulait-il m’offrir
une promotion ?
Au bout de quelques minutes, j’entendis mon ventre
gargouiller. Je bredouillai quelque chose d’inaudible et
m’excusai en confessant avoir des soucis intestinaux.
J’étais gêné par cet aveu. Ça me fit rougir. Je restai un
instant sans bouger, me sentant encore plus ballot que
d’habitude.
Assis sur la cuvette des toilettes, la tête calée entre les
mains, je fermai les yeux. « Qu’est-ce qui m’arrive ? »
Des gouttes de sueur dégringolaient de mes tempes.
Dans le couloir, je croisai des collègues auxquels
j’adressai un salut convenu d’un petit signe de la tête.
Lorsque je regagnai mon bureau, le patron avait disparu.
Sur la table de travail, au-dessus des plans, un dépliant
publicitaire avait été déposé. Il s’agissait d’une réclame
vantant les mérites des vacances au soleil.
L’air songeur, je m’installai près de la fenêtre et
regardai au loin des écharpes de fumées qui
15 ENTRE-TEMPS
s’échappaient des cheminées. A cette image se
superposa la vision d’un ciel azuré se reflétant dans une
mer à peine creusée par un vent chaud.
16 BENOIT PHELIPPEAU








De retour des îles Canaries, je ressentis avec plus
d’intensité la vacuité de mon existence. Mon cerveau
n’était plus en accord avec le rythme du monde. Cette
peur me rendait taciturne, méchant parfois. Dans
l’avion, je m’étais emporté contre mon voisin qui riait
trop fort en reluquant le film sur l’écran, une version un
peu jaunie du Corniaud. Ça faillit mal tourner.

Sur le point de m’endormir, le visage de Myriam se
dessina avec une soudaine netteté. Après deux mois de
séparation, son absence était peut-être la cause de mon
désœuvrement.
Je me levai et me dirigeai vers le téléphone. Une
hésitation avant de décrocher. D’une main un peu
nerveuse, je tapai les dix chiffres. Au bout du fil la
sonnerie s’éternisait.

La radio diffusait un programme sur la vie sexuelle
des grenouilles. J’écoutai un instant, intrigué par les
croassements de ces drôles de bestioles aux cuisses si
affriolantes.
Un besoin de musique sacrée me poussa à introduire
dans le boîtier mon disque fétiche : le Requiem de
Mozart. Bizarrement, cette musique me redonna un peu
de vitalité. J’augmentai le volume et me mis en quête
d’un papier à lettres. Je trifouillai dans plusieurs tiroirs,
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sans résultat. Ces derniers temps, à force de
flemmarder, je n’avais plus le goût de ranger mon
appartement. La vaisselle s’accumulait dans l’évier et les
vêtements s’entassaient à côté de la machine à laver.
On sonna. Intrigué, je sursautai, n’attendant
personne à une heure aussi tardive. A peine avais-je
entrebâillé la porte que le voisin, furibond, lança :
– Vous vous croyez à l’opéra pour oser mettre votre
putain de musique aussi forte ! Il y a des gens qui
travaillent tôt demain !
Je reculai de quelques pas pour aller éteindre la sono.
Le voisin n’avait toujours pas disparu. Il regardait,
incrédule, le désordre qui régnait dans l’appartement.
Les yeux rougis par le sommeil, il ne bougeait pas,
semblant attendre quelque chose. Je lui proposai un thé.
Je venais de l’inviter sans vraiment m’en rendre
compte. J’avais dit ça comme par un réflexe de
courtoisie car je ne ressentais aucune envie de parler à
une personne presque inconnue. Il engagea le premier la
conversation :
– Vous voyagez ?
– Disons que j’ai pris des vacances.
– Que faites-vous comme métier ?
L’indiscrétion du voisin commença à m’agacer. Mais
je ne savais plus comment abréger ce curieux tête-à-tête,
alors que la bouilloire dans la cuisine entamait un
sifflement.
– Je travaille dans un cabinet d’architecte.
– C’est très étonnant, vous passez inaperçu dans
l’immeuble. On aurait pu croire que vous étiez un
malfaiteur ou bien une sorte d’espion, vous savez
comme ceux qu’on voit au cinéma, une double vie en
quelque sorte.
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