Entrelacs

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Murs de pierres, RER, le Père, féérie, anorexie et géants d'Irlande tissent des entrelacs dans ces nouvelles qui vous plongent au plus profond de l'être et du désert de vivre.

Publié le : vendredi 10 juin 2011
Lecture(s) : 209
EAN13 : 9782748101348
Nombre de pages : 171
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© manuscrit.com, 2001 ISBN: 2748101359 (pour le fichier numérique) ISBN: 2748101340 (pour le livre imprimé)
Agnès Jersyk
Entrelacs
NOUVELLE
PRISONNIÈRE
Une île.
Au bord du rivage, dans une haute tour crénelée entourée d’une double rangée de remparts, une femme est captive. Elle passe tout son temps à la fenêtre, les yeux perdus dans les vagues. Assise sur un escabeau, elle y passe les heures, elle ne sent pas l’inconfort, elle ne sent pas le temps. Devant la fenêtre, prisonnière, une femme est as sise. Son âme est perdue, errante dans l’infini du temps qui passe. Son regard se noie dans l’horizon. Elle ne voit rien. Elle n’entend pas non plus le bruit du vent, les cris des oiseaux, ni le mugissement de la mer. La mer est sans limite. Dans ses yeux couleur de mer, l’océan s’infiltre peu à peu. L’infini l’habite totalement. La femme est prisonnière, captive d’un amour impossible. Le temps passe. Ses yeux sont perdus dans l’ho rizon, sa couleur y déteint. Son regard effleure la den telle des rivages ; le temps qui passe trace sur son corps de profondes blessures. Le bruit de la mer et les mouve ments des flots, les cris des oiseaux et les gémissements du vent, s’installent et remplissent son âme de soupirs et de pleurs. Deuil insurmontable. Les cris et les plaintes qui s’élèvent sont comme les vents qui passent, légers ou
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puissants, brûlants ou cinglants… Grands vents de co lère, de tendresse, élans de peur, ou de haine, ils trans forment la raison, ils sont d’ironie, de violence, ou d’extrême douceur, ils sont plus forts que les mots, ils trahissent le sens des mots. Elle regarde dehors le matin, quand l’aurore se languit dans la brume. Les couleurs y sont noyées, leurs nuances infimes dans le temps suspendu. Elle regarde dehors à midi, quand, dans la claironnante lumière d’été, les rochers sont vifs et les eaux joyeuses de bleus profonds, le ciel sans fin et le soleil pétulant. Elle re garde le soir, quand, alanguit de poésie, le soleil trace des tableaux aux nuancés de rouges, de jaunes, d’oran gés. Elle regarde l’île aux couleurs de coquillages dans le turquoise du soir, et émeraude dans la brume du levant. Elle est encore à la fenêtre quand, la nuit descendue sur la terre, la mer s’est perdue dans l’obscurité. Quelques scintillements persistentils encore, habitant bruyant le néant du ressac ? Respiration monstrueuse du vide, as piration irrésistible. La profondeur des eaux s’est infiltrée dans l’âme de la captive. Un gouffre insondable a pris la place de son cœur. Telle l’aspiration invincible d’un maelström, la souffrance est si intolérable qu’en regard, le grand péril de la mort semble réconfort et familiarité. Habitée par un gouffre, une femme regarde l’in fini, qui, comme sa plainte, se vêt de colère, de dou ceur, se transforme en langueur, ou en espoir de beauté folle. Elle est ravagée par une tempête interne où la co lère est une vague gigantesque de rage impuissante. Tel un raz de marée refusant l’impossible, refusant l’évi dence, refusant l’immuable, une colère monte, capable d’engloutir de révolte l’île et son impassible immobi lité, son ironique indifférence. Mais à quoi bon tant de délire, le roc ne cède pas. Tristesse intarissable. Les transes de la démence lui inspirent de longs messages rédigés dans des lan gages variés, hiéroglyphes ou dessins, appels au secours,
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poèmes, chants, lamento de souffrance. Le seul salut de cet amour est du ressort de la formulation. Dire l’in dicible. Écrire des mots rebelles. Lettres, messages et missives sont composées comme on expire. La formu lation est comme un rivage, la mer y monte en vagues légères si concrètes et si présentes qu’il semble que l’on puisse simplement se pencher pour les saisir. L’eau y est si vivante, si proche, si réelle. Il faut saisir ces va guelettes goulues de l’espoir de gagner quelques pouces de sable, quelques mots. Il y a quelque part la promesse qu’une fois atteinte, la formulation sera un réconfort plus acceptable que celui de la mort. Mais il y a le re flux et l’onde a disparu, avalée, absorbé par le sable et par la déglutition marine. Un instant, il ne reste plus rien de l’espoir qu’une trace sur le sable. Esquisse ? Ombre ? Mais une autre vague survient. Illusion ? Sai sir enfin ? Dire. Joie de l’aphorisme ; amarrer pour approcher le sens. La vague arrive, concrète, exigeante, elle charrie des flots montants de mots qui éclatent, in saisissables. Souffrance. Choisir. Écrire. Les mots sont ramassés tant bien que mal, dans une agonie per pétuelle. Mots écrits d’encre saumâtre. Mots d’amour fou, de douleurs et de déchirements implacables. Ir révocables, irrémédiables… Missives serpillières épon geant les errances d’une âme noyée dans l’humiliation et l’amertume. Le seul salut réside dans la formulation. Enfin, les mots sont écrits. Espoirs. Ils sont pos tés dans des coffrets, jetés dans l’océan à destination d’îles inconnues dont on ne connaît pas le langage. Qui saura lire, qui saura déchiffrer, qui saura comprendre ? Qu’importe, l’élan a déjà transformé les mots, il en a trahi le sens. Il faut donc à nouveau cor riger l’imperfection, il faut gommer l’indignité, voiler l’impudeur, diluer l’amertume, excuser la violence et l’offense. Et tout se mélange comme ces flots. Le salut est dans l’écriture. Il faut trouver les mots pour définir les couleurs de ces coquilles, de ces cailloux
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polis, les prendre au détour de leur valeur, ne retenir que leur poésie, ou, au contraire, en traquer le sens, dans une méticuleuse chasse, une minutieuse dissec tion. Les coffrets sont jetés dans le grand ventre de la mer, qui, tel un linceul, les ensevelit. Mère attentive, elle les lèche, elle les roule, elle les porte, elle les trans porte au cours d’un long voyage. Elle les cogne, elle les perd dans son ventre immense, elle les noie dans sa di gestion monstrueuse. Et, quand enfin dans l’immensité elle choisit une île pour accoucher des précieux coffres, les mots y sont mélangés, jetés pêlemêle dans l’anony mat, leur sens est trahi, broyé par les traductions, dé naturé par les références. Différences. Désespoir. Les mots dits, les mots écrits et les mots lus sont morts, noyés dans le mépris du silence. Damnée. Dans le noir, les falaises ont la forme de pénitents de pierre, ombres des morts. Dominant la grève de trois cents mètres de blâme, ils réclament justice. Ils écrasent la suppliciée de leur masse gigantesque. De toute leur malédiction, de la tête arrondie de leur capuchon, ils commandent l’expiation de la faute. La faute est d’être et de l’avoir dit. Le tribunal est implacable, il exige châtiment. La peine est la mort. Une barque est amarrée sur la grève, c’est la barge du dernier voyage. Celle qui emporte dans l’autre monde. La mer est définitivement haute. Elle est désormais un lac couleur de plomb sans respiration. Le ciel est d’encre, les pénitents sont plus sombres encore. Sans âme, une femme s’est assise dans la barque, dans un monde de ténèbres. La lune soudain éclaire la scène d’un oeil inquiet.
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